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mardi 29 avril 2025

Les mots du yoga : advaita, non-dualité



Aujourd'hui, la non-dualité connaît une popularité sans précédent depuis la mort de Papaji, alias Poonja, en 1997. Les éveillés et les satsang prolifèrent dans le monde entier, tissant comme une vaste toile un enseignement contemporain souvent présenté comme intemporel.


Curieusement, ce courant attire aussi des individus qui, tout en prétendant mépriser le savoir, exhibent une sorte d'ignorance revendiquée comme ultime subtilité — une posture où le refus du concept est parfois érigé en suprême sagesse, comme si le crétinisme devenait soudain clairvoyance spirituelle.


Pourtant, la plupart des idées véhiculées par ces cercles trouvent leur racine profonde dans la tradition indienne. Le terme non-dualité traduit le mot sanskrit advaita, construit du préfixe privatif a- et de dvaita, issu du numéral dvi signifiant deux. Il exprime donc littéralement l'absence de dualité, de division, de duplicité.


Il s'agit d'une théorie (vāda en sanskrit), d'un discours sur le réel qui a pour finalité à la fois mokṣa (la libération) et aussi parfois bhoga (le bonheur dans la vie). Ce terme possède des synonymes : advaya (non duel), abheda (non séparé), nirdvandva (sans couple de contraires).


En tant qu'épithète, advita peut aussi signifier sans second ou quelque chose comme sans rival et se décline en expressions telles que advitīya (sans second), anuttara (sans supérieur), asamā (sans pareil), apūrva (sans précédent).


Cependant, advaita n'a de sens que dans un contexte interprétatif, car dire que "cela n'est pas deux" implique de déterminer ce qui n'est pas deux, et pourquoi. Les réponses varient selon les traditions philosophiques. Voici quelques approches de la non-dualité :


Le Vedānta affirme que le Soi (ātman) et l'Absolu (Brahman) sont un et identiques ; le monde, le corps, le mental ne sont que des illusions (māyā).


Dans le Yogācāra, une philosophie bouddhiste, le sujet et l'objet ne font qu'un : l'objet est une projection du sujet, comme dans un rêve.


Dans le Tantra, le pur et l'impur sont considérés comme des constructions mentales, voire sociales.


Il existe d'autres déclinaisons :


Non-dualité des apparences et de la vacuité.

Non-dualité du vide et de la forme.

Non-dualité de l'inspiration et de l'expiration.

Non-dualité de la sagesse (prajñā) et de la compassion (karuṇā).

Non-dualité du chemin et du but.

Non-dualité du plaisir et de la douleur.

Non-dualité du corps et de l'univers, des amis et des ennemis, de l'intérieur et de l'extérieur, de la théorie et de la pratique, de l'absolu et du relatif, de la dualité et de l'unité, du rêve et de l'état de veille, de soi et d'autrui, de la méditation et de la vie quotidienne.


Mais quel est le sens de cette non-dualité ? Cela dépend.

Pour certains, elle signifie que l'un des deux pôles n'existe pas vraiment.


Pour le Vedānta, seul l'Absolu existe ; le monde est une illusion.


Le bouddhisme, au contraire, affirme l'absence d'unité réelle : tout est flux, rien n'a de substrat ; il n'y a aucune identité nulle part.


Ainsi, pour le Vedānta, il n'y a que l'Un, le multiple n'existe pas ; pour le bouddhisme, il n'y a que le multiple, l'Un n'existe pas.


Dans le śivaïsme, le monde est une manifestation de la conscience absolue ; il n'est pas séparé d'elle, puisqu'il en dépend pour exister.


Pour le Yogācāra, cette tradition bouddhiste, l'intérieur et l'extérieur partagent une même origine : l'esprit.


Dans le tantrisme, microcosme et macrocosme se reflètent mutuellement ; le corps et l'univers se correspondent.


Le yoga tantrique souligne la relativité de tous les opposés : il n'y a pas de gauche sans droite, pas de bas sans haut. Cela aussi est une sorte de non-dualité.


Par ailleurs, il existe plusieurs manières d'accéder à la non-dualité :


Par une expérience contemplative.

Par une intuition.

Par une transformation du corps.

Par la mort ou une expérience après la mort.

Par une méditation profonde.

Par une réflexion rigoureuse, en particulier dans le Vedānta.

Par un état atteint ou bien une simple évidence reconnue, comme dans la tradition de la Reconnaissance (pratyabhijñā).


Dans cette tradition philosophique que l'on trouve dans le Tantra, la non-dualité est une réconciliation des deux ennemis apparents : la dualité et la non-dualité. Ce n'est pas une position exclusive, mais un dépassement de l'opposition. Il y a à la fois dualité et non-dualité, et ces deux points de vue sont des expressions de la conscience universelle.


Certains affirment que la distinction même entre dualité et non-dualité est vaine, mais souvent cette contestation sert à promouvoir une autre version de la non-dualité présentée de manière différente.


En conclusion, nous pouvons dire que ce foisonnement d'interprétations montre bien que la non-dualité n'est ni un concept figé ni un absolu prêt à penser. Elle est un miroir, un point d'interrogation posé au cœur même de l'expérience.


Elle ne supprime pas la diversité des formes : elle les inscrit dans une seule et même réalité vivante.


Aujourd'hui, des bars de Bali aux studios de yoga de Paris, le mot "non-dualité" est brandi à tout propos. Il sert souvent d'étiquette chic, un peu comme "énergie", "intuition" ou "déconditionné".


Mais la dualité, elle, devient péjorative, synonyme d'intellect, de mental, voire même presque d'"occidental". Pourtant, sous la surface de ces modes, advaita demeure : le cœur battant des sagesses orientales.


Non pas une négation du deux, mais une invitation à reconnaître dans le deux la manifestation de l'Un, qui relie, qui unifie, qui anime sans exclure.


www.david-dubois.com

mercredi 1 mai 2024

Le salut par les abymes ?

 


Dans le Dialogue du Sauveur, l'un des textes retrouvés en Egypte en 1945, nous pouvons lire cette parole attribuée à Jésus :

"Si quelqu'un ne demeure pas debout dans les ténèbres, il ne pourra voir la lumière".

Comme la plupart des paroles attribuées à Jésus, son sens n'est pas évident. Cependant, le contexte, qui est déjà une interprétation de ses paroles dont on ignore la source (orale ?), invite à comprendre que la connaissance libère. Je suis condamné à être victime de ce que j'ignore. La connaissance sauve. La gnose. Mot qui ne désigne rien d'autre que la connaissance, mais que l'on a ainsi masqué perce que l'on a voulu en faire une sorte de crime.

Ainsi, si je ne comprends pas mes ombres, je ne pourrai comprendre la lumière. Je ne pourrai être illuminé. Il ne s'agit pas de réconcilier l'ombre et la lumière, mais plutôt de comprendre l'ombre, de connaître ses causes afin de l'éradiquer. 

Ceci n'est pas sans poser problème, car la connaissance est une sorte de lumière. Or, en éclairant les ténèbres, les ténèbres disparaissent. La connaissance des ténèbres semble donc impossible. Ou bien, cette connaissance de l'obscurité est seulement une éradication de l'obscurité. 

Selon les Ancien, en effet, les ténèbres ne sont pas, puisqu'elles sont une absence de lumière. Le mal est un manque d'être, un défaut d'être, par exemple dans des yeux aveugles. On pourrait objecter que c'est bien la lumière qui fait de l'ombre, et qu'il faut que la lumière l'éradique. Quoi qu'il en soit, il n'y a pas de connaissance du non-être. Chercher à le connaître revient à réaliser qu'il n'est pas. Connaître ce qui n'existe pas, c'est s'en "libérer" en ce sens figuré. 

Telle fut aussi la doctrine de Shankara. Le monde est un non-être. Sa connaissance exacte est donc impossible. Certes, ce non-être apparaît. Mais il s'évanouit quand on cherche à le connaître. Soit une corde prise pour un serpent. Quel statut accorder à cette bête ? Car enfin, elle apparaît. Elle n'est donc pas pur néant. Cependant, dès que je m'en approche, elle disparaît. Elle n'est donc pas être. 

Et c'est ainsi que le désir de connaître détruit l'illusion du monde. D'abord il semble être, immuable comme une montagne de diamant. Puis il s'avère irréel, comme un fantôme ou comme un arc-en-ciel que l'on cherche à saisir. La lumière de la connaissance de l'être détruit le non-être. 

