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jeudi 3 décembre 2020

L'hiver est-il la fin ?



L'hiver est nécessaire. Mais il n'est pas la fin.

 La plupart des spiritualité non-dualistes sont dans le rejet de la vie.

Nisargadatta, Ramana, Krishna Menon, Shankara, Sâmkhya, Patanjali : tous aspirent à effacer la vie. Tous sont nihilistes. Ils dévalorisent la vie au nom d'une réalité supérieure. Entre l'état de veille et le sommeil profond, il choisissent le sommeil profond, sans forme, indifférencié, immobile, et ils excluent l'état de veille, sa versatilité, ses différences, ses mouvements.

Certes, le moment dualiste est incontournable. On ne peut faire sans. En effet, il faut passer par ce moment où l'on réalise que l'on est pas QUE le corps, pas QUE le mental, etc. Ce moment de transcendance est vital, justement. Il est éveil, réveil, expansion, arrachement à la Matrice divine. L'être s'y délivre de son autohypnose. Silence au-delà des mots, silence au-delà de tout ! Je ne suis ni ceci, ni cela. Ce rien qui me délivre de tout est sans prix.

Mais, si je prend cela pour exclure la vie, alors ce rien si précieux devient le pire des poisons. Et ne nous y trompons pas : l'indifférence ne fera pas non plus l'affaire. Dire : "Oh, il n'y a personne, il n'y a rien, juste Cela" et ajouter "Les désirs du corps-mental ne font que suivre leur corps" en adoptant une posture prétendument indifférente, cela mènera à une impasse. Il y aura des réactions. Il y a toujours des réactions dans la vie. Cela n'est pas un problème. Le problème, c'est que ce genre de posture d'exclusion indifférente ("je suis au-delà de tout, je suis indifférent à tout") ne permettra pas de surmonter ces réactions, qui deviendront des obstacles infranchissables.

Et quand bien même, par un tempérament singulier, on échapperait à ces réactions, on passerait à côté du véritable trésor. Pour s'y perdre, il est indispensable de reconnaître que "je suis tout", que tout est la manifestation de l'absolu, et non pas une simple tromperie, une illusion sans valeur qui viendrait planer au-dessus de la réalité d'une conscience passive, inerte, d'un sommeil profond érigé en seule réalité. Le sommeil profond, le silence entre deux pensées est une facette du diamant, non le diamant même. 

Accepter, intégrer. Mieux : aimer. Non pas endurer ou rejeter ou condescendre ou laisser dans l'indifférence. Aimer.

Concrètement, cela passe bien sûr par le silence intérieur, par des vacuités immenses et longues, et aussi par des nuits, des déserts, des sécheresses. Mais voilà : le vide n'a pas de valeur en soi. Il ne fau pas l'idolâtrer. Et je le répète : la posture d'indifférence théorique envers la vie, qui consiste à dire que "la vie je la laisse couler, je suis le Témoin de cette illusion qui ne m'affecte pas, qui ne peut rien me faire, car je suis au-delà d'elle, elle n'est qu'un reflet en moi, non séparé de moi", ne fera pas l'affaire. Et je tiens vraiment à préciser, quitte à passer pour lourdingue : le vide est infiniment précieux. Pas de vie intérieure durable sans ces précieux vides. Pas de veille sans sommeil, pas de renaissance sans mort, pas de printemps sans hivers, pas d'unification sans, d'abord, cette phase dualiste. Oui, mille fois oui. 

Mais si le sommeil profond (=le silence entre deux pensées) est un aspect du tout, il n'est pas le tout, il n'est pas l'absolu. L'unité pure n'est pas l'absolu. Le Soi n'est pas simplement l'absence de différences ! Le Soi n'est pas simplement négation, transcendance indicible. "Ni ceci, ni cela" n'est pas le Soi. Le sommeil profond n'est pas le Soi. L'être pur n'est pas le Soi. Ce sont des manifestations du Soi, de l'absolu, du divin, du mystère. 

Quand on dit que "le Soi est conscience", il ne faut pas croire que cette conscience soit un Témoin inerte, comme une bûche, comme une pierre. Si on le dit, c'est un artifice pédagogique pour pointer un aspect de cet Indicible. C'est pour se délivrer de l'hypnose des noms et des formes. Mais cela ne définit pas l'absolu même. Car l'absolu même est ineffable : il est la synthèse des opposés, synthèse de l'état de veille et de l'état de sommeil profond, synthèse du "je ne suis rien" et du "je suis tout". 

