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mardi 2 avril 2019

La Lumière de la conscience


Tout ce qui se manifeste se manifeste grâce à la conscience. Donc c'est la conscience qui se manifeste ainsi, qui se manifeste elle-même en manifestant les choses. Elle est donc la cause et de tout et la substance de tout. 

L'éveil est la reconnaissance par la conscience de ces faits. Tout apparaît dans cette Lumière, même le monde, l'univers ou "la réalité", quelque soit le nom qu'on lui donne.

C'est ce qu'affirme Douglas Harding dans ce passage d'un de ses ateliers :

Question : Je vois que je suis lumière. Y a-t-il quelque chose au-delà de la Lumière ?

D. Harding : La lumière que je vois quand je regarde Ici est, comme le dit Roûmi, la Lumière qui éclaire toutes les lumières. Ce n'est pas la lumière d'une bougie. C'est la lumière de la conscience. Je ne vois rien au-delà de cela. C'est de là que je viens. C'est ma Réalité. Cela ne me conduit nulle part. C'est la fin de la route. Cette lumière est éveillée à elle-même et elle éclaire le monde entier. "C'est la lumière qui éclaire tout homme venant au monde". Les lampes sont multiples mais il n'y a qu'une seule Lumière. Nous sommes cette Lumière. Le mystique chrétien Ruysbroek disait : "je suis la Lumière par laquelle je vois, et cette lumière est la lumière de Dieu. Je suis la lumière par laquelle je vois, et rien d'autre." Et bien sûr, elle inclut le monde entier. Elle n'exclut rien. C'est la lumière qui illumine le monde entier et la Lumière que nous sommes tous. Ici, je suis vous. Alors, je ne regarde pas au-delà de cette Lumière.

(L'Immensité intérieure, p. 76)

Abhinava Goupta aurait juste ajouté que cette Lumière est vivante : elle a le pouvoir de se réaliser à travers une myriade de formes et de s'identifier à elles. Elle s'éprouve en mille états et modes - corps, sensations, pensées, et jusqu'à l'inconscience ou au vide. Car cette Lumière est libre de se réaliser selon son désir. Quand elle s'oublie elle-même, elle le fait en elle-même, par elle-même : c'est sa magie. Elle se transcende elle-même, tout en restant en elle-même : c'est son essence, son Soi. Elle se libère elle-même par elle-même : c'est sa Grâce. Elle n'est pas confinée en elle-même. Elle se crée elle-même, s’oublie puis se ressaisit de mille façons, sans être jamais statique ou enfermée dans son propre être. Ou plutôt, son être, c'est de pouvoir être sans cesse autre chose, tout en restant elle-même. C'est ce que montre l'expérience à chaque instant.

jeudi 21 novembre 2013

Le mystère des mystères

Les gens sont attirés par le mystère et le sensationnel. Moi aussi.
Mais à côté des reptiliens, des univers parallèles, du Loch Ness, des mangeurs de lumière, des petits gris, des complots en veux-tu-en-voila, des enfants dingos, des planètes invisibles, des effets kirlians, des chakras, des auras, des aiguilles dans les arpions et des boules de sucre, il y a ça :

Comment une chose (ma tête) peut-elle être transparente ? Comment, à la place d'un objet, peut-il y a avoir cette absence, cette ouverture limpide, ce rien qui accueille tout ? Comment quelque chose peut-il s'absenter pour les autres choses ? Non comme un miroir, qui accueille sans conscience, mais comme vous et moi, comme cet espace, qui accueille en conscience ?

A côté de ce miracle qui viole toutes les lois de l'univers et du bon sens, Lourdes est banale, Amarnath est surfaite, la Mecque est rebattue, le Wu Tai Shan est ennuyeux, Bodhgaya est triviale, le Kailash est insignifiant... On me dit que les pèlerinages connaissent un engouement sans précédent. Mais ça ! Ça ! Ca c'est le pèlerinage de tous les pèlerinages, le sanctuaire des sanctuaires.