Ceci rejoint Platon, quand il persuade que la connaissance d'une illusion n'est qu'une illusion de connaissance. Or, il est impossible d'illuminer l'absence de lumière. Vouloir connaître ce qui est sans être véritable, c'est donc se priver d'avance de l'espoir de toute connaissance véritable. En un sens, le non-être est inconnaissable. Dès que la lumière de la connaissance le touche, il est. A strictement parler, il n'est plus non-être. Il est donc inconnaissable comme non-être. Parménide nous avait averti : "C'est une même chose que penser et être".

Le Tantra tire de ce phénomène une tout autre philosophie. Si la lumière ne peut éclairer que la lumière, alors tout est lumière. Mais il y a pourtant des ténèbres. D'où viennent-elles ? D'un pouvoir de l'être même. Car l'être n'est pas confiné à être. Il n'est pas prisonnier de soi comme le sont les choses inertes. Il est en effet doué du pouvoir de se penser. Ce qui ouvre la porte à l'oubli de soi, à la méconnaissance de soi. Sur fond de connaissance, certes. Cependant, la lumière fait de l'ombre. L'ombre est illuminée par la lumière. 

Ces ténèbres sont les différences, d'où suit le monde. La lumière brille comme ombre. Comme lumière oui, mais aussi comme ombre. C'est pourquoi Abhinava Gupta célèbre "la Lumière qui jamais ne se couche, ni dans les lumières, ni dans les ombres, en qui brillent les lumières et aussi les ombres". En réalité, c'est la lumière qui fulgure ainsi comme son contraire. Ce pouvoir est liberté, indépendance, souveraine pensée.

Ce point est le pilier central du vaste mandala des tantras. Tout est lumière. L'ombre aussi est lumière, car elle est éclairée, de cette lumière qui nous la fait percevoir, imaginer et concevoir : "ah, là je vois l'absence de lumière !" Ce "voir" est illumination - mais lumière douée donc du pouvoir de se manifester comme ombre. Tout tient dans ces deux aspects : 1 rien sans lumière ; 2 une lumière qui fait de l'ombre.

En un sens très second, la connaissance des ténèbres est nécessaire selon l'enseignement des yoginîs : pour bien entendre la non-dualité, je dois d'abord examiner la dualité. Afin de réaliser ce qui est plus que le corps et que toute chose, je dois d'abord réaliser le feu de conscience qui brûle en ce corps, tel un paradoxe lumineux.

De même, il est bon de s'aventurer dans les abymes une fois réalisée la lumière, afin d'éprouver notre réalisation. Car, au-delà de la connaissance, le grand point est la confiance. Se "tenir debout dans les ténèbres", au cœur de cette "vallée de larmes" me fait grandir dans l'assurance qu'un autre est présent, qui est plus moi que moi et qui est ma source et ma cause.   

Ainsi, cette parole de Jésus s'entend en plusieurs sens profonds. Il y en a sans doute bien d'autres.

vendredi 26 avril 2024

La non-dualité, c'est de la dualité !

 

C'est quoi la non-dualité ?

Dans la spiritualité indienne, on dit que "je ne suis pas un objet". Par conséquent, je ne suis pas le corps, car le corps est un objet parmi d'autres. Alors que suis-je ? Je suis le sujet. 

En d'autres termes, je ne suis pas un objet perçu sur le mode du "cela" objectif, mais je suis le sujet percevant, qui se perçoit soi-même (âtmâ) sur le mode du "je suis", au-delà de tout objet.

Cette discrimination (viveka en sanskrit) est une désidentification nécessaire, car d'ordinaire je m'identifie à des objets : le corps, la sensation, la pensée, voire le néant. Toutes les traditions de l'Inde sont d'accord pour dire que cette étape est indispensable.

Cependant, ce retour sur soi par discernement entre le sujet et l'objet débouche sur un état de dualité : il y a le sujet, le Soi, la conscience, d'un côté ; et il y a tous les objets, dont les corps et les autres, de l'autre. 

Cette situation de dualité est celle du Yoga de Patanjali, du Sâmkhya et du Vedânta. 

Elle est libératrice dans une certaine mesure, car le réalise alors que je transcende tous les objets, dont le corps. Je perçois ma tristesse ? Je ne suis pas ma tristesse ! Je perçois ma douleur ? Je ne suis pas la douleur ! Je ne suis rien de ce qui est perceptible, rien de ce dont je fais l'expérience. Je suis transcendant, au-delà de tout, ce qui représente un soulagement. Je suis moche ? Je ne suis pas ce corps ! Je fais des bêtises ? Je ne suis pas ces bêtises ! Je commets des erreurs ? Je ne suis pas ces erreurs ! Je regrette mon passé ? Je ne suis pas mon passé ! Et ainsi de suite.

De plus, cette discrimination n'exige que peu d'effort, dès lors que l'on a des capacités cognitives, que l'on n'est pas débile profond. La plupart des gens peuvent donc y accéder. Peut-être.

Enfin, cette discrimination présente l'avantage, aux yeux de certains, de mettre tous les objets - toutes choses - sur le même plan. L'or est un objet, comme la boue. Tout est égal. Ou plutôt, tout est égalisé. A la suite de cette discrimination radicale, il n'y a donc plus à discriminer quoi que ce soit. En ce sens, il n'y a plus "dualités" ni hiérarchies. Ce qui n'est pas sans complaire aux mentalités égalitaristes.

Toutefois, ce soulagement a son prix : tout est réduit à des objets, de simples choses inertes, privées de conscience, d'énergie et de vie. En sanskrit, on emploie le mot jaḍa qui signifie à la fois "inerte", mais aussi "idiot, stupide, imbécile". Donc, tout (et tous !) devient inerte, stupide et imbécile. Certes, j'acquière une certaine paix, mais au prix de tenir toutes choses, l'univers, et les autres, pour des substances inertes, stupides, impersonnelles, privées de liberté. Seule la conscience est libre, mais... elle est totalement inactive.

Or, le Tantra nous propose une autre voie, qui passe par ce moment de transcendance, mais qui va au-delà. 

Transcender la transcendance. 

Aller au-delà de cette dualité que beaucoup confondent avec la non-dualité. 

Le Tantra voit dans cette non-dualité exclusive (à laquelle on arrive en excluant toutes choses) une impasse, car c'est un état conditionné : j'y suis libre de tout, à condition... de ne rien faire, de ne toucher à rien. Mon seul choix est alors de ne pas choisir ("il n'y a pas de libre-arbitre"). 

Pourquoi ? Parce que dès que j'agis, j'ai le sentiment de perdre cette transcendance, mon "éveil". Je m'embourbe à nouveau dans les méandres des problèmes du monde, dans la dualité. Donc je suis dans un dilemme : Soit j'agis, mais je me sens conditionné ; soit je suis libre ("inconditionné") mais je ne suis pas libre d'agir. Je suis donc libre... à condition de ne rien faire ! 

Ce qui, manifestement, n'est pas un état inconditionné, mais un état de dualité, un état construit en posant une chose par élimination de son opposé. En l'occurrence, j'élimine tout et je garde une conscience amputée de ses pouvoirs, une conscience stérile. Paralysée. Dans le déni d'elle-même. Et donc aussi dans le déni de mon incarnation.

C'est pourquoi le Tantra propose de transcender cette transcendance. 

Comment ?

En plongeant dans le cœur. Et là, RESSENTIR que "je suis" est la source de tout activité, de toutes choses, car Je Suis est la vie. 

Je Suis n'est pas une conscience statique, un Témoin passif, mais l'Acte pur, total, d'exister, qui est à la racine de tout ce qui existe. La vibration continue à la racine de tout mouvement. 

Tout est le prolongement de cet Acte pur, comme les vagues sont des parties du mouvement total de l'océan. Il n'y a véritablement aucune séparation. Seulement une merveilleuse variété, un miracle de diversité.

Un maître du Tantra résume ainsi :

"Tout objet est comme le CORPS du Soi (âtmâ) qui est la conscience, la Lumière qui se manifeste en manifestant ces objets".

Le corps est un objet, mais il n'est pas QUE cela !

Quoi encore ?

Il est un objet vivant, infusé de conscience de sensibilité. 

Et tous les objets sont, en puissance, ainsi. 