Ainsi voyez que "conscience" ne désigne pas un état particulier, mais le pouvoir de se réaliser comme affirmation (=état de veille), comme négation (=état de sommeil profond), et d'évoluer vers une synthèse de plus en plus riche de ces opposés, vers une réconciliation qui est la seule véritable "non-dualité" qui vaille. Mais la "conscience" ne se réduit, ni à l'état de veille (comme le croient la plupart des humains), ni à l'état de sommeil profond (comme le croient Nisargadatta, etc.).

Or, si l'on n'est pas certain de cela, même sur un plan strictement "intellectuel", on ne pourra jamais le vivre. Si, en effet, j'écoute pendant des années le même message sur "je ne suis pas le corps, pas le mental, ce sont des illusions, puissè-je être indifférent", etc. (avec des variantes verbales, mais cela n'y change rien), comment pourrai-je jamais réconcilier les opposés ? 

Certes, je n'ai "rien à faire", seulement me laisser faire. Vide. Silencieux. Me laisser simplifier. Mais je sais, quelque part au fond de moi, que ce qui se fait en moi, sans moi, est bon et beau, et que cela n'est pas une simple négation (l'état de sommeil profond pris comme un absolu), mais une négation pour une affirmation, un vide pour un plein, une mort pour une renaissance, un hiver pour un printemps.

L'hiver n'est pas la fin.




dimanche 22 novembre 2015

Eckhart sur l'amour

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"Le siège de l'amour est exclusivement dans la volonté ; plus on a de volonté, plus on a d'amour. Quant à savoir qui en a le plus, personne ne pénètre dans la conscience d'autrui ; le secret en est caché dans le fond de notre âme...
Mais il y a encore un second élément [de l'amour] : c'est la manifestation, l'opération de l'amour. C'est quelque chose de très lumineux : un sentiment intime, un recueillement, une jubilation, et ce n'est pourtant pas toujours ce qu'il y a de meilleur.
En effet, ce n'est pas toujours l'amour, c'est parfois la nature qui nous fait goûter tant de douceur ; ce peut être aussi bien une impression du Ciel qu'un apport des sens ; et ceux qui éprouvent cela le plus ne sont pas toujours les meilleurs. Et même si tout cela provenait réellement de Dieu, Notre-Seigneur n'en gratifie ces hommes que pour les attirer et les stimuler, ou encore pour les tenir à l'écart des autres. Mais quand, par la suite, ces mêmes hommes progressent en amour, ils n'ont plus autant de sentiment et d'émotions ; et c'est alors seulement qu'on peut voir s'ils ont vraiment de l'amour : restent-ils entièrement fidèles à Dieu s'ils n'ont plus cet appui ?
Et quand bien même tout cela serait réellement de l'amour, il y a encore mieux . On le reconnaît à ce qu'il faut de temps en temps renoncer à de pareilles jubilations, dans l'intérêt d'une meilleure sorte d'amour - s'adonner entre-temps à quelque oeuvre de charité là où le besoin s'en fait justement sentir, spirituellement ou matériellement. Je l'ai dit bien des fois déjà : quelqu'un serait-il dans le ravissement de saint Paul, s'il apprenait qu'un infirme a besoin d'un peu de soupe qu'il pourrait lui donner, j'estime qu'il ferait bien mieux de renoncer, par charité, à son ravissement et de servir l'indigent avec plus d'amour".

Maître Eckhart, Entretiens, X, trad. A. de Libéra

L'absolu est-il amoral ou moral ?

Un article que j'avais écrit il y a quelques années :


L'expérience mystique est celle de l'absolu tel qu'il rayonne à travers nous.

Mais quel est le rapport de cette expérience avec la morale ?

Pour de nombreux mystiques, en particulier dans les traditions non-dualistes, la morale est une construction imaginaire, sans contrepartie réelle. Dans l'expérience de la non-dualité, on n'en trouve pas trace. L'absolu, disent-ils, est au-delà du bien et du mal. Le bien n'est tel que relativement au mal, etc. De plus, les valeurs morales ne sont que des conventions, des consensus entre êtres ignorants de cette expérience de l'absolu, perdus dans l'imagination. Donc nulles et non avenues.

