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mercredi 16 novembre 2022

Tantra et démocratie ?

Selon l'index publié par The Economist, la démocratie ne cesse de reculer dans le monde depuis 2014.

le vocabulaire sanskrit autour de la démocratie

Le philosophe Alexandre Douguine, inspiré par des traditionnalistes comme Heidegger, René Guénon et Julius Evola, appelle à détruire l'humanité par l'arme nucléaire afin de l'"exorciser" de son libéralisme satanique.

Après Platon et tant d'autres, Tolkien lui-même, récemment "purifié" par un wokisme outrancier dans la série Les Anneaux de pouvoir, ne disait-il pas : « Je ne suis pas "un démocrate", simplement parce que "l'humilité" et l'égalité sont des principes spirituels corrompus par la tentative de les mécaniser et de les formaliser, en conséquence de quoi nous n'obtenons pas la petitesse et l'humilité universelle, mais la grandeur universelle et la fierté, avant qu'un certain orque ne se procure un anneau de pouvoir - et alors nous obtenons l'esclavage" (Lettres)?

Que dit le Tantra sur le démocratie ?

A première vue, le Tantra a émergé dans un contexte monarchique. Et de fait, le Tantra (bouddhiste, shaiva ou autre) s'adresse à des rois, jamais au peuple. Il y a maints rituels d'intronisation et de protection des "rois" du féodalisme indien médiéval, mais guère d'allusion à une société civile, à des libertés ou à des principes d'égale dignité.

Cependant, il en va autrement dans le Tantra non-dualiste, ésotérique, shâkta, centré sur le féminin. Je pense plus précisément à la tradition Kaula, avec ses branches incroyablement fécondes.

Il y a dans la tradition Kaula quelques graines de démocratie :

- la valorisation du féminin. Une femme peut atteindre l'éveil plus facilement et rapidement qu'un homme.

- l'existence de maîtres et d'adeptes dans toutes les catégories sociales.

- l'accent mis sur la fluidité du genre. La déesse est appelée Dieu (prabhu au masculin, parfois), elle est "transgenre" (napumsakâ).

- chaque individu contient tous les pouvoirs car "tout est dans tout", sarvamsarvâtmakam.

- la liberté, l'indépendance, base de la souveraineté individuelle et nationale.

- l'idée de "non-hiérarchie", anuttara. Il y a des hiérarchies, mais chaque niveau est directement relié à la source. Voilà d'ailleurs pourquoi la voie spirituelle peut-être graduelle et directe à la fois.

- en sanskrit contemporain, "démocratie" se dit loka-tantra "qui dépend du peuple", ou jana-tantra, le Tantra du peuple.

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Pour chacun de ces points, il existe des références précises.

L'étude du Tantra peut donc participer à une réflexion sur la démocratie et sur les règles d'une société libérale. Contrairement à ce que disent certains, le Tantra, du moins shâkta-kaula, est loin d'être incompatible avec le libéralisme.

dimanche 6 novembre 2022

Le traditionalisme, un danger pour l'humanité


Encore et toujours, la violence abrahamique au cœur des atrocités de l'Histoire.

L'agression russe et sa menace nucléaire sont inspirées par le traditionalisme, alliées avec le complotisme New Age, le néoconfucianisme et l'islamisme.

Alexandre Douguine, le "Raspoutine de Poutine", est l'inspirateur de l'invasion russe de l'Ukraine. Admirateur de Heidegger, traducteur de Guénon et Evola, il prône l'alliance de l'islam et de la Sainte Russie pour anéantir l'Occident, ce hâvre de liberté satanique.

Nous le voyons chaque jour, le traditionalisme est une erreur et une horreur sur le point de détruire l'humanité.
Tant qu'il s'agit de laisser déblatérer des inquisiteurs en pantoufles, va. Mais quand ils menacent nos vies et l'avenir de la Terre, il est temps de se réveiller et de choisir son camp. Selon Schmitt, l'un des maîtres à penser des traditionalistes, la politique, c'est savoir repérer son ennemi. Eh bien nous aussi, libéraux de tous bords, amoureux des libertés et démocrates, reconnaissons nos ennemis et agissons en conséquence.

Plus que jamais, défendre nos sociétés libérales.
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Voici un article qui expose le fond religieux de cette guerre :

"Moscou revoit ses objectifs à la hausse. Après avoir prôné la "démilitarisation" et la "dénazification" de l'Ukraine, le Kremlin entend désormais pourfendre l'Antéchrist. "L'objectif est d'arrêter le souverain suprême de l'enfer, quel que soit son nom – Satan, Lucifer ou Iblis", a écrit l'ancien président Dmitri Medvedev lors de la Fête de l'unité nationale, jeudi 4 novembre. Cette charge violente illustre la propagande mystique de Moscou, qui veut fédérer les croyants dans une haine commune : "Nous écoutons les paroles du Créateur dans nos cœurs et leur obéissons."

Le mois dernier, Vladimir Poutine avait lui-même ressuscité la lutte entre le bien et le mal. Après l'annexion de territoires ukrainiens, fin septembre, la dénonciation du "satanisme" a fait l'objet d'un prêche enflammé du président russe, qui l'a défini comme "la dictature des élites occidentales, dirigée contre tous les peuples du monde". Le "satanisme", ajoutait-il, pointe aussi ses cornes derrière "la subversion de la foi et des valeurs traditionnelles". Ivan Okhlobystin, acteur, prêtre orthodoxe et chantre de la guerre, lui avait emboîté le pas, lors du concert de clôture organisé sur la place Rouge.

"Les dirigeants russes ont besoin de désigner un ennemi commun", résume Antoine Nivière, professeur de civilisation russe à l'université de Lorraine. "Le concept de néo-nazi convenait bien à la division traditionnelle soviétique, avec la 'Grande guerre patriotique' [la Seconde Guerre mondiale] comme fondement de l'histoire moderne", mais il tend à s'essouffler. La rhétorique manichéenne prend le relais, avec la bénédiction des milieux intellectuels.

"Une lutte entre le bien et le mal"
"Nous comprenons clairement qu'aujourd'hui, il y a une lutte entre le bien et le mal", a ainsi lancé une sénatrice de Crimée annexée, Olga Kovidtki. L'écrivain Aleksandr Prokhanov, rédacteur en chef du journal nationaliste Zavtra, s'était dit "frappé" par l'avènement du terme dans un discours présidentiel. "Cela veut dire que la lutte contre l'Occident ne revêt pas seulement un caractère militaire, économique et politique, mais qu'elle est aussi religieuse et métaphysique".

