jeudi 23 juin 2022

Jouer sans attendre

(peinture de Cesar Philipp)

L'absolu ne se donne pas seulement par négation. Le soleil ne brille pas qu'entre deux nuages. Les nuages sont aussi lumière. 

Il y a un être suprême : pas l'absolu.

Il y a du plus subtil : pas l'absolu.

Il y a un silence parfait : pas l'absolu.

Il y a un vide : pas l'absolu.

Des facettes.

La conscience n'exclut rien : et pourtant, elle exclut, pour se manifester. Elle s'oublie afin de se donner lieu. L'espace est la conscience qui joue à se retirer d'elle-même. Mais elle ne se retire pas vraiment. Telle est sa magie, sa liberté : s'absenter jusque dans sa présence, se présenter jusque dans son absence. 

Ni question, ni réponse. Point de dialogue, pas de tantra. Tous les dialogues sont inclus, enveloppés, sont les petites fleurs de cet arbre infini, depuis le silence hypercosmique jusqu'aux bavardages de la concierge, s'il en reste une. Ou du moustique. Ca oui, il en reste.

Transcendant et immanent. Le Tout au-delà de tout. Plus haut que le tout, plus bas que le rien. Aucun état si haut qu'elle ne soit plus haut encore. Aucune état si bas qu'elle ne soit plus bas encore.

"Je suis je" est le pivot, l'acte est l'axe. Vers le devant : "je suis ceci", "je suis cela", "je suis tout". Vers l'arrière : "je ne suis pas ceci", "je ne suis pas cela", "je ne suis rien". Au centre, nulle part, partout : "je suis... je... ceci... cela... tout... rien..." : l'acte indépendant, spontané, sans cause extérieure, le miracle.

Les ordres, les désordres. Le coeur, la tête. La connaissance, l'amour. Je suis tout cela, au-delà de tout cela. Au-delà comme l'espace est au-delà : au-delà en dedans. 

Eveil de Dieu, de la concierge, du moustique. Un seul éveil, mille groseilles. Matière ou esprit, en chaque hypothèse, c'est de fait un seul mouvement. La Vague. Ces petits mouvements des yeux, c'est la Vague. Les vaguelettes sont la Vague. 

Se détacher du corps ? Mais le corps est la Vague !

Se détacher des pensées ? Mais les pensées sont la Vague.

Se détacher du désir ? Mais le désir est la Vague.

Aller en haut ? Mais en bas, c'est aussi la Vague. Le creux de la Vague, c'est la Vague. La Vague fait un creux, sans quoi elle ne serait pas la Vague. La lumière fait de l'ombre, la conscience fait de l'inconscience. Voilà pourquoi elle mérite le nom de "vibration".

S'élever ? Toute ascension fondée sur la croyance en sa nécessité est futile. 

Croire, alors, que "tout se vaut" ? Encore un concept, encore une exclusion, une prison de plus, une facette du diamant, pas le diamant. "Sentir" que tout se vaut ? Pareil. Tête ou cœur, là n'est pas le problème. Le problème, c'est prendre la partie pour le tout sans savoir que l'on prend la partie pour le tout. Et encore... ce problème est embrassé dans la vaste expansion. Tout. Même les exceptions.

La liberté (quoi d'autre ?) c'est être libre de monter et descendre. Libre de butiner, de papillonner. Pas comme une âme en peine au salon zen. Mais dans la délectation de l'éclat d'être. Cette fulgurance muette, qui est joie, qui est amour, saveur de souveraineté, même dans la peine, la souffrance, la contraction. Expir, inspir. Monte, descend. Tension, détente. Souveraine errance. Tachycardie de mélomane. 

Au fond de tout, une extase joueuse. 

Stage :

https://www.association-a-ciel-ouvert.org/programme-detail/voie-du-souffle-et-voie-du-mantra-du-15-07-2022-au-20-07-2022/1064/2712.aspx

mercredi 22 juin 2022

Rencontre sur le Tantra


Rencontre sur le Tantra
ce mardi 28 juin à la Cité des Consciences à Paris, près de Notre-Dame.

En présentiel et en visioconférence.