Ce qui reste alors, c'est le ressenti pur, pur de tout concept, de toute imagination, donc de toute morale. Voilà pourquoi les "éveillés" affirment souvent qu'ils sont au-delà de la morale, comme le corbeau au-dessus de la mêlée. Et souvent, ils semblent, en effet, agir sans tenir compte d'aucun souci moral, bienheureux qu'ils sont. 

Or, ceci soulève plusieurs questions. Dont celle-ci :

L'expérience de l'absolu est-elle neutre sur le plan moral ?

Si l'expérience de l'absolu est moralement neutre, alors elle n'est pas pour autant sans conséquences morales. En effet, on peut penser qu'une expérience neutre invite, par exemple, à l'indifférence. De l'indifférenciation à l'indifférence ? N'est-ce pas très souvent le cas ? Imaginons que je fais une retraite de méditation. On m'a dit que l'absolu était "sans imagination", sans pensées. Donc je m'arrange pour faire cette expérience. Je reste sans penser, à force d'efforts "sans effort", etc. Et puis, je recommence à penser, à imaginer. Je quitte l'espace du ressenti pour poursuivre mes activités. Or, qu'est-ce que je constate ? Je constate que, de fait, je ne suis pas moins égoïste qu'avant. Dès lors, il est tentant de croire que j'ai fait l'expérience de l'absolu, que l'absolu est neutre, et que, tout simplement, l'absolu n'a rien à voir avec les jugements moraux, qui ne sont que des constructions imaginaires. Il est vrai que je tire de cette retraite un autre bienfait : je suis plus calme. Mais il est vrai aussi que le calme n'est pas moralement bon en lui-même. Ce calme peut m'aider à tuer avec sang-froid, donc plus efficacement. La méditation du "sans imagination", du ressenti pur, peut m'aider à devenir un meilleurs tueur, un "bon" assassin. Et je peux achever de me rassurer en invoquant l'ordre "impersonnel" du réel. Tuer, c'est ma nature. Reproche-ton au lion d'être un lion ? Absurde ! Vaine mentalisation d'Occidental moderne décadent coupé de la Tradition, de Mère Nature !

En écrivant ceci, je pense à la fable de Saraha, ce mystique indien qui aurait vécu vers le IXe siècle. Il médite. Et il fait si bien qu'un jour il entre dans un état sans imagination, pendant douze années consécutives (durée suffisante pour changer ses habitudes profondes, selon l'Inde). Mais juste avant, il avait ordonné à son esclave de lui préparer une soupe à l'oignon. Douze années passent, donc, sans que l'esclave ne le dérange. Puis Saraha rouvre les yeux. Et devinez quelles furent ses premières paroles ? "J'ai atteint l'éveil. Taisez-vous, et recevez le Nectar immortel" ? Non. Il demande sa soupe. La morale, si j'ose dire, est claire : stopper l'imagination - par effort ou par n'importe quelle non-méthode - est sans effet sur les habitudes, notamment morales. 
 
Saraha avait fait l'expérience de... l'absolu ? Non. Il avait fait l'expérience de l'absence d'imagination, laquelle peut être lucide, paisible, bienheureuse. Mais ce n'est pas l'expérience de l'absolu. Cette expérience "par-delà les concepts" est neutre, mais ce n'est pas l'absolu. C'est une sorte de coma lucide, de lobotomie béate, sans doute salutaire d'un point de vue sanitaire (au moins Saraha n'a embêté personne - surtout son esclave ! - durant ces douze années), mais ce n'est pas l'expérience de l'absolu, ce n'est pas ce que le bouddhisme du Grand Véhicule nomme "l’Éveil". Ce n'est même pas l’Éveil du Petit Véhicule. C'est un état de neutralité morale, d'atonie éthique. 

Les enseignements bouddhistes prennent donc soin de souligner que l’Éveil n'est PAS moralement neutre. Il est, au contraire, une source inépuisable de valeurs morales, à commencer par l'altruisme, c'est-à-dire l'habitude de préférer autrui à soi-même. C'est la nature d'un Bouddha. Être un Bouddha, c'est être bon, non pas au sens d'avoir plein de qualités, même psychologiques telles que la patience, la persévérance, la générosité, et encore moins le bonheur. Être bon comme un Bouddha, ce n'est pas être bon comme un bon snipper. Car tout cela, on peut l'avoir et s'en servir pour faire du mal ! Un Bouddha peut manifester ces qualités. Mais celui qui manifeste ces qualités n'est pas nécessairement un Bouddha. L'histoire est pleine de génies... du mal. Capables d'une concentration extraordinaire, d'une égalité d'âme imprenable, d'une mémoire infaillible, ils rayonnent le bien-être, la détermination, ils connaissent les réponses avant même que vous n'y pensiez. Mais ce sont des monstres. Pas des Bouddhas. La différence essentielle, c'est l'altruisme.