Depuis plusieurs semaines, le "satanisme" ponctue les coups de menton des plus zélés apôtres de la guerre. "Nous luttons pour l'existence de notre culture, contre les démons, contre le satanisme et contre l'Otan", a déclaré l'animateur Vladimir Soloviev, dans l'une de ses habituelles digressions à la télévision d'Etat. Un vernis de spiritualité entre deux appels à l'arme nucléaire.

"Les milieux ultra-conservateurs orthodoxes diffusaient déjà ce terme depuis longtemps", explique Antoine Nivière. "Leurs livres et leurs chaînes YouTube font infuser l'idée d'une fin du monde imminente, à la manière des télévangélistes américains". Pour eux, "la Révolution russe de 1917, vécue comme un drame, suppose un complot mondial [originel] contre le pays, le seul à défendre les valeurs orthodoxes". Certaines personnalités orthodoxes, comme l'archiprêtre Andreï Kvatchiov, "remettent au goût du jour de très vieilles théories, avec des ennemis judéo-maçonniques et sataniques".

Le prêtre orthodoxe Andreï Kvatchiov publie de très nombreux sermons sur les réseaux sociaux, en soutenant la guerre russe en Ukraine. Dans une vidéo, il explique comment exorciser les démons d'une habitation. (ANDREÏ KVATCHIOV / TELEGRAM)
Le patriarche Kirill, chef de l'Eglise orthodoxe russe, verse également dans cette rhétorique manichéenne en louant le combat de Vladimir Poutine contre le "mondialisme", érigeant le président russe au rang de combattant contre "l'Antéchrist". Ce front politique et religieux repose sur la loyauté sans faille du leader religieux au président russe depuis le début de la guerre. En retour, cet été, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Maria Zakharova, avait qualifié de "satanisme" les sanctions occidentales prononcées contre le chef spirituel va-t-en-guerre.

Après la mobilisation, Kirill avait appelé ses ouailles à "remplir leur devoir militaire avec bravoure", leur garantissant une place au royaume de Dieu s'ils y laissaient la vie. "Ce qui rappelle davantage les promesses formulées dans le cadre du jihad que dans celui de la foi chrétienne", souligne Antoine Nivière.

Le "satanisme", ennemi numéro un de Kadyrov
La "désatanisation" est un concept œcuménique, ce qui présente un grand intérêt aux yeux du Kremlin, alors que les bataillons tchétchènes lui sont devenus indispensables en Ukraine. "Wallah, c'est le jihad", a résumé Ramzan Kadyrov, en prônant une "union des chrétiens et des musulmans" contre les forces du mal. Après avoir défini le "satanisme" comme son "ennemi numéro un", en mars dernier, le dirigeant tchétchène a livré une nouvelle diatribe contre "la démocratie satanique" en Occident, appelant à punir les blasphémateurs en Europe, tout en fustigeant l'interdiction de la polygamie aux Etats-Unis et en s'attaquant aux communautés LGBT, "esclaves de Satan".

Les questions sociétales nourrissent le langage commun du Kremlin et des milieux les plus conservateurs. "A leurs yeux, "le 'satanisme' s'exprime dans la remise en cause des valeurs familiales traditionnelles : relations et mariages homosexuels, homoparentalité…" éclaire Antoine Nivière. "Tout ceci est lié à l'idée d'un Occident perverti." La Russie, telle une citadelle assiégée, justifie donc l'invasion en invoquant les valeurs traditionnelles et religieuses. "C'est une guerre sainte contre l'Occident satanique. Ce n'est pas un hasard si elle a été nommée jihad", a déclaré jeudi le théoricien nationaliste et complotiste Alexandre Douguine. "Et si [Ramzan] Kadyrov a pu trouver le courage de le dire ouvertement, je pense que nous ne devrions pas hésiter à le faire nous aussi."

De manière plus prosaïque, ces déclarations "peuvent manifester le désir du Kremlin de dissiper les voix discordantes des groupes religieux minoritaires dans les forces armées russes", analyse l'Institute for the Study of War (en anglais), alors que les contingents sont issus de régions très variées. Le groupe d'experts américain pointe également de "récentes dissensions entre militaires musulmans et non musulmans". L'autorité de Ramzan Kadyrov est certes incontestable sur ses bataillons tchétchènes, mais il n'est pas certain que son message porte au-delà.

Des soldats tchétchènes en prière avant leur départ pour l'Ukraine, le 15 octobre 2022 dans la base militaire de Khankala, en Tchétchénie. (YELENA AFONINA / TASS / SIPA VIA AFP)
En témoigne une récente fusillade, mi-octobre, dans le camp d'entraînement de Soloti (région russe de Belgorod), dont un soldat anonyme a fait le récit auprès du projet Astra. Après avoir appris que des soldats du Caucase avaient déclaré que l'invasion de l'Ukraine n'était pas leur affaire, le colonel-général russe Aleksandr Lapine avait convoqué les troupes. Il avait évoqué "une guerre sainte" et déclaré qu'Allah était un lâche s'il ne laissait pas ses soldats se battre pour la Russie, à laquelle ils avaient prêté serment. Un peu plus tard, trois Tadjiks sous contrat avec l'armée russe avaient ouvert le feu sur la base, tuant une trentaine de personnes.

Une dénonciation des "sectes" ukrainiennes
Ces discours sur le satanisme, enfin, peuvent "mobiliser un certain nombre d'opinions internationales, alors que la Russie cherche à monter le reste du monde contre l'Occident", analyse Antoine Nivière. "Vladimir Poutine, par exemple, peut s'appuyer sur les références de Ramzan Kadyrov au jihad à destination des pays musulmans". La thématique du "satanisme" des élites corrompues et de l'Occident trouve aussi une audience dans la mouvance complotiste QAnon américaine, très présente sur les réseaux sociaux.

L'assimilation du peuple ukrainien au démon réveille les peurs de l'an mil, aux marges de la société russe. Dans la ville de Marioupol, occupée par les Russes, une poignée de fidèles orthodoxes ont organisé une séance d'exorcisme devant l'usine Azovstal, où s'était retranché le bataillon Azov pendant de longues semaines. Au mois de mai, déjà, les médias russes avaient glosé sur la découverte d'un temple païen, après la reddition de la formation nationaliste. "L'Eglise de Satan s'est répandue dans toute l'Ukraine", a résumé Alexeï Pavlov, secrétaire adjoint du Conseil de sécurité russe, dans un texte très commenté.

"Il devient de plus en plus urgent de mener à bien la désatanisation de l'Ukraine."

Alekseï Pavlov, secrétaire adjoint du Conseil de sécurité russe
Alexeï Pavlov avait notamment évoqué l'apparition supposée de centaines de sectes dans le pays voisin, après la révolution de 2014, en rupture avec l'Eglise orthodoxe russe. Parmi eux, le mouvement hassidique Loubavitch, dont est issu le grand rabbin de Russie, Berel Lazar. Ce dernier a demandé au Kremlin de condamner ces propos "inacceptables" et "antisémites". Nikolaï Patrouchev, président du Conseil de sécurité, a finalement présenté des excuses. L'affaire, très commentée en Russie, n'a pas freiné la chasse au satanisme.