Ils sont le visage de la conscience, 

son évolution, 

son histoire, 

on déploiement, 

son récit, 

sa mémoire, 

son imprévisible liberté.

Et cela change tout.

Bienvenu au banquet des yoginîs !

vendredi 10 novembre 2023

"Il n'y a personne"


"Il n'y a personne" 

ici

qui parle, pense, agit.

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A première vue, ces phrases sont absurdes, car elles sont énoncées par des personnes. Quand une personne dit, "il n'y a personne", c'est bien que cette personne est là. Si personne ne parle, rien n'est dit, personne ne peut dire "il n'y a personne".

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Quand je constate cette absurdité, je vais spontanément songer à interpréter ces phrases, car je pars du principe que ce que disent les personnes a du sens. J'essaie donc de penser à des contextes dans lesquels ces énoncés apparemment absurdes, font sens.

Quelles sont les interprétations possibles ?

1) Le matérialisme : "il n'y a personne" car la conscience et le Moi sont des illusions engendrées par le cerveau.

2) Le Sâmkhya : "il n'y a personne" car je suis une pure conscience impersonnel, sans aucun contenu personnel, ni mémoire, ni pensée, ni imagination. Chacun de nous est un atome de pure conscience, identique en nature (pure conscience) et distinct seulement par le nombre, comme des exemplaires d'un modèle identique. Dans ce cas, la personne est matérielle. Le mental et le corps sont matériels. Mais le mental est fait d'une matière si subtile qu'elle en vient à se confondre avec la pure conscience que je suis vraiment, un peu comme une boule de cristal qui se confond avec le ciel, en raison de sa transparence.

3) Le Vedânta : "il n'y a personne", car il n'y a rien d'autre que la pure conscience. Il n'y a pas de personnes, mais il n'y a pas de monde non plus. Il n'y a rien d'autre que la pure conscience. Le "il n'y a personne" serait donc une affirmation incomplète de la vérité selon le Vedânta.

4) Le bouddhisme : "il n'y a personne" car la personne n'est pas ce qu'elle semble être. En réalité, la personne est un flux de cognitions. Il n'y a aucune identité, aucune unité réelle. Tout est fictif.

5) Le Tantra non-dualiste : "il n'y a personne" car je ne suis pas QUE ma personne. Je suis la conscience non-contractée, le Moi universel, qui se manifeste librement en tant que personne.

6) Le stoïcisme : "il n'y a personne" est une invitation à élargir son Moi au-delà des limites de ma personne, jusqu'à inclure tous les êtres raisonnables (dont les humains) et, finalement, le cosmos.

7) Le platonisme : "il n'y a personne" signifie que l'âme que je suis n'a ni forme, ni couleur, qu'elle n'est pas matérielle, ni dans l'espace ni dans le temps. Je dois me détacher du corps et du monde sensible.

8) La mystique chrétienne : "il n'y a personne" exprime le fait que mon âme, ma volonté, mon cœur, sont appelés à s'abandonner à l'action intérieure divine. "Je ne suis rien, Dieu est tout". 

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On remarquera que, plus on descend, plus l'expression "il n'y a personne" doit subir une interprétation éloignée de sa forme littérale. Cependant, il est important de noter que cette expression peut s'interpréter dans un sens cohérent, si on la prend comme une vérité incomplète ou s'insérant dans un contexte qui lui donne sa cohérence, ou comme une expression exagérée d'un sentiment intérieur. 

D'un autre côté, il est aussi important de noter que

a) presque n'importe quelle expression peut s'interpréter de manière charitable, avec un peu d'imagination et d'habileté avec les mots.

b) il est permis de douter que ceux qui emploient cette expression poussent à ce point leur réflexion. Il n'est pas interdit de supposer qu'il s'agit davantage d'un slogan répété pour ses effets sur un public inexpérimenté.

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Donc il est raisonnable de penser que ces phrases sont employées sans y penser.

samedi 25 décembre 2021

Eviter que le monde devienne notre ennemi

bien qu'elle soit une, la conscience a plusieurs faces 

 La plupart des traditions considèrent le monde et les phénomènes en général comme des ennemis qu'il s'agit de supprimer. 

Ainsi, le célèbre "yoga de Patanjali" projette de "stopper les opérations du psychisme". Le but est d'arriver à un état où tout phénomène a disparu, un vide total où l'individu est pareil à une bûche de bois.

Il est vrai qu'une fois découverte la paix intérieure, il est tentant de s'y réfugier en bloquant l'extérieur, comme le prône dans ce passage un mystique chrétien. Si des âmes veulent "vivre dans l'unité", elle doivent "demeurer le plus retirées et recueillies que faire se pourra, afin que leur unité qui est en Dieu demeure. Car, s'épanchant en complaisance, elles se tirent de l'unité de l'unité intime et intérieure qui est leur fondement : autrement, il n'y a point d'unité et de charité spirituelle. Autant qu'il se peut elles ne doivent pas se toucher à leurs habits, ni s'approcher, pas même se regarder, parce que le regard est l'application de l'âme hors d'elle-même et une occupation extérieure et distrayante devers la créature, et par conséquent tendant à elle et éloignant de Dieu" (J.-J. Olier, L'Âme cristal, p. 176)

D'autres maîtres en oraison (=en "méditation") rétorquent que c'est là une erreur et une impasse, car Dieu est partout, à l'intérieur comme à l'extérieur. Une contemplation qui fuit l'extérieur est une contemplation rigide qui ne peut fondre la volonté individuelle en la volonté divine. Comme l'enseigne le capucin Simon de Bourg-en-Bresse, la véritable contemplation doit dépasser la dualité entre intérieur et extérieur, car tout est en Dieu comme une éponge dans l'océan.

D'autres traditions voient dans ce rejet de l'extérieur un chemin dangereux où "les phénomènes apparaissent comme des ennemis". Pourtant, c'est ce que font la plupart des traditions. Elles rejettent l'extérieur. Il existe ainsi des retraites de méditations où il est formellement interdit de croiser les yeux d'un autre participant ! 

Au fond, tout dépend de notre vision des rapports entre l'absolu et les phénomènes. Si nous avons une vision dualiste de ces rapports, comme dans le Vedânta ou le Sâmkhya, alors notre pratique sera dualiste.

A l'opposé, certains se satisfont bien facilement d'une "non-dualité" où tout se vaut et où toute pratique est répudiée. A mon avis, cette doctrine est la transpositions spirituelle de l'égalitarisme mondialiste. Ou bien on se contente d'une "spiritualité" sans pratique de méditation, une spiritualité toute grossière et extérieure.

La plongée à l'intérieur est nécessaire, mais elle est une phase, suivie d'une phase d'intégration de l'extérieur, puis d'un retour à l'intérieur, et ainsi de suite. La vie spirituelle est faite de cette alternance. C'est ainsi seulement que l'intérieur et l'extérieur peuvent s'harmoniser.

Cette intégration, cette synthèse est le but du Tantra. Elle s'incarne dans le ressenti de la respiration qui exprime naturellement ce va-et-vient entre intérieur et extérieur. Ca n'est certes pas un hasard si le Vijnâna Bhairava Tantra commence et finit sur la pratique du souffle. Il est le grand pont, la grande relation et le grand unification de tous les opposés, en même temps qu'il manifeste sensiblement le jeu des opposés.

C'est ainsi que nous pouvons éviter que le monde devienne notre ennemi.

jeudi 13 mai 2021

En quoi la non-dualité dans le Tantra est-elle différente des autres non-dualismes ?



 La non-dualité est assez populaire. Cependant, la plupart des gens croient que toutes les traditions ou les philosophies non-dualistes disent la même chose.

De fait, elles ont des points communs. Mais elles portent aussi des différences, voire des divergences, qu'il est temps de commencer à discerner. Le moment des découvertes est passé, et avec lui, le temps des approximations.

Par exemple : Quelle est la différence entre le non-dualisme du Tantra et celui du Vedânta ?

Allons à l'essentiel :

Pour le Tantra, la conscience EST activité (kriyâ).

Pour le Vedânta, la conscience est inactive (nishkriyâ).

En outre, il est vrai que ces deux philosophies emploient ces deux termes. Mais elles ne les mettent pas au même rang.

Le Tantra affirme parfois que la conscience est inactive. Mais c'est une métaphore provisoire, un moment vers la conclusion prouvée et réalisée : la conscience est activité.

