Affichage des articles dont le libellé est espace. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est espace. Afficher tous les articles

samedi 4 mai 2024

Yoga de l'espace dans le Tarn ?


 Le yoga de l'espace, connu sous différents noms dans le Tantra, dans le bouddhisme et d'autres traditions, est le pilier de la vie intérieure. Je le partage dans la Formation Tantra, dans des livres (Les Quatre yogas, chez Almora) dans  des stages et sur ce blog.

En bref, cette pratique unit la présence de soi, le corps disons, à l'espace. On reste assis, debout ou allongé, les yeux ouverts, ni les lèvres et les dents ne se touchent, comme si l'on était une sphère de cristal. Peu à peu, le Moi se mêle à l'infini, dans un mouvement sans fin vers l'immensité.

Je suis convaincu que cette pratique a existé chez les peuples d'Asie, dont nos ancêtres indo-européens, bien que je n'en n'ai pas la preuve.

Cependant, il existe des témoignages d'expérience spontanées, hors tradition. Outre le cas de Jean Jaurès que j'avais évoqué dans ce blog, je pense au poète Maurice de Guérin qui vécu dans le Tarn au XIXème siècle. Dans ces poèmes, Le Centaure ou La Bacchante, et son Journal, il évoque son expérience du yoga de l'espace, bien qu'il ne le nomme pas ainsi.

Il reconnaît d'abord dans l'incarnation une sorte d'emprisonnement. Toutefois, cet enfermement ne tient pas au corps lui-même, mais plutôt à son immobilité. Dès que la chair s'anime, une liberté absolue se découvre dans le mouvement. 

Pour perpétuer cette expérience, le mouvement doit aller jusqu'à l'infini, ne jamais cesser. Le mouvement du corps semble limité. Mais le regard, lui, peut se lancer dans l'immensité sans être interrompu.

Mais l'horizon ? Le regard n'est-il pas stoppé par l'horizon ? Et l'espace ? L'espace, vide, n'est-il pas cette étendue inerte qui sépare les êtres et les choses ?

Eh bien non, car, en vertu du pouvoir du regard plongé dans le ciel, l'espace change de nature. Ou son ressenti change. Il n'est plus vide, mais plein, plein de la présence du corps qui s'infuse en lui.

Il y a ainsi un échange (yoga) entre le corps et l'espace par le moyen du regard. L'espace donne au corps son immensité, il lui donne de pouvoir continuer sans fin son livre mouvement. Et le corps donne à l'espace sa sensibilité, son dynamisme, de sorte que l'espace s'anime et devient comme un organe de perception, à l'instar de ce que Newton croyait à propose de l'espace comme organe de la perception divine. 

De cette union résulte un mouvement sans fin, une expansion, une ouverture de conscience. L'espace devient conscience, la conscience se spatialise. L'espace n'est plus à l'extérieur du corps, qui n'est plus à l'intérieur de l'espace. L'espace devient mon corps. C'est précisément le yoga de l'espace.

Maurice de Guérin invite donc à vivre dans des espace ouverts, où "l'œil règne et se contente au vaste sein de l'onde".

"Je voulu égaler mes regards à l'espace,

Et posséder sans borne, en égarant ma trace,

L'ouverture des champs avec celui des cieux."

mardi 29 juin 2021

Le yoga de la conquête du réel



 Après avoir exposé la théorie limitée du Sâmkhya ("je suis pure conscience passive, je n'agis pas, seule la Nature agit"), Shiva commence l'exposé de la conquête du réel (tattva-jaya) dans la Nishvâsa-tattva-samhitâ, Nayasûtra, III et IV. 

Le but du Tantra est la délivrance, l'union à Shiva et la participation à son activité divine via des pouvoirs surnaturels. Cette expansion se fait à travers les trente-six niveaux de conscience ou éléments du réel (tattva). Retenons que ce schéma est le plus important du shivaïsme. Il est une sorte de d'outil pédagogique.

L'échelle des trente-six éléments commence par les cinq Grands Eléments : terre, eau, feu, air, espace ou éther. A chaque fois, le yogin est invité à méditer sur ce niveau de conscience pendant un mois, trois mois, six mois, un an ou deux années. Par exemple, pour l'air on médite cet élément sous la forme d'une fumée noire qui imprègne tout l'univers, corps du yogin. Peu à peu, la conscience s'élargit et l'activité ("les pouvoirs surnaturels") aussi. 