Aujourd'hui, conclut Antoine Nivière,"ces discours permettent surtout au pouvoir de se dédouaner lui-même" dans sa guerre d'invasion. Il n'est pas certain, toutefois, que l'argument de la lutte contre Satan soit recevable devant la Cour pénale internationale, si celle-ci est amenée à juger les exactions commises en Ukraine.

Fabien Magnenou
France Télévisions"

mardi 7 septembre 2021

Pourquoi ne suis-je pas royaliste ?


Comme je l'ai expliqué dans un article précédent, le cadre et la base de ma réflexion politique est le libéralisme social, car ce système est celui qui garantit les plus grandes libertés pour penser, entres autres choses, aux problèmes politiques. En effet, on ne doit pas juger d'un système politique seulement par le bien-être qu'il peut offrir actuellement, mais aussi et surtout par son potentiel. 

Une fois ce cadre libéral posé, on peut réfléchir à des perfectionnements ou à des alternatives. Bien que ma préférence aille à un libéralisme de l'Etat-providence et de la régulation des dérives du Marché, je suis ouvert aux alternatives. A quoi bon la liberté si l'on n'est pas libre d'examiner, d'envisager et d'essayer ? 

Le libéralisme que je défend est minimaliste et surtout négatif : le rôle de l'Etat est de garantir les libertés individuelles et de protéger la société des prédations des lobbies, grâce au contrôle des aspects les plus dangereux du Marché. Le libéralisme, c'est la loi au service des libertés. C'est donc, par nature, un état politique instable où il faut constamment chercher l'équilibre entre l'excès de liberté des individus les plus forts (entreprises, banques, lobbies) et l'excès de force de l'Etat. 

Mais sa base reste libérale, au sens où son principal attrait est d'offrir une organisation où chaque individu est libre de croire ou de ne pas croire, à sa guise. Historiquement, le libéralisme est en effet apparu comme la solution pour sortir des guerres de religion et fonder l'unité nationale sur autre chose que sur une religion. C'est la laïcité : la nation est une et indivisible, mais cette unité n'est pas fondée sur l'adhésion à un dogme. Le libéralisme a ainsi permis d'échapper à des millénaires d'oppression religieuse. 

Cependant, comme je le dit plus haut, tout système libéral est par nature instable : constituant une société "ouverte", il peut toujours être victime de fanatiques qui utilisent les libertés démocratiques pour détruire les libertés démocratiques. On voit par là que, même si libéralisme rime avec liberté et avec individualisme, il a besoin d'une base commune. Non pas d'une religion, mais d'un ensemble de valeurs communes. Par conséquent, si une communauté s'installe dans une société libérale en étant porteuse de valeurs fondamentalement différentes et incompatibles avec celle de la société libérale qui l'accueille, cette dernière est en péril et doit se défendre. Cette fragilité est la beauté et la faiblesse des sociétés libérales. 

Malgré ces convictions, je constate que certains courants politiques, situés à l'opposé du libéralisme, ne sont pas sans intérêt. L'un de ces courants est le royalisme. Je parle ici du royalisme antimoderne, traditionnaliste et anti-républicain. J'observe, en effet, que ses militants sont souvent cultivés et capables d'une argumentation élaborée. Pour le dire simplement, le niveau intellectuel des milieux traditionnalistes est très bon, ce qui fait d'eux, au pire, des interlocuteurs stimulants. Leurs deux qualités principales sont la richesse de la langue et la richesse des références. A l'opposé d'un certain boboisme décérébré, illustré par un pitre comme Mathieu Kassovitz, je lis des discours intelligents, construits, nourris des humanités et adulte. 

De fait, quand on est "enseignant" et que l'on côtoie depuis des décennies les ravages du pédagogisme relativiste et pseudoscientiste, il arrive que, parfois, on se surprenne à regretter un certain passé. Or ce passé n'est pas aussi noir que le système "éducatif", justement, voudrait nous le faire croire. Non, le Moyen-Âge n'était pas barbarie. Non, les rois n'étaient pas des psychopathes sanguinaires incompétents. Certes, il y a eu des souverains fous, mais l'ensemble de la culture de ces époques n'est pas sans intérêt. Loin de là. Le Moyen-Âge est un temps de haute culture, un temps de communauté européenne et de communion mystique. Non, le Moyen-Âge n'est pas "moyen".

Pour autant, suis-je royaliste ?

Non. Pourquoi ? Parce que je crois qu'il n'est pas raisonnable de fonder tous les espoirs d'une société sur les qualités d'un seul individu. Certes, dans la culture populaire Tolkien nous a rappelé qu'un vrai roi était le garant d'une vraie justice et d'une forme de liberté, encadrée par les corporations et par un ensemble de hiérarchies. Cela étant, Tolkien lui-même admet que la venue d'un tel roi tient du miracle. Et tout fonder ainsi sur une intervention divine, c'est bien tenter Dieu et le Diable. Au reste, je remarque que les royalistes, comme tous les traditionnalistes, sont pessimistes sur l'avenir. Si la royauté est l'organisation politique parfaite, il est vraisemblable qu'elle ne peut que se dégrader au cours du temps. Le discours sur la décadence est donc inhérent au royalisme. De fait, les pamphlets traditionnalistes, même s'ils sont brillants dans leur forme, sont emprunts de colère et d'une tristesse amère qui ne voit que les beautés d'un passé idéalisé pour cracher sur les laideurs du présent.

Dès lors, je préfère une vision progressiste plus stimulante et non moins réaliste que celle qui fonde tous ses espoirs sur la venue d'un roi-prophète. Je choisis l'Etat-providence, plutôt que le roi providentiel. D'autant plus que ce choix ne m'interdit nullement d'étudier ce qu'il y a de bon et de beau dans notre histoire. Mais justement, c'est notre société libérale qui nous offre le cadre dans lequel nous pouvons librement tourner nos regards et nos cœurs vers des idéaux, passés ou à venir. Certes, les sociétés d'Ancien Régime n'étaient pas des prisons ; mais du moins, leur capacité à progresser était fort limitée. Et certes, l'aventure du progrès implique un risque, assurément, mais on n'a rien si l'on n'a pas ce goût du risque qui fait les âmes libres. Et, comme je ne suis pas non plus adepte du chaos et du règne de la force, je suis partisan d'un Etat-providence au service d'une société libérale.

Telle est l'esquisse des raisons qui font que je ne suis pas royaliste. 