Pour s'inscrire :





mardi 14 juin 2022

L'art du plaisir

(Metzmacher)

Et si le plaisir était une porte vers l'éveil spirituel ?

Il est vrai que le plaisir nous rapproche du corps. Il semble renforcer l'identification au corps, cause principale de la souffrance.

 Le Tantra enseigne une autre voie.

Abhinava Gupta, le principal maître du Tantra, explique : 

"Tout plaisir n'est qu'une goutte de l'océan de félicité - Dieu." 

Je résume la suite : Dans le plaisir, je me plonge donc vers cette source océanique. 

Voilà pourquoi le gourmet déguste son vin d'une manière bien différente du glouton ! Il se délecte, il savoure, il goûte, il apprécie. Il prends son temps, non pour parvenir à une forme de contrôle, mais pour jouir plus profondément, pour laisser les saveurs éclater. Telle est la Shakti divine : émerveillement, délectation, appréciation. Elle ou il prend le temps de laisser la boisson se répandre jusqu'au fond de son être, jusqu'aux ailes de son âme. Il devient délectation, jouissance pure. L'objet matériel, extérieur, passe au second plan. 

Si il ou elle jouit d'un autre partenaire, alors c'est la personne de cet autre qui est ressentie et reconnue comme identique à soi, en une fusion où le Soi et l'Autre s'inversent comme un gant retourné. L'intérieur se déverse dans l'extérieur et l'extérieur est offert à l'intérieur. L'Autre est reconnu comme Soi. Le corps de l'autre n'est plus un objet parmi d'autres, il se révèle comme pure conscience, pure jouissance. Telle est la non-dualité. 

L'indifférence ordinaire disparaît alors dans le feu du plaisir. Car le plaisir est l'absolu. Pour le gourmet comme pour le yogi ou la yoginî, le plaisir est le centre, le cœur divin dans lequel on aspire à s'absorber. L'éveil n'est pas indifférence, mais repos débordant d'énergie, sensibilité extrême. La générosité qui s'ensuit ne naît pas d'un replis, mais d'une expansion du Moi, du corps, du plaisir, du cœur, qui sont une seule et même ébullition. (Vivritivimarshinî, II, p. 178) 

Pour que ce plaisir explose en félicité divine universelle, certains obstacles doivent être écartés, dit Abhinavagupta : l'obstacle principal est l'obsession de l'efficacité, du gain pratique. La posture commerciale, laborieuse, tournée vers un résultat, est la pire ennemie de la posture divine, céleste, créatrice et non esclave. Ainsi la vision de l'employé, petit, contracté, servile, s'oppose radicalement à celle de l'aristocrate, libre, créateur, jouisseur, généreux. 

Voilà pourquoi le Tantra et l'Art sont inséparables : les deux nous initient à une vision d'abandon, et donc de générosité, de magnanimité, de grandeur d'âme, de noblesse, de large altitude, bien au-dessus de la foule tâcheronne. Il ne s'agit pas de réfréner les fruits de la nature, mais de goûter en roi ou en reine, en guerrier ou en amazone, et non est esclave, servile jusque dans sa jouissance. Car les tempéraments dominés sont esclaves dans leur travail et jusque dans leur loisir. Même libres, ils restent prisonniers. Ils ne gagnent que pour perdre, ils "gagnent leur vie" en la perdant, même quand ils pourraient en jouir. Telle est l'interprétation tantrique de la maxime de la Bhagavad Gîtâ : "N'agis pas pour le résultat de l'action".

Alors le plaisir se révèle comme élan divin, de l'Un vers l'Un, passant par chaque individu, par chaque unique. Le plaisir est repos en soi, dans le Soi volcanique, magma en ébullition quand bien même il n'est pas en éruption. Alors, non seulement le plaisir, mais les neufs émotions fondamentales, deviennent neuf pouvoirs, neuf Shaktis autour du couple primordial, danse coronale et couronnement de toutes les motions d'une âme. 