La méditation suffit pour "maîtriser" ainsi les 24 premiers niveaux, ceux qui correspondent à la théorie du Sâmkhya. Mais le yogin se heurte alors à un obstacle infranchissable : Mâyâ (3, 36). L'âme (jîva, 3, 23-28) est sans forme, omniprésente et lumineuse. Pourtant, elle est inférieure à Mâyâ et prisonnière de sa magie invincible. Seul un pouvoir supérieur à Mâyâ peut en délivrer l'âme. Ce pouvoir, c'est Dieu et la Déesse, laquelle est la Puissance (Shakti) de Dieu. 

Comment Dieu peut-être aider l'âme à passer au-delà de Mâyâ ? Par l'initiation (dîkshâ), c'est-à-dire grâce aux Mantras. Apparemment, selon le Shaiva Dharma, la méditation ne suffit plus face à la terrible Mâyâ. 

Et donc, toutes les autres théories et pratiques ne permettent pas d'aller au-delà de Mâyâ. Le Veda, le Sâmkhya, les Purânas, bref l'hindouisme, le bouddhisme, etc. sont "tourmentés par Mâyâ, car (elle) les persuade de voir la délivrance dans ce qui n'est pas délivrance." (3, 36). Le Shaiva Dharma, de même que les autres traditions de l'Inde, ne se prive pas de critiquer les autres. Les opinions ne se valent pas. Certes, il ne s'agit pas d'éliminer les infidèles, mais pour autant, tout ne se vaut pas. L'Inde n'est pas une civilisation de l'égalitarisme. Chacun est inclus, mais à des niveaux différents d'une hiérarchie clairement posée. Cela étant, dans le Tantra ésotérique (Kaula Dharma), il y a une véritable vision de l'égalité à travers la théorie selon laquelle "tout est dans tout" (sarvam sarvâtmakam), qui va au-delà de l'égalitarisme ou du nivellement pas le bas qui est la plaie de la démocratie. 

Au-delà de Mâya donc, le yogin médite sur Vidyâ, la vraie science divine, transparente et multicolore comme l'arc-en-ciel, qui chevauche les vents dans l'espace, belle et jeune. Elle est apparentée à Sarasvatî et à Parâ, la blanche déesse conscience.

Au niveau d'Îshvara, le yogin médite d'une manière proche du Sâmkhya : "Je ne fais rien, je ne suis pas lié, tout est fait par le Seigneur". La différence avec le Sâmkhya est qu'ici, ça n'est pas la Nature (prakriti) qui agit, mais le Seigneur, Dieu, Shiva. C'est Dieu qui, présent dans le cœur, incite aux actes bons et mauvais (3, 63). Là encore, se pose la question du libre-arbitre et de la responsabilité morale.

Au niveau de Sadâshiva, on médite dur le Son (nâda), "comme celui d'une flûte" (3, 65). Par la puissance de ce yoga, en un mois, on devient beau, en deux mois on devient éloquent, en trois, on contemple les êtres "parfaits" (siddha). Depuis le début, l'âme est infinie, pure et lumineuse. Mais à présent, elle commence à recouvrer sa puissance. Cette participation à l'activité universelle est le propre du Tantra. La délivrance n'y consiste pas simplement à échapper aux limites de la matière, mais encore à pouvoir agir, à user de sa liberté. Comme le dit Utpaladeva, le dilemme selon lequel je dois choisir entre être libre, mais ne pas agir, et agir, mais ne pas être libre, est la souillure de finitude (ânava-mala, "subtile"), celle qui est antérieure au mental lui-même. L'idéal du tantra n'est pas la délivrance aux dépends de la jouissance, mais à la fois liberté et jouissance, liberté à la fois passive et active.

Toujours au plan de Sadâshiva (3, 68), on médite dans l'obscurité. Le divin se manifeste alors en dix teintes. Sans s'attacher à ces formes, on s'attache à la clarté lunaire de la conscience, l'orbe divine (3, 71). 

Tout ce que l'on peut saisir n'est pas divin (4, 14). Pourtant, il est présent "dans notre corps". Cette méditation du détachement, de l'insaisissable, se pratique dans la posture du lotus, ou les jambes croisées, ou la demi-lune, ou allongé, ou le dos appuyé, ou avec une ceinture de yoga (yoga-patta). Ensuite faut sans cesse évoquer le non-être (abhâvam bhâvayet sadâ). Cette méditation du néant, qui sera radicalement condamnée dans les Spanda-kârikâs et le Tantra ésotérique, au motif qu'elle manque l'essence dynamique de la conscience, est souvent prescrite dans les tantras plus communs. Dieu est décrit comme non-être, comme le Rien au-delà de tout. Selon Kshémarâja, qui explique un passage parallèle du Svacchanda-tantra, le "rien" est simplement l'absence du support. Il faut reconnaître qu'il n'y a "rien de plus que la Lumière de la conscience", rien en dehors de la conscience. Le "non-être" serait donc une manière négative de décrire la conscience. 