Pour finir, voici un petit reportage assez impartial dans les milieux royalistes : 

dimanche 29 août 2021

Pour la liberté et la raison


Je vois de plus en plus de gens tentés par les extrêmes. Communisme, communautarisme, wokisme, islamisme, tribalisme, paléolithisme, écologisme, libertarianisme, royalisme, traditionalisme, impersonnalisme, misologisme, misanthropisme, théocratisme, etc.

Je vois la fascination grandir à l'endroit des idéologies totalitaires siniques, abrahamiques et islamiques, et je me dis que la laïcité a, encore et toujours, besoin d'être défendue. La laïcité, c'est la liberté de conscience, la liberté de croire ou de ne pas croire, de ne plus croire, de croire autrement, de choisir, d'interroger, de mettre en question, de critiquer, d'examiner, etc. 

Et ce sont aussi les conditions qui rendent concrètement possible cette liberté de conscience : instruction, culture générale, formation du jugement, liberté de circulation et d'expression, protection des personnes, des biens et des droits contre les fanatiques et les fous.

Or, je vois que cet édifice, beau mais fragile, est en train de s'effondrer. 

La plupart de nos concitoyens ne se rendent pas compte de leur chance et des sacrifices consentis pour que nous puissions jouir de ces libertés humaines fondamentales. "Humaines" car, sans elles, il n'y a point d'humanité digne de ce nom. On critique l'humanisme, les Droits humains, la société moderne, la science, on crache partout sur la démocratie, la raison, le mérite, la curiosité, la recherche de la vérité, la philosophie, l'intellect, la parole, la technique, sans comprendre que c'est grâce à cette société libérale que l'on peut critiquer cette société libérale ! Seule cette vision moderne autorise ces libertés. La démocratie a mille défauts, mais du moins peut-on s'y exprimer à sa guise, sans crainte d'être inquiété.

Mais, depuis plusieurs dizaines d'années, nous assistons à la remise en question des piliers de la modernité, alors que ses bienfaits sont oubliés depuis longtemps. Je suis né avec la terreur islamique - Septembre Noir, Munich 1972 - mais qui s'en souvient ? J'ai été témoin de la montée de l'islamisme, d'abord enfant, qui en tant qu'enseignant, dans des milieux et des lieux très différents, en parallèle aux succès du néolibéralisme. J'ai entendu pendant des décennies le catéchisme du "vivre-ensemble". Puis j'ai vu la montée de la nouvelle spiritualité, le New Age. Cette nouvelle religion repose sur une pratique simple : prendre chaque tradition et la reformater selon les besoins du Marché néolibéral.

Mais l'islam a toujours été ce qu'il est, et le New Age existait déjà aux Amériques. Alors, qu'est-ce qui a changé ? Ce qui a changé, dans les années 70, c'est l'irruption de la "pensée postmoderne", avec sa Sainte Trinité : Derrida, Deleuze et Foucault. Leur idée est simple, et libérale à l'origine : pour tuer dans l'œuf toute possibilité de domination, d'exploitation et de guerre, il faut détruire l'idée même de vérité et tout ce qui la rend possible : la raison, la pensée, le langage, la logique. 

Comment ? Par la rhétorique, par l'utilisation de tous les sophismes, de toutes les astuces possibles. En jetant la confusion, en affirmant que "le vrai est faux, le faux est vrai", en faisant la propagande d'idées démagogiques "tout est relatif", populistes "mon ignorance vaut ton savoir", "à bas les élites", "pas de hiérarchie", en suscitant la haine de la raison - "penser moins pour sentir plus", "vivre dans le présent", "réveiller l'enfant en soi", "se fier à l'intuition", "dans le coeur, pas dans la tête", "se libérer du mental/de l'intellect", "pas de jugement", "selon moi, ça n'est vrai que pour moi mais..", et ainsi de suite.

Un autre stratagème qui explique le succès extraordinaire de la pensée postmoderne, ce sont les alliances qu'elle a faite avec des mouvements prémodernes. 

Les prémodernes, les traditionalistes, islamistes, obscurantistes de tous bord, nostalgiques de passés idéalisés, ont accueillis favorablement la (non)pensée postmoderne, car elle apporte de l'eau à leur moulin. Contre la raison, contre la science, tout se vaut ? Bien ! Cela redonne donc droit de cité à nos catéchismes ! Mon ignorance vaut ta connaissance ? Donc, mes dogmes irrationnels valent tes théories scientifiques ! Et si tu n'est pas d'accord, alors tu es dans la discrimination, l'intellect, la raison - tu es un nazi !

A la faveur de la confusion jetée dans les esprits par le relativisme postmoderne, ce fut le début du retour de l'islam, la fin des société arabes laïques et l'aube du crépuscule des libertés individuelles. Tous les prophètes, les djihadistes et autres prêcheurs 2.0 ne remercieront jamais assez le relativisme (la "pensée 68") : c'est à grâce à lui qu'il connaissent une seconde carrière. C'est grâce à ce retour des sophistes que les obscurantistes ont pu revenir sur le devant de la scène. Et s'y installer. Et y prospérer comme jamais. 

Cette emprise du relativisme postmoderne se voit dans les religions, dans la nouvelle "tyrannie des minorités", dans l'exotisme omniprésent, dans le populisme, mais aussi dans les nouvelles "spiritualités". Le point commun du New Age, du développement personnel et des fanatiques religieux, c'est en effet leur mépris pour la raison et pour la science. 

Parfois même, en détournant des penseurs rationalistes, comme Freud, ou des traditions spirituelles intellectualistes (comme le Vedânta), pour en faire des "coachs du ressenti", sans vergogne. La science est elle aussi instrumentalisée. Regardez le succès d'un charlatan patenté comme Nassim Haramein. Dans mon domaine, le "shivaïsme du Cachemire", c'est-à-dire le tantrisme, l'imposture et le mensonge règnent, bien que la jeune génération apporte de l'air frais.

Un autre allié de la folie postmoderne, aussi puissant que l'allié prémoderne, c'est le néolibéralisme. Cette imitation du libéralisme consiste simplement à militer pour la dérégulation dans tous les domaine et pour la privatisation de l'Etat. Autrement dit, pour la corruption généralisée. Le néolibéralisme est un lobby qui veut détourner les biens et les moyens publics à des fins privées. Et cela marche. Et ce néolibéralisme a besoin du consumérisme. Or, pour que tout ceci réussisse, il faut infantiliser les esprits, en détruisant les langues, en réduisant à rien la faculté de penser. 