L'expérience de l'absolu n'est pas moralement neutre. Elle rend altruiste ou, du moins, elle nous fait prendre conscience du mal que notre égoïsme fait à autrui. Si une expérience m'apporte un peu de calme, plus de concentration et de mémoire, mais sans remuer mon cœur, ce n'est pas l'expérience de l'absolu. Si la méditation étouffe la voix de ma conscience tout en faisant de moi une montagne de sérénité, ce n'est pas l'expérience de l'absolu. Par contre, si je deviens plus scrupuleux, si je me remets en question, il est fort possible que ce soit le signe d'une expérience authentique.

Il est vrai qu'à l'aune de ce critère, bien peu d'"éveillés" sont des Bouddhas. D'ailleurs, peut-on être certain des intentions d'un autre ? Et même, des nôtres ?

Méditer, c'est faire quoi ?

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La méditation est-elle une pratique ?
Je crois qu'il y a deux aspects : le calme et la vision.
La méditation du calme est comparable à une lampe que l'on place à l'abris du vent.
La méditation de la vision est comparable à une lampe qui éclaire un tableau.
On a souvent tendance à réduire la méditation au premier aspect.
Or, à quoi bon avoir une lampe à l'abri du vent si l'on ne regarde pas ce qu'elle éclaire ?
Le calme n'est pas un but en soi. Il n'est qu'un moyen, dans la mesure où souvent, nous sommes si agités que nous ne pouvons voir, tout comme la flamme d'une bougie agitée par le vent ne peut éclairer correctement le tableau.

Pour le calme, on peut poser l'attention sur des objets : le souffle principalement, une pensée, un ressenti, n'importe quoi.
Mais la véritable méditation est la contemplation de la source du regard, ou disons du regard qui se contemple soi-même, sans plus aucun moyen. La méditation n'est pas une pratique qui crée une chose qui n'existait pas, mais la reconnaissance de notre véritable nature, qui est toujours méditation.

De plus, il n'est pas nécessaire de passer par le calme, car la vision est elle-même la paix. Comme dit un tibétain, Longchenpa :

"L'essentiel est de reconnaître la conscience en sa nudité. N'essayez pas ensuite d'examiner le mouvement des pensées, n'essayez pas d'observer leur essence, ni de vous calmer naturellement".
La conscience se reconnaît elle-même directement, immédiatement.

Cette méditation ne dépend de rien. La "pratique" consiste à se familiariser avec cette "état" indicible, comme on se réveille peu à peu d'un mauvais rêve. Cette contemplation, cette vision, ce regard, ne dépend pas des circonstances car aucune circonstance n'est possible sans cette Lumière de conscience.
Et, au cœur de cette Lumière qui n'a ni nom ni centre, bat le cœur de l'amour.

samedi 21 novembre 2015

Les anti-Lumières

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"Les extrêmes se rejoignent". A travers ce cliché, une vérité transparaît : de fait, les opinions des extrémistes politiques convergent sur bien des points, en plus de leur extrémisme. C'est l'une des raisons qui expliquent la confusion des esprits en ce jour où les démocrates sont traités de fascistes, et où des fascistes déguisés en prédicateurs spirituels sont pris pour des cœurs généreux.

La haine de la démocratie est devenue courante. Le mépris de la raison est à présent l'un des piliers de la spiritualité. "Intellectuel" compte parmi les insultes les plus fréquentes. La science n'est mentionnée que pour être rabaissée à des supestitions faribolesques. Crachez sur l'Occident, berceau des Droits de l'Homme, et vous serez certains d'avoir droit à des sourires approbateurs... Et la liste est encore bien longue.
Jamais une civilisation ne s'était haïe comme la notre se hait. Je ne connais aucun autre exemple de tels penchants suicidaires.

L'une des sources de cette mortelle confusion est le mouvement des anti-Lumières, né en même temps que les Lumières, au XVIIIème siècle. Y ont germé le relativisme, l'antirationnalisme et la haine de la liberté que l'on retrouve dans les esprits de vous et moi.