Pour méditer ainsi, il faut se mettre face à l'espace et "regarder vers le haut", tandis que "la porte vers le Quatrième s'ouvre". La "porte vers le Quatrième" désigne, selon moi, le champ visuel. En effet, le champ visuel et la vision sont au centre de plusieurs pratiques contemplatives shaivas, dont la Méditation de Shiva (shiva-mudrâ). 

Le yogi éprouve alors une sensation pareille au vent sur la peau (4, 18), ou comme la sensation d'une fourmi, une sorte de frisson sans doute. Il sent aussi une lumière briller dans son corps. Il sent des parfums , entend des voix, des connaissances lui viennent sans cause visible. Il devient radieux, plein de beauté, il se met à léviter. Au bout de trois mois, il rencontre les Parfaits (siddha). Il a des visions de l'univers, visible et invisible. Grâce à ce yoga à six auxiliaires (les huit, moins yama et niyama ; samâdhi étant remplacé par tarka, la réflexion), grâce à cette méditation sans support, cette méditation de l'espace, on guérit de toute souffrance (4, 19-24).

Il médite ensuite au niveau de Shakti, pendant au moins six mois. Il devient 'alors l'égal de Shiva : c'est pas Shakti que l'on devient Shiva. Dans un lieu isolé, il s'installe dans la posture de son choix et il fixe son regard "dans le ciel" ou dans l'obscurité totale. Il commence alors à voir une grand lumière, comme le soleil levant. C'est la Shakti qui s'incline devant lui. Cette sublime énergie apparaît comme jaune, rouge, noire, cristalline. Quand on la voit, on atteint l'état de Shiva (4, 31-34). En pratiquant cela pendant un mois, des dignes apparaissent : intelligence, beauté, santé, compréhension instantanée. les dieux lui apparaissent au bout de deux mois. Toutes sortes de savoirs surgissent en lui. En six mois, il acquiert les pouvoirs comme celui de se rendre de la taille d'un atome. Il peut tout voir. Alors seulement, maître de la Shakti, il peut délivrer les autres au-delà de Mâyâ. Sans cela, l'initiation reste stérile, on ne peut libérer autrui. La Shakti est donc la Lumière qui se manifeste quand on fixe son regard dans l'espace ou dans l'obscurité. On peut alors initier tous les êtres, y-compris les animaux ou les dieux, par le regard, la voix, le toucher, par l'eau ou directement par l'esprit (4, 40). 

Ce yoga enseigné par Shiva est le meilleur. En une seule journée de pratique, on est affranchi du "grand sommeil" (mahânidrâ) de l'illusion. "Ce yoga que je t'ai enseigné donne pouvoir et liberté sans effort" (4, 47). On peut l'enseigner à quelqu'un après l'avoir éprouvé pendant douze ans, ou après trois ans, si le disciple se montre sincère (4, 48).

Tel est donc le yoga enseigné par Shiva : assis confortablement avec une ceinture de yoga, méditer en fixant son regard dans le ciel, ou dans l'obscurité totale. Au fur et à mesure que la Lumière se manifeste à l'extérieur et dans le corps, tout est transmuté en lumière, le mental disparaît et c'est l'état de Parfait (siddha). Ce yoga sera repris dans le Kâlachakra bouddhiste et dans le dzogchen tibétain.

mardi 22 juin 2021

Sur quoi méditer ? Les yogas tantriques les plus anciens



 Cela est peu connu, mais les tantras de Shiva sont plein de pratiques de yoga, c'est-à-dire de méditations. J'en ai déjà donné maints exemples ici. Ces méditations sont parfois classées selon les niveaux de conscience ou tattvas.