Le Vedânta affirme parfois que la conscience est activité, c'est-à-dire qu'elle est toute-puissante (sarvakartâ). Mais c'est là une métaphore provisoire, un moment vers la conclusion prouvée et réalisée : la conscience est inactive.

Ainsi, si l'on écoutait ces deux enseignements sans prêter attention, on pourrait croire qu'ils disent la même chose, un peu différemment. Mais si on les écoute avec respect, et non pas dans un esprit désinvolte pour qui, la nuit, toutes les vaches sont noires, alors on ne peut qu'admettre qu'ils sont décidément, sciemment et délibérément différents. Voilà pourquoi ces traditions se sont critiquées mutuellement. Ces philosophes ne se sont pas regardés avec des yeux de poisson en débitant des mièvreries dans je ne sais quel prétendu paradis de la "conscientisation" béate.

Et je pourrais, ou devrais, préciser les autres non-dualismes. Chacun est comme une personne. Ces personnes ont en commun les traits de l'espèce humaine. Mais elles se distinguent par leur individualité. Ce qui n'empêche pas d'être poli, mais sans tomber dans cette obséquiosité si veule qui afflige les milieux spirituels mondialisés.

Quoi qu'il en soit, le point spécial du Tantra est de tenir que l'absolu est acte, et non pas un simple fond indifférent à ce qu'il fonde.

mardi 6 avril 2021

Plus beau que la non-dualité

 


J'avais déjà évoqué la figure de Madhusûdana Sarasvatî, (XV-XVIè siècles). Ce maître de l'Advaita Vedânta, considéré comme un "libéré vivant" (jîvan-mukta) pleinement établi dans l'absolu sans formes (nirgunabrahmânishtha), était aussi un dévot de Krishna qui voyait dans l'amour divin (bhakti) une voie spirituelle à part entière, peut-être supérieure même à la voie de la connaissance, comme le suggère plusieurs versets qu'il composa :

"Certains yogis, leur esprit maîtrisé grâce à l'exercice de la méditation, contemplent la Lumière suprême, vierge d'attributs et d'action.

Je leur souhaite de la contempler !

Mais moi, je souhaite que cette splendeur merveilleuse qui joue sur les rives de la Yamunâ me régale encore longtemps mes yeux !"

"Certains sont purs de corps et d'esprit et aspirent à la libération en contrôlant leurs sens, se détachant des plaisirs de ce monde et grâce au yoga. Mais moi, j'ai été délivré en savourant le nectar ambrosiaque - la gloire sans limites de Nârâyana !"

Il a ainsi composé une Alchimie de l'amour divin (Bhagavadbhaktirasâyana) et on lui attribue ce verset :

"Avant l'éveil, la dualité est une prison. 
Mais après l'éveil, elle est sagesse.
Imaginée en vue de l'amour divin,
la dualité est plus belle 
que la non-dualité elle-même."

Ainsi ce maître, originaire du Bengal et passé maître en logique et en Advaita Vedânta, fut-il finalement séduit par la Forme du Sans-forme.

Enfin, voici un article pour aller plus loin.


mercredi 3 mars 2021

Mâlinîvârttika 17-19 : la suprême harmonie

Parâ Devî



tatrāpi śaktyā satataṃ svātmamayyā maheśvaraḥ // 17
yadā saṃghaṭṭam āsādya samāpattiṃ parāṃ vrajet /
tadāsya paramaṃ vaktraṃ visargaprasarāspadam // 18
anuttaravikāsodyajjagadānandasundaram /
bhāvivaktrāvibhāgena bījaṃ sarvasya yat sthitam //19
hṛtspandadṛkparāsāranirnāmormyādi tan matam /

"Quand le Maître des maîtres
s'unit à travers toute cette manifestation (satatam)
avec la Puissance (shakti) qui le constitue en son être,
alors il atteint la suprême harmonie.
Cet état est sa face suprême,
dont s'écoule l'extase créatrice
embellie par la béatitude du monde,
expansion de l'absolue (union avec sa Puissance).
Encore indifférencié, il est la source des faces à venir.
C'est le Cœur, la Vibration, la Vision, la Transcendance, 
l'Essence, le Sans-nom, l'Onde, etc."

Abhinava Goupta, Mâlinîvârttika
__________________________

Ce passage affirme que l'absolu est l'union profonde de tout. Ici, la non-dualité n'est pas l'inexistence de l'Un (=bouddhisme) ou du Multiple (=Vedânta), mais l'absence de contradiction entre eux. La différence n'est pas incompatible avec l'identité, car la différence est l'extase de l'identité. Et cette Puissance, ce pouvoir de se transformer, de se différencier, tout en restant identique à soi, est la liberté (svâtantrya) de la conscience.
Les noms donnés à la fin du passage sont des noms que l'on trouve dans différents tantras. Ils mettent l'accent sur l'absolu comme mouvement, mouvement immobile, au-delà des notions opposées que nous pensons ordinairement comme incompatibles.

mardi 29 septembre 2020

Comment ne pas maudire le monde ?


 


Nous maudissons sans cesse les choses : le mauvais temps, l'excès de chaleur, la maladie, la malchance, cette chienne de vie. Sans oublier l'humanité et les autres. 

Or, que nous puissions nous mettre en colère contre les autres, cela paraît banal et sensé, à défaut d'être juste, car nous pouvons leur parler, nous disputer avec eux, et surtout, nous pouvons ne pas être d'accord. Donc la haine concerne les rapports entre personnes, entre êtres doués de conscience. 

Mais à quoi bon maudire une pierre contre laquelle notre pied a tapé ? Pourquoi lever le doigt contre la pluie, qui ne veut rien, qui n'a aucune opinion ? 

Pourtant, cela est courant. Maudire, même en passant, même avec humour, la pluie, les nuages, tel arbre qui ne se trouve pas au bon endroit... 

Je ne dis pas cela pour dire qu'il ne faut pas juger ainsi, car ce serait demander l'impossible. Même si je comprenais pourquoi cela est mauvais, je ne pourrais m'empêcher de continuer. Sans doute si je médite, si j'ai entendu un bon prêche sur l'harmonie universelle et si je me sens bien, je maudirais moins. J'aimerais plus. Mais les malédictions reviendrons à la première série de malchances. Ou alors, cette intuition que "tout est parfait" deviendra un dogme, un mantra que je vais me forcer à répéter, les dents serrées.

De fait, la spiritualité, le plus souvent, n'apporte pas d'aide durable. Le marché de la spiritualité propose des produits qui, comme tous les produits du marché, sont périssables. L'obsolescence est, ici aussi, programmée. Sans cela, point de commerce. Chacun y va de son remède, simple, clair, à la portée de tous... Mais d’approfondissement ? il n'est pas question. Le service après-vente est ici aussi fiable que pour les machines à laver. 

Mais le plus grave n'est pas là. Le plus grave est dans la spiritualité authentique. Celle qui nous ouvre à l'Autre, à la réelle possibilité d'une autre vie. Car une fois revenus ou redescendus dans la caverne, l'obscurité n'en est que plus amer. En comparaison de la paix de l'unité, les tourments de la dualité semblent aussi vains que laids. Nous aspirons à une seule chose : fuir seuls vers le Seul, faire de l'Unique nécessaire notre unique nécessaire, échapper à cette vallée de larmes, à cette machinerie trompeuse. Ici, chacun pourra modifier ce jargon à sa guise pour s'y mieux reconnaître. Car l'emballage ne change rien au contenu.

De fait, plus je médite, plus je me trouve dans un dilemme : d'un côté, j'entrevois la lumière ; de l'autre, je réalise combien mes ténèbres sont ténébreuses, combien creuses sont les illusions du monde. Difficile, alors, de ne pas maudire le monde.

Voilà pourquoi toutes les philosophies, les spiritualités, les religions, maudissent le monde. Voilà ce que Nietzsche appelait le "nihilisme" : condamner le monde au nom d'une réalité idéale, spirituelle. Et de là, le mépris. Et de là, la domination de femmes. Car la femme incarne la vie. Et de même pour les enfants. Je ne dis pas cela pour tomber dans l'excès inverse et affirmer que "tout est parfait", "devenons aveugles et tout deviendra plus lumineux". Non. Je me contente de décrire. La spiritualité, étant la découverte d'une autre vie, plus parfaite, est rejet de cette vie-ci. C'est inévitable.