Voici un extrait d'un livre sur ce mouvement, un passage qui résume clairement la vision anti-Lumières, et dans lequel vous reconnaîtrons, tous, au moins une de nos opinions :

"Selon les théoriciens [des anti-Lumières], l'éclatement, la fragmentation et l'atomisation de l'existence humaine, engendrée par la destruction de l'unité du monde médiéval, sont à l'origine de la décadence moderne. On déplore la disparition de l'harmonie spirituelle qui faisait le tissu de l'existence de l'homme médiéval et détruite par la Renaissance pour les uns, par la Réforme pour d'autres. On regrette le temps où l'individu, dirigé jusqu'à son dernier soupir par la religion, laboureur ou artisan ne vivant que pour son métier, à tout instant encadré par la société, n'avait d'existence que comme rouage d'une machine infiniment complexe dont il ignorait la destinée. Ainsi, courbé sur la glèbe sans poser de questions, il remplissait sa fonction dans la marche de la civilisation humaine. Le jour où, de simple pièce d'un mécanisme sophistiqué, l'homme est devenu individu possédant des droits naturels, est né le mal moderne... [Depuis le XVIIIè jusqu'au XXè] l'objectif reste la restauration de cette unité perdue."

Dans cette perspective, le libre-arbitre n'existe pas, l'homme n'est qu'un produit de la société, de l'histoire, de la tradition. il n'est que son passé. Tout élan créateur, toute initiative pour changer ce monde sont dénigrées. Toute révolte est moquée. Toute tentative pour bâtit une pensée autonome, pour se faire un jugement, sont condamnées. Et tout est relatif :

"La relativité des valeurs constitue un aspect capital de la critique des Lumières et les ravages que fera ce concept seront considérables. C'est bien cette autre modernité qui engendre la catastrophe européenne du XXème siècle."

Je suis d'accord sur ce verdict.

Et l'on peut refuser le communautarisme, le multiculturalisme et la disparition des frontières nationales, sans être un fasciste. C'est même tout le contraire ! Ceux qui nient la réalité de la personne, nient logiquement celles des nations, celle de l'homme, celle de l'humain, et sont responsables des totalitarismes et autres islamo-fascismes.
Contre le communautarisme (la revendication de droit différents), je choisis le pluralisme (le droit à la différence), à condition de bien rester ancré dans des valeurs absolues, car :

"en soi le pluralisme ne s'identifie pas nécessairement au relativisme. Mais le pluralisme débouche sur le relativisme quand il nie l'existence de valeurs absolues, ou quand au nom de l'égalité de toutes les valeurs il finit par affirmer l'impossibilité d'un choix entre ces valeurs".

C'est exactement ce à quoi on assiste depuis un demi-siècle, notamment à cause de l'influence des post-modernes obscurantistes, les dérridéens et autres gogos.

Les passages cités sont extraits de Zeev Sternhell, Les anti-Lumières, folio histoire, pp. 29-31.

P.S. : toute ressemblance de ces idées anti-Lumières avec celles de personnages existants des milieux spirituels, non-dualistes ou autres, est loin d'être fortuite...

vendredi 20 novembre 2015

Au cœur de la souffrance, la vie





Depuis quelques jours, je souffre. Comme jamais. 
Non de mon malheur, ni de ma personne, mais de la souffrance que je vois. Elle est comme plus incarnée que ma propre chair. Et je n'y puis rien. Et cette impuissance est insupportable. 
Si seulement. Si seulement j'avais le pouvoir de remonter le temps ! D'inverser le cours des choses.

Mais c'est bien là.
La souffrance des mères, des pères qui ont perdu leur enfant.
La souffrance des enfants qui ont perdu leurs parents.
La souffrance des femmes, des hommes. 
Chacun, unique, singulier, précieux, irremplaçable, sans prix.
Ce n'est pas le moment de dire des choses plus intimes. Pourtant, j'en ressens le besoin. Car la vérité de ces moments est dans les détails, dans les chairs, dans les corps, dans les âmes, dans les individus. Ne pas me contenter de propos généraux, vagues, ne pas me cacher derrière le "on". Derrière l'impersonnel. Car "les" gens en général, ne souffrent pas, ne meurent pas. "Les" gens, ça n'est qu'un mot. Seul tel individu, singulier et bien incarné, peut souffrir, vivre et mourir. 
Oui. Parler plutôt de gens qui ont des noms. Qui ne sont pas des illusions. Qui ne sont pas le produit de "l'imaginaire occidental bourgeois". Ô non ! Non. Des personnes, réelles.
Les personnes qui souffrent sont des déesses, sont des dieux, des anges, des êtres sacrés. J'ai le sentiment de me tenir au seuil d'un sanctuaire. 

