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lundi 27 mars 2023

La Non-voie au Grand Siècle ?

 La France a aujourd'hui la réputation d'être un "désert spirituel". Le christianisme catholique est considéré comme étant vide, sans intérêt et "toxique". Seul le christianisme "orthodoxe" conserve quelque grâce au yeux de nos contemporains obsédés d'exotisme jusqu'au morbide. Ce préjugé participe de la haine de soi, de la haine de l'Occident, phénomène majeure de notre époque.

En réalité, il y a une tradition spirituelle occidentale des plus riches : le platonisme, au sens le plus large.


Et cette tradition a survécu aux persécutions abrahamiques. En témoigne ce passage de Fénelon, un parmi mille autres, qui enseigne que le seul moyen d'atteindre Dieu, c'est Dieu :

'Si quelqu'un demande comment est-ce que Dieu se rend présent à l'âme, quelle espèce [=concept], quelle image, quelle lumière nous le découvrent, je réponds qu'il n'a besoin ni d'espèce, ni d'image, ni de lumière.

La souveraine vérité est souverainement intelligible [=peut être connue], l'être par lui-même est par lui-même intelligible. L'être infini est présent à tout. Le moyen par lequel on présupposerait que Dieu se rendrait présent à mon esprit, ne serait point un être par lui-même [car Dieu seul existe par lui-même ; tout le reste existe par lui]. Il [=ce moyen] ne pourrait exister que par création ; n'étant point par lui-même, il ne serait point intelligible par lui-même, et ne le serait que par son créateur.

Ainsi, bien loin qu'il put servir à Dieu de milieu, d'image, d'espèce ou de lumière, tout au contraire il faudrait que Dieu lui en servit. 

Ainsi je ne puis concevoir que Dieu seul intimement présent par son infinie vérité, et souverainement intelligible par lui-même, qui se montre immédiatement à moi.'

(Fénelon, Démonstration de l'existence de Dieu, II, IV, 57)

Autrement dit, c'est par Dieu que l'on peut connaître Dieu, ce qui revient à suggérer que quand je connais Dieu, c'est Dieu "plus moi que moi" qui se connaît en moi, ou moi qui me connait en lui. Rien d'autre ne peut servir de moyen. La lumière ici est la métaphore-clé.

Abhinava Gupta (le "shivaïsme du Cachemire") enseigne la même vérité vitale, par exemple dans le second chapitre de son Tantrâloka, sur la "non-moyen" (anupâya), la "moyen minimal" (alpopâya), aussi appelée "le Soi comme moyen" (âtmopâya) et "le plaisir comme moyen" (ânandopâya). Ce moyen est le but. En effet, je suis conscience. La conscience se manifeste en manifestant tout ce qui est censé la cacher. A quoi bon un moyen pour révéler cette lumière, alors que rien ne peut la cacher ? A quoi bon une lampe pour éclairer le soleil ?

Par conséquent, même l'essence de l'enseignement spirituel le plus pur, le plus direct, le plus puissant, était transmis à Paris et en France il y a quelques siècles.

Madame Guyon fut la directrice (discrète) de Fénelon. Elle a écrit plus de quarante volumes de ce même enseignement, non-voie et voie du désir (icchopâya). Que le préjugé anti occidental est ridicule et faux ! Il appartient aux êtres épris de liberté et de vérité de s'en affranchir. 

jeudi 7 avril 2022

L'Envisagement de Dieu



La tradition catholique a mauvaise presse. Elle est pourtant riche d'une tradition quasi inconnue, celle de la contemplation sans images ni pensées, appelée aussi "oraison du cœur" ou "oraison de silence et de repos". Elle est l'expérience directe du mystère au-delà de toute expression, de toute représentation. On l'appelle aussi "théologie mystique".

Dans cette tradition, qui a disparue à la fin du XVIIe siècle, nous avons plusieurs dizaines de manuels de pratique, des guides complets, depuis le tout premier "éveil" jusqu'à "l'état fixe", quand le cœur est totalement établi dans la présence divine.

J'ai donc grand plaisir à vous annoncer la parution d'un de ce manuels, celui d'un moine de Bourg-en-Bresse dont on ne sait rien par ailleurs, un certain Simon. Son manuel étant fort long, j'en ai extrait le quart. Ce petit livre s'adresse aux amoureuses et aux amoureux du silence intérieur. Direct, sans concession, il guide sur le chemin de l'expérience directe, au-delà des symboles et des dogmes.

Voici un extrait, sur l'aspect "savoureux" de la Présence :

"Quelque fois le saint Amour redonde  avec une grande tendresse jusqu'au cœur et aux sens, mais toujours d'une façon qui nous est cachée, et sans savoir comment nous aimons. Et d'autres fois, avec plus de vigueur et de force en l'âme, il ne fait aucune impression sur les sens. Et alors comme nous le comprenons moins, nous restons plus obscurcis et anéantis, et par conséquent moins satisfaits , mais aussi plus sublimes et divins."

Vous pouvez commander ce livre sur lulu.com,

ou dans une librairie avec l'ISBN 9791093925189 :

cliquer ici

samedi 28 août 2021

Trois silences




"Il y a trois façons de faire dans le recueillement.

La première, quand tous les phantômes, toutes les imaginations et toutes les espèces des choses visibles cessent  dans l'âme, en sorte qu'elle se tait à tout ce qui est créé et demeure endormie pour toutes les choses temporelles, et qu'ainsi, nous taisant au-dedans de nous, comme le dit St Grégoire, nous nous recueillons au-dedans de notre âme, pour contempler notre Créateur, ne désirant aucune chose de ce monde (...).

