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dimanche 25 septembre 2022

Yoga de l'émerveillement


Description du yoga de l'espace, de la Méditation de Shiva (śiva/bhairavamudrā) :

hānādānatiraskāravṛttau rūḍhimupāgataḥ /

abhedavṛttitaḥ paśyedviśvaṃ citicamatkṛteḥ // 

Abhinavagupta, Tantrāloka, V, 74

"En se familiarisant avec 

le Mouvement qui ne prend ni ne rejette,

grâce à ce mouvement unifié,

on voit toutes choses dans l'émerveillement :

la conscience vivante."

------------

La méditation n'est pas un effort mécanique, mais une familiarisation qui enracine tout l'être (corps, énergie, esprit, inconscient) dans un regard simple.

Ce regard est décrit comme "mouvement" (vṛtti). Le choix de ce terme est très significatif. Dans les autres traditions, vṛtti est en effet connoté de manière péjorative. Selon la célèbre définition du yoga donnée par Patanjali, le yoga consiste à bloquer les mouvements du corps, de la parole et de l'esprit.

Ici, nous sommes dans une approche radicalement différente. La conscience est immobile, mais d'une immobilité en mouvement, une vibration, spanda. Elle est un élan d'extase créatrice, non une chute subie dans une dualité accidentelle. La conscience est vibration, mouvement, élan, vague, onde, désir, éveil, éclosion, expansion. Autant d'images traditionnelles qui pointent vers le paradoxe qu'est notre essence. Le monde, le corps, le mental, ne sont pas des étrangers venus troubler la paix du Soi, mais les manifestations du Soi, leur prolongement inséparable, comme les vagues sont la manifestation de la mer.

Et donc, on habite ce mouvement de manifestation du vide dans le vide, comme des nuages dans le ciel :

les cinq sens totalement ouverts, le mental absolument silencieux. Pure perception sans mot dire. Bouche bée, pure ouverture, transparence sans aucun filtre, l'attention se fond dans l'émerveillement. 

Rien ne disparaît, tout se révèle dans la lumière, lumière sur lumière, ciel dans le ciel, sans aucun conflit ni inconfort, comme des reflets sur une eau calme. 

Tout s'unifie, le corps, l'attention, la volonté, le monde, ne forment plus qu'une seule sphère, comme une fleur éclose en plein jour.

La dualité de disparaît pas, l'unité ne s'impose pas. "Sans prendre ni rejeter". Comme l'enfant béat, un regard simple plonge jusqu'aux racines de l'être et ouvre les nœuds, défait ce qui est factice, comme une eau fraîche dans une terre desséchée. 

mercredi 23 février 2022

Quelle posture pour méditer ?

Le lotus est-il indispensable ? 

La posture du lotus symbolise l'arrêt des forces vitales par la force, un emprisonnement des énergies, comme l'indique son nom : baddha-padma-âsana. Se lier, s'attacher... "Prendre" une posture de yoga se dit, en sanskrit, "s'attacher", un peu comme on met une camisole de force. Attacher le corps pour attacher le souffle, la semence et, finalement, la parole intérieure. Arrêter l'esprit par le corps ou le corps par l'esprit, l'arrêt est, dans les deux cas, forcé, hatha.

Or, le corps-esprit est ainsi fait que, plus on le retient, plus il veut s'échapper. Plus on agite cette eau, plus elle se trouble. A force de vouloir purifier le miroir, on l'embue. La recherche de la paix est une agitation. On veut souffler sur la voile pour que le navire fende plus vite les eaux de l'âme, jusqu'à se perdre par-delà tout repère et sans retour. Mais la coque se cabre et la proue donne dans la houle.

En agissant ainsi, nous perpétuons le cycle des actions et des réactions, des causes et des effets. La force forcée renforce les murs de la prison. Ainsi se creuse les sillons des habitudes. Au mieux nous les déplaçons. Le repos gagné n'est que provisoire et la roue repart de plus belle. 

Pour trouver la paix qui dépasse l'entendement, il faut aller au-delà de l'entendement. Mais comment aller au-delà ? L'effort même engendre une habitude de plus, nourrit l'hydre aux mille têtes. Telle un chat qui coure après sa queue, nous troublons notre paix par le désir même de cette paix.

Il existe une autre approche que le hatha-yoga, que le yoga de Patanjali ou du bouddhisme ancien. Certains l'ont appelé râja-yoga, le yoga royal. Mais on a aussi voulu en faire, non un yoga comme voie, mais le résultat du hatha. La couronne de l'effort... Pourtant, râja-yoga désigne à l'origine une voie, un chemin complet, qui n'est pas celui de Patanjali ni celui du Bouddha, basés sur le détachement volontaire et systématique. 

Dans cette autre voie, celle de la douceur, on navigue par vent doux. Il y a bien une sorte d'effort, mais non un effort d'arrêt forcé, hatha. Il y a bien effort, mais effort d'attention, attention à l'évanescence spontanée des liens qui se défont d'eux-mêmes. Le regard se déplace et tout change. On s'immerge alors dans le non-mental comme une éponge dans l'océan. 

On dit qu'une particule de la Pierre philosophale suffit à transmuter l'or ou à guérir un corps. Eh bien, une goutte du nectar du non-mental suffit à convaincre à jamais de l'efficience de ce yoga royal, enseigné dans le Tantra secret, la connaissance divine cachée entre nos pensées.

Il faut et il suffit de se laisser aller, "en conscience" comme on dit aujourd'hui, dans la présence. Inutile de chercher à la saisir. Laissez votre attention se balader à sa guise, comme l'abeille butine, et sentez comme tous les nœuds qui passent sous sa lumière se dénouent peu à peu, mais sensiblement. Tôt ou tard, la présence nous saisira. Vous ne vivrez plus séparément, mais vous vivrez en elle d'une vie nouvelle. 