Que faire ?
En cet instant, parler de spiritualité me paraît indécent. Le culot des gens qui, comme Katie Byron, font leur commerce de la souffrance, me paraît sacrilège. Je n'ai plus l'envie de traduire. Les conférences ? Pour dire quoi ? Je ne me sens pas de jouer du Bach pendant que le Titanic coule, ni de faire de la poésie en écrasant les fleurs sauvages, comme dit Ionesco.

Mais...
Mais je dois aussi témoigner qu'au cœur de cette douleur indicible, il y a la vie.
Pas "la" vie comme abstraction. Non.
La vie comme émotion qui frappe le cœur, dans la poitrine, dans les tripes, dans la colonne, dans la nuque, jusque dans les jambes, et qui semble envahir le monde.
L'instant de vie.
L'instant unique. Toujours neuf. 
Du sang qui pulse, rempli d'amour, de bonté. 
Des larmes qui coulent, débordantes du lien ressenti avec tous et toutes, par-delà toute image.

Dans la douleur extrême, l'effroi qui déchire le ventre, les cris qui vous réveille à chaque fois que vous vous endormez un peu, quelque chose s'éveille aussi. 
Un cœur bat. 
Un émerveillement. 
Un étonnement. 
Qui ne dit rien. Parce qu'il n'y a rien à dire. Ce serait dérisoire. 
Mais une sorte de parole parle dans le silence. 
Elle dit tout, en silence. 
Elle dit le beau, le bon, le vrai. 
Elle dit l'amour. Elle est amour. 
Elle dit ce qui ne peut l'être. 
Elle guérit. Mais sans rien prétendre. Sans promesses. Sans même se nommer. 
Un souffle d'ange. 
Mais pas une parole condescendante. 
Pas même une parole transcendante. Non. 
Une parole qui souffre. Un cœur qui saigne. 
Infini, oui. 
Mais pas détaché, pas séparé. 
Pas une sérénité abritée, à distance. Non. 
Une vie, un souffle, un amour qui se donne, totalement, qui s'offre sans retenue. 
Qui souffre et qui guérit, en même temps. 
Une puissance infinie et infiniment fragile à la fois. 
Et qui est le cœur de chacun. 
Qui n'est pas impersonnelle. 
Qui est personnelle. 
Universelle, mais unique en chacune. 
Absolument vivante, singulière.

Au cœur de l'hiver, la sève coule.

"Même dans la douleur, il y a cette saveur d'émerveillement.
Car tout ce qui est présent à l'intérieur
- comme par exemple un fils chéri (qui est mort) -
est la vie (elle-même).
Quand cette (douleur) s'éveille
et se dilate en forme d'angoisse,
quand on pense à (ce fils),
quand on voit quelqu'un qui lui ressemble,
quand on voit des larmes et autres (circonstances
qui réveillent cette douleur),
c'est l'être même de la douleur.
Cette essence de la douleur
est un émerveillement d'un genre singulier
du au désespoir - "Plus jamais je ne le verrai !"

Abhinavagupta, La Grande méditation sur la reconnaissance

Même dans la douleur, 
on ressent une joie,
parce qu'alors la conscience se dilate.

Somananda, La Vision de Dieu

mardi 21 avril 2015

Le Vijnana Bhairava Tantra - une nouvelle traduction avec des inédits

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Le Vijnâna Bhairava Tantra est un recueil d'invitations à l'éveil. 

Méditation, postures, écoute du souffle, du corps, mais aussi surprise, peur, confusion, réflexion, oubli sont autant de portes vers l'expérience de la liberté intérieure.

Pour la première fois, nous proposons ici une traduction de l'original sanskrit (la langue sacrée de l'Inde), accompagné de ses deux commentaires sanskrits traditionnels composés au Cachemire et de sept autres recueils semblables, tous également traduits du sanskrit.

Aux 112 méditations du Vijnâna Bhairava Tantra s'ajoutent ainsi 128 méditations inédites, pour former un ensemble de 240 méditations, un trésor sans équivalent, véritable manuel de méditation et d'éveil à soi.