La seconde façon de se taire, c'est quand l'âme étant mise en silence a une espèce d'oisiveté spirituelle, demeurant couchée avec Madeleine aux pieds de Notre Seigneur, disant ces paroles :
J'écouterais ce que le Seigneur parle en moi
Et ce que Dieu dit à cette âme :
Ecoutez, ma fille, - oubliez la maison de votre père, et le Roi concevra de l'amour pour votre beauté.
Or cette seconde sorte de silence se compare à bon droit à une attention : car celui qui écoute, non seulement il se tait à l'égard des autres choses; mais encore il veut que tout se taise à son égard, afin qu'il se convertisse plus parfaitement à celui qui lui parle. St Grégoire déclare cette manière d'enseigner dont Dieu se sert, disant que les paroles de Dieu sont sans paroles, qu'il enseigne celui qui se dispose pour entrer en son école à être son disciple, sans syllabes, sans bruit et sans voix.

Le troisième silence de l'entendement se fait en Dieu, quand l'âme se transforme toute en lui et que la volonté savoure la saveur de Dieu et s'endort en lui comme dans la caverne des vins et se tait, ne désirant rien davantage, puisqu'elle se trouve satisfaite : au contraire elle dort à soi-même, s'oubliant de la faiblesse de sa condition, parce qu'elle se voit toute divinisée.
Dans cette troisième sorte de silence il arrive que l'entendement est si assoifé et si occupé, qu'il n'entend rien de tout ce qu'on lui  dit, comme le rapprote un Saint Vieillard qui s'exerçait en ce silence depuis cinquante ans."

Antoine de Royas, Vie de l'esprit, I, 18, cité dans Justifications, III, p. 29

vendredi 18 juin 2021

Se faire transparent





Prenons le temps de lire posément ce texte hors du commun :

 "Plus les choses sont simples, plus elles sont pures et plus elles ont d'étendue. Rien de plus simple que l'eau, rien de plus pur ; mais cette eau a une étendue admirable à cause de sa fluidité. Elle a aussi une qualité, que, n'ayant nulle qualité propre, elle prend toute sortes d'impressions. Elle n'a nul goût et elle prend tous les goûts, elle n'a nulle couleur et elle prend toutes les couleurs. L'esprit et la volonté, en cet état, sont si pures et si simples que Dieu leur donne telle couleur et tel goût qu'il lui plaît, comme à cette eau, qui est tantôt rouge, tantôt bleue, enfin imprimée de telle couleur et de tel goût que l'on veut lui donner : il est certain que, quoique l'on donne à cette eau les diverses couleurs que l'on veut à cause de sa simplicité et pureté, il n'est pourtant pas vrai de dire que l'eau en elle-même ait du goût et d ela couleur, puisqu'elle est de sa nature sans goût et sans couleur, et c'est ce défaut de goût et de couleur qui la rend susceptible de tout goût et de toute couleur. C'est ce que j'éprouve de mon âme : elle n'a rien qu'elle puisse distinguer ni connaître en elle ou comme à elle, et c'est ce qui fait sa pureté. Mais elle a tout ce qu'on lui donne et comme on lui donne, sans en rien retenir pour elle. Si vous demandiez à cette eau quelle est sa qualité, elle vous répondrait que c'est de n'en avoir aucune. Vous lui diriez : "Mais je vous ai vue rouge !e - Je le crois, mais je ne suis point rouge ; ce n'est pas ma nature. Je ne pense pas même à ce qu'on fait de moi, à tous les goûts et à toutes les couleurs qu'on me donne." Il en est de la forme comme de la couleur. Comme l'eau est fluide et sans consistance, elle prend toutes les formes des lieux où on la met, d'un vase rond ou carré. Si elle avait une consistance propre, elle ne pourrait prendre toutes les formes, toutes les odeurs, tous les goûts et toutes les couleurs."

Madame Guyon, Lettre à Bossuet, 1694, soit l'année où meut Simon de Bourg-en-Bresse, auteur des Saintes élévations de l'âme à Dieu, extraordinaire manuel de vie intérieur que je vais bientôt publier.

Ce passage explique que, si je ne suis rien, je puis tout devenir. Cependant, je ne suis pas exactement "rien" : plutôt, je suis incolore. Mais je suis. "Je suis" est conscience, comme un cristal limpide qui paraît rouge quand on le pose sur du rouge. Cette illustration est classique en Inde. 

Je suis conscience, lumière incolore, capable de se manifester de  toutes les manières possibles, les pires comme els meilleures. Tel serait, selon Pic de la Mirandole dans sa fameuse Lettre sur la dignité de l'homme, le fond de la valeur de la personne : l'âme n'est rien en propre, elle peut donc assumer toutes les personnes, comme le cristal peut assumer toutes les couleurs parce qu'il n'en a aucune. Voilà pourquoi nous avons l'impression de pouvoir subir n'importe quel conditionnement, sans que cela nous transforme vraiment. Pour le meilleur comme pour le pire. Parce que je ne suis aucune forme, je peux toutes les voir, c'est-à-dire les accueillir en moi, qui si espace voyant. 

Pour que cette transparence devienne bonne, il faut se tourner vers Dieu. Autrement dit, il faut encore que l'espace voyant que je suis se réalise précisément comme cet espace transparent, libre de toutes les couleurs, libre pour toutes les couleurs. La promesse spirituel est que cet abandon en totale transparence ne sera pas pour le pire, mais bien pour le meilleur. 

mardi 6 avril 2021

De fréquents silences


Quelques conseils d'une âme d'oraison : 

"Le silence, pour se familiariser avec la présence de Dieu, est le grand remède à nos maux. C'est le moyen de mourir à toute heure dans la vie la plus commune."

"profitez du temps de la journée où vous n'avez qu'une demi-occupation des choses extérieures, pour vous occuper de Dieu intérieurement ; par exemple, travaillez à votre ouvrage dans une présence simple et familière de Dieu. Il n'y a que les conversations où cette présence est moins facile : on peut néanmoins se rappeler souvent une vue générale de Dieu, qui règle toutes les paroles, et qui réprime, en parlant aux créatures, toutes les saillies trop vives, tous les traits de hauteur ou de mépris, toutes les délicatesses de l'amour-propre."