Attention cependant, cette voie "facile" a son prix : un abandon total, un consentement de tout l'être. Sans quoi les maîtres de cette lignée - les Parfaits et les Parfaites de la Terre et du Ciel - s'empareront à nouveau de vous comme de leur jouet. L'espace devient alors esclave des énergies terrestres et célestes qu'il engendre en son sein ! Tel est le lot de l'esclave commun. Hypnotisé par les ombres, il est aveugle à l'évidence.

Cette voie n'est pas propre à l'Inde, bien qu'elle s'y exprime avec une clarté singulière. Car en effet, ce chemin fut aussi celui des Eurasiens, depuis les temps néanderthaliens jusqu'à la Flèche d'Abaris. Source de guérison, ce symbole d'attention a depuis fait son chemin, caché, jusqu'à cette Fin de cycle. Le temps est venu de sa renaissance.

Les Anciens nous ont laissé d'autres images. Il y en a une qui suffit. Celle du dieu aux bois de cerf. Sa posture est assise mais non attachée. Les mains sont déposées sur les genoux ou dans le geste d'embrasser le centre vital. Le regard est grand ouvert, lancé dans l'espace. Le port de tête exprime l'élan vertical, image de l'élan qui est la déesse. Les bois représentent l'expansion de l'énergie, le corps se mélange à l'espace. Il porte le torque de la force véritable et en tient un autre à la main, prêt à transmettre. La corne d'abondance est lovée dans son giron. Il tient le serpent.

Tout est "dit" dans ces images.

Une trouvée en France :

Une trouvée au Danemark :



lundi 18 octobre 2021

La Lampe du bonheur

Matsyendra, révélateur du Tantra Kaula dans le monde des hommes, dans l'attitude (mudrâ) de la méditation de Shiva, Hampi, Inde

 

Quand on pratique la méditation de Shiva (shiva-mudrâ), les yeux et les sens grands ouverts, on ressent comme une lumière qui brille en soi et qui sort par tous les pores de la peau, par les yeux et la bouche.

Cette pratique est ainsi évoquée dans le Jeu de la conscience (Saṃvidullāsa), un hymne de Maheshvarânanda, maître du Sud de l'Inde :

avināśini maṅgalapradīpe manasi prajvalite mahāprakāśe |
bahirindriyagolakairgavākṣairaviśeṣādavabhāsyate trilokī ||

Brille la Lampe du bonheur, l'esprit,
lumière intégrale que rien ne peut éteindre !
Alors, les trois mondes sont manifestés sans séparation,
[alors même que tout se manifeste] à travers les fenêtres des sens,
dans les champs sensoriels externes !

______________________________

Quand le mental (manas) reste silencieux à l'intérieur, les cinq sens grands ouverts vers l'extérieur, un miracle (camatkâra) se produit : le monde apparaît dans ses moindres détails, mais sans plus de séparation, sans l'idée que le monde est "à l'extérieur" et séparé de moi, Lumière intégrale qui l'éclaire et le manifeste. 

On se ressent alors comme une lumière, comme une lampe qui brille, comme un projecteur qui projette le monde en soi, comme un soleil dans un ciel radieux. C'est la Lampe du bonheur, la grande lumière (mahâ-prakâsha) qui brille en brûlant la peur et ses blessures. C'est l'expérience directe de la présence qui guérit, qui répare, qui console, qui guide et qui nourrit. C'est elle, le Guide primordial (âdi-nâtha), le refuge originel (âdi-nâtha), la pratique essentielle (âdi-yâga).

Comme le dit un maître tibétain, dans une tradition très proche du Tantra : "le monde, cette assiette ici, cette souris là, n'ont pas besoin de disparaître". C'est juste la conscience qui s'éveille à elle-même.

P.S. : mise à jour. En lisant l'explication que donne l'Auteur de ce verset lui-même, je réalise que je me suis trompé dans ma traduction. J'ai en effet traduit manasi par "dans l'esprit", influencé en cela par Lilian Silburn qui traduit par "dans le cœur". Or, ce faisant, on commet un grave contresens. On donne en effet l'impression qu'il s'agit de rejeter le mental (manas) à la faveur du "coeur" (?) ou de faire taire le mental. Mais l'Auteur explique au contraire qu'il n'est pas nécessaire de renoncer au mental ! Il dit : tataśca manovimarśasyāvarjanīyatvam "Et donc, il n'est pas nécessaire de renoncer au mental, à la pensée". L'Auteur justifie cette affirmation en disant que la "roue des organes externes" dépend de l'organe interne - le mental et que, donc, il faut "nécessairement admettre" que la "Lampe du bonheur" est le mental.
Le mot vimarśa signifie "pensée". Silburn traduit par "prise de conscience", occultant ainsi le fait que le Tantra affirme que l'absolu est Lumière (prakâsha) ET pensée (vimarsha). Toute la doctrine du Tantra à l'égard de la pensée, développée en particulier par Utpaladeva, devient incompréhensible si l'on traduit systématiquement vimarsha par "prise de conscience". De manière générale, les traductions de Silburn occultent toujours cette dimension et rendent l'enseignement du Tantra incompréhensible. Même si son œuvre fut pionnière, on ne peut donc la recommander. J'ai donc modifié ma traduction en conséquence. Manasi est apposé au reste de la première ligne du verset, l'ensemble de la clause constituant ce que l'on appelle, dans le jargon, un "locatif absolu" : "quand... alors...".

jeudi 16 septembre 2021

Le Clair de lune - 2


 Suite et fin sur un petit texte extraordinaire : Le Clair de lune (Candrāvalocana), sur la principale pratique de méditation du Tantra traditionnel, la méditation de Shiva (shâmbhavî, shiva-mudrâ).

Cet enseignement s'inscrit clairement dans la tradition du Kaula Tantra, une tradition ésotérique à l'intérieur du Tantra, une tradition qui met l'accent sur le corps, le souffle, l'expérience intérieure et la spontanéité. Elle aurait été révélée aux humains par Matsyendra, un pêcheur de l'Assam en Inde. Selon la légende, il aurait été avalé par un poisson qui l'aurait amené jusque sur une île fabuleuse où il aurait entendu l'enseignement de Shiva à propos de la liberté en cette vie même (jîvan-mukti), idéal de liberté spirituelle incarnée.