Mais cette impasse n'est pas la fin de l'histoire. Voilà pourquoi, dès le début de la vie intérieure, je dois réaliser, comprendre, "intellectuellement" (mais exactement et distinctement), que les apparences sont des manifestations du divin. Le laid comme le beau. 

Ce qui ne revient pas à se résigner, car j'accepte aussi que le cosmos est porté par un indéniable élan vers le beau, vers le mieux. Il y a de l'évolution, donc il y a de l'imparfait. Mais je m'ouvre aux perceptions, fort de cette lumière intellectuelle. Je ne nourris plus le dilemme intérieur/extérieur.

Une fois découvert l'autre monde, je ne rejette pas le monde.

Pourquoi ?

Parce que je pressens que "l'autre monde" est ce monde, mais vu d'un autre regard. De même qu'un dessin ambigu peut montrer une femme laide ou une femme belle, deux amoureux ou une tête de mort, de même ce monde est le paradis quand mon âme se fait limpide. 

Non pas limpide pour le monde, car je n'affirme pas que le monde soit parfait. Ce serait là une affirmation stupide au regard des horreurs que contient l'univers, sans parler du mal qu'y font les humains. Comment, en effet, tenir qu'une nature bâtie sur la mort, est parfaite ? Certes, je vois bien l'emboîtement des actions, comment le haut dépend du bas, etc. Mais affirmer que le monde est "parfait" reviendrait en outre à affirmer qu'il pourrait bien se fixer ainsi à jamais. Ce qui est parfait est achevé, terminé, fini, complet, fixe donc. Mais le monde n'est pas fini, complet, achevé. Le monde est habité par le désir, par le manque, par l'élan vers un Autre. 

Nous devons garder à l'esprit ces deux exigences pour trouver l'attitude juste : Ne pas maudire le monde ; Ne pas nous y résigner non plus.

Accueillir le monde, non pour s'y soumettre, non pour le soumettre.

Alors quoi ?

Alors se faire transparent. Se faire vitrail pour une autre lumière, venue de l'intérieur : présence, conscience ineffable, indéfinissable. Ce par quoi tout est, cause de tout, au-delà de tout. L'espace infini dans lequel apparaît la sphère de nos expériences, le monde, beau ou laid. Je suis une ouverture. Je suis l’œil du mystère. La clairière de l'être, disait Martin. 

Je suis la bouche sans visage, d'où s'écoule la parole, parole qui a l'insigne pouvoir de construire ou de détruire, de bénir ou de maudire. Certes, une pomme n'apparaît pas dans ma main du seul fait de la nommer. Mais c'est tout comme. 

Tout est dans le rapport à la parole. Parole esclave - bavardage intérieur. Parole libre - au service d'un Verbe autre. Qui passe par nous mais qui n'est pas de nous. Qui brille dans le monde, bien que brouillé. Brouillé par les maladies de la parole. Par le bavardage. Mais aussi par je-ne-sais-quel vice insondable - tout le mal du monde ne vient pas de mon "mental". De même qu'il y a un mystère du Bien, il y a une énigme du Mal. 

Quoiqu'il en soit, je ne maudis pas le monde. 

Et dans ma "méditation" : je ne ferme pas les yeux s'ils ne se ferment pas d'eux-mêmes. Au contraire, j'ouvre bien grand. Comme pour m'abreuver de la lumière du monde. Car le monde est l'éclat du divin. Aveuglant par cet éclat même. Ténèbres d'intensité. Il me délivre des ténèbres intérieures de l'excès de mots. Il est précieux. En privation sensorielle, je deviendrais fou. J'ai besoin de son ancrage, de la clarté, de son aube salutaire renouvelée chaque matin. 

Mais je suis appelé à me tenir ouvert, vide à l'intérieur. Ne rien rejeter. Les yeux grands ouverts. Ne pas fuir systématiquement à l'intérieur, sauf si une saine fatigue m'y invite. Pas de refuge. A l'inverse, me réfugier dans l'immensité de l'ovale du monde, dans sa sphère de lumière, de couleurs, de détails. Sans rien m'approprier. Laisser mon attention butiner, sans rien saisir. Savourer sans revendiquer, car tout m'appartient, si je ne prends rien. Instant après instant. 

Et c'est patience, écoute, abnégation, travail, pratique, purification, préparation, pleine conscience, non-violence, créativité, accueil, tradition, transmission, compréhension, réalisation, récitation, prière. C'est le rien qui enveloppe tout. 

Méditer les yeux grands ouverts. Me voir tel que je suis : limpide. Rien à faire : voilà ma mission. Être espace pour le monde : voilà mon oeuvre pour lui. Être un rien qui laisse venir, qui laisse partir. Ne rien bloquer. Détendre, libérer, relaxer, relâcher. N'est-ce pas de l'amour ?

lundi 28 septembre 2020

Que faire avec les pensées ?

Karaïkkal

 


Quand je découvre le silence intérieur, je m'y attache. C'est alors le début de la vie intérieure. 

Mais c'est aussi le début de nouvelles frustrations, car je désire l'absence des pensées. Or, il est impossible d'arrêter de penser. Comme dit Milarépa, le célèbre yogi et poète tibétain, "on peut essayer de planter une pensée avec neuf clous, elle ne tiendra pas en place". La pensée n'a pas de forme, on ne peut la saisir et l'enfermer.

Et donc, je fais des efforts, j'entretiens des espoirs fous, je me mets à écouter ceux qui promettent une "destruction du mental". Je tombe et je me relève. Une fois, mille fois. Mais les pensées reviennent. Les voix, ou la voix, revient. Toujours au rendez-vous. J'ai beau casser la radio, la déconstruire, la reconstruire, la mettre dans la cave, la jeter dans une grotte, l'affamer, l'orienter, la repeindre ou la maudire, rien n'y fait. Ces ondes-là sont intarissables. Du coup, ma colère augmente, ma frustration, mon cynisme, ou mon fanatisme. Mais les fantômes demeurent. Nous sommes tous un peu schizophrènes. Dédoublés, multiples. Et en guerre contre nous, contre ce bavardage intérieur, avant même d'être en guerre avec les autres, avec le monde. Nous détestons nos pensées, nos mots, nos paroles avant de haïr celles des autres.

Que faire ? 

Il n'y a qu'une seule issue : reconnaître que les pensées sont les manifestations du silence intérieure, de la présence, de la conscience, quel que soit le nom qu'on lui donne. Reconnaître, de tout notre être, que la mer fait des vagues. C'est normal. Naturel. Quel fada irait essayer d'enlever les vagues de l'océan avec sa petite cuillère ? Aimer la mer et détester les vagues, c'est de la folie.

Rejeter l'intellect, le mental, la raison, le langage, les mots, la parole, etc. c'est du dualisme pathologique, un dualisme pire que tous les autres. Une source de souffrance plus grande que les souffrances ordinaires. 

Et donc, je me détends. Je ne cherche plus à éteindre. A faire taire. Je me détend. Je laisse venir, je laisse partir.

Au-lieu de m'obséder du sens de ces pensées, ou de leur absurdité, je les ressens. Comme des vagues de lumière. Comme des bulles de clarté. Et tout s'apaise. 

Ça n'est pas parfait, je me laisse distraire, reprendre par les tensions, par les habitudes. Mais au moins, je sais qu'il y a une issue. Les pensées ne sont plus incompatibles avec la présence silencieuse. Comprendre ça est plus important que s'éveiller au silence entre les pensées. Je dirais même, infiniment plus important, absolument vital. Sans cela, il n'y a pas de vie intérieure. Que des morts.

C'est cela, la véritable libération, l'éveil, la non-dualité. 

Plus de famine spirituelle ! Plus de frustration. Plus de dilemmes. Plus d'excuses. Plus de gâchis. Les pensées, comme tous les mouvements en général, deviennent mes alliées. Mes amies. Plus de colère. Plus de peur. Plus d'hésitation. Plus de regrets.

Se détendre et reconnaître que les pensées sont les vagues de la conscience infinie, est un point vital. Et une source de joie et d'émerveillement... intarissable.

samedi 8 août 2020

Pourquoi forme et sans-forme ?

A bronze figure of Shiva and Parvati, Northeast India, Chola ...