A propos de tout ce qui est surnaturel ou sacré, mon hypothèse est qu'il s'agit de manières d'exprimer cette merveille de la vision de soi : rien n'est changé - tout est changé. Comment le dire ? Comment le taire ? Voilà ce qui est mystique.

Les pouvoirs surnaturels, les miracles, les visions, ne sont que des tentatives (souvent malheureuses et incomprises) pour partager ce qui est le plus évident : cette immensité d'absence, ce désert de tout, cette sphère cristalline, lieu de nulle chose et banquet sans fin. Stupéfiant. Jouissif. Bouleversant. Vertigineux. L'alpha et l'oméga des pèlerinages, le pouvoir surnaturel toujours présent, le miracle absolu de la transparence !

Au fait. Ce dessin est d'Ernst Mach. Un physicien (mach 1, mach 2...), philosophe aussi. Comme tout physicien, comme tout humain qui se respecte. Le croquis se trouve à la page 16 de la traduction anglaise de sa Contribution à l'analyse des sensations. Il est reproduit par Karl Pearson dans le très influent Grammar of Science. C'est là que Douglas E. Harding l'a vu. Et c'est là qu'il a vu. Qu'il a vu que personne ne voit, comme, en ce moment, personne ne lit ces lignes. Une absence claire. Une clarté absente. 

Merveille des merveilles !

mardi 14 juin 2011

Et les moustiques alors ?

Le monde vu par un moustique (posé sur la paupière d'un physicien autrichien endormi)



Duc se demande où situer les tiques et autres moustiques si tout est dans la conscience, fait de conscience. On peut difficilement faire plus débile qu'une tique... Il se trouve que je suis en train de traduire La Lumière que je suis, de J.C. Amberchele, et j'en arrive au passage suivant :


Tous voient avec l'Œil unique de Celui Qui Voit

D. E. Harding

Quand je suis tombé sur la Voie Sans Tête pour la première fois, je n'avais aucune difficulté à voir la vacuité en mon centre. Mais rétrospectivement je crois que je tenais pour acquis le postulat selon lequel cette vacuité avait en réalité la taille de ma tête, suffisamment petite pour loger dans les limites de cette caboche que je continuais de transporter partout où j'allais.

Ce n'est pas ainsi que sont les choses, bien entendu. Quoi qu'elle puisse être, cette vacuité n'est pas petite. En fait, il n'y a rien dans l'univers, pas même l'univers, qui ne trouvera pas assez de place ici, dans cette capacité vide. Comment pourrait-il en être autrement ? Quoi d'autre qu'un Rien sans limites pourrait accueillir les limites de toutes les choses ?

Ce qui m'amène au moustique que j'ai attrapé dans un bol en plastique l'autre jour. Il avait parcouru le plafond de ma cellule, sans doute qu'il m'examinait comme source potentielle de nourriture facile, mais il s'est finalement posé sur le mur et j'ai réussi à le piéger. C'est alors que je commençais à l'examiner que j'ai réalisé que le moustique percevait son monde comme je percevais le mien. Pas, bien sur, avec le même équipement ni avec les même résultats, ni même du même point de vue, mais bien depuis cette Vacuité grande ouverte que nous sommes tous deux. Ici, ma vision était sans limites ; celle du moustique aussi. Ma vision était vacante, éveillée, impersonnelle, et remplie par la scène ; de même celle du moustique. Et pourquoi ces deux visions étaient une même vision ? Parce qu'il n'y avait rien Ici pour les distinguer ! "Absence de chose"[1], est à prendre au pied de la lettre - pas une chose. "Éveillé" est à prendre au pied de la lettre - éveillé. Il n'y a pas de degrés, pas de quantités ni de qualités Ici. Ma Vacuité n'était pas de la taille d'une tête et le moustique n'était pas de la taille d'un moustique. Il n'y avait qu'une Vacuité indicible à partir de laquelle toute chose surgit et en laquelle toute chose retourne.

Inutile de vous dire que j'ai transporté le moustique hors de ma cellule et je l'ai relâché. Mais juste comme ça, je lui ai demandé de ne plus revenir se nourri sur mon dos.