Après avoir décrit la méditation de Shiva, le dieu révèle à présent d'autres aspects de cette pratique, mais à travers le langage initiatique du Kaula Tantra. Ce texte, abîmé par le temps, n'est pas toujours clair. 

Les termes Kaula à propos desquels Matsyendra interroge le dieu sont d'abord ceux qui concernent la pratique de l'union rituelle :

- kâma-tattva, le principe du désir. C'est l'expérience du plaisir jusqu'au moment de l'orgasme.

- visha-tattva, le principe du poison. C'est l'expérience qui suit l'orgasme, pendant laquelle les variations hormonales entraînent un sentiment de paix, de repos, voire de mélancolie et d'absence de désir. C'est le "poison" de la tristesse qui suit l'orgasme ordinaire.

- niranjana-tattva, le principe du transparent. C'est l'expérience de la présence qui englobe les deux expérience précédentes du goût et du dégoût, de la passion et de la désillusion.

De manière générale, une clé du Kaula Tantra est de réaliser l'harmonie des aspects opposés ou en conflit. Ici, réaliser l'harmonie de la passion sexuelle, avec sa part d'aveuglement, et de la lucidité qui suit l'orgasme, avec sa part de désillusion. La passion n'est pas la vérité. Mais le dégoût qui conduit à un dégoût passager non plus !

Ceci est vrai pour tous les couples d'opposés : forme et sans forme, bruit et silence, activité et repos, veille et sommeil, vie et mort, élan et découragement, etc.

Le dieu révèle ce même chemin de l'harmonisation à travers un autre schéma symbolique, celui de la lune, qui s'applique ordinairement à l'écoute de la respiration.

Mais ici, ces deux schémas traditionnels, celui de l'union rituelle et celui de l'écoute du souffle, sont interprétés dans le cadre de la pratique de la méditation de Shiva. C'est donc cette pratique qui est décrite principalement ici.

"Le Grand Seigneur dit :

La nouvelle lune, la lune sombre et la pleine lune

sont cachées [de part leur sens ésotérique].

[De même], le désir, le poison et le transparent

sont le contexte de toute [la pratique].

Matsyendra demanda :

Ô Bienfaisant !

Comment donc est dévoilé le sens symbolique

et l'explication [des mots comme] la nouvelle lune, 

la lune sombre et la nouvelle lune ?

Le Grand Seigneur répondit :

La lune sombre, c'est rester les yeux grands ouverts.

La lune nouvelle, c'est garder les yeux vers le bas.

La pleine lune, c'est regarder droit devant soi.

Matsydenra demanda :

Que signifie le mot 'désir' ?

Et le mot 'poison' ?

Explique en vérité le sens du 'transparent' !

Le Seigneur répondit :

La lune sombre et la nouvelle lune

dévorent le temps.

La pleine lune stabilise [le temps ?].

Tel est l'unique voie.

Le 'désir' désigne le désir des objets des sens. 

Le 'poison' est ce en quoi le désir se résorbe.

Quand on se détache des deux, 

on s'en remet assurément au transparent.

Que l'on renonce à tout l'inférieur,

si l'on aspire à la réalisation du Soi.

Autrement, même si l'on est immortel (...).

On doit poser l'attention au centre de la Shakti,

et la Shakti au centre de l'attention.

Quand on contemple l'attention avec attention,

on contemple l'état ultime.

Matsyendra demanda :

Qu'est-ce que le germe ?

Qu'entend-on par 'cible du bindu' ?

Comment expliquer véritablement

ce qu'est le 'bindu' ?

Le Seigneur répondit :

Le germe, c'est l'attention/le mental,

cause de l'apparition et de la subsistance [des expériences].

Ce qui est engendré par l'attention/le mental,

c'est le bindu, comme le beurre est extrait du lait.

Matsyendra demanda :

Du sommet de la tête à la pointe du nez,

il n'y a que plaisir et douleur.

Comment donc trancher le lien 

de la cavité du palais et le faire fondre ?

Le Seigneur répondit :

Cela n'est pas au centre du lien 

ni relatif au mental comme cause (?).

Là où se trouve la Shakti depuis le centre de la lune,

là se trouve le lien.

L'ayant repéré, il faut percer le canal central

et aller (?) à gauche et au centre.

Il faut ensuite stopper le bindu

au-dessus de la tête.

Matesyendra demanda :

Explique-moi le principe et la nature

du bindu et révèle-moi les six chakras !

Le Seigneur répondit :

Le Support, le Fondement de soi, la Cité de joyaux,

le Son spontané, le Pur, le Commandement :

tels sont les six chakras.

Le Support est l'anus, le Fondement de soi est le sexe,

la Cité des joyaux est le nombril,

le Son spontané est le cœur, le Pur est dans la gorge

et le Commandement est dans le front.

Une fois familiarisé avec les six chakras,

que l'on entre dans le Mandala éternel.

On y pénètrera en recueillant le souffle

et en l'unissant vers le haut.

C'est ainsi que les yogis vont vers l'immortalité,

grâce à un unique samâdhi.

Le feu préexiste dans le bois.

Mais il ne s'enflamme pas si on ne le frotte.

De même, grâce à l'exercice du yoga,

la lampe de la connaissance s'allume.

C'est comme une lampe allumée dans un vase,

qui ne brille pas au dehors.

De même, le corps/vase possède cette nature [de luminosité],

il est [comme] une lampe [qui symbolise] cet état [de liberté spirituelle].

Sans l'enseignement du maître, 

cette connaissance de l'absolu ne peut être élucidée.

Le maître l'a reçue au creux de son oreille,

[car] elle est très subtile.

Ces paroles font traverser l'océan du samsâra

si on les pratique assiduement.