Quand je me réveille le matin, la conscience de l'unité, sans forme, semble disparaître.
Quand je m'endors, le soir, la conscience de la dualité, avec formes, semble disparaître.

Ainsi, comme dans un jeu de cache-cache, un état de conscience apparaît quand l'autre disparaît.

Mais pourquoi ?

Ce jeu est personnifié par le mythe de Shiva et Shakti : Dieu et la Déesse se cherchent et se fuient mutuellement ou tour à tour. Quand Dieu apparaît, la Déesse disparaît et Dieu part à sa recherche ; quand la Déesse réapparaît, Dieu disparaît ou s'évanouit ou se cache.

Ces deux états de conscience semblent incompatibles, car opposés.
Pourtant, leur union, leur yoga, est le but de la vie. 
Le yoga est le mariage, consommé éternellement, de Dieu et de la Déesse.

Bien sûr, il existe la tentation de ne vivre qu'un seul état.
Mais sans unité, la dualité n'est même pas une dualité.
Sans dualité, l'unité n'est que néant inerte.

L'éveil est cette réalisation : un seul acte, souverain, se manifeste comme unité et comme dualité.

Si la Déesse disparaît en Dieu et Dieu en la Déesse, c'est parce qu'ils sont inséparables. 
Ils l'ont oublié, mais il sont une seule essence.

D'où leur danse d'amour et de hasard. La Déesse va ainsi parcourir tout le "Pays de Bharata", l'Inde, triangle pointe vers le bas. Ce triangle - notre corps - est celui de la Déesse, son Linga aux trois facettes de désir, conscience et mouvement. Quand elle se cache en elle-même, indifférenciée, ce triangle apparaît comme point et Linga. L'extase de la Déesse est la vibration infiniment rapide entre ces deux états, triangle et point.

Ce faisant, Dieu doit apprendre qu'il n'est pas supérieur à la Déesse : Shiva sans Shakti, sans le "i" de icchâ, le désir, est shava, un simple cadavre. L'Être n'est rien, sans l'Acte qui l'anime. Mais cet Acte, quintessence de toutes les essences, n'est pas une entité. C'est pourquoi rien n'est, ni n'est pas, sans conscience. La conscience n'est pas un état, mais l'acte libre qui se donne en tous les états et en leur négation. Sans désir, le divin n'est pas même rien. Ce désir est à jamais vierge, car il ne se réduit jamais à un objet, à un état définit. Il est l'élan créateur qui ne se confine jamais dans aucune chose créée. Si la Déesse est "être", alors il s'agit de l'acte libre d'être, de se faire être (bhavana-kartritâ). 

Dieu le reconnaît : 

"Je ne suis jamais sans toi, ô Déesse, et tu n'es jamais sans moi"
(Shrîmatottara, II, 108)

C'est ainsi que forme et sans-forme sont destinés à s'égaliser.

Je peut en faire l'expérience dès maintenant avec ma respiration : inspir et expir semblent se fuir, comme Shiva et Shakti. Mais si je plonge mon attention dans leur jonction, à l'équinoxe du souffle, alors une égalisation se fait. Inspir et expir s'unissent autrement et engendrent un monde nouveau. C'est le yoga. Les expériences de yoga sont émerveillement, promet Shiva.

Voilà pourquoi il y a unité et dualité. 

mercredi 29 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 138 La liberté de la conscience


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La liberté de la conscience :

mānasaṃ cetanā śaktir ātmā ceti catuṣṭayam |
yadā priye parikṣīṇaṃ tadā tad bhairavaṃ vapuḥ || 138 ||

"Mental, attention, énergie vitale et identification :
quand ces quatre (formes d'incarnations) 
ont entièrement disparu,
alors c'est l'incarnation divine."

lundi 27 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 137 L'expérience de la non-dualité

A bronze figure of Shiva Vinadhara Dakshinamurti | SOUTH INDIA, CHOLA  PERIOD, LAST QUARTER 10TH CENTURY FIRST QUARTER 11TH CENTURY | Sculptures,  Statues & Figures, figure | Christie's

L'expérience de la non-dualité :

jñānaprakāśakaṃ sarvaṃ sarveṇātmā prakāśakaḥ |
ekam ekasvabhāvatvāt jñānaṃ jñeyaṃ vibhāvyate || 137 ||

"Tout est manifesté par la conscience,
le Soi se manifeste en tout :
réalisons que la conscience et l'objet sont (donc) un,
car il ont une même nature."

samedi 14 décembre 2019

Pourquoi est-ce que je ne vois pas le Soi ?


Si "tout est conscience", pourquoi est-ce que je ne vois pas la conscience ?
 - Parce que la conscience est ce qui voit, en cet instant même.
Elle est "ce qui enregistre" ces mots et tout le reste.

Je le comprend intellectuellement, mais je ne le vis pas.
- Parce que ton attention est tournée seulement vers les choses, le monde extérieur et le monde intérieur. Retourne ton regard. Vois cela qui voit.

Oui, mais je ne vois rien.
- Ce "rien" n'est rien pour l'attention habituée à être tournée vers les choses. Elle est tout pour qui s'ouvre à ce regard qui ne débouche sur "rien", sur rien de délimité. Cette transparence est liberté. Ne rien être, comme un miroir qui accueille tout.

Mais comment faire ? Où regarder ?
- Retourne ton attention. Doucement mais dans la fraîcheur. Un regard émerveillé, neuf, nu, dépouillé, simple, sans repère. Demeure ainsi, tel quel, sans saisie, sans conclusion, sans fin, sans crainte, sans espoir, à ton aise, sans comparer, sans pourquoi, sans passé ni futur. Ce regard retourné est silence dans les pensées et silence en leur absence. Un silence parfait, complet, spacieux, facile, comme un vol plané ininterrompu. Sans aucun regret, sans précipitation, présent, limpide, sans obstacle, comme un torrent muet. C'est comme couper le son. Un regard net, retourné, vide, un rien uni à tout ce qui surgit, libre pour tout ce qui s'en va, instant après instant. Une présence qui laisse venir, qui laisse partir. Ample, intense, précis, immobile, vivant. 

vendredi 22 novembre 2019

Nuit et veille

yā niśā sarvabhūtānāṃ tasyāṃ jāgarti saṃyamī /
yasyāṃ jāgrati bhūtāni sā niśā paśyato muneḥ //


"Ce qui est nuit pour tous les êtres
est veille pour celui qui suit la discipline.
Ce qui est veille pour les êtres
est nuit pour le sage qui voit."

Bhagavad Gîtâ, II, 69

"Tous les êtres" : les humains, les anges, les dieux, les démons et tous les vivants, les animés, les animaux.

"Pour celui qui suit la discipline" : la discipline du retournement de l'attention, la clé de l'éveil.

La "nuit" est l'état de sommeil profond, de sommeil sans rêve, c'est-à-dire l'intervalle entre deux pensées. Du point de vue de l'état de veille, c'est une "nuit", car on se dit "je n'étais conscient de rien, donc je n'étais pas conscient". Mais en vérité, cet état est un état sans forme, sans différences, sans mental, sans ignorance. C'est l'état de pure unité, de pure conscience qui ne cesse jamais. Cet état n'a ni commencement, ni fin, car il n'y a aucun repère, en lui. Pas de changement, donc pas de temps. Donc ça n'est pas un état. Quand on "voit" cela, on réalise que le sommeil profond est pure Lumière sans aucune dualité, repos parfait qui n'est pas repos du corps ou de l'esprit, mais pure paix, depuis toujours et à jamais. 