Comment ? En rendant les gens aussi ignorants les uns que les autres ("égalité", refus de toute hiérarchisation), imbéciles ("bienveillance"), dépourvus de tout discernement ("pas de discrimination"), débiles ("cool", "zen", etc.), amnésiques (le pouvoir du moment présent), passifs ("choisissez votre topping !"), de parfaits techno-crétins, au mieux. Et j'en passe, mais vous voyez ce que je veux dire. Les vendeurs raffolent des slogans néo-védântistes : "Personne n'achète, il y a seulement commerce !" Le fantasme ultime du flux marchand universel, sans obstacle, peut enfin se réaliser. Il n'y a plus d'agent, plus de discrimination, plus d'obstacle mental, plus d'identité, plus de mémoire. Table rase. Les conditions idéales d'un Marché désormais divin.

L'islamisme est l'allié du consumérisme : des Nike aux pieds, le voile en synthétique (sans porc, anti-allergène bien sûr) sur une tête bien vide bien zen, le portable à la main, "connecté" à Toc-Toc comme un bigorneau à son rocher. Quant au newagisme, il est l'un des plus beau marché de tous les temps ! Une croissance comme on en n'avait plus vue depuis longtemps. Pensez donc : pas de mémoire, pas de jugement, intuition, culte du corps, du ressenti, du moment présent, de l'enfance, rejet de toute discrimination, de tout raisonnement, de toute pensée logique. Les marketeurs en rêvaient, le New Age l'a fait. Un "cours en miracle". Le développement personnel est la doctrine spirituelle du néolibéralisme. Il faut bien vivre, que voulez-vous... Et puis, qui pourrait résister à des "messages de l'univers", à son "enfant intérieur", à son "intuition", à son "corps omniscient" ? 

Ainsi, les deux alliés du postmodernisme - obscurantisme et néolibéralisme - sont entrés en "synergie" comme on dit. Leur efficacité se combine et a engendré ce qui est la machine de destruction des esprits la plus redoutable que l'on ai jamais connue. Est-ce un hasard si l'Amérique cultive depuis plus d'un siècle un puissant anti-intellectualisme ? 

Tous ces courants sont entrés en consonnance : postmodernisme, consumérisme, néolibéralisme, relativisme, islamisme, exotisme, romantisme, newagisme, constructivisme ainsi que son dernier rejeton, le wokisme, lequel refuse tout dialogue. Discuter, argumenter, se justifier, débattre, c'est passéiste, limite nazi. Aujourd'hui, on s'affirme, et on "ghoste", on "cancel" ceux qui ne pensent pas comme nous. Tel est donc le fruit ultime de la "tolérance" postmoderne. 

Or, tous ces lobbies et idéologies œuvrent dans le même sens : la destruction des libertés par la destruction de la raison. Le libéralisme est malade, en grand danger. Nous devons le soigner et le sauver, sans quoi, nos libertés continuerons à disparaître.

dimanche 22 août 2021

Quel est le meilleur système politique ?


Le plus important, ce à quoi je dois donner le plus d'attention, n'est pas politique. Il est vital de ne pas l'oublier.

Cependant, comment vivre ensemble ? Il le faut bien. Et nous avons un certain arbitre. Or, l'expérience montre que des rapports de pouvoir apparaissent dès que l'on est ensemble. Afin que ces relations ne dérivent donc pas vers une tyrannie, il importe de réfléchir à la meilleure façon d'organiser ces rapports. Chercher la meilleure organisation.

Tout d'abord, je me demande quel est le plus important dans ces relations : La sécurité ou la liberté ? Je choisis la liberté. 

Je suis donc un "libéral". Mais je ne suis pas "libertaire" ni "libertarien". La pensée libertaire imagine des politiques fondées sur le renoncement à la propriété. Or, sans propriété, pas de liberté. Au plan spirituel, le lâcher-prise est certes nécessaire. Au plan collectif, la propriété individuelle est nécessaire. Mettre en commun l'argent, les biens, les enfants, les partenaires... cela ne marche pas. A ma connaissance, aucun groupe n'a pu vivre ainsi durablement. Je ne vois pas de véritable liberté dans le libertarisme, ni dans le communisme. La pensée libertarienne mise, à l'opposé du libertarisme, sur l'individualisme. L'Etat doit être minimal. Mais dans cette situation, la liberté devient très vite celle des plus forts : "un renard libre dans un poulailler libre"... Dans les deux cas donc, libertarisme ou libertarianisme, la liberté n'existe pratiquement pas.

Je suis donc libéral. Mais il y a plusieurs sortes de pensées libérales. Toutes ont cependant en commun de vouloir un Etat fort, assez fort pour garantir les libertés individuelles. Pour cela, il faut un Etat capable de surveiller le Marché. Celui-ci est "libre", mais dans un cadre stricte. De plus, l'Etat doit redistribuer une partie des richesses et garantir une certaine "sécurité sociale" : c'est l'Etat-providence. L'Etat garanti aussi l'indépendance nationale : c'est la souveraineté. Ce qui n'exclut pas les aides, les coopérations, les accords, voire les fédérations. En outre, l'Etat organise une instruction impartiale basée sur le mérite individuel. L'Etat ne décide pas ce qu'est le bonheur, chacun est libre de croire comme bon lui semble : c'est la laïcité. Ce qui suppose la formation du jugement et, donc, l'instruction. Il n'y a pas de religion commune, mais une morale laïque, minimaliste, sur la base de laquelle chacun est libre d'élaborer sa morale. Enfin, cette société est une démocratie, non un populisme : il doit exister, entre les individus et le gouvernement, des intermédiaires. Toutes les opinions ne se valent pas. Il n'y a pas de démocratie sans technocratie ni méritocratie.

Pourquoi le libéralisme ? Assurément, le mode d'organisation "social-libéral" me semble loin d'être parfait. Il n'est peut-être pas le système politique ultime. Mais du moins, il est celui qui permet le plus de liberté. C'est dans un tel cadre libéral que chacun peut, justement, chercher le mode de vie le meilleur, seul ou à plusieurs. Cette liberté de chercher, d'errer, quitte à se tromper, est le bien politique le plus précieux. Je préfère une certaine insécurité à une prison dorée.

Pour autant, suis-je en accord avec la politique du gouvernement actuel ? Non. Nous vivons dans les ruines de l'Etat-providence, autrefois florissant. Je suis convaincu que notre gouvernement utilise son pouvoir d'action pour affaiblir l'Etat. Partout, il s'agit de privatiser et de déréguler. Or, l'Etat doit être fort, sans quoi l'on dérive vers une sorte de jungle sans foi ni loi : c'est le Marché omnipotent, la jungle néo-libérale, c'est le communautarisme et la dictature des minorités et des individualités immatures. Cela n'est pas l'Etat libéral, lequel existe seulement pour réguler le Marché et garantir une certaine justice sociale, ainsi qu'une certaine unité nationale. Cela est de moins en moins le cas. L'Etat agit, non pour la société, mais pour des intérêts particuliers, des lobbies, des communautés, des religions, des factions. Le droit à la différence est en train de le céder à la différence des droits. L'Etat est donc corrompu. Voilà pourquoi de moins en moins de citoyens votent. Ils ont le sentiment, légitime, que le système a été détourné. 