Matsyendra dit :

Par ta grâce, 

je suis délivré des liens de l'existence !

Tu es le salut, ô Souverain des dieux,

je n'en ai pas d'autre que toi.

- Ayant entendu ces paroles, Matsyendra s'absorba dans le seigneur Shiva.

[Shiva lui dit ensuite :]

Va, fils ! Va jusqu'aux confins de la terre, va sauver [les êtres] dans les trois mondes.

Telle est ce Clair de lune composé par le Grand Seigneur.

______________________________________________

Comme on voit, cet enseignement n'est pas toujours clair dans son détail. Mais l'essentiel est limpide : méditer les yeux ouverts, afin que la lumière intérieure, cachée dans le corps, se mette à briller en lui et dans le monde.


lundi 13 septembre 2021

Le Clair de lune - 1


 La méditation de Shiva (śivamudrāśāṃbhavī, bhairavīya, etc.) est la principale pratique de méditation dans la tradition du tantra traditionnel. Cela est vrai en particulier dans le tantra ésotérique, le Kula-dharma révélé aux humains par le légendaire Matsyendra. Cette pratique est si importante qu'on la retrouve dans le tantra bouddhiste, et jusque dans sa tradition réputée la plus puissante et profonde, le dzogchen.

J'ai déjà publié plusieurs articles sur ce sujet, mais surtout un manuel et une anthologie qui offre de nombreux extraits décrivant cette pratique considérée comme "secrète" et pourtant essentielle. J'y renvoie les lecteurs qui voudraient davantage de détails concrets.

Or, voici un petit texte trouvé dans la Government Oriental Library of Madras, centré sur cette pratique. Intitulé le Clair de lune (Candrāvalokana), il se présente comme un dialogue entre Shiva et Matsyendra (source).

Le début intègre quatre versets que l'on retrouve au Cachemire attribués à Abhinavagupta, sous le titre d'Offrande de l'expérience (Anubhavanivedana). Ensuite, la théorie de la méditation de Shiva est décrite, le lien entre souffle, regard et attention. Puis, dans un passage malheureusement corrompu, Shiva évoque le déploiement visionnaire qui découle de cette pratique quand on médite "face" à un ciel limpide, etc. Enfin, une brève description des chakras permet de situer ce texte dans la tradition de Kujikā, où dans celle dite "śāṃbhava", qui semble bien avoir joué un rôle important dans la formation du hatha yoga tel que nous le connaissons.

Voici la première moitié de ce texte extraordinaire, sachant qu'il est très corrompu :

Le Grand Seigneur dit : 

La cible est à l'intérieur,

le regard vers l'extérieur,

sans ouvrir ni fermer les yeux :

telle est cette 'Expression de Shiva'

cachée dans tous les tantras.

Quand, souffle et attention absorbés 

dans la cible intérieure,

le yogî reste avec son regard 

extérieur immobile,

alors il voit sans voir.

Telle est, en vérité, 

cette Expression de l'énergie de l'espace (khecarî),

que l'on pratique par la grâce du maître.

Libre de l'absence comme de la présence des choses,

l'état de Shiva se manifeste alors clairement.

Les yeux à demi ouverts,

l'attention immobile dans la direction de l'arrête du nez,

dans l'instant soleil et lune se résorbent.

La forme essentielle sans vibration

est la forme de lumière,

vide de tout ce qui est extérieur.

Elle s'allume alors,

principe transcendant, état suprême :

que dire de plus ?

Quand tout s'est résorbé

dans cette très secrète résorption intérieure :

c'est cela la 'résorption' qu'il faut reconnaître

grâce au maître satisfait.

Cette conscience dynamique qui,

dans tous les êtres,

est le témoin de l'apparition et de la disparition 

(des phénomènes), c'est elle qu'il faut voir,

masse de nectar et de pleine félicité

présente en ce corps.

Tant que Shiva est considéré comme autre que l'attention,

autre que la Shakti, autre que le souffle,

il est impossible d'atteindre la réalisation,

ô toi dont le corps est gracieux [au féminin], 

même en des millions d'éons !

Déesse ! s'il est vrai que la Connaissance

est impossible tant que le mental/l'attention fragmentée

est vivant, de même il est certain que,

tant que le souffle est vivace,

le mental/attention est vivace.

L'attention et le souffle se résorbent ensemble.

C'est alors que l'individu 

atteint la délivrance,

jamais autrement !

Celui qui pose son regard sur les 'signes'

avec une attention ininterrompue,

(... ?).

La où se pose le regard,

là se pose le mental/ l'attention,

maître des organes.

En effet, cette énergie des êtres

est le regard qui se résorbe 

dans la cible.

Là où se pose le regard,

l'attention se stabilise,

de même que le souffle.

Peu importe celui qui pratique ainsi,

il devient libre des passions, 

à l'égal des êtres réalisés. 

Les yeux orientés devant soi,

immobile à l'intérieur comme à l'extérieur,

ce qui est vu

n'est pas vu par les yeux.

Les yeux orientés devant soi,

on voit assurément

une sorte de radiance pareille

à celle d'un joyau.

Quand on la voit,

on voit le divin omniprésent

et on est délivré des liens de l'existence.

On ne voit ni lumière du Soi, ni lumière du mental,

ni lumière des yeux :

je dis que cette lumière à la fois intérieure et extérieure

est Dieu.

Tant que le souffle ne pénètre pas

dans le canal central,

tant que la sphère (bindu) ne devient pas immobile... ?,

tout ce que l'on dit

n'est que bavardage trompeur.

Celui qui s'adonne sans cesse à la pratique

et qui est dévoué au maître sans varier

et qui ne connaît pas l'Inné (sahaja),

celui-là pratique à l'aveugle.