Extraits :

Au début et à la fin de l’éternuement, dans la peur et la peine,
Ou encore dans la confusion, quand on fuit le champ de bataille,
Dans l’excitation, au début et à la fin de la faim,
L’existence en son immensité (se manifeste).

Vijnâna Bhairava tantra

On doit s'absorber entièrement
Dans l'état de surprise absolue
Dont (même) les mortels font (parfois) l'expérience.
En l'évoquant sans cesse,
Le yogin obtiendra la perfection infaillible. 

Paramânanda Tantra


Quand un porteur laisse tomber son fardeau,
Il se détend.
C'est à ce moment qu'il faut rendre hommage à Śiva
En regardant le Soi.

La dépression elle-même est le plus grand hommage.
Déprimé, l'esprit se résorbe.

La peur est l'adoration ultime
Car la Révélation dit que "Le (Soi a créé tout cela)  parce qu'il avait peur (d'être seul). 

L'Essence de l'éveil, Narahari 



mercredi 25 mars 2015

Quelle est l'essence de tout et de tous ?

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Rien en dehors de l'espace


L'essence d'une chose est ce sans quoi cette chose ne serait pas ce qu'elle est, ou même ne serait pas du tout. Par exemple, un triangle dont la somme des angles ne serait pas égale à 180° ne serait pas un triangle. Ou encore, un corps sans extension ne serait pas un corps.

Quelle est l'essence d'absolument tout, c'est-à-dire ce sans quoi rien, absolument rien, ne serait possible ?
C'est la conscience. Non pas la pensée, la raison, l'être, ou l'un, ou la matière. Mais la lumière dans laquelle ces choses vont et viennent, comme des corps s'étendent dans l'espace, et jamais en dehors de lui. La conscience englobe tout. Même l'irréel. Même l'inconscience. Elle est donc l'essence ultime, finale, l'englobement absolu, cela qui comprend tout et n'est compris par rien. Elle n'a pas de contraire. Elle est le Je véritable. Le Cœur.

Donc la conscience est ce sans quoi aucune expérience ne serait possible. Et comme les religions sont unanimes à affirmer que Dieu est ce sans quoi aucune expérience ne serait possible, la conscience est Dieu.

Tout est en Dieu, par Dieu. Ou en la Déesse, par la Déesse.
C'est ce que dit Abhinavagupta dans la stance augurale du troisième chapitre de La Petite Méditation :

Nous célébrons ce Shiva,
sans qui nulle expérience n'est possible,
car son essence est une pleine conscience
qui jamais ne se couche. 1

Dans sa stance pour La Grande Méditation, il ajoute la métaphore de l'océan et des vagues, ainsi que l'image du débordement :


Nous saluons la félicité transcendante
de Bhairava qui, fort des vagues
des ses propres Puissances,
est habile à engendrer
des mondes innombrables,
lui, Lumière immortelle,

débordant de (sa) Puissance de volonté ! 1


N.B. : Bhairava, c'est Dieu. Shiva, c'est aussi Dieu.
Ainsi, nier la conscience n'est possible que grâce à la conscience. Nier la conscience, c'est encore l'affirmer, l'oublier, c'est encore s'en souvenir, elle qui se manifeste jusque dans son absence, et qui s'absente jusque dans son évidence.

vendredi 4 juillet 2014

Voir son reflet dans un miroir, est-ce se voir soi-même ?

Le Soi est identifié 
Avec tout ce que l'on voit
Dans la lumière (des sens) :
Voilà pourquoi celui qui est dans la confusion
Ne se voit pas lui-même.

L'être plongé dans la confusion
S'identifie à ce qu'il voit
Et ne se voit pas lui-même,
Ne voit pas le Soi,
Comme le dixième homme
Qui s'identifie à l'un des neuf autres.

(Dix hommes traversent un fleuve. De l'autre côté, ils se content. Mais ne trouvent pas le dixième. Ils le cherchent partout, sans succès. Un passant s'approche de l'un d'eux et lui dit : "Tu es le dixième !")

Dites-moi en bonne logique
Comment ces deux idées contraires
- "Pratiques cela !" et "Tu es cela !" -
Pourraient concerner le même homme
Au même moment...

(L'action et la connaissance sont contraires, comme la lumière et les ténèbres. La connaissance de Soi est incompatible avec les injonctions dualistes du genre "Tu dois méditer !", "Sois présent !", "Reste simplement tel que tu es !", "Sois seulement conscience !", etc.)