Dans la Nishvâsa-tattva-samhitâ, l'un des plus anciens tantras connus aujourd'hui, on trouve déjà la plupart des grandes pratiques. Par exemplen la méditation sur les cycles du temps, "le jour, la nuit, les semestres, les solstices et équinoxes" (Uttarasûtra V, 4), ainsi que "la même saveur avec Shakti" (shaktisamarasa, id.). En pratiquant ces méditations, ici décrites de manière seulement allusive, on atteint l'union avec Shiva et la "Puissance", à commencer par l'omniscience. Il est aussi question de "contempler le ciel" (âkâshe vîkshamânasya, id, V, 10), dans lequel des formes arrondies apparaissent (kutilâkriti, id., même terme que dans Vijnânabhairava, 154 pour désigner le trajet cyclique du souffle).  Les méditations sur le son intérieur (cincinîyaka, id. V, 12) sont courantes, ainsi que sur des formes qui apparaissent dans l'espace. On retrouve le Yoga de l'Homme-ombre, présent dans de nombreux tantras : "Si l'on contemple l'ombre [=le phosphène] dans le ciel, on verra l'Homme (de Lumière). S'exerçant ainsi, on atteindra l'accomplissement et on deviendra Shiva" (id. V, 16, des 'lingas' apparaissent en V, 31). Le Yoga du Temps est bien sûr présent, en lien avec la respiration. Il y a aussi des contemplations qui engendrent des visions lumineuses, mais à partir de lampes ou de joyaux, comme des saphirs (id. V, 26). Des visions pareilles à des flammes se développent (jvalate). Il y a aussi des méditation sur l'alphabet sanskrit. 

La méditation sur le souffle temporel est décrite plus en détail en V, 36 et suivants. L'expir est "jour", l'inspir est "nuit". Dans ce tantra, sushumnâ n'est pas le canal central, mais le canal solaire, à droite. Entre deux respirations, on médite sur l'équinoxe. La méditation sur "l'égale saveur de Shakti semble être une méditation sur le son intérieur (V, 39). Shakti désigne ici l'essence de l'énergie divine présente dans le corps. Sans elle, impossible d'initier autrui ni d'atteindre l'accomplissement (V, 41). On médite aussi sur Shiva omniprésent : c'est le yoga ultime (V, 42). On atteint ainsi l'Être (tattva) au-delà du souffle (nishvâsa).

mardi 18 mai 2021

Ce que rien ne peut contenir



L'espace contient l'univers.

L'univers ne peut contenir l'espace.

Comme l'espace, la conscience est illimitée.

Ce dont on a conscience, comme l'univers, est limité.

Rien ne peut emprisonner l'espace.

De même, rien ne peut emprisonner cette conscience,

Car elle imprègne (tout ce qui pourrait l'emprisonner).


L'Éveil de la conscience (Jnânasambodha)


mercredi 21 avril 2021

Quand le vide se met à vibrer



 Rilke chante, inspiré par on ne sait quel mystère :

"Est-ce en vain qu'on raconte que jadis, dans la plainte chantée pour Linos,

une musique audacieuse, la première, traversa la rêche fixité,

et qu'alors seulement, dans l'espace effrayé, d'où soudain s'échappait

pour toujours un jeune homme quasi divin,

le vide se mit à vibrer,

de cette vibration qui maintenant nous emporte, nous console, nous aide."

Rilke, Première élégie de Duino, trad. Lefebvre

______________________________

Linos, fils de la Muse Calliope fut, dit-on, le plus grand joueur de lyre de tous les temps, tué par Apollon ou Héraclès.

L'espace, sans la Vibration (spanda), sans conscience, sans émerveillement, demeure "rêche", morne, stérile (sushka en sanskrit), aveugle et, à vrai dire, n'accède même pas à l'absence, car l'absence présuppose encore le cri muet, l'étonnement (camatkâra) "Ah, il n'y a rien !" 

Or, l'espace qui ne vibre pas, solide pour ainsi dire, se sent rien. Il peut donc bien tout accueillir, il n'en sait rien, il n'en sent rien. Il n'est pas encore - ou plus - capacité, puissance et pouvoir. Il n'est pas néant. Il est l'indicible par défaut, ce Multiple pur qu'évoque Proclus, le terme ultime des débordements de l'Un, ce dernier étant l'ineffable par excès. Certes, il échappe, mais par manque d'unité, ou plutôt par manque de sensibilité dirai-je, avec Abhinavagupta. Cet espace n'a pas de cœur, ce cœur battant qui, seul, "nous emporte, nous console, nous aide".

Espace et miroir illustrent la Conscience universelle. Mais partiellement, tant il est vrai que comparaison n'est pas identification. Le grand miroir universel, cœur de tout, possède lui-même un cœur, âme de l'âme, âme des âmes, vie de toute vie.