__________________________________

Comme on voit, il y des termes et des expressions qui font penser au tantrisme bouddhique : le canal central, l'Inné. De plus, sans le contexte, on pourrait croire qu'il s'agit d'une pratique sexuelle, puisqu'il est question de "semence" (bindu). Mais bindu signifie aussi "sphère", "orbe", et notamment l'orbe du champ visuel ou l'orbe du ciel. Un même vocabulaire peut être employé pour décrire différentes pratiques. Cette hypothèse sera confirmée dans la seconde partie de notre texte, dans un prochain article.

jeudi 17 juin 2021

La méditation de la lumière



 La méditation de Shiva (shiva-mudrâ) est la principale pratique contemplative et sans forme, dans la tradition du Tantra. Les cinq sens grand ouverts, je demeure totalement transparent, comme si une lampe brillait à travers les pores de ma peau et à travers les "portes" des sens. Un poème traditionnel évoque une colonne de lumière au centre de soi, un soleil intérieur qui s'épanche à travers les ouvertures des sens.

Or, un verset de la Bhagavad-gîtâ, le texte le plus populaire de l'hindouisme, évoque cette pratique de l'ouverture totale qui révèle la lumière intérieure :

sarvadvāreṣu dehe'smin

prakāśa upajāyate

jnānaṃ yadā, tadā vidyād

vivṛddhaṃ sattvam ity uta

"Quand à travers toutes les ouvertures de ce corps

brille la lumière qui engendre la connaissance,

alors, on saura assurément que 

la transparence (sattva) se développe."

BG, XIV, 11

________________________

Ici Krishna décrit une sensation générale de clarté dans la perception et dans les cognitions, qui permet de reconnaître la prédominance du mode naturel "transparence". 

Cependant, du point de vue du Tantra, il est possible de faire une lecture ésotérique de la Gîtâ, où Krishna est une incarnation de la Conscience universelle, Kâlî. Dans ce cas, on peut dire que ce verset décrit la pratique de la méditation de Shiva. De fait, elle permet de développer la sensation globale de transparence.

Abhinavagupta nous a laissé des "notes" (artha-samgraha) sur la Gîtâ, mais il ne mentionne pas la méditation de Shiva à l'occasion de ce verset. Cependant, cette pratique est bien au cœur de son enseignement.

jeudi 1 avril 2021

A l'extérieur comme à l'intérieur


Description poétique et inédite de la Méditation de Shiva, méditation selon le Tantra :

yo'ntarviśvaṃ jhaṭiti kalayannakṣacakreśvarībhiḥ 

svātmaikātmyaṃ gamayati nirānandadhārādhirūḍheḥ |

yaḥ pūrṇatvādbahirapi tathaivocchalatsvātmarūpo 

bodhollāso jayati sa guruḥ ko'pyapūrvo rahasyaḥ ||

"Il perçoit toutes choses à l'intérieur (de la conscience),

dans l'instant, à travers les Maitresses de la Roue des Sens.

Il réalise l'univers en unité avec soi-même

en étant enraciné dans la terre de la non-félicité.

Il déborde par (excès de) plénitude soi-même

au-dehors aussi, autant qu'à l'intérieur :

gloire à cette joie de l'éveil,

à ce maître ineffable,

à ce mystère inouï !"

Kshémarâja, Explication du Tantra de l'Œil, Netratantroddyota, 3-4

___________________________________

"Autant à l'extérieur qu'à l'intérieur" : cette harmonie de l'éveil intérieur qui se déverse à l'extérieur est le point fort du Tantra. Les traditions spirituelles dévalorisent le monde, au profit de la joie suprasensible. Le Tantra part du principe que tout est manifestation de la conscience. Tout est donc enveloppé dans l'éveil, dans l'expérience spirituelle.

mardi 26 janvier 2021

Les sens grands ouverts !




sarvato vilasadbhaktitejodhvastāvṛtermama |
pratyakṣasarvabhāvasya cintānāmāpi naśyatu || 19 ||

"Quand tous mes voiles 
ont été consumés par le feu
du jeu de ton amour
qui m'enveloppe de toutes parts,
les sens grands ouverts,
que soient anéanties tous les soucis !"
Utpala Déva, Hymnes à Shiva, I, 19


Ce verset est extraordinaire. Il évoque en effet la pratique de méditation qui se trouve au cœur du Tantra et de bien des traditions de sagesse. J'y ai consacré une partie de mon dernier livre (Les Quatre yogas) et je la partage durant tous mes ateliers, car elle est puissante, authentique et accessible à toutes et à tous.

Elle est nommée "Expression divine", "Geste céleste", "Posture secrète", "Attitude de l'étonnement", mais aussi et le plus souvent "Attitude de Bhairava". Bhairava est une incarnation du divin assez terrifiante et fascinante à la foi. Il est noir, couvert de cendres et son visage a les yeux grands ouverts, la bouche entr'ouverte. C'est justement l'attitude que l'on adopte dans cette pratique : le regard ouvert, les cinq sens ouverts, jusqu'aux pores de la peaux. C'est une posture de transparence absolue. Au lieu de se concentrer sur un point et de bloquer ou de manipuler, on ouvre tout en grand, on laisse venir, on laisse partir, comme de la fumée d'encens.

On se retrouve comme saisi par une douce stupeur, dans une expression d'émerveillement, comme saisi par le silence. Ce silence est la conscience pure, le "feu" qui consume le "voile" des pensées, du bavardage intérieur. 

Le point extraordinaire et propre à cette approche est celui-ci : les sensations, les formes, les couleurs, les sons, au lieu de perturber le silence, semblent l'alimenter, de même qu'un vent qui souffle sur un feu assez fort, va le renforcer au lieu de l'éteindre. D'où un étonnement décupler : tout est senti, tout apparaît, rien n'est bloqué ; et pourtant, un silence absolu, frais et vif, s'impose. L'expérience au-delà du mental devient alors une expérience directe, pleinement savourée. Le monde n'est plus agitation et absurdité, mais "le jeu de ton amour". Lumières, son, bulles qui éclatent, comme si l'on était une flute de champagne.