"Le fréquent silence, le recueillement habituel, l'oraison, le détachement de soi-même, le renoncement à toutes les curiosités de critique, la fidélité à laisser tomber les vaines réflexions d'un amour-propre jaloux et délicat servent beaucoup à conserver la paix et l'union. O qu'on s'épargne de peines par cette simplicité ! Heureux qui ne s'écoute point, et qui n'écoute point aussi les discours des autres !

Contentez-vous de mener une vie simple selon votre état... Saint Augustin disait que sa mère ne vivait que d'oraison : vivez-en et mourrez à tout le reste. On ne vit à Dieu que par mort continuelle à soi-même."

Fénelon, lettres


jeudi 11 mars 2021

Du feu de Dieu


 

"Nous serons ce qu'il est, car ceux à qui il a été donné le pouvoir d'être enfants de Dieu, il leur est donné aussi le pouvoir, non d'être Dieu, mais d'être ce que Dieu est...

Cette image de Dieu [dans l'âme] est appelée l'unité de l'esprit, non seulement parce que le Saint-Esprit l'oriente vers des œuvres ou parce qu'il en revêt l'esprit de l'homme, mais aussi parce qu'elle est elle-même le Saint-Esprit, le Dieu-Amour. Parce que de surcroît, par le Saint-Esprit, qui est amour du Père et du Fils, unité, délectation, bien, baiser, embrassement, et tout ce qui leur est commun à tous deux, il se produit dans cette suprême union de la vérité, dans cette vérité de l'union, pour l'homme, à sa manière humaine, par rapport à Dieu, la même chose que ce qui, dans leur unité substantielle, se produit pour le Fils par rapport au Père quand, dans l'embrassement et le baiser du Père et du Fils, nait en quelque sorte parmi eux la conscience de leur félicité. 

Il se produit cette même chose quand, d'une manière inexprimable et inconcevable, l'homme de Dieu mérite de devenir, non pas Dieu, mais ce que Dieu est par nature et l'homme par la grâce...

Si tu demande comment une telle chose est possible, puisque l'essence de Dieu est incommunicable, je te réponds d'abord avec saint Bonaventure : Si tu veux le savoir, interroge la grâce, non la doctrine ; le désir, non la raison ; le soupir de la prière, non la lecture studieuse ; l'époux, non le maître ; Dieu, non l'homme ; la pénombre, non la clarté ; non la lumière, mais le feu qui embrase tout et conduit à Dieu en de brûlants désirs, feu qui est Dieu lui-même".

Saiint-Bernard, La Vie solitaire, trad. Renouard

Ce feu est le "je suis" qui est le chemin vers la Source et qui est la Source elle-même. Le Père est Dieu, le Fils est la Déesse et l'Esprit est l'amour entre eux.

lundi 8 mars 2021

Sans tension de tête



Nous baignons dans le préjugé anti-chrétien. Parfois, cette opinion est justifiée. Mais parfois, elle ne l'est pas. Et cela nous empêche de lire les grands mystiques de notre héritage. Ce cliché fait obstacle à notre lecture et divine savouration du leg de nos ancêtres, à la fois universel et unique en ses parfums. 

Par exemple, lisez ce passage de Fénelon, archevêque du Grand Siècle. Déjà, tous le monde connaît ce nom, car il y a partout des lycées et des noms de rues ainsi nommés. Et les gens un peu plus cultivés ont cette idée d'un Fénelon "sec", froid, un grand homme tout sauf mystique.

Or, en réalité, Fénelon était disciple de Madame Guyon, une laïque, inscrite elle-même dans plusieurs lignées chrétiennes mystiques. Et ils formaient une sorte de couple mystique, un de plus, dans lequel Fénelon complétait Guyon. Ce sont deux personnalités et deux enseignements à découvrir. Je prétends qu'à eux deux, ils valent tous les autres. 

Fénelon écrit ceci à une femme qu'il "dirige" - on parle ici de "direction" spirituelle :

"Ne vous inquiétez point de votre mal".

Cette première phrase, en forme d'impératif, donne le ton : la forme est impérative et elle semble convenir à l'image que nous avons d'une "direction" chrétienne, toute en commandements et en moraline. Mais le contenu contredit cette attente : en effet, Fénelon invite à ne pas s'inquiéter. C'est un conseil récurrent des mystiques : nous vous torturez pas. Ne vous noyez pas dans vos scrupules. Laissez-vous. A quoi ? A qui ! A ce "je ne sais quoi" qui vous attire, comme "au-dedans", au centre. Cette expression "je ne sais quoi" est souvent employée par les mystiques français du XVIIe siècle. C'est, mais je ne sais quoi.

"Vous êtes dans les mains de Dieu" : il ne s'agit pas de s'abandonner à ses caprices, à ce "moi-m'aime" que l'on idolâtre aujourd'hui sans plus aucune limite, mais de s'oublier dans la Présence. 

"Il faut vivre comme si on devait mourir chaque jour" : rien de triste, là-dedans, mais une libération, un allègement, une réorchestration des énergies, une disponibilité, une spirale vertueuse, ascendante, en expansion.

"Alors on est tout prêt, car la préparation ne consiste que dans le détachement du monde pour s'attacher à Dieu" : revenir dans le flux de la vie. En même temps, là est la boucle étrange, le paradoxe : Faut-il se détacher pour goûter le divin ensuite ? Ou d'abord goûter le divin pour pouvoir ensuite se détacher ? En réalité, dans la vie intérieure, les deux vont de concert, de sorte qu'il est difficile de les discerner. C'est un don initial et un don en retour, qui appelle un autre don, et ainsi de suite, à l'infini.

"Pendant que vous êtes si languissante, ne vous gênez point pour faire votre oraison si régulièrement." On conseille souvent de pratiquer la méditation matin et soir pendant une demi-heure. Mais cela peut provoquer tension. D'ordinaire, on associe la religion à cette rigidité. Ici, Fénelon invite au contraire à la souplesse. D'abord la grâce. Ensuite, le dehors, les temps et les lieux. 