Dans ces conditions, la tentation est forte d'aller vers des extrêmes : diverses sortes de communisme, le renoncement aux libertés individuelles, à la liberté de conscience, à la justice sociale, à l'instruction publique. Mais au fond, je crois que nous sommes encore très fortement attachés à nos libertés individuelles. Or nous sentons que seul un Etat-providence, une démocratie libérale-sociale, peut garantir nos libertés. Certes, le libéralisme n'est pas l'état ultime d'un point de vue spirituel. Mais il en reste la base la plus sûre. On peut s'ennuyer dans une société libérale, on peut sombrer dans le nihilisme, devenir prisonnier du superficiel. Mais cela ne justifie en aucun cas le renoncement aux libertés et à leurs conditions. 

Enfin, il faut bien garder présent à l'esprit qu'une société libérale est fragile : par définition, elle est menacée par les extrêmes et par les lobbies, par les intérêts partisans. Toutefois, le libéralisme reste l'option la plus viable. Pour ma part, je continue de chercher, de réfléchir à l'organisation la meilleure. Cependant, en attendant d'en trouver une autre, je reste partisan de l'organisation sociale-libérale. Prenons garde de ne pas scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Vouloir détruire un système corrompu peut se comprendre, mais il faut aussi se demander par quoi on souhaite le remplacer. 

Jusqu'à présent, le libéralisme me semble être la base qui offre les plus riches possibilités. Je vois des perfectionnements du libéralisme. Je ne lui vois pas d'alternative.

dimanche 22 novembre 2020

Libération collective ?


Le shivaïsme distingue cinq acte divins qui se répètent à différents échelles :
création, subsistance, destruction, voilement et dévoilement. Ces deux derniers actes sont, pour le premier, le voile de l'oublie que "tout est une seule et même conscience" ; et, pour le second, la réalisation de cette unité de tout, c'est-à-dire l'intuition que les trois premiers actes n'en forment qu'un seul et ne sont l'acte que d'un seul agent, comme les vagues appartiennent toutes au même océan. 

Or, ces cycles et actes se produisent à l'échelle individuelle, avec les états de veilles, de rêves, de sommeil profond, de confusion sprituelle et d'éveil, mais aussi dans les cycles cosmiques et les grands cycles qui englobent les plus petits, comme des rouages plus petits à l'intérieur de plus grands, ou comme des rêves à l'intérieur des rêves.

Par conséquent, à côté de l'Eveil spirituel individuel, il doit exister des éveil cosmiques et collectifs. Cependant, cette possibilité n'est, à ma connaissance, jamais évoquée dans le shivaïsme. Voilement et devoilement y sont toujours décrit au plan individuel.
 
Cet individualisme est sans doute l'une des raisons de l'écho que suscitent aujourdhui les sagesses de l'Inde, dans un monde toujours plus mondialisé, mais toujours plus individualiste. Ainsi, on notera que, même parmi ceux qui professent que la personne est une illusion, beaucoup transmettent leur bonne nouvelle sur la base de leur personne, voire de leur nom personnel. 

samedi 7 novembre 2020

L'occasion manquée du platonisme



 Platon enseigne que nous vivons, sans le savoir, dans une illusion. Prisonniers d'une matrice, notre salut est d'en prendre conscience et d'en sortir. Le monde sensible est un faux-semblant, le reflet d'un reflet, un écho très déformé de la vraie vie, qui est être et conscience.

Cependant, le monde sensible, la réalité perceptible par les cinq sens, reste la réalité, ou du moins un écho de la réalité. Aux yeux de Platon, comme de Pythagore, il reste donc possible de s'en inspirer pour régler notre vie matérielle, individuelle et collective. La contemplation du Bon et Beau rend fécond. Tout comme "le semblable connait le semblable", l'amour des beaux corps engendre de beaux corps, l'amour des belles actions engendre de belles actions, l'amour des belles idées engendre de belles idées et l'amour de l'absolu, du Beau absolu, peut tout engendrer, "des océans de science". 

En ce sens, même si le monde est une prison qu'il faut fuir, la vision du réel au-delà du sensible doit, en retour, illuminer le sensible et lui profiter. Une fois sorti de la caverne de l'illusion, l'éveillé doit y retourner pour partager avec ses semblables, mêmes si ceux-ci risquent bien de le tuer, à l'instar de Socrate.

Cependant, malgré tous ces points négatifs, il reste que l'expérience de la libération spirituelle, qui est celle de la philosophie, est riche en profits pour le monde matériel. L'éveillé-philosophe accompli peut guider les autres, leur donner des lois et de vraies valeurs. Il n'est certes pas expert en tout, mais il connait le plus important : le Bien. Le philosophe, à l'image de Pythagore, est donc un fondateur de civilisation, un messager des dieux, un être qui se sacrifie pour sauver son prochain et les édifier.

Dès lors, le pessimisme de Plotin, le plus grand philosophe de cette tradition après Platon, est surprenant. Dans son Traité 9, que j'ai mentionné dans un article précédent, il affirme bien que rien n'est "sans unité", c'est-à-dire que rien n'est sans recevoir son être, sa vie et son intelligence, sa beauté et sa bonté, de l'Un, du principe ultime, au-delà de tout, source de tout : "C'est par l'Un que tous les êtres sont des êtres...". On s'attendrait alors à ce que la quête de l'Un passe par la recherche de tous ses fruits beaux et bons : un beau corps, les beaux corps, etc., comme du reste l'enseigne Platon par la bouche de la prêtresse Diotime dans le Banquet. Là, Platon affirme que toute copulation, même animale, exprime un élan vers l'absolu. Et cet élan est créateur, puisque s'est ainsi que se perpétue l'espèce. On aurait pu, alors espérer une sorte de Tantra grec, de même qu'il y eut un bouddhisme grec ou un art indo-grec.

Mais il n'en est rien. Plotin ne s'intéresse guère aux corps, aux arts, à la politique. Pour lui, la vie du philosophe consiste à fuir le monde. Il achève ainsi son enseignement essentiel sur la philosophie comme chemin d'émancipation spirituelle: "Et telle est la vie des dieux et des hommes divins et bienheureux : être libérés à l'égard des réalités d'ici-bas, vivre sans prendre de plaisir dans les réalités d'ici-bas, fuir seul vers le Seul". Ainsi, ce philosophe-moine qui, au dire de son disciple "semblait avoir honte d'être dans un corps", oriente et veut orienter toutes les vies vers le renoncement à la vie. 