Je me réalise alors silence sacré, mais "les sens grands ouverts". C'est l'expérience du Tantra : tout est là, tout se manifeste ; mais dans un absolu silence. par la suite, la pensée elle-même, comme les formes et les sons, apparaît comme baignée de silence vivant. Peu à peu, l'âme se détend et apprend à s'abandonner à ce silence. Il n'y a rien à faire, rien à penser : le divin pense, fait. C'est l'inaction divine, l'action intérieure, directement par le centre de l'âme. C'est la divinisation du corps, de l'âme et de l'esprit, comme un feu transforme le bois en feu. 

Cette pratique est, bien sûr chamanique. Elle est innée, instinctive. Elle ouvre toutes les portes de la vie sacrée. Selon la tradition du Tantra, elle est l'initiation véritable, le Mantra efficient, le pouvoir surnaturel sans errement, la liberté en cette vie même. Toutes les divinités, mâles et femelles, viennent à la rencontre de cette âme pour l'initier et la transmuter. 

Cette pratique est l'une des deux grandes pratiques essentielles du Tantra traditionnel.

Pour finir, j'aimerais dire que cette pratique a existé depuis la nuit des temps, comme le suggère cette image de Cernunnos trouvée en France, près d'Autun. Car tout cela est vrai. Regardez bien cette image, car elle induit ce geste intérieur où l'on émerge au-dessus du mental. A l'origine, il portait de larges bois, évocateurs de l'expansion tactile dans l'espace de paix, comme une torche de présence. Et il porte l'abondance en ses mains relâchées : pour tout avoir, tout lâcher. Dans le Simple, l'inépuisable richesse s'épanche. C'est la réintégration, l'éveil simple, l'entrée dans la divine possession, le sanctuaire imprenable, la panacée discrète, le retour à l'état naturel.

mardi 22 décembre 2020

Yoga non violent

 


Nous connaissons aujourd'hui le "yoga violent", hatha-yoga. Sur le modèle donné par Patanjali, et sans doute inspiré par le bouddhisme, il propose une démarche appuyée sur huit "auxiliaires" (anga) qui permettent la suppression des émotions et l'anéantissement du Moi. L'effort discipliné est le fondement commun à toute cette démarche. L'effort (prayatna) est le moteur du progrès spirituel, lui-même étant nourri par le détachement (vairâgya) qui découle d'une vision lucide des défauts inévitables des objets que nous désirons.

Mais Abhinavagupta récuse cet édifice, tant la violence que l'effort et le détachement. A la suite d'une lignée informelle d'intellectuels lettrés du Cachemire, il propose une alternative qui s'appuie sur d'autres valeurs. Voici l'un des passages qui expriment cette vision alternative. Beaucoup moins connue que le yoga comme discipline et comme gymnastique de purification ou de thérapie, elle mériterait d'être méditée.

Le contexte de cet extrait est une réflexion d'Abhinavagupta sur la "méditation dans l'attitude de Shiva" (shiva-mudrâ) qui est la principale pratique contemplative dans le shivaïsme, en particulier dans le shivaïsme shâkta, "de la Shakti", lequel met l'accent sur le pouvoir divin reconnu dans la conscience et dans les facultés du corps.

D'abord, voici cet extrait en sanskrit translittéré :

sa yogī vismayāviṣṭo labhate svātmasaṃvidam
tattaddṛśyodayāpāyayoge 'py anapayatsthiti // 2.99 //

taḍāgavartinimnāmbu tannānyatra pravartate
prayatnenāpi tanmātrapūraṇāya yad akṣamam // 2.100 //

yadā tvantaḥdvāravāridhārasaṃpūritaṃ rasāt
bhaved bhaveyustatpūrṇāḥ pravāhāḥ sarvatomukhāḥ // 2.101 //

evaṃ svollāsarabhasāc caitanyaṃ pronmiṣatsvayaṃ
avibhāgena bhāvāṃśān svātmābhedena bhāsayan // 2.102 //

mīlanāviṣayībhāvaṃ śrayed yadi muhūrtakaṃ
māyāvigalanād bhūmir bhairavīyā virājate // 2.103 //


vaikalpiko 'hyavacchedaḥ paścād yāṃ darśayed bhidām
saiva māyā svatantrasya bhedadṛṣṭiprakāśinī // 2.104 //

unmeṣamātrarūḍhasya sā nirmūlā na saṃbhavet
itthaṃ kiṃ bahunoktena naye 'nuttarātmani // 2.105 //

vastuto 'sti na kasyāpi yogāṅgasyābhyupāyatā
svarūpaṃ hyasya nīrūpam avacchedavivarjanāt // 2.106 //

upāya 'pyanupāyo 'syāyāgavṛttinirodhataḥ
recanapūraṇair eṣā rahitā tanuvātanauḥ // 2.107 //

tārayaty evam ātmānaṃ bhedasāgaragocarāt
nimajjamānam apy etan mano vaiṣayike rase // 2.108 //

nāntarārdratvam abhyeti niśchidraṃ tumbakaṃ yathā
svaṃ panthānaṃ hayasyeva manaso ye nirundhate // 2.109 //

teṣāṃ tatkhaṇḍanayogād dhavaty unmārgakoṭibhiḥ
kiṃsvid etad iti prāyo duḥkhe 'py utkaṇṭhate manaḥ // 2.110 //

sukhād api virajyeta jñānād etad idaṃ [tv iti]
tathāhi gurur ādikṣad bahudhā svakaśāsane // 2.111 //

anādaraviraktyaiva galantīndriyavṛttayaḥ
yāvat tu viniyamyante tāvat tāvad vikurvate // 2.112 //