L'absolu est émerveillement (camatkâra), 

étonnement d'être (vismaya), 

délectation dans l'extase créatrice (rasanâ), 

jouissance nonchalante (bhunjâna), 

sensibilité du cœur (sahridayatâ), 

mastication attentive (carvanâ), 

dévotion (bhakti), félicité suprême (paramânanda), 

félicité du monde (jagadânanda), 

liberté en cette vie même (jîvanmukti). 

C'est un état de frémissement de toutes les énergies de l'être, une célébration gratuite, une expansion de soi (svâtmaprathâ) qui consume jusqu'aux traces de toute angoisse.

mardi 7 juin 2022

Alchimie de la souffrance

 

peinture de Dorina Costras

Le christianisme est spécialisé dans la transmutation de la douleur en amour. C'est sa force.

Mais parfois, cette alchimie de la douleur vire en dolorisme. Certains Chrétiens, et non des moindres, et souvent, ont fait de la souffrance l'essence même du christianisme. Selon eux, l'on ne peut être Chrétien sans souffrir et sans aimer la souffrance. Que la souffrance soit une puissante alliée d'évolution intérieure, soit. Mais qu'il faille l'aimer, cela me semble difficile à tenir. La souffrance n'est-elle pas un mal ? Comment pourrait-on vouloir, désirer ou aimer le mal ? Je peux tout aimer en Dieu ; mais comment pourrai-je aimer la douleur pour la douleur ? Le christianisme n'enveloppe-t-il pas une idolâtrie de la souffrance ?

Loin de moi la tentation de taper sur le cliché du "judéo-christianisme" repaire de tous les vices, expression malsonnante à mes oreilles. Cependant, force est de constater que le christianisme a souvent, voire généralement, glissé dans une fascination morbide pour la souffrance, fascination parfois malsaine et aux relents égotiques.

Si l'on ne m'en croit, que l'on relise, entre mille exemples, ce passage de l'un des bestsellers du Grand Siècle, dans la bouche d'une âme pourtant très mesurée par ailleurs :

"La principale inclination de la grâce du christianisme, c'est de porter à souffrir. Être chrétien, et ne point souffrir, est chose impossible. En effet l'expérience fait connaître que, quand je suis sur la croix [=quand je souffre], je sens dans le fond de mon intérieur une joie solide et parfaite, quoique l'homme extérieur soit dans la tristesse et la répugnance. Au contraire, quand je ne souffre plus, mes sens se sentent soulagés et se réjouissent, mais au fond de l'âme, j'aperçois une certaine humiliation de n'être plus souffrant et abjecte [N'est-ce pas là l'ego qui est humilié par les plaisirs ?]. Il faut donc prendre garde que notre intérieur ne soit rempli de saillies, de mouvements de nature, de certaines petites satisfactions secrètes, d'une horreur de la croix [= de la douleur], et d'opinions contraires à la lumière de la foi."

Jean de Bernières, Lettres à l'ami intime, vers 1650

Il y aurait tant à dire sur ce sujet si profond. La douleur est un aiguillon de vie. Ce paradoxe est bien connu de tous temps et lieux. Mais, de là à en faire nécessité, il y a un grand pas, peut-être démesuré, par-delà la démesure même de l'amour. Pourquoi ne pas savourer le beau et le bon quand il s'offre à nous ? Pourquoi considérer que la Nature (humaine et cosmique) est entièrement corrompue ? 

Accueillons l'alchimie de la souffrance quand elle ne manque pas de survenir, et savourons les plaisirs quand ils se présentent. La Nature n'est pas mauvaise. La chair n'est pas mauvaise. Sans sombrer dans le culte des plaisirs immédiats, comme il arrive actuellement, sachons vivre une certaine sagesse, folle à l'occasion, mais mesurée en son ordinaire. Il y a aussi une humilité dans l'acceptation des cadeaux de la vie, voire une abjection dans l'ouverture à la jouissance, tant qu'elle ne viole point la dignité d'autrui. Ne se pourrait-il que l'amour-propre aille se cacher jusque dans l'amour de la souffrance ?

samedi 4 juin 2022

L'art pour intégrer le quotidien





L'art est art de la mémoire,
mémoire d'avant les souvenirs.

Mémoire d'avant les temps,
joie d'être libre du temps.