"Cette exactitude et cette contention de tête pourraient nuire à votre santé." On associe christianisme, et encore plus mystique, à une détestation du corps. Et c'est vrai dans certaines traditions chrétiennes. Mais ici, nous sommes dans l'oraison du coeur où l'on s'abandonne, comme un enfant. L'oraison ne diffère de la sieste que par une douce orientation du coeur. "Je dors, mais mon coeur veille". Et d'ailleurs, l'idée même de "faire la sieste" est pénible à beaucoup, et nombreux sont ceux qui s'en trouvent incapables. La quiétude n'est pas facile ! La paresse demande du courage, du coeur.

"C'est bien assez pour votre état de langueur, que vous vous remettiez doucement en la présence de Dieu toutes les fois que vous apercevez que vous n'y êtes plus". Dieu n'est pas une abstraction. Dieu est le nom de la sensation d'être, "je suis". Pas de soucis de se sentir soucieux, pas de peur de la peur, pas de colère contre la colère, etc. Juste un simple regard, "se tourner vers", sans raideur, sans se raidir non plus contre raideur s'il y a. Cet enseignement renverse les valeurs du christianisme stéréotypé autour du "combat spirituel". Nous sommes invités à nous ouvrir. Non pas à nous ouvrir au superficiel, aux images, aux pulsions épuisées, mais au courant profond, obscur, palpitant, ondoyant, murmurant, silencieux d'un silence onctueux. 

"Une société simple et familière avec Dieu, où vous lui direz vos peines avec confiance, et où vous le prierez de vous consoler, ne vous épuisera point et nourrira votre coeur." Il n'est pas question de se battre. Et pourtant, cela est si difficile ! Difficile est la confiance, l'abandon, non pas d'une difficulté de muscle bandé, mais d'une difficulté de coeur meurtri qui, peu à peu, va se laisser apprivoiser.

"Ne craignez point de me dire tout ce que vous aurez pensé contre moi. Cette franchise ne me peinera point, et servira à vous humilier" : Admirable liberté ! Et qui nous change du culte de la personne auquel on nous habitue. Car la confiance n'est point l'aveuglement. La foi n'est pas l'autocensure béate. Le silence intérieur n'est pas la bêtise satisfaite. Bien au contraire, ces attitudes, qui polluent les milieux spirituels, sont égotiques. Quoi de plus propre a nourrir l'amour-propre que de se donner les airs du grand dévot ? Dès lors, dire ce que l'on pense, oser s'en ouvrir, ne pas s'emplumer dans un rôle de pieux disciple, laisser couler : ce sera humilité. Se faire comme la terre qui dégorge. Si c'est silence, c'est silence. Si c'est question, c'est question. Cela n'est pas laxisme, mais coeur, et coeur encore, de s'abandonner en confiance à l'insondable évidence.

vendredi 5 mars 2021

Accepter la jouissance



Le christianisme est, je crois qu'on peut le dire, spécialisé dans la transmutation de la douleur en amour. C'est sa force.

Mais parfois, cette alchimie de la douleur vire en dolorisme. Certains Chrétiens, et non des moindres, et souvent, ont fait de la souffrance l'essence même du christianisme. Selon eux, l'on ne peut être Chrétien sans souffrir et sans aimer la souffrance. Que la souffrance soit une puissante alliée d'évolution intérieure, soit. Mais qu'il faille l'aimer, cela me semble difficile à tenir. La souffrance n'est-elle pas un mal ? Comment pourrait-on vouloir, désirer ou aimer le mal ? Je peux tout aimer en Dieu ; mais comment pourrai-je aimer la douleur pour la douleur ? Le christianisme n'enveloppe-t-il pas une idolâtrie de la souffrance ?

Loin de moi la tentation de taper sur le cliché du "judéo-christianisme" repaire de tous les vices, expression malsonnante à mes oreilles. Cependant, force est de constater que le christianisme a souvent, voire généralement, glissé dans une fascination morbide pour la souffrance, fascination parfois malsaine et aux relents égotiques.

Si l'on ne m'en croit, que l'on relise, entre mille exemples, ce passage de l'un des bestsellers du Grand Siècle, dans la bouche d'une âme pourtant très mesurée par ailleurs :

"La principale inclination de la grâce du christianisme, c'est de porter à souffrir. Être chrétien, et ne point souffrir, est chose impossible. En effet l'expérience fait connaître que, quand je suis sur la croix [=quand je souffre], je sens dans le fond de mon intérieur une joie solide et parfaite, quoique l'homme extérieur soit dans la tristesse et la répugnance. Au contraire, quand je ne souffre plus, mes sens se sentent soulagés et se réjouissent, mais au fond de l'âme, j'aperçois une certaine humiliation de n'être plus souffrant et abjecte [N'est-ce pas là l'ego qui est humilié par les plaisirs ?]. Il faut donc prendre garde que notre intérieur ne soit rempli de saillies, de mouvements de nature, de certaines petites satisfactions secrètes, d'une horreur de la croix [= de la douleur], et d'opinions contraires à la lumière de la foi."

Jean de Bernières, Lettres à l'ami intime, vers 1650

Il y aurait tant à dire sur ce sujet si profond. La douleur est un aiguillon de vie. Ce paradoxe est bien connu de tous temps et lieux. Mais, de là à en faire nécessité, il y a un grand pas, peut-être démesuré, par-delà la démesure même de l'amour. Pourquoi ne pas savourer le beau et le bon quand il s'offre à nous ? Pourquoi considérer que la Nature (humaine et cosmique) est entièrement corrompue ? 

Accueillons l'alchimie de la souffrance quand elle ne manque pas de survenir, et savourons les plaisirs quand ils se présentent. La Nature n'est pas mauvaise. La chair n'est pas mauvaise. Sans sombrer dans le culte des plaisirs immédiats, comme il arrive actuellement, sachons vivre une certaine sagesse, folle à l'occasion, mais mesurée en son ordinaire. Il y a aussi une humilité dans l'acceptation des cadeaux de la vie, voire une abjection dans l'ouverture à la jouissance, tant qu'elle ne viole point la dignité d'autrui. Ne se pourrait-il que l'amour-propre aille se cacher jusque dans l'amour de la souffrance ?

jeudi 25 février 2021

Un je ne sais quoi...