Ce verset me fait penser à l'allégorie de la caverne, résumée dans cette petite animation :



Sans doute la principale et la plus riche allégorie de toute la tradition philosophique grecque. 
Quand on retourne le regard vers la Lumière, on est d'abord aveuglé, on ne voit rien : le jour apparaît d'abord comme une nuit, la lumière comme ténèbres. C'est la Lumière indifférenciée qui est ainsi prise pour de l'obscurité, car "là où il n'y a rien d'autre à voir" la Lumière se croit absente, elle croit qu'elle ne brille par. Alors qu'elle est simplement pure, simple, indifférenciée, sans réflexion. Cela ne dépend pas d'un état de méditation, de vigilance. Cela ne dépend pas de l'état mental, cela ne dépend pas de l'attention. Mais quand l'attention se retourne et que la Lumière s'éveille à elle-même, alors moi, Lumière sans aucune obscurité, je comprends que ces ténèbres sont en vérité lumière. Je ne vois rien, parce que la Lumière que je suis est alors simple. Je me vois moi-même, mais sans rien voir de particulier, car il n'y a aucun "autre". Et je ne me réveille jamais de cette simplicité absolue. Je ne la quitte jamais. Cette Lumière qui éclaire l'état de veille ne se dérobe jamais, car sans elle, il n'y aurait pas d'état de veille. Je suis la Lumière qui éclaire les choses et leur absence. Mais comme ces choses ne sont rien d'autre et ne peuvent être rien d'autre que cette Lumière elle-même, il n'y a jamais rien d'autre. C'est ce profond mystère que "voit le sage". Il le voit sans voir, sans dualité. En ce sens précis, "personne ne voit", "il n'y a rien à voir". Quand je ne vois rien, je suis Lumière simple. Quand je semble voir, je suis Lumière qui se réalise ainsi.

Tel est l'héritage de Platon, de la Gîtâ, des Oupanishads, du shivaïsme du Cachemire. Non pas un mystère à croire, mais à examiner par soi, directement. Nul autre ne peut le faire à notre place.

dimanche 15 septembre 2019

"Il n'y a personne" ?

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Le slogan "il n'y a personne" est devenu populaire dans une partie des milieux non-dualistes. Cette idée que le Soi est une illusion et que le libre-arbitre n'est qu'un songe est, en partie, inspiré par la tradition védântique et il est en partie un écho de certaines philosophies européennes, comme souvent. 

Il est vrai que le Vedânta affirme qu'en définitive (paramârtha-drishtyâ), le Soi n'est pas un agent, car toute action implique altération, ce qui est incompatible avec la permanence du Soi.
D'autre part, des philosophes occidentaux, inspirés en partie par le bouddhisme et par les découvertes de la science moderne, ont soutenu que le Soi n'était qu'un "jeu de langage" (Wittgenstein), un trompe-l’œil (Dennett, entre autres), etc. 

Cette idée du "il n'y a personne" est donc un mélange de matérialisme (le Soi est un produit de causes et de conditions naturelles) et de Vedânta (conscience et action sont incompatibles), le tout assaisonné d'une bonne dose de relativisme postmoderne.

Mais cette idée est-elle vraie ?
Je ne le pense pas.
Quand je regarde en moi, je constate certes que je ne suis pas une chose ayant forme, couleur et localisation. 
Mais cela fait-il de moi une illusion ? Qui a jamais affirmé, du côté des spiritualistes, que le Moi, le Soi ou l'âme devaient avoir couleur et forme ? Au contraire, ils affirment tous, en Orient comme en Occident, que le Soi est transparent, immatériel et omniprésent comme l'espace. Pour autant, est-ce une illusion ? Il est vrai que, pour la plupart d'entre-nous, nous nous réduisons sans y penser à une image plus ou moins imaginaire, produit de diverses pressions sociales. Mais je suis, j'existe. Et si je n'étais qu'une illusion, qui donc en serait la victime ? 

Quant au libre-arbitre, il est de la même nature que le Soi comme conscience. En vérité, tout ce qui vaut pour l'un, vaut pour l'autre. Réfuter le libre-arbitre, c'est réfuter la conscience. Mais la conscience est évidente, tout comme le libre-arbitre. Il s'éprouve, même s'il ne se prouve pas. Cependant, il y a quand même un phénomène objectif qui se trouve être un signe fort du libre-arbitre : c'est le caractère imprévisible des actions humaines, qui du reste empêche les sciences de l'homme d'acquérir le plein statut d'une science. Les historiens, les économistes, ne parviennent presque jamais à prévoir les événements et autres crises. Pourquoi ? Parque l'agent humain est doué de libre-arbitre. On peut y voir une complexité qui dépasse l'entendement actuel, mais cela ne changerait rien au fond du problème : il y a de l'imprévisible dans l'action humaine, et cet imprévisible est le signe du libre-arbitre, irréductible. Je ne vois aucun indice indiquant le contraire.

Mais plus profondément, il me semble que cette doctrine matérialiste du "il n'y a personne, juste cela" est profondément déshumanisante, et cela pour un bénéfice nul ou minime. De plus, pourquoi se limiter à affirmer que le Soi n'existe pas, en laissant le reste intact ? Selon le Vedânta, rien n'est réel ! J'observe, au passage, que ce point capital est très rarement repris par les gens qui, aujourd'hui, se réclament du Vedânta... Du coup, le discours non-duel "impersonnel" ressemble à s'y méprendre à n'importe quel discours scientifique physicaliste - une forme de matérialisme extrême.

Je voudrais partager ici le témoignage de Tim Freke, un philosophe que j'apprécie. Je ne l'ai guère fréquenté, mais je découvre avec joie que nous partageons beaucoup. Voici :

"Sur les 20 dernières années, j'ai vu la spiritualité 'non-duelle' devenir de plus en plus populaire. J'ai fait partie de cette évolution au début, car je me réjouissait de voir les gens s'éveiller à l'unité. Mais très vite, j'ai été troublé de les voir abandonné dans un monde froid, vide et dépourvu de sens. 
La spiritualité non-duelle moderne est souvent caractérisée par un déni complet de la réalité du Soi individuel. Une affirmation centrale est que l'éveil exige la compréhension que "personne n'agit", qu'il n'y a pas d'agent doué de libre-arbitre, de choix et d'action. L'idée d'un agent individuel doué de volonté vient de l'illusion de la séparation. En réalité, tout est juste 'en train d'arriver' et voir cela conduit à la réalisation du 'non-soi', qui est la 'vérité finale'.
D'un certain point de vue, je suis d'accord. Tout surgit spontanément dans l'unité. Et quand j'ai j'ai pour la première fois l'expérience de cette profonde réalisation, ce fut vraiment incroyable. Tout est le flot unifié de la vie. L'écriture de ces mots surgit comme partie de ce flot unifié, tout comme le soleil se lève chaque matin. A un niveau profond, l'unité de la conscience fait tout, de même que le rêveur fait tout dans un rêve. 
Mais ceci n'est qu'un côté du paradoxe. D'un autre point de vue, l'expérience du libre-arbitre que fait Tim est très importante, de fait. L'être primordial est en train de rêver le monde inconsciemment, mais il devient conscient à travers Tim. Cela signifie que l'unité de l'être, inconsciente, peut consciemment choisir de faire ceci ou cela à travers Tim.
Les non-dualistes affirment souvent qu'il n'y a pas de libre-arbitre parce que la conscience est une présence passive qui est seulement témoin du monde. Mais en étant le témoin passif du monde, la conscience change le monde. Quand l'unité de l'être est témoin du monde à travers Tim, cela peut conduire à l'émergence d'une pensée depuis les profondeurs... 'je crois que je vais faire ça'... qui initie l'action.
Cela a pris des milliards d'années d'évolution pour nous mener au moment où l'être primordial peut faire des choix conscients à travers nous. La plus grande part de l'évolution a été inconsciente et donc plutôt aléatoire. Mais à présent, l'être primordial peut penser consciemment à ce qu'il va faire. Et il le fait à travers vous et moi !
Les non-dualistes me disent souvent que Tim n'est qu'une marionnette dont l'autonomie n'est qu'une illusion. Mais je suggère que cette affirmation confond deux perspectives paralogiques. De l'une, tout est un et tout est simplement en train d'arriver, il n'y a donc pas de 'Tim' séparé qui puisse être une marionnette ou vouloir. De l'autre, tout est séparé et j'existe en tant que personne appelée 'Tim', qui peut clairement choisir comment elle réagit à la vie. C'est l'une des caractéristiques d'un être humain.
Il me semble que notre expérience du choix est une réalité qu'il est absurde de nier. En fait notre liberté va bien plus loin que nous l'admettons d'ordinaire. En cet instant, nous sommes libres de faire d'innombrables choses. Notre liberté est saisissante. De fait, il me semble que si nous pouvions nous permettre d'être aussi libres que nous le sommes vraiment, nous ferions de meilleurs choix dans notre vie, et des choix plus heureux. Nous n'avons qu'à être plus conscients. Car plus nous sommes conscients, plus nous faisons l'expérience d'une vaste liberté de choix."
(Deep Awake, p. 132)

Je suis d'accord. Je suis l'être primordial, la conscience universelle, qui joue à se prendre pour David. David n'est pas une illusion, mais une personne à travers qui la conscience s'expérimente. En fait, même cela n'est pas juste. Moi, David, je suis la conscience universelle qui se réalise d'une manière unique. Je suis la conscience universelle "contractée", individualisée. Mes pouvoirs sont limités, mais ils sont bien réels. Et à chaque fois que je fais un choix, moi, David, je replonge en l'être primordial que je suis et ainsi je peux échapper au déterminisme et poser un choix. Si j'en prend conscience, alors ma conscience s'ouvre, s'élargit et mon pouvoir d'agir s'agrandit, il tend à s'aligner sur le Tout. Mais le Soi individuel existe, de même que la vague existe dans l'océan. Bien sûr, son existence dépend de l'océan, mais elle est une expression unique de l'océan qui, en retour, modifie l'océan. Chacun de nous est la source d'une réalisation unique de la conscience universelle. 