"Ce yogî (plongé dans l'attitude de Shiva,
les yeux grands ouverts et la bouche bée),
est pénétré d'étonnement.
[En effet, cette expression ressemble à celle d'un visage étonné,
et en même temps cette attitude induit un état de présence 
qui ressemble à un état de surprise, vertige en un nu silence ; à noter aussi que cette attitude ressemble à celle d'un enfant face à une fresque, comme le note Utpaladeva].
Il atteint la conscience qui est son Moi (véritable).
Alors même qu'il est en contact avec
les perceptions qui apparaissent et disparaissent,
il est dans l'état qui ne disparaît pas.
Une piscine profonde ne perd pas son eau.
(Mais) nous ne pouvons la remplir
à raz-bord, quelque soient (nos) efforts.
En revanche, elle est remplie sans effort
par la pluie qui entre en elle par un canal.
(De même), que les phénomènes adviennent
pleins de cette (conscience),
flots qui arrivent de tous côtés.
[Ces "flots" sont les perceptions des cinq sens].
Ainsi la conscience s'éveille d'elle-même
en un surgissement sauvage,
faisant apparaître les facettes des choses,
(mais) indifférenciées et non séparées de soi.
Si elle se repose une demi-heure
sans fermer les yeux,
l'état divin (bhûmir bhairavîyâ=bhairava-mudrâ)
se met à resplendir,
car l'illusion magique de la séparation (mâyâ)
s'est effondré.
En effet, quand cette interruption des pensées
fait enfin voir cette destruction,
alors cette illusion magique,
qui appartient à (ce Moi ineffable) qui est souverainement libre,
et qui manifeste la vision de la séparation (entre les choses, etc.),
ne peut plus advenir,
car elle est déracinée
pour celui qui demeure dans cette simple expansion
(de la conscience dans le flot des cinq sens).
En vérité, aucun des "auxiliaires" (anga) du yoga n'est utile.
De fait, la forme [de notre Moi véritable] est d'être sans forme,
car il est libre de toute limite.
Sa "méthode" est l'absence de méthode,
car elle ne comporte ni pratique rituelle,
ni suppression des opérations (mentales et sensorielles).
C'est un navire qui va par douce brise,
sans inspir ni expir (forcés).
Ainsi se sauve-t-il
des eaux de la mer de la séparation,
alors même que ce mental
est immergé dans le nectar des objets des sens.
Il en va comme d'une calebasse sans fissures,
en laquelle l'humidité ne pénètre pas (?).
Ceux qui stoppent brutalement
le cours naturel du mental
- tout comme ceux qui contrarient 
la course naturelle d'un cheval -
ceux-là verront (leur mental comme leur cheval)
se mettre à courir par mille autres chemins
qu'ils ne veulent pas,
parce qu'ils cherchent à briser 
le (mouvement naturel du mental et du cheval).
[Cela rappelle l'image du chameau : plus vous le forcez à rester assis, plus il va s'agiter]
Et pourquoi donc ?
Sans doute le mental
aspire parfois à la douleur,
tandis qu'il peut se dégoûter
du plaisir et de la connaissance.
Car c'est là ce que le maître (Vîranâtha)
a enseigné maintes fois dans son traité.
Les mouvements des sens s'apaisent
seulement par un détachement nonchalant.
En revanche, ils se rebellent tant
que l'on cherche à les soumettre à une règle."

Abhinavagupta, Libre méditation sur le Tantra de la gloire de la Déesse-alphabet (Mâlinîvijayavârttika), II, 99-112

Ce passage, très clair malgré quelques expressions que je ne suis pas sûr de comprendre, affirme sans ambiguïté que l'on arrive à rien par la violence. Seule la douceur maîtrise. Il s'agit d'apprivoiser plus que de dompter. Séduire, plutôt que soumettre. 

Un extrait du Mahâyanaprakâsha anonyme suggère que la pratique des "trois brahmans" (viande, vin et sexe) a ainsi pour raison d'être de ne pas brusquer les inclinations naturelles, qui ne sont certes pas mauvaises en elles-mêmes, puisqu'elles proviennent toutes de l'unique source divine. 

Mais ici, Abhinavagupta propose la version raffinée de ce qui pourrait passer pour un grossier compromis : il conseille de laisser les cinq sens grands ouverts afin de guérir en douceur l'agitation mentale. L'image du cheval indomptable est très parlante. 

Ce détachement tout de velours, sans volonté de briser la nature, est très proche de la mahâmudrâ bouddhiste et de l'oraison de quiétude prônée par certains mystiques chrétiens. "Sans se bander l'esprit", il s'agit plutôt de se laisser aller, ouvert à l'Ouvert. 

Enfin, l'image du navire qui va par vent de brise évoque l'image offerte par Madame Guyon, de larguer les amarres et de se laisser emporter au grand large de l'Esprit, qui souffle où il veut.

Le traité du maître Vîranâtha est le Bouquet pour l'éveil spontané (Svabodhodayamanjarî), que j'ai traduit notamment dans


et 

mercredi 4 novembre 2020

La méditation dans la vie quotidienne



 Selon la tradition secrète (rahasya-âmnâya), la méditation consiste à rester tourné vers le cœur - la vibration viscérale - tout en laissant libre cours aux activité extérieures, les mouvements des facultés du corps et de l'esprit.

Kshemarâja expose ainsi cette méditation à pratiquer aussi bien dans un lieu calme que dans l'agitation du monde :

"Cet absolu qui est élan créateur, émergence de l'intuition suprême, possède une indicible puissance de liberté qui transcende (tout), qui est absolue. Elle est une attention vers le dehors qui est (aussi) attention vers le dedans. De cette manière, elle s'avance, à la fois mobile et immobile, comme Roue de toutes les Puissances. Bien qu'on la dise ainsi double - mobile et immobile, transcendante et immanente - elle n'est pas ainsi (double). C'est en son propre fond qu'elle manifeste, depuis la solidité de la matière, jusqu'au repos dans la conscience suprême, ce jeu sublime de l'expansion des cycles de création, etc." 