L'espace, n'en déplaise, est "fixe", déterminé ; non par son ouverture accueillante, mais par son défaut de conscience, de ce pouvoir de frémir qui anime les libertés, qui fait l'imprévisible et l'évolution - qui fait l'Histoire. Il n'en sait rien. Mais justement, dans le "savoir" gît le cœur, la braise précieuse entre toutes. L'espace est "fixe" : il n'est que ce qu'il est. Dès lors, l'espace reste déterminé, délimité. Sa simplicité est close, et Pascal à eu raison de célébrer la supériorité de la "pensée" sur l'espace, car l'espace dépasse certes, mais il n'en sait rien. L'espace conscient, en revanche, n'est pas seulement ce qu'il est. Il n'est pas seulement ceci ou cela, mais pouvoir inépuisable de s'épancher en un ceci, en un cela, en leur séparation, en leur réunion, puis en leur annulation simultanée. L'espace conscient, "clairière" de l'être, n'est pas clôture, le Soi n'est pas pure identité, mais bien pouvoir de se réaliser sans jamais être confiné. Il est ce qui échappe en manifestant, tout l'opposé de l'espace qui, malgré son absence de limites, demeure foncièrement limité par son inertie. 

"Quand l'espace se met à vibrer". Cette main-là, posée ici, n'est rien. Puis un je-ne-sais-quoi l'anime, avant tout mouvement visible. Là s'entrouvre la chambre nuptiale. La lyre se met à chanter, n'en déplaise à A-pollon, à cette caricature de l'Un que l'Un reste trop souvent dans nos spiritualités.

samedi 3 octobre 2020

Vijnana Bhairava 90 91 92 Awakening Though "A"

 


The practice of Sounding "a" and "hhh", and gazing at the sky :

abindum avisargaṃ ca akāraṃ japato mahān |
udeti devi sahasā jñānaughaḥ parameśvaraḥ || 90 ||
"Repeating 'a' without 'm' nor "hhh',
a great flow of awareness,
the Supreme Lord,
shall rise, o Goddess !"

varṇasya savisargasya visargāntaṃ citiṃ kuru |
nirādhāreṇa cittena spṛśed brahma sanātanam || 91 ||
"Pay attention to the ending of 'hhh'
of a letter that has such a 'hhh'.
Because (then) attention 
becomes without support,
one will touch the primordial ever-expanding."

vyomākāraṃ svam ātmānaṃ dhyāyed digbhir anāvṛtam |
nirāśrayā citiḥ śaktiḥ svarūpaṃ darśayet tadā || 92 ||
"Looking at immaculate all-pervading 
sky as being one's own self,
the energy of awareness that has become
free of contaction
will show one own/her own essence."




vendredi 25 septembre 2020

Grand ouvert




assis à son aise

comme un sac de plumes

le corps relâché depuis la plante des pieds

jusqu'à la racine des cheveux

aspiré doucement par l'espace au-dessus de la tête

le bas du corps déposé

le haut s'élance dans le ciel

l'attention sur l'ovale du champs visuel

comme un œuf de lumière

le regard plongé dans l'espace

les lèvres ni les dents ne se touchent

la langue flottante

les mains étalées

tout fond dans la transparence

le souffle libre par les narines

les cinq sens ouverts

comme les fenêtres et les portes d'une maison

clair, lucide et limpide

muet, silencieux

le bavardage se meurt dans la sensation de gorge dénouée

aucun contrôle, nulle tension

le corps brille comme une masse de lumière

dans l'espace nu

aucune pensée, nul choix

l'attention libre s'ébat dans la vaste prairie

du monde

la présence vibre doucement dans l'immensité

tel un soleil dans l'azur 

des hautes montagnes

vif, clair, frais

vibrant, palpitant, scintillant

aucun blocage, aucune fuite

transparence qui pénètre tout

béance qui avale, qui accueille

sans choisir

la lumière irradie, éclatante, vide

chaque mouvement éclate

une bulle de conscience dans le silence

rien à perdre rien à gagner

lâcher complètement

c'est gagner entièrement

pas le moindre effort de contrôle

aucune manipulation

sans artifice

un laisser-aller dans la présence

qui brille d'elle-même

tout se décante

laisser venir

laisser partir

dessins tracés sur l'eau

spectacle de magie

naturel, évident, libre

incompréhensible, certain, ferme

tel est le yoga du fleuve

yoga naturel

yoga bête

sans soucis ni espoir

libre comme le ciel

sans ambition, sans but

les entrailles se répandent dans l'espace

les apparences pétillent, 

planer sans effort,

totalement béant

lâché, décroché

les yeux grands ouverts

vendredi 17 juillet 2020

Le monde est le jeu de l'espace

Bonhams : A COPPER ALLOY FIGURE OF DANCING KRISHNA TAMIL NADU ...
Krishna


L'espace en lequel ces mots apparaissent, résonnent et disparaissent,
est l'espace absolu, le mystère (guhya) suprême, la science royale :