Il est vrai que nous nous faisons des illusions sur notre personne, notre image aux yeux des autres. Mais cela n'implique pas que la personne ne soit qu'une illusion. Je m'oublie souvent en m'identifiant à ma personnalité. Je me laisse aller. Mais ce jeu a une certaine réalité. Le Soi n'est pas un simple assemblage, un amalgame de pensées et de sensations. Il y a, en plus, un certain degré d'unité et d'autonomie, qu'il n'y a pas dans un tas de gravier ou un nuage. C'est ce que pointe Tim Freke dans cette vidéo :



En définitive, avec ou sans forme, je suis bel et bien quelqu'un, une personne, même si l'exploration de la vie intérieure me conduit à m'éveiller à d'autres dimensions.

lundi 9 septembre 2019

Le Védânta contribue-t-il à la destruction de l'environnement ?

Garbage seen on the polluted banks of the Yamuna near the Mahal, Agra, Uttar Pradesh, May 19, 2018

L'Inde n'est certes pas un pays d'écologie. C'est sans doute l'une des zones les plus polluées de la planète. Et la destruction de la vie n'y a pas commencé à l'ère industrielle, car l'Inde, comme la Chine, a connu très tôt dans son histoire l'horreur de la surpopulation, en particulier dans la vallée du Gange. 

Mais contrairement à la Chine, l'Inde est davantage dualiste : les activités manuelles y ont toujours été mal vues. De plus, l'Inde est une civilisation du plein, du végétal et du liquide, contrairement à la Chine, laquelle sait aussi valoriser le minéral, l'aérien et le vide. Les genres musicaux sobres comme le dhrupad sont des exceptions (d'où sans doute leur succès en Occident), Bollywood est la règle. 
Enfin, l'Inde a cultivé des images lyriques d'une nature idéalisée, sans connaissance concrète, du moins dans la culture de l'élite sanskrite. C'est une culture abstraite, comme en témoignent les descriptions de la nature dans la littérature sanskrite. 

Ainsi, on célèbre tel fleuve, on le divinise, mais on le détruit dans sa réalité concrète. Voici un exemple d'hymne à la rivière Kavéri. Tout se passe comme si le côté baroque de la chose devait agir comme une compensation idéale des destructions réelles :



Les sagesses de l'Inde ont-elles contribué à ce fossé entre la culture sanskrite et la nature ?

Le sâmkhya et Patanjali, avec leur dualisme exacerbé et leur mépris du corps, ne sont certes pas des doctrines de la nature. Cette dernière est vue comme une femme aussi agitée qu'aveugle, destinée à disparaître quand l'esprit se reprend. Quant au bouddhisme, il tolère le petit peuple des forêts, etc., mais la nature est par lui foncièrement conçue comme une illusion dépourvue de substance comme de sens. Ce mouvement d'abstraction atteint son apogée avec Shankara et l'Advaita Vedânta. 

Selon le Vedânta, le monde n'est que "peu de chose", il est tuccha, "rien" ou presque. Il est la Mâyâ, ici vue comme une femme trompeuse, un peu comme Isis en Occident, mais de manière beaucoup plus radicale et univoque. Selon Shankara, la Nature est illusion, ténèbres destinées à s'effacer dans les clartés de la connaissance masculine, à l'image d'un mirage qui ne saurait souffrir que l'on s'en rapproche. Soureshvara, disciple de Shankara, répète sans cesse que la nature "existe seulement pour autant qu'elle n'est pas examinée" (avicârita-siddhâ). 

Bien que la tradition du Vedânta ait mis un peu de vin dans son eau glacée, la nature reste une femmelette indigne d'attention aux yeux du Vedânta. Ainsi Ramana a-t-il soutenu jusqu'à sa mort que le monde est indigne d'intérêt car il n'est qu'une illusion sans importance, et Nisargadatta voyait dans le corps un tas d'immondices. 

Or, comment peut-on préserver une illusion ? Comment considérer une simple apparence due à un aveuglement ? Comment respecter la nature tant qu'elle est conçue comme une tromperie dont on doit se détourner ?

En effet, le Vedânta propose une démarche en deux temps seulement : d'abord, au temps de l'ignorance, la nature se manifeste, mais comme illusion ; puis, au temps de la connaissance, la nature disparaît. Il n'y a pas de transfiguration, pas de transformation de l'expérience de la nature, mais une destruction sans plus. Ou alors, la nature subsiste, mais comme simple trompe-l'oeil désormais inoffensif. La nature est alors tolérée uniquement parce qu'en vérité, elle n'est rien. Tous les passages - ils sont nombreux - des Vedâs qui célèbrent la nature comme manifestation du brahman, du divin, sont rejetés, oubliés ou dénigrés. Aux yeux des Vedântins, ils servent simplement à avoir des femmes et des enfants. Ils relèvent de la surface. Jamais d'une profondeur. 

D'où un certain mépris de la nature. A cet égard, il n'est pas indifférent de noter que l'un des plus grosses firmes indiennes d'extraction minière, qui fait régulièrement parler d'elle à cause de son mépris pour l'environnement, s'appelle Vedanta...
Les Indiens réfléchissent bien sûr à ces questions. Mais le Vedânta étant profondément dualiste, cela n'aboutit pas vraiment. Si "seul le brahman est réel et le monde est un mythe/une illusion/ un faux-semblant" (quelle que soit la façon dont on voudra traduire mithyâ, ce terme gardera une connotation négative), comment bâtir une vision vraiment respectueuse de la nature ?

Ce serait possible à partir du shivaïsme du Cachemire qui, lui, célèbre clairement le divin dans la nature. En effet, contrairement au Vedânta qui a tendance à nier la nature comme ce qui cache le sacré, le shivaïsme du Cachemire célèbre la nature comme ce qui manifeste le sacré : la nature, et donc aussi le corps, la femme, la vie, le plaisir, sont dépréciés sous ce nihilisme (au sens précis que donne Nietzsche à ce terme) qui nie l'expérience au nom de l'impermanence de l'expérience, tout comme le bouddhisme. 
Le statut du monde dans le Vedânta n'a jamais été clair : une sorte de goule que l'on méprise tout en la craignant. Le shivaïsme du Cachemire cultive aussi l’ambiguïté, mais dans un sens plus affirmatif. L'absolu du Vedânta est "ce qui reste" une fois tout nié (apavâdayogena, vyatirekena, baddhena, etc.) ; l'absolu du shivaïsme est "ce qui embrasse tout" (vishvakrodîkrita, sarvasahishnu, etc.).

Mais le shivaïsme du Cachemire souffre d'être étiqueté "tantrique" par les puritains d'Inde et d'ailleurs. Sous ce motif, il est condamné à rester un célèbre inconnu. 

J'espère que cette situation est en train de changer et que l'Inde sera encore humaine dans quelques siècles. Car il ne peut y a voir de civilisation humaine sans une nature préservée. 

Voici trois articles qui débattent de cette question :

https://pdfs.semanticscholar.org/8424/54f4bbe7d241393bc22ef53732e7276e5832.pdf

http://www.dharmaramjournals.in/ArticleFiles/Reverence%20for%20Nature%20or%20the%20Irrelevance%20of%20Nature%20Advaita%20vedanta%20and%20Ecological%20Concern-Lance%20E.%20Nelson-July-Sept-1991.pdf

https://www.academia.edu/3646396/The_Dualism_of_Nondualism_Advaita_Vedanta_and_the_Irrelevance_of_Nature
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