Le mal être n'existe que pour 
Celui qui s'identifie au corps.
Celui qui ne s’identifie pas au corps,
Comme c'est le cas naturellement dans le sommeil profond,
Ne souffre nul mal être.
"Tu es cela" est dit pour éradiquer (cet aveuglement)
(Qui semble se manifester) dans la Vision.

Un yogin croit qu'il voit le Soi
Quand il voit une pensée
En laquelle la conscience se reflète,
Comme le reflet de notre visage
Dans le miroir
(Est pris pour soi-même).

(L'adepte du yoga prend un reflet particulier du Soi pour le Soi)

Shankara, Les Mille enseignements, 12, 2-6


jeudi 24 avril 2014

Ne sommes-nous pas déjà libres ?



La grande cérémonie de l'adoration du palais de la déesse, trône de toutes les yoginîs, situé sur l'île du sans-pensée :



Toute activité est précédée
Par un désir, par une connaissance et par une action.
Dès lors, il est certain que tous les êtres vivants
Sont des Seigneurs souverains.[1] 44b-45a

L'analogie du yogī a été mise en avant
Pour répondre à l'objection
Selon laquelle la plante vient de la graine
Et la graine, de la plante, s'engendrant ainsi mutuellement
(Sans qu'il soit besoin de poser  en outre une conscience souveraine)[2]. 45b-46a

Jadis Viśvāmitra et d'autres
Qui avaient atteint la perfection de la concentration
Créèrent des paradis dotés de tous les plaisirs,
Par leur seul désir,
Sans utiliser de matière, sans outils, et sans but (autre que le plaisir du jeu). 46b-47

Le Seigneur, doué d'infinis pouvoirs,
Est libre et indépendant.
Il crée, fait subsister et détruit le monde entier
Par son simple désir. 48

Celui qui est toujours "seigneur"
Ne devient pas un agent par la mise en jeu des facteurs de l'action !
De même, lui qui est évident, auto-lumineux,
Ne devient pas "quelqu'un qui sait"
Grâce à la mise en jeu de preuves ![3] 49

Son omniscience et son omnipotence
Sont simplement sa liberté absolue.
Quant au miracle étonnant de son pouvoir de désirer,
Il est simplement le fait qu'il agit selon son bon désir ! 50

Qui donc, en ce monde, pourrait
Délimiter la volonté absolument souveraine du Seigneur,
En vertu de laquelle
Il agit, ou n'agit pas, ou encore agit autrement ? 51

La Révélation a aussi déclaré
Que le Seigneur crée selon son désir
En disant "Il désira" et
"De cela, du Soi, naquit l'espace". 52

Si le Seigneur suprême
Etait la cause instrumentale de ce monde,
Alors il serait mutable et périssable,
A l'image du potier. 53

Si le Seigneur était en permanence doué
Des neuf qualités à commencer par l'intellect,
Il devrait s'adonner à chaque instant à la création du monde,
Puisque son désir serait permanent ! 54

Et, parce que cette activité ne connaîtrait jamais le repos,
Le cycle du devenir douloureux ne cesserait jamais !
L'enseignement en vue de la liberté serait vain
Et la Révélation se viderait de son sens... 55

Par conséquent, la création du monde par le Seigneur
N'est qu'un jeu de magie.
"Instruire sur l'aliénation et la liberté" :
Cette manière de parler fait aussi partie de la magie... 56

Le Jeu de l'esprit qui met en lumière le sens de l'hymne à l'Incarnation Méridionale, 2,
attribué à Sureshvara


[1] Reformulation des Stances pour la Reconnaissance, 1, 1, 4 : "De fait, les choses qui ne sont pas conscientes (par elles-mêmes) ont leur fondement dans les êtres vivants. Et on sait que la connaissance et l'action sont la vie des êtres vivants".
[2] Allusion à la Stance pour la Reconnaissance, 1, 5, 7 : "Dieu, qui est la conscience, manifeste hors (de lui) toutes ces choses qui existent en (lui), à la manière d'un yogī : par la seule force de son désir, sans recourir à un matériau".
[3] Le Soi est Agent et Connaissant, indépendant de toute condition. Allusion à la Stance pour la Reconnaissance, 1, 1, 2 : "Qui, étant doué de conscience (et intelligent), pourrait bien être en mesure de prouver ou réfuter le sujet connaissant, l'agent, notre Soi, le souverain total toujours déjà prouvé ?"
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