(Méditation sur les Aphorismes de Shiva, I, 6)

Cette attention qui coule librement vers le dehors, tout en savourant la source viscérale, est la conscience éveillée. D'abord elle goûte un repose provisoire (citta-vishrânti), puis elle s'éveille (citta-sambodha) et enfin elle "meurt", elle est est transforme (citta-vinâsha). C'est du moins l'un des schémas mentionné par Abhinava. Et la clé est cette méditation au cœur du quotidien.

jeudi 22 octobre 2020

Vijnana Bhairava 113 114 The Gesture of Wonder



 The core meditation practice of non-dual tantric yoga, the "Gesture of Wonder" (vismaya-mudra) or "Divine Gesture" (shambhavi-mudra) :


sampradāyam imam devi śṛṇu samyag vadāmy aham |

kaivalyaṃ jāyate sadyo netrayoḥ stabdhamātrayoḥ || 113 ||

"O Goddess, listen !

I will tell you that true tradition :

liberation arises at once

simply from keeping the eyes unmoving."


saṃkocaṃ karṇayoḥ kṛtvā hy adhodvāre tathaiva ca |

anackam ahalaṃ dhyāyan viśed brahma sanātanam || 114 ||

"Having closed one's ears

and contracted the anus,

meditate the (inner sound) without vowels or consonnants.

One will enter the Ever-Expanding One, the Primordial One."




lundi 12 octobre 2020

Quand les sens nous délivrent du bavardage




 D'abord, entrer dans le silence par la porte du souffle : 

"Ô Déesse !

Il y a d'innombrables vagues

dans l'expir et l'inspir.

Entre elles se trouve l'énergie du centre.

Abandonne-toi à elle,

à cette énergie divine,

éclatante comme la neige."

Tantra du Char de victoire, deuxième partie, XIX, 65b-66


Puis :

"Les déesses du niveau 'divin' (dépourvu de pensées)

habitent le pays sans dualité et sont source de réalisation,

source de fusion,

car elles sont en expansion, lumineuses, 

elles dévorent les quatre niveaux de la Parole,

depuis la Suprême jusqu'à l'Articulée."

Arnasimha, Lumière du grand enseignement, 100-101

L'expérience ici décrite est la 'méditation de Shiva' (shiva-mudrâ, shâmbhavî) : les cinq sens grands ouverts (=les déesses), demeurer totalement silencieux à l'intérieur (=dévorer les quatre niveaux de la Parole). Plein de tout au dehors, vide au dedans. Des vagues de conscience subtile s'élèvent alors dans ce silence, dans ce vide, vagues qui ont le pouvoir d'engloutir le bavardage intérieur. La conscience se réveille alors à elle-même et se réalise comme espace qui tout embrasse. Ces vagues sont l'âme de la mer de la présence. La conscience est vivante, alors que l'espace (physique) est inerte.

S'asseoir comme un sac à patates, comme une boule de cristal, un soleil.

Thoughts of No One

 



The practice of realizing transcendance from thoughts and form the body :

nirnimittam bhavej jñānaṃ nirādhāram bhramātmakam |
tattvataḥ kasyacin naitad evambhāvī śivaḥ priye || 99 ||
"Cognition arises without cause,
it is without ground and a pure delusion.
Really, it doesn't belong to anyone :
being thus, one becomes God, o dear one !"

ciddharmā sarvadeheṣu viśeṣo nāsti kutracit |
ataś ca tanmayaṃ sarvam bhāvayan bhavajij janaḥ || 100 ||
"Consciousness is in all bodies.
There is no difference anywhere.
ANd thus all is consciousness.
Realizing this,
one becomes a master of existence."





samedi 3 octobre 2020

Vijnana Bhairava 90 91 92 Awakening Though "A"

 


The practice of Sounding "a" and "hhh", and gazing at the sky :

abindum avisargaṃ ca akāraṃ japato mahān |
udeti devi sahasā jñānaughaḥ parameśvaraḥ || 90 ||
"Repeating 'a' without 'm' nor "hhh',
a great flow of awareness,
the Supreme Lord,
shall rise, o Goddess !"

varṇasya savisargasya visargāntaṃ citiṃ kuru |
nirādhāreṇa cittena spṛśed brahma sanātanam || 91 ||
"Pay attention to the ending of 'hhh'
of a letter that has such a 'hhh'.
Because (then) attention 
becomes without support,
one will touch the primordial ever-expanding."

vyomākāraṃ svam ātmānaṃ dhyāyed digbhir anāvṛtam |
nirāśrayā citiḥ śaktiḥ svarūpaṃ darśayet tadā || 92 ||
"Looking at immaculate all-pervading 
sky as being one's own self,
the energy of awareness that has become
free of contaction
will show one own/her own essence."




samedi 26 septembre 2020

Vijnana Bhairava 81 Open Mouth Free From Chatter

 


The practice of relaxing the mouth to become free from mind chatter :

madhyajihve sphāritāsye madhye nikṣipya cetanām |
hoccāraṃ manasā kurvaṃs tataḥ śānte pralīyate || 81 ||

"One should focus on the tongue
spread in the middle (of the open mouth),
saying a mental 'hhh...".
Then one will dissolve in peace."




jeudi 24 septembre 2020

Vijnana Bhairava 77 78 79 Postures of Awakening



 The practice of the Shambhavi Mudra and taking advantage of the intimate connexion between body and mind :


karaṅkiṇyā krodhanayā bhairavyā lelihānayā |

khecaryā dṛṣṭikāle ca parāvāptiḥ prakāśate || 77 ||

"At the time of (practicing divine) vision 

with the body like a corpse,

the face in wonder, eyes wide open,

mouth dropped and wide open awareness,

the supreme state shines."


mṛdvāsane sphijaikena hastapādau nirāśrayam |

nidhāya tatprasaṅgena parā pūrṇā matir bhavet || 78 ||

"On a soft seat, resting only on one's buttock,

hands and feet hanging loose,

in that situation,

attention will become free and full."


upaviśyāsane samyag bāhū kṛtvārdhakuñcitau |

kakṣavyomni manaḥ kurvan śamam āyāti tallayāt || 79 ||

"Taking a seat

with arms crossed on one another,

attention focused on the space below the arms/ on the belly/

on both sides/ on the space around,

one goes in peace by dissolving in that."




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