mayā tatam idaṃ sarvaṃ jagad avyaktamūrtinā 
matsthāni sarvabhūtāni na cāhaṃ teṣv avasthitaḥ 

na ca matsthāni bhūtāni paśya me yogam aiśvaram 
bhūtabhṛn na ca bhūtastho mamātmā bhūtabhāvanaḥ 

yathākāśasthito nityaṃ vāyuḥ sarvatrago mahān 
tathā sarvāṇi bhūtāni matsthānīty upadhāraya 


Bhagavadgîtâ IX, 4-6

"Tout cela se déploie par moi :
le monde (se déploie) par (ma) forme universelle.
Tous les êtres existent en moi,
mais je ne suis pas confiné en eux.

Et (en réalité), ces êtres ne sont pas en moi !
Vois mon yoga, vois ma souveraineté.
Fondement des êtres, je ne suis pas (confiné) en eux.
Mon Soi est l'acte qui les engendre.

De même que le vaste vent qui pénètre tout 
est (lui-même) toujours dans l'espace,
de même tous les êtres sont en moi :
fais attention à cela !"

Tout est dans l'espace.
L'espace n'est enfermé nulle part.
Il n'y a rien d'autre que l'espace, 
car rien ne peut exclure l'espace.

Ce qui ne peut être perdu, exclu, mis à l'écart, 
cela est l'absolu, digne de tous les désirs.

mercredi 15 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 127 128 L'insaisissable et l'espace

Atenas. Museo Arqueológico Nacional. Koré de la tumba de P… | Flickr
Yoginî hellène


L'expérience de l'insaisissable :

yad avedyaṃ yad agrāhyaṃ yac chūnyaṃ yad abhāvagam |
tat sarvam bhairavam bhāvyaṃ tadante bodhasambhavaḥ || 127 ||

"Ce qui est inconnaissable, insaisissable,
ce qui est vide, ce qui n'est pas du domaine de l'être :
tout cela doit être réalisé comme divin.
A la fin de cette (réalisation), l'éveil advient."

L'expérience de l'espace :

nitye nirāśraye śūnye vyāpake kalanojjhite |
bāhyākāśe manaḥ kṛtvā nirākāśaṃ samāviśet || 128 ||

"Permanent, sans point d'appui, vide,
omniprésent, sans mesure,
que l'on projette l'attention dans l'espace extérieur :
alors on s'absorbera dans l'au-delà de l'espace."

mercredi 24 juin 2020

Vijnâna Bhairava tantra 104

Pin on Indian Sculptures

L'expérience de l'expansion du corps :

vihāya nijadehasthaṃ sarvatrāsmīti bhāvayan |
dṛḍhena manasā dṛṣṭyā nānyekṣiṇyā sukhī bhavet || 104 ||


"Délaissant d'abord l'identification à notre corps,
que l'on réalise que 'je suis partout',
avec assurance, par l'attention (et) par la vision directe,
sans égard à rien d'autre : alors le bien-être adviendra."

mercredi 17 juin 2020

Vijnana Bhairava Tantra 94 95

delhi's national museum bronze gallery: where bronzes sing tales ...

L'expérience de la désappropriation :

cittādyantaḥkṛtir nāsti mamāntar bhāvayed iti |
vikalpānām abhāvena vikalpair ujjhito bhavet || 94 ||
"Que l'on réalise : 'Il n'y a pas en moi d'organe interne
tel que le psychisme'.
Grâce à l'absence de concept,
on transcendera les concepts."

L'expérience de l'objectivité :

māyā vimohinī nāma kalāyāḥ kalanaṃ sthitam |
ityādidharmaṃ tattvānāṃ kalayan na (?) pṛthag bhavet || 95 ||
"Mâyâ, 'l'Enchanteresse'
est action (des chose) sur les activité.
Ce sont donc des pouvoirs des éléments.
Passant cela en revue, on sera transcendant"

Dans le verset 95, l'interprétation n'est pas claire, car la lecture n'est pas claire. On s'attend à prthag bhavet "il deviendra séparé", dans l'esprit sâmkhya du verset précédent. Cela étant, le commentateur Shivopâdhyâya lit bien na prthag bhavet : "on ne deviendra pas séparé". Lecture possible. Dans ce cas, on traduit autrement :

"Mâyâ, l'Enchanteresse 
est l'activité des énergies (de la conscience).
(Si) l'on médite qu'elle est un pouvoir 
des états (de la conscience), elle ne sera (plus) séparée (de soi)."