On raconte certes que, vers la fin de sa vie, Plotin se serait impliqué dans la création d'une "cité philosophique", une communauté spirituelle sur le mode pythagoricien, et qu'on lui confiait volontiers l'éducation des enfants. Mais cela n'est guère cohérent avec l'attitude d'un homme qui faisait tout pour montrer son mépris de la vie. Comment pourrait-on confier le corps de son enfant aux bons soins d'un homme qui ne voulait pas même prendre soin de son corps ? Cela semble difficile. Certes encore, Plotin évoque bien une alternance entre contemplation intérieure et action altruiste, mais la priorité va clairement à l'intérieur, un intérieur conçu comme excluant l'extérieur, une vie supérieure qui délaisse la vie jugée inférieure, celle qui respire et qui transpire. Ainsi, l'enseignement de Plotin pousse à bout le potentiel dualiste de Platon. 

Tout, ici, est opposition conflit, déchirure, arrachement, exclusion, comme chez Shankara. Ce dualisme platonicien, accentué chez Plotin, est sans doute l'une des sources du dualisme chrétien, combiné à l'exclusivisme monolâtre du dieu Yahvé. Ainsi encore, dans ce même Traité 9 (7, 25), Plotin évoque le roi Minos, "familier de Zeus", donc de l'Un, qui du coup se serait retiré de la politique après avoir donné aux hommes des lois, car "l'activité politique n'était pas digne de lui, il a [donc] voulu toujours rester là-haut [avec l'Un], et ce serait bien là ce que pourrait être l'état de celui qui a beaucoup vu [l'Un]" (trad. Hadot). Hadot évoque une double attitude du philosophe : S'il s'unit à l'Intellect (=à la conscience universelle), il est fécond pour les hommes en leur donnant des lois ; mais s'il s'unit à l'Un, il fuit ; et tel doit être le but final, la fécondité culturelle du sage n'étant qu'un détour risqué. 

Pourtant, même là, une occasion demeure car, après tout, il à a peut-être plus bon, plus beau que l'humanité, il y a peut-être plus bon, plus beau, que le monde sensible. Cela fait sens. Cependant, pourquoi ce monde supérieur ou cette vision supérieure du monde, ne serait-elle pas plus sensuelle, plus intense, plus intime ? Pourquoi devrait-elle être la mort des facultés ? Pourquoi ne serait-elle pas, au contraire, leur épanouissement ? Le chamane (et Socrate est bien une sorte de chamane) peut certes gagner sa vision différente au prix d'une sorte d'aveuglement ou d'une difformité. Mais pourquoi ce rejet définitif de tout corps ? Encore une fois, tout cela est loin d'aller de soi. Et les expériences visionnaires, sensuelles, courantes dans les différentes branches de l'arbre du Tantra, le montrent assez. Mais dans l'arbre de Platon, les fleurs ne peuvent éclore, semble-t-il, qu'au prix de la mort de l'arbre. Ou plutôt, il n'y a pas d'arbre. L'arbre est une illusion, qui doit d'abord être remplacée par une figure mathématique épurée, puis par le néant. Dès lors, on comprends les efforts perses pour rappeler la possibilité d'un "monde imaginal", beau comme l'intelligible et sensuel comme le sensible, même si ces tentatives sont restées ambiguës. On comprends mieux l'alchimie, aussi, et certains courants dans le romantisme, etc. Car le but final ne peut être qu'un mariage qui fait "ce qui est en haut comme ce qui est en bas", qui matérialise l'esprit, au-delà de la seule allégorie.

Le platonisme a manqué les occasions d'une véritable spiritualisation de la matière et d'une matérialisation de l'esprit, car il n'y a pas de conscience sans corps, pas de corps sans conscience. Si la conscience ne peut mourir, le corps le peut mourir. La chair à ses saisons, sans doute. Mais point de mort.

jeudi 5 novembre 2020

"Liberté, Egalité, Fraternité"



 "La devise de la France, "Liberté, Egalité, Fraternité", procède de la Révolution Française et, plus particulièrement, d'un discours jamais prononcé de Robespierre en 1790, puis d'une décision de la Commune en 193. Divisée, elle divise :

la liberté sans l'égalité est, pour aller vite, le mot d'ordre de la droite - qu'on songe aux Etats-Unis tout en sachant qu'il y aurait beaucoup à redire, sur cette liberté ;

l'aglité sans la liberté, c'est l'horizon de la gauche - qu'on se rappelle l'Union soviétique dans laquelle il y avait également fort à dire sur l'galité ! 

Mais, dans les deux cas, la liberté qui se moque de l'égalité tout autant que l'aglité qui se moque de la liberté, c'est la tyrannie.

Ce qu'il faut pour dépasser la droite et la gauche ou les réconcilier, ce qui est une façon de les dépasser, c'est y ajouter la fraternité."

Michel Onfray, édition de Front Populaire, 2

mercredi 4 novembre 2020

Tendresse ou couardise ?



 "Homme de guerre et de fronde, François de la Rochefoucauld, qui vivait au temps des derniers hommes libres et France, les ultimes aristocrates avant leur mutation en pantins poudrés à la cour de Louis XIV, avait consigné en ses Maximes une forte intuition, qui éclaire de sa lucidité nos cérémonies consécutives aux attentats : "La réconciliation avec nos ennemis qui se fait au nom de la sincérité, de la douceur, et de la tendresse, n'est qu'un désir de rendre sa condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une crainte de quelque mauvais évènement." Tel propos peut autant trahir la couardise masquée en tendresse d'une personne que celle de tout un peuple. L'on pourrait jurer, si le temps n'était irréversible, que l'aristocrate du XVIIe siècle a couché sur le papier cette terrible maxime tout exprès pour exhiber la vraie nature de notre antienne "Vous n'aurez pas ma haine !" Nous savons que si nous répondons à la guerre par la guerre, seule réaction raisonnable pourtant, nous perdrons notre "condition meilleure". Adieu alors douceur de vivre, terrasses tapageuses, cafés, restaurants et concerts [et séjours "bien-être", etc.] ! La "lassitude la guerre" évoquée par le moraliste est le pire des maux qui puissent empoisonner une civilisation - elle se maquille, en notre Europe sur le couchant, en lassitude de l'histoire. Cette lassitude est la maladie mortelle de toute civilisation."

Robert Redeker, Les Sentinelles d'humanité, p. 10

samedi 18 juillet 2020

Comment progresser dans notre compréhension de la situation ?

Cycladic Thinker Statue Like Rodin The Thinker Early Greek Adaptation

I - La base logique

Le complotisme est à la véritable science politique ce que le Père Noël est au business réel. C'est une caricature simpliste de la situation objective et de sa compréhension possible.

Mais comment atteindre à cette compréhension ? Ne sommes-nous pas limités dans nos capacités cognitives ?