Présentation de la voie en quelques lignes, par l'un des maîtres de Madame Guyon :

"Il n'y a qu'à vous laisser doucement conduire et occuper par ce je ne sais quoi, qui dans la suite ferra bien voir que c'est quelque chose, puisque ce je ne sais quoi sans forme et idée, qui occupe en paix l'âme et la nourrit sans aliment, devient une beauté et un bonheur inconcevable, renfermant tout bonheur et toute beauté.

 ... vous trouverez le tout caché au fond du rien.

Ayez courage en votre misère et en votre pauvreté, gémissez doucement et désirant humblement de voir et de trouver au travers de toutes ces misères ce Dieu caché, qui vous chercher, quoiqu'il vous paraisse que vous vous enfuyez. Soutenez fortement ce combat et vous trouverez qu'en perdant et succombant par vos faiblesses, vous vaincrez le très-fort : car ce Dieu d'amour Se laisse gagner et même garrotter dans la suite pas un cœur humblement amoureux et accablé..."

Jacques Bertot, Le Directeur mistique, III, 15, 1726

samedi 20 février 2021

Exercice du silence intérieur




 Cet exercice de silence se doit faire à l'exemple de Dieu, qui n'a qu'une seule parole bien simple, spirituelle et sans bruit... Cela se fait par une simple vue ou souvenir de Dieu qui tombe doucement dans le fond de l'esprit, et de l'esprit encore plus doucement et très amoureusement en Dieu, et ce avec une vive foi et une douceur indicible, nous étant donnée, comme dit la Règle, sans étude, et nous efforçant sans force, de faire cette heureuse chute de notre souvenir en Dieu le plus souvent paisiblement, simplement, amoureusement, gaiement et librement qu'il sera possible, sans bandement d'esprit et empressement, ne regardant ni observant cet exercice comme une tâche qu'il nous faut faire, mais comme une récréation simple et libre, dont la discontinuation nous soit indifférente, quoiqu'involontaire, faisant tout notre possible pour la continuer sans bandement ni attache pourtant, laissant Dieu à lui-même pour aller et venir comme il lui plaira.

Martial d'Etampes, Exercice du silence intérieur, 1639

La Règle de perfection est la grande œuvre de son maître, le capucin Benoît de Canfield

jeudi 17 décembre 2020

Qu'est-ce que l'oraison de silence ?


 A la fin de son Explication des maximes des saints sur la vie intérieure (1697), Fénelon résume en quelques phrases frappantes ce qu'est l'oraison du cœur, aussi appelée oraison de repos ou de silence, issue d'une longue lignée de mystiques, principalement franciscains, et qui connu son apogée au XVIIème siècle avant de disparaître, suite à la polémique du "quiétisme", dont ce texte est un des plus forts témoignages. Mais Fénelon perdit la bataille face à Bossuet, et Madame Guyon fut enfermée à la Bastille. J'ajoute quelques explications entre parenthèses :

"La sainte indifférence (n'est que le désintéressement de l'amour (un amour qui ne cherche pas de récompense).

Les épreuves ("croix" et "nuits") n'en sont que la purification (tout - c'est-à-dire Dieu - est présent dès le début).

L'abandon n'est que son exercice dans les épreuves (pratique du lâcher-prise à travers les aléas de la vie courante).

La désappropriation des vertus 'ne pas chercher volontairement les vertus) n'est que le dépouillement de toute complaisance, de toute consolation et de tout intérêt propre dans l'exercice des vertus par le pur amour (pas d'ego spirituel).

Le retranchement de toute activité (le "quiétisme") n'est que le retranchement de toute inquiétude et de tout empressement intéressé par le pur amour (abandon gratuit).

La contemplation n'est que l'exercice simple (sans pensées) de cet amour réduit à un seul motif (un élan pur). 

La contemplation passive n'est que la pure contemplation sans activité ou empressement (se laisser aller dans la magie de la présence indéfinissable).

L'état passif, soit dans les temps bornés de contemplation pure et directe (les "séances de méditation"), soit dans les intervalles où l'on ne contemple pas (formellement), n'exclut ni l'action réelle ni les actes successifs de la volonté (écrire une lettre, lire, parler, etc.), ni la distinction spécifique des vertus par rapport à leurs objets propres (une conduite morale), mais seulement la simple activité ou inquiétude intéressée (égotique). C'est un exercice paisible de l'oraison et des vertus par le pur amour ("pur" : sans pensées ni effort).

La transformation et l'union la plus essentielle ou immédiate n'est que l'habitude de ce pur amour qui fait lui seul toute la vie intérieure et qui devient alors l'unique principe et l'unique motif de tous les actes délibérés et méritoires. Mais cet état habituel n'est jamais ni fixe, ni invariable, ni inamissible (on peut toujours régresser)."

dimanche 12 juillet 2020

La Vraie perfection de cette vie dans l'exercice de la présence de Dieu

Un traité d'oraison de silence intérieur par un Capucin, Jean-François de Reims : La vraie perfection de cette vie dans l'exercice de la présence de Dieu, 1646. 

Notez le "dans", là pour l'on s'attendrait à un "par". Il n'y a pas ici d'exercice au sens d'un entraînement sportif, mais seulement une familiarisation avec la Présence.

vendredi 3 juillet 2020

Une fois touché, nul retour

Jean de Saint-Samson — Wikipédia

La découverte du centre divin au centre de soi n'est pas comme les autres expériences. Il est vrai qu'elle peut sembler s'affaiblir, quitter le champs de la conscience ou être emportée par les circonstances adverses. Mais, en vérité, une fois touché, il n'y a plus de retour possible. Tout l'être est converti, même s'il n'en a pas une conscience immédiate. Cette réorientation est un acte pour toujours, comme l'affirme l'aveugle de Paris (et non de Marseille, cette fois !) dans ce passage :

"En admettant maintenant que l'on ne soit pas encore très avancé vers cet abîme infini [de Dieu], pas même de très loin à côté de ce que sera l'abandon total du sujet en lui, cela ne change rien.
En effet, dès que le fond est ouverts de quelque façon par les irradiations répétées de Dieu ou moins efficaces et fortes, l'appétit est épris du désir éternel de suivre dans tous les événements intérieurs et extérieurs, ce qu'il voit et sent l'attirer à soi. Le cœur en ayant été plus ou moins fortement touché, il suivra toujours par nécessité cette inclination amoureuse ; de telle sorte que lorsqu'il se trouvera grandement avancé en cet état, il semble que l'homme ne pourra pas se déprendre de son objet divin qui l'attire plus ou moins sensiblement et fortement à lui, et même qui l'attire et le ravit secrètement à soi par les actes subtils de l'habitude excellente qu'il aura acquise jusque-là."