Selon certains, l'art a pour fin l'instruction
ou l'élévation (vyutpatti) des spectateurs,
plutôt que la joie.

Contre ces moralistes,
Dhananjaya ironise dans son Daśarūpaka I, 6 :


ānandaniṣyandiṣu rūpakeṣu vyutpattimātraṃ phalamalpabuddhiḥ /
yo'pītihāsādivadāha sādhu tasmai namaḥ svāduparāṅmukhāya //


"Les petits esprits disent que
ces torrents de béatitude
que sont les pièces de théâtres
sont, comme la littérature narrative,
de simple moyens d'édification...
Je salue ces saints
qui se détournent de la délectation !"


Si l'art éduque, c'est en nous apprenant
à intégrer la Présence dans le quotidien.
L'art réconcilie action et contemplation.

mercredi 1 juin 2022

La volupté divine



Dans la tradition du Cœur-Corps (kula en langue sanskrite) qui est la principale tradition du féminin sacré (shâkta) dans le Tantra, l'union rituelle est "le sacrifice primordial", âdi-yâga, le premier geste de restauration, l'initiation de tous les autres, la source du sacré en toutes choses.

Outre l'union sexuelle, cette cérémonie comprend nourriture et boisson.

Dans le passage suivant, Rilke chante cette même vérité dans la langue de Platon. Il dit l'enseignement imparti jadis par une prêtresse de l'amour au jeune Socrate :

"La volupté corporelle est expérience sensuelle, 
non autrement que le pur regard ou la pure sensation dont par un beau fruit la langue est comblée ; 
c'est une expérience grande, infinie, 
qui nous est donnée, 
un savoir du monde, 
la plénitude et l'éclat de tout savoir.

L'accueillir n'est pas ce qui est mauvais ; 
il est mauvais que presque tous usent mal de cette expérience, 
la gâchent, et en fassent un excitant pour les moments de fatigue de leur vie, 
et une dispersion plutôt qu'une concentration 
vers les sommets.

Du manger aussi, les hommes ont fait autre chose : 
misère d'un côté, surabondance de l'autre, 
ils ont oublié la clarté de cette nécessité, 
et sont devenus également troubles 
tous les besoins profonds et simples 
en lesquels la vie se renouvelle.
Mais l'individu seul peut les éclaircir pour lui-même, 
et les vivre dans la clarté (et si ce n'est pas l'individu, 
qui est trop dépendant, ce sera en tous cas le solitaire !). 
Il peut se rappeler que toute beauté, 
dans les animaux et les plantes est, 
sous une forme qui dure silencieusement, 
amour et désir ; 
il peut voir l'animal, 
tout comme il voit la plante, 
s'unir, 
se multiplier et croître patiemment et docilement, 
non par plaisir physique, 
ni par souffrance physique, 
mais en se pliant à des nécessités 
qui sont plus grandes que le plaisir et la souffrance, 
et plus puissantes que la volonté et la résistance.

Oh, si l'homme pouvait accueillir avec plus d'humilité l
e secret dont la terre est pleine 
jusque dans ses plus petites choses, 
s'il pouvait le porter, 
le supporter avec plus de sérieux, 
et sentir son poids terrible, au lieu de le prendre à la légère ! 
S'il savait respecter sa fécondité, qui est une, 
que sont apparence soit spirituelle ou corporelle ; 
car la création spirituelle provient elle aussi 
de la création physique, 
elle est de la même essence, 
elle est simplement comme la répétition plus silencieuse, 
plus extasiée, 
plus éternelle, 
de la volupté de la chair."

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, IV

Ainsi, le secret de l'amour est le désir ; et le secret du désir est l'infini.
Au-delà de l'élan reproducteur, forme d'immortalité imparfaite évoquée par Rilke, l'amour est élan vers l'infini, tension et nostalgie d'un passé atemporel qui ne pourra s'accomplir que dans l'intégration du fini, du mortel, du personnel.

La "nécessité" est l'instinct de reproduction. Loi d'airain de la nature, cette nécessité est la liberté divine. Nous mettre à l'unisson de cette loi revient donc à s'accorder à la volonté divine, qui est divine. D'où la plénitude éprouvée.
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