Dans tous les cas, je suis l'espace qui contient tout et n'est contenu par rien.
Mais dans la seconde interprétation, je me réalise en outre comme source 
créatrice de tous ces contenus ; tandis que dans la première, je suis le contenant sans aucune relation avec le contenu ; ce qui est conforme à l'esprit du Sâmkhya et du Vedânta.

lundi 15 juin 2020

Vijnana Bhairava Tantra 92

Sense of Sight – Chola Bronze Sculpture | ISDILA

L'expérience de l'espace :

vyomākāraṃ svam ātmānaṃ dhyāyed, digbhir anāvṛtam |
nirāśrayā citiḥ śaktiḥ, svarūpaṃ darśayet tadā || 92 ||

"Que l'on se contemple soi-même ayant visage d'espace,
enveloppé d'espace dans (toutes) les directions.
L'énergie, la conscience, est sans point d'appui.
Elle montrera alors son essence/ notre essence."

mercredi 10 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 84 85

Extremely early terracotta Ganesh from India, Afghanistan, or ...
Ganesha survivant, Afghanisthâna


L'expérience de l'espace :
ākāśaṃ vimalam paśyan kṛtvā dṛṣṭiṃ nirantarām |
stabdhātmā tatkṣaṇād devi bhairavaṃ vapur āpnuyāt || 84 ||
"Contemplant l'espace immaculé,
le regard immobile,
être immobile dès cet instant,
on gagnera le corps divin."

L'expérience de l'absence de tête :
līnaṃ mūrdhni viyat sarvam bhairavatvena bhāvayet |
tat sarvam bhairavākāratejastattvaṃ samāviśet || 85 ||
"Le ciel entiers dissout dans la tête,
qu'on (le) réalise comme divin.
Alors on s'absorbera entièrement dans l'être de l'éclat,
le visage du divin."

dimanche 7 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 77 78 79

Pin on Indian Master Antiques


L'expérience des postures théâtrales :

karaṅkiṇyā krodhanayā bhairavyā lelihānayā |
khecaryā dṛṣṭikāle ca parāvāptiḥ prakāśate || 77 ||
"Au moment de pratiquer ces regards 
- le cadavre, la colère, la terrible, celle qui avale 
et celle qui va dans l'espace -
le souverain Bien se manifeste/ brille."

L'expérience de l'assise vide :

mṛdvāsane sphijaikena hastapādau nirāśrayam |
nidhāya tatprasaṅgena parā pūrṇā matir bhavet || 78 |
"Que l'on s'installe sur un siège moelleux
en posant seulement les fesses, 
mains et pieds sans support.
Dans cette situation adviendra
l'intelligence transcendante et pleine."

L'expérience d'embrasser l'espace :

upaviśyāsane samyag bāhū kṛtvārdhakuñcitau |
kakṣavyomni manaḥ kurvan śamam āyāti tallayāt || 79 ||
"Que l'on s’assoie correctement les bras recourbés
et que l'on pose l'attention dans l'espace formé par les bras.
La sérénité survient 
quand l'(attention) disparaît (dans cet espace)."



Sur la "posture de l'arbre" (zhan zhuang qi gong) :




Conférence sur les karanas :



Les 108 karanas (coupez le son !), notez la 52, kuncita, où les bras sont en effet recourbés vers l'avant comme dans la "posture de l'arbre" :



En chair et en os, notez la kuncita à 3'15" :




Kuncita-karana, à gauche, temple du Tamil Nâdu

samedi 6 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 76



L'expérience de l'espace lumineux :


tejasā sūryadīpāder ākāśe śabalīkṛte |
dṛṣṭir niveśyā tatraiva svātmarūpam prakāśate || 76 ||

"Que l'on fixe le regard 
sur l'espace coloré par l'éclat du soleil, d'une lampe, etc.
Là même la forme de notre Soi
se manifestera/ brillera."