Jean-de Saint-Samson, La pratique essentielle de l'amour, vers 1630

lundi 29 juin 2020

Qu'est-ce que l'oraison de silence ?

Huge 19th Century Italian School Mother & Sleeping Baby Antique ...

Sur l'oraison de silence :

"C'est donc une oraison, mais une oraison de silence.
La langue ne sait que dire de lui, il est ineffable.
L'esprit ne sait que penser, il est incompréhensible. La volonté ne sait que vouloir ni que désirer, il est infiniment aimable.
La mémoire n'ose se ressouvenir de rien, en se ressouvenant de celui qui est tout.
Pourquoi aussi feindre en l'imagination des images de piété ?
L'âme goûte et possède sensiblement la vérité.
Ce silence qui se fait avec grâce et avec attrait est suivi d'un grand repos.
Car contempler ce n'est pas simplement cesser d'agir, c'est se reposer en Dieu et concentrer dans ce repos toutes ses actions."



François Malaval, La belle ténèbre, 1670

dimanche 28 juin 2020

Du cosmos au coeur

Les Rêveries du Promeneur Solitaire Rousseau

La contemplation ou oraison du cœur à partir de la contemplation du cosmos, présenté en quelques lignes par un aveugle parisien du Grand Siècle :

"Dieu éternel et infini
ayant résolu de toute éternité
de sortir de soi,
sans sortir de soi,
a produit par cet écoulement
et par cette seconde sortie,
une infinité d'effets,
en la bonté et en l'amour de soi-même
et de son incompréhensible excellence,
créant selon ses divines et éternelles idées,
tout ce grand monde,
tant visible et inférieur,
que supérieur et invisible.
C'est cet univers qui manifeste évidemment l'incompréhensible bonté,
amour et perfection de son auteur,
de son origine et de son principe,
spécialement les anges et les hommes,
qui accomplissent et perfectionnent cet ouvrage,
ou pour mieux dire,
qui en font l'accomplissement et la perfection.
Car si tout ce qui est du monde inférieur est si admirable
qu'il montre évidemment par ses propriétés visibles et par ses effets
l'excellence de son auteur,
combien le même créateur de ce grand tout
s'est-il montré plus admirable dans ces invisibles substances
et dans leur existence, conservation et perfection,
dans l'état de grâce et de nature ?
Ce sentiment une fois présupposé,
il est facile d'admirer par amour profond,
voire excessivement profond,
l'amour et la bonté de l'amour et de la bonté même,
en sa propre source,
qui est Dieu éternel et infini."

Jean de Saint Samson, Les contemplations et les divins soliloques, 1654, p. 455

dimanche 21 juin 2020

Les deux sortes d'oraison - II


Fichier:Rubens Two Sleeping Children.jpg — Wikipédia

Il y a deux approches de la vie intérieure : 
- celle de l'abstraction, qui veut faire le vide par un effort volontaire ou par le biais d'une certitude métaphysique (du genre "Dieu est tout", "Tout est un"), sans autre appui que le mental ou le corps ; 
- et celle de l'amour, qui se laisse guider par Dieu, par la Déesse ou quelque soit le nom qu'on lui donne.

Madame Guyon l'explique ainsi :

"Par cette voie [de l'amour], l'âme trouve en peu [de temps] son centre, ce qui n'arrive pas par la simple abstraction de l'esprit ; car quoique l'âme y ait une certaine paix qui vient de l'abstraction des objets multipliés, cette paix n'est ni savoureuse ni si profonde que par la voie de la volonté."

"Volonté" ne désigne pas ici la faculté de faire des efforts. Bien au contraire, dans la langue classique, la volonté est la faculté d'aimer, par opposition à l'entendement, qui est la faculté de connaître. Les deux méditations sont donc la méditation de la connaissance (la voie non-duelle telle qu'envisagée la plupart du temps) et la méditation de l'amour, la voie mystique.

"De plus, l'homme faisant lui-même par effort cette abstraction, il en est le principe et par conséquent l'agent, en sorte que Dieu n'est ni principe de son oraison, ni son moteur. Il n'en est pas ainsi de celle qui se fait par le recueillement intérieur où la volonté commande et attire les autres puissances. L'amour sacré s'empare de la volonté de l'homme, devient son principe, son moteur, son agent. L'âme devient passive par ce moyen et la volonté perdant peu à peu toute force active, sent qu'une autre volonté, qui est celle de Dieu, prend insensiblement la place de la sienne, de sorte qu'enfin elle n'en trouve. Ses désirs aussi s'amortissent insensiblement jusqu'à ce qu'ils s'écoulent en la volonté de Dieu. 
Ne nous trompons point, on ne se perd en Dieu que par la volonté ; et c'est cet écoulement de la volonté en Dieu, l'esprit étant simplifié par la foi et ne retenant nul objet ni pensée volontaire, qui fait cette extase permanente qui est le passage de la volonté en Dieu. C'est l'abstraction de la volonté qui est essentielle car n'étant plus retenue par rien, elle retourne en son principe, entraînant avec elle l'esprit, dont elle est supérieure. Tout autre voie, quelque sublime qu'elle paraisse, arrête l'âme, et ne la perd jamais dans son principe originel... Si par impossible, l'esprit était désapproprié sans que la volonté le fut, la volonté lui communiquerait plutôt sa propriété qu'il ne lui communiquerait sa désappropriation."