J.C. Amberchele, The Light that I Am, Notes from the Ground of Being, Non-Duality Press, p. 11

[1] Jeu de mot : no-thing.

P.S. : je suis d'accord avec Duc : pas de Dieu-Providence.

dimanche 18 novembre 2007

Nous sommes capables

Douglas E. Harding (1909-2007) fut l'un des philosophes les plus originaux du siècle passé. Plus connu comme inventeur d'une série d'outils expérimentaux pour la connaissance de soi, il eut avant cela une longue période de réflexion solitaire. Le premier fruit de ses méditations fut un livre imposant (plus de 600 pages tapées à la machine) qui parût en Angleterre en 1952. Mais, bien qu'il bénéficia d'un certain succès d'estime, Harding se sentait frustré par ce qu'il ressentait comme son incapacité à faire partager sa vision.
Cette vision est pourtant fort simple : elle consiste à prendre au sérieux la vision que nous avons de nous-mêmes et du monde à partir du point de vue de la première personne. Cette approche permet de prendre conscience des différences vitales entre ce que nous paraissont être vus du dehors, et ce que nous voyons de nous-mêmes, ici, "à zéros centimètres" de nous-mêmes. Ici, en effet, au-dessus des épaules, je ne vois pas une tête, mais je vois un espace conscient et illimité, capacité d'accueil pour le monde, les autres et pour "mon" visage, là-bas dans le miroir. Bref, selon lui "voir qui a le problème est la solution du problème".
Cet espace que je vois, "ici", au-dessus des épaules, englobe en fait tout ce que je peux voir. Il embrasse la hiérarchie des choses visibles, de l'infiniment grand à l'infiniment petit. D'où le titre du livre, La hiérarchie du ciel et de la terre, réédité par The Shollond Trust en 1998.
C'est un véritable livre-univers, rempli de notes, de citations et de dessins. Il expose une théorie selon laquelle il est possible de décrire l'ordre de l'univers à travers la multitude des points de vue possibles, tous étant inclus dans le point de vue de la première personne.
Tout cela en fait une lecture passionnante mais de longue haleine. Harding s'appuie sur de nombreux philosophes et hommes de science qui l'ont précédé dans son approche perspectiviste. On sent, dans son effort pour hiérarchiser les points de vue, l'esprit de l'architecte qu'il était. Bien sûr, beaucoup des connaissances scientifiques qu'il convoque sont dépassées. Cependant, l'essence de son message demeure vivante et parfaitement actuelle.
C'est à travers les "exercices" qu'il inventa par là suites avec quelques amis, et qu'il présenta le restant de sa vie à travers le monde, qu'il trouva le moyen de faire partager sa vision. Des outils simples, voire enfantins, et pourtant d'une grande profondeur. Ils nous permettent de renouer avec la grande tradition de la philosophie comme connaissance de soi, avec son regard neuf et naïf.
D. E. Harding insistait sur le fait que cet Espace qui embrasse tout n'a pas de nom en soi, pas d'appellation privilégiée, contrôlée ou enregistrée. Mais il utilisait souvent le mot de "capacité". Car cet Espace, cette ouverture immense nous rend capables, capables de vie et de relation aux autres. C'est cette immensité limpide qui rend possible toutes nos expériences. Elle est, ainsi, capacité, puissance, conscience. Voici un poème d'un auteur anglais que Harding appréciait beaucoup, Thomas Traherne :
Je n'ai senti ni écume ni matière en mon âme,
Ni rebords ni frontières, comme nous les voyons dans un bol.
Mon essence était capacité,
Qui sentait toutes choses.
La pensée qui jaillit de là s'élève d'elle-même...
Elle n'agit pas depuis un centre sur un objet au loin,
Mais est présente quand elle voit,
Etant avec l'Etant elle sent tout ce qu'elle fait.
"My Spirit", in Complete Works of Thomas Traherne, London, 1903, p. 41, cité dans The Hierarchy of Heaven and Earth, p.1.
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