ākāśe "dans l'espace", dans l'espace lumineux, formé sur la même racine -kāś "briller" que prakāśate "il se manifeste", "il brille", "il s'illustre".
Il s'agit de jeter l'attention dans le champs visuel, le champs visuel étant lui-même posé dans l'espace. 

mercredi 3 juin 2020

Deux approches de notre essence


Le shivaïsme du Cachemire, comme toute vie intérieure, propose deux approches :

iha dvividha 
ātmatattvasya upalabdhyupadeśaḥ upakrānto nirvāhyaśca : ekaḥ sarvavyatiriktacinmātrasvasvarūpaviṣayaḥ, 
aparo viśvātmakatacchakticakraviṣayaḥ 


"Dans cet enseignement, l'instruction portant sur l'expérience de l'être du Soi est approchée et transmise de deux manières. 
La première porte sur l'essence même, la pure conscience qui transcende tout. 
La seconde porte sur la roue de ses énergies qui constitue l'univers."

(Râma, Explication du Poème du frémissement, II, 1)

Il y a donc une approche qui met l'accent sur le silence, l'espace, le vide, la simple présence immobile. Et une autre qui met l'accent sur l'élan, l'ébranlement subtil, le premier instant du désir, le jaillissement du mouvement, le ressenti viscéral, la plénitude. 
Ces deux approches sont complémentaires et inséparables. Choisir l'une et exclure l'autre serait artificiel et conduirait à une impasse. C'est la clé d'une vie intérieure épanouie sur la longue durée.

Pourquoi ?
Parce que ce sont là les deux facettes de notre essence consciente :
l'aspect cognitif, de connaissance, d'entendement, masculin ;
et l'aspect conatif ou appétitif ou affectif, d'amour, de volonté, féminin.

Râma ajoute que l'aspect de pure conscience, Shiva, correspond à l'état de sommeil profond ;
l'aspect d'énergie, Shakti, correspond à l'état de rêve - ou de veille, ce dernier n'étant qu'une variante de l'état de rêve.

Ainsi, le rien (sommeil profond) et le tout (le rêve) sont deux phases d'un même cycle, d'une même respiration, d'une même pulsation. Il y a comme un dialogue entre ces états opposés, dialogue, débat et lutte dialectique qui tend vers une synthèse comme vers un horizon.

vendredi 29 mai 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 58 59 60

Antique de l'Inde Chola style hindou Bronze Danse Krishna sur ...


Vijnâna Bhairava Tantra, versets 58, 59 et 60 :

viśvam etan mahādevi śūnyabhūtaṃ vicintayet |
tatraiva ca mano līnaṃ tatas tallayabhājanam || 58 ||
""Que l'on évoque, ô déesse !
tout cet univers comme vide.
Et là même l'attention se dissout.
On devient ensuite jouissance/réceptacle de cette dissolution".

ghatādibhājane dṛṣṭim bhittis tyaktvā vinikṣipet |
tallayaṃ tatkṣaṇād gatvā tallayāt tanmayo bhavet || 59 ||
"Que l'on projette l'attention sur un contenant
comme un vase par exemple,
en faisant abstraction de ses parois.
En s'y dissolvant dès cet instant, on devient ce (contenant)."

nirvṛkṣagiribhittyādideśe dṛṣṭiṃ vinikṣipet |
vilīne mānase bhāve vṛttikṣiṇaḥ prajāyate || 60 ||
"Que l'on jette le regard sur un espace sans arbres, ni reliefs, ni frontières,  etc. Quand l'attention se dissout,
on renaît immobile."

mardi 26 mai 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 51

Garuda, symbole de transmutation


Vijnâna Bhairava Tantra 51, l'expérience de l'espace au-dessus de la tête :

yathā tathā yatra tatra dvādaśānte manaḥ kṣipet ||
pratikṣaṇaṃ kṣīṇavṛtter vailakṣaṇyaṃ dinair bhavet || 51 ||

"Si l'on projette l'attention au-dessus de la tête
en toutes circonstances (et) à chaque instant,
instant après instant les opérations mentales disparaîtront.
En quelques jours l'ineffable adviendra."

lundi 25 mai 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 50

Krishna

Vijnâna Bhairava Tantra, verset 50 : l'expérience de l'espace au-dessus de la tête. 

sarvataḥ svaśarīrasya dvādaśānte manolayāt |
dṛḍhabuddher dṛḍhībhūtaṃ tattvalakṣyam pravartate || 50 ||

"Si l'on dissout à chaque instant 
l'attention dans l'espace au-dessus de la tête,
celui dont l'attention est immuable
fera l'expérience de l'être immuable."

Je ne traduis pas lakshya dans ce verset : tattva+lakshyam = "la cible essentielle".

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...