Madame Guyon, Discours spirituels..., tome I, 43

Cette dernière phrase est d'une grande portée : la "propriété", c'est ce que l'on appellerait aujourd'hui l'ego. Si donc le mental est sans ego, l'ego demeure tant qu'il n'est pas dissout au niveau affectif, au niveau de la volonté. Et cela, seul l'amour divin peut le faire. Se désidentifier du mental ne suffit pas. Voir ne suffit pas. Il faut aimer. Tout éveil cognitif, au non jugements, à l'absence de pensée, etc. sera récupéré par l'ego tant que l'ego demeure au plan affectif ou, disons, subconscient. C'est la voie de Shiva dans le shivaïsme du Cachemire, ou voie de la volonté, de l'élan d'amour pur. On se laisse prendre par lui et lui fait tout ce qui doit l'être, comme il faut. 

Pour autant, je ne serai pas aussi radical que Madame Guyon. L'amour et la connaissance, la volonté et l'entendement, ne sont que deux faces du même absolu. L'éveil purement cognitif peut mener spontanément à l'amour. Dans les milieux "non-duels", un exemple authentique de la voie de l'amour, où l'on se laisse prendre plutôt que l'inverse, est Yolande. Mais il y en a sûrement d'autres. 
Quoi qu'il en soit, la vie intérieur doit passer par l'amour. Sans cela, tout silence demeure stérile ou bien se trouvé récupéré par l'ego, comme on en voit tant d'exemple dans les milieux spirituels, et d'abord en soi-même. 

vendredi 19 juin 2020

Les deux sortes d'oraison - I

Jacob Wrestling with the Angel. 1865. Alexander Louis Leloir – A ...

Tout le monde, ou presque, s'accorde à reconnaître que la méditation est un regard simple sur ce qui est - sur Dieu : sans images ni pensées articulées.
Mais ce que peu reconnaissent, c'est qu'il existe deux sortes de méditation ainsi entendue : - d'une part, la méditation qui prend l'absence de pensée, ou le silence intérieur, comme moyen ; - et, d'autre part, la méditation qui prend l'amour comme moyen. 
Dans le passage suivant, Madame Guyon, une mystique du XVIIè, précise cette distinction vitale :

"Il y a deux sortes de simples regards [=de méditation], l'un bon et l'autre dangereux.

Le dangereux est de s'abstraire de toutes sortes d'objets sans en avoir aucun [=de faire le vide], et cela activement [=grâce à une technique], en sorte que, quoique l'âme ne soit pas intérieure ou très peu, étant encore dans l'activité [=vivant encore sous la croyance qu'elle peut vivre et agir séparément de Dieu], elle s'abstrait à la manière des philosophes de tous les objets, fantômes, imaginations qui empêchent une certaine recherche naturelle [=dans les limites du mental] de la vérité."

En effet, l'imagination et les sensations font obstacle à la vision de la vérité. Par exemple, pour faire des mathématiques, il faut être capable de se concentrer et de mettre de côté les images. De même, pour faire de la science, il faut savoir mettre de côté ses croyances naïves (nos "intuitions") pour commencer à penser. Et aussi en métaphysique. Or, c'est exactement ce que font, par exemple, les adeptes de la non-dualité de nos jours : ils font abstraction de leurs croyances, de leurs sensations, etc., pour déboucher sur un état de vide, un état sans jugement, pris pour l'état "ultime". Mais en réalité, ce n'est qu'un état mental, mondain, "naturel", une sorte d'état créé artificiellement en repoussant tous les états. Et surtout, même si l'on y goûte une certaine paix, elle reste basée sur l'idée que l'on peut agir séparément de Dieu, même si l'on affirme alors que "je n'existe pas" ou que "la personne est une illusion". Tout cela reste dans le champ de la nature, de cette manière d'être où l'homme s'est détourné de Dieu. Voilà pourquoi ce genre de démarche est stérile. Et même la paix y est récupérée par l'ego, comme le dira Madame Guyon dans la suite de ce passage.
Mais poursuivons sa lecture :

"Ceux qui se sont abstrait de la sorte on eu à la vérité quelque connaissance d'une Être Souverain [ou quelque soit le nom qu'on lui donne : vacuité, Soi, conscience...] supérieur à tout autre, et cela par une tension surprenante [=un effort de concentration ] de leur esprit et une abstraction de tout le reste. Ce n'est point là un état d'oraison [=de méditation]."

Il existe une autre sorte de méditation, où l'on reste sans pensées, dans un état de pure présence de pure conscience :

"Il y a un autre simple regard, qui envisage Dieu tel qu'il est, s'abstrayant avec effort de tout le reste pour tendre plus purement à ce pur et sublime objet. Cet état est bon, mais ce n'est ni le meilleur, ni le plus court pour arriver à Dieu."

C'est l'état atteint par les adeptes de la non-dualité dans ses divers variantes. Cela est beau et bon. Mais ce n'est pas le meilleur.

Mais alors, qu'est-ce que la meilleure méditation, le meilleur état ?

"Le meilleur de tous les états est de recueillir au-dedans l'esprit par le moyen de la volonté amoureuse de son Dieu, qui rassemble autour d'elle les puissances [=les énergies du corps et de l'esprit] et semble se les réunir.

C'est une contemplation amoureuse qui n'envisage rien de distinct en Dieu, mais qui l'aime d'autant plus que l'esprit s'abîme dans une foi implicite [=un amour non exprimé en mots ou pensées articulées], non par l'effort, ni par contention d'esprit [=concentration], mais par amour. On ne fait nul effort d'esprit pour s'abstraire, mais l'âme s'enfonçant de plus en plus dans l'amour, accoutume l'esprit à laisser tomber toutes les pensées, non par l'effort ou raisonnement, mais cessant de les retenir, elles tombent d'elles-mêmes."

La clé est l'amour.
Sans amour, rien d'authentique ne se passe, même si l'on atteint un état sans pensées, même si l'on acquière une certitude simple d'être l'ultime, le vide ou la conscience, même si l'on croit réaliser l'absolu. Tout cela reste stérile, et tourne mal dès que les circonstances s'y prêtent. Ou bien même,  cette "non-dualité" elle-même devient vide, absurde. On a l'impression d'être épuisé, que rien n'a de goût. Mais le symptôme le plus décisif reste que l'ego y demeure tel quel. Dans cette voie, tout revient finalement à l'ego : la paix, la clarté, le confort du corps, les capacités mentales, et même l'amour, tout est récupéré tôt ou tard. D'où des désillusions et des dérives comme on en voit tant. On peut bien dire que l'on existe plus, se complaire dans un vide factice, raconter qu'on est dans l'indicible, l'amour inconditionnel, la liberté, ou même se livrer à des exercices de privation, d'auto-humiliation, rien n'y fait. Comme dans une sorte de cauchemar, tout revient à l'ego. Tout progrès semble illusoire.

Mais si l'on s'ouvre à l'amour :

"Alors l'âme prend la véritable voie qui est le recueillement intime, où elle trouve la présence de Dieu et un concours merveilleux de sa bonté qui lui fait tomber insensiblement toute multiplicité, tout acte, toute parole, et met l'âme dans un silence goûté."

(Madame Guyon, Discours..., tome I, 46)

La différence entre les deux méditation se ramène à ceci : dans la voie de l'ego, on pratique pour atteindre Dieu - même si l'on prétend être dans le non-agir etc. Dans la voie de l'amour, on se laisse faire. Comme c'est Dieu qui fait, c'est bien fait. Voilà tout.

La différence est d'expérience : dans la première méditation, on a une certain repos. Mais insipide en comparaison de ce que l'amour fait goûter. En fait, c'est seulement l'expérience de l'amour qui nous fait prendre conscience de la vanité des autres voies. Cette approche est la vie. On réalise aussi sa simplicité, accessible à tous. Bref. Il y aurait tant à développer. Mais que chacun goûte, maintenant, par soi-même. Juste se laisser prendre. Infini. 
Dans le prochain billet, nous verrons pourquoi cette voie est "savoureuse".

mardi 16 juin 2020

La prière infuse

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La prière n'est pas une vulgaire vibration sonore qui irait invoquer tel ou tel ange, n'en déplaise. 
La prière est un acte de conscience de soi, une reconnaissance de Dieu en soi. 
La prière n'est pas une suite de syllabes ou de sons, mais une plongée en soi. 
La prière ne peut être énoncé avec la bouche, elle s'énonce de lui-même à l'orée de chacun de nos gestes, de nos paroles, de nos respirations. 
Nul ne peut la faire taire, mais chacun peut la reconnaître, se mettre à son écoute, se couler dans son flot.
Elle est "je suis", "je suis celui qui est", "je suis l'être", mais sans ces mots.
Elle est le Nom que nul ne peut dire sans mourir et renaître.
Quel est son fruit ? Tout.

Comme dit l'aveugle de Marseille :

"Quand l'âme contemplative, élevée par un mouvement de la grâce, se représente Dieu en lui-même, sans aucune notion expresse ou distincte, elle dit ce souverain nom ["je suis"] sans le dire, d'autant qu'elle entend regarder Dieu parfait, infini et séparé de toute image créée, ce qui ne peut se faire que par cette notion universelle de l'Être des êtres."

Mais n'est-ce pas un peu sec, froid ? Non car :

"En peu de temps ce n'est plus une notion [=une connaissance] mais un goût [=un ressenti], ni une pensée mais une expérience, ni un terme significatif mais un sentiment assouvissant, une lumière vivifiante et une connaissance toute effective et affective - et non pas sèche et scholastique, comme beaucoup de gens se la figurent."

Françoais Malaval, La belle ténèbre, 1670, p. 178

lundi 15 juin 2020

L'exercice du silence

Fernand Pelez : Un martyr. Le marchand de violettes, 1885. Huile ...

L'exercice du silence :

"Cet exercice de silence se doit faire à l'exemple de celui de Dieu, qui n'a qu'une seule parole bien simple, spirituelle et sans bruit...

Cela se fait par une seule et simple vue ou souvenir de Dieu, qui tombe doucement dans le fond de l'esprit, et de l'esprit, encore plus doucement et plus amoureusement en Dieu, et ce avec une vive foi et une douceur indicible.

Attachez-vous y donc sans étude, et vous efforcez sans force, de faire cette heureuse chute de votre souvenir en Dieu le plus souvent, paisiblement, simplement, amoureusement, gaiement et librement qu'il vous sera possible, sans aucun bandement d'esprit, ne regardant pas cet exercice comme une tâche qu'il vous faut faire, mais comme une récréation sainte et libre, et dont la discontinuation vous est indifférente, quoique involontaire, faisant tout votre possible pour la continuer sans empressement ni attache, laissant à Dieu de vous conduire pour aller et venir comme il Lui plaira."

Martial d'Etampes, L'Exercice du silence, 1639

dimanche 14 juin 2020

Comment rencontrer Dieu ?


Comment s'unir à Dieu et se laisser guider par lui ?
Madame Guyon, répond ici en quelques vers, en reprenant une célèbre définition de Dieu que l'on trouve, à l'origine, dans le Livre des XXIV philosophes, puis passée par divers auteurs jusqu'à Pascal. Où l'on voit que ceux qui prêchaient l'oubli de tout et l'abandon dans l'instant présent n'en avaient pas moins une vaste culture et un goût pour les lettres et les choses bien dites :

"Immense Dieu, grande Nature,
Qu'afin de pouvoir rencontrer
Il ne faut ni sortir ni entrer
Au sein d'aucune créature,
Qui est de soi, qui chez soi vit,
Qu'un épais brouillard nous ravit,
Être d'une immuable essence,
Cercle sans principe et sans bout,
Qui n'a point de circonférence,
Son centre se trouvant partout."

Extrait d'une lettre au baron de Metternich, vers 1710
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