Il est vraiment que nous sommes inégaux sur ce plan, comme sur le plan des capacités physiques. Mais ces inégalités intellectuelles sont moindres ou, du moins, elles peuvent être comblées en partie grâce aux exercices adéquats.

Lesquels ?

- La méditation, le silence intérieur, améliorent la mémoire, la concentration, l'élocution. Heureusement, la méditation est à la mode. Il suffit de s'asseoir et écouter les sensations. Encore plus simple : sans s'asseoir ni rien faire d'autre, se taire à l'intérieur.

- La logique. En Europe et en Méditerranée, il y a l'Organon d'Aristote. Il y a aussi la Logique de Port-Royal. En Inde, il y a le Nyâya, "l'art de conduire (la pensée)", l'une des trois "portes vers la délivrance" (moksha-dvâra), avec la grammaire et l'interprétation. Malheureusement, la logique n'a pas bonne réputation. 

Cependant, il est certain que l'on ne peut comprendre quoi que ce soit si l'on ne s'exerce pas à bien penser. Cette pratique est la grande absente des voies spirituelles. Et je crois que cette lacune explique en grande partie le sentiment de frustration que l'on rencontre souvent dans la clientèle des coachs, thérapeutes, etc. Si je ne sais pas comment distinguer un raisonnement valide d'un sophisme, comment pourrais-je m'éveiller ? Si je ne connais rien à l'art de penser, je risque fort de tomber sous le contrôle d'une idéologie ou d'individus peu scrupuleux. Je vais me retrouver dans les impasses du complotisme, de l'occultisme, du consumérisme, du fanatisme ou d'une doctrine superficielle, sans réelle solidité. La vie me rappellera sans cesse que tout cela n'est qu'illusion et faux-semblants, et je finirai déçu.


Pour s'exercer à la logique, il y a des sites sur les paralogismes (les raisonnements erronés) et des vidéos :







Il faudrait proposer des stages de logique. Ou faire de la logique dans les séminaires de yoga. Mais cela n'aurait guère de succès. Pourtant c'est l'un des fondements de la tradition. Et, selon le shivaïsme du Cachemire, "la raison/logique est le suprême auxiliaire du yoga". 

Mais je ne me fais guère d'illusion. La raison ne fait pas vendre. Au contraire, elle dégoûte. Or, il s'agit bien de vendre, n'est-ce pas ? Bref.
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II - La situation

Une fois cette base posée, voyons quelle est notre situation ?

On peut la schématiser ainsi les fouillis apparemment inextricable des idées, des doctrines et autres idéologies :

Trois visions : 

1 - La vision pré-moderne : 
Il existe des valeurs éternelles venant du passé, transmises par la tradition ou telle Autorité. Le progrès est une illusion. Le meilleur est derrière nous. L'Homme doit se soumettre à la tradition. Il y a une réalité atemporelle. La Nature est belle et bonne. L'Homme doit l'imiter. Tout dégénère. Si l'Homme désobéit à Dieu ou à la Nature, il est puni. La Nature nous montre quoi faire, il suffit de l'imiter. Il y a un ordre naturel ou divin des choses. Il n'y a pas de hasard.

2 - La vision moderne :
L'Homme peut choisir son avenir. Le progrès est possible et il est un devoir. L'Homme doit se bâtir son propre monde, parfois contre la Nature ou mieux qu'elle. Dieu et la Nature sont rationnels. La raison est fiable. L'Homme peut progresser vers la vérité, améliorer sa condition, inventer des techniques, comprendre la Nature et Dieu, et même améliorer sa nature, son éthique et sa politique. Il existe des valeurs universelles, des Droits de l'Homme, une égalité des races et des sexes. L'Etat ne doit pas décider des conditions du bonheur, ni de toutes les valeurs, ni des croyances, mais seulement poser un cadre minimum. L'individu existe, il est doué de libre-arbitre. La liberté de conscience est essentielle. Même si Dieu existe, chacun doit être libre de croire ou non. Les libertés d'expression, de circulation, d'échange, sont essentielles.

3 - La vision post-moderne :
Tout est relatif, tout est construit par des pouvoirs. Il n'y a aucune vérité universelle, aucune valeur universelle. Il n'y a pas de progrès, pas d'individu, pas de sujet, pas de libre-arbitre, mais seulement des forces qui s'affrontent. Tout est subjectif : il n'y a pas de vérité objective. Il est donc impossible de vraiment communiquer. Les cultures comme les points de vue individuels n'ont rien de commun. Chacun dit vrai de son point de vue. Tous les points de vue se valent. Il n'y a pas de critère de vérité, de beauté, de bonté, de justice. Les minorités sont plus importantes. Le laid est beau. Le faux est vrai. Le mauvais est bon. Tout est construit par les mots, les mots ne connaissent rien de la réalité. L'homme blanc est toujours méchant, raciste et sexiste. L'Autre est sacré. Il n'y a pas d'essence, il ne faut pas juger, on ne peut rien définir. L'Occident est mauvais. 


Ces trois visions ont dominé
1 - Prémoderne : Jusqu'à la Renaissance
2 - Moderne : Jusqu'aux années 1960
3 - Postmoderne : Depuis les années 1960

Mais attention : en réalité, ces trois visions se retrouvent à chaque époque, dans toutes les grands cultures (Europe, Inde, Chine). 

Ainsi, dès l'Antiquité il y a eu des postmodernes : les sophistes en Grèce, les Cârvâkas en Inde et "l'Ecole des Noms" en Chine.

Chaque vision a ses qualité et ses défauts.

Cependant, dans la situation présente, il y a deux visions en position dominante et une vision en état de faiblesse.

Les deux visions qui dominent aujourd'hui sont la vision prémoderne (islamisme, intégrisme, fondamentalisme, traditionalisme, écologisme radical, boboisme populaire, occultisme, complotisme, etc.) et la vision postmoderne (justice sociale radicale, politiquement correcte, bien-pensance, wokeness, racialisme, communautarisme, indigénisme, relativisme, LGBTisme, inclusivisme, décolonialisme, etc.).

En outre, ce qui se passe est que la vision postmoderne fait le lit du retour de la vision prémoderne :

En effet, s'il n'existe pas de vérité objective, il devient impossible de réfuter les croyances et les superstitions. 
S'il n'existe pas de critère universel de justice, il devient impossible de dénoncer les injustices de "l'ordre naturel. divin des choses". 
Si tout se vaut, alors à quoi bon discuter ? 
Si tout n'est que verbiage creux, à quoi bon discourir ? 
Il n'y a plus de morale, plus de politique, plus de culture, plus de mémoire, plus d'identité, plus de repères, plus d'âme, plus rien... Et dans ce désert, dans ce magma impersonnel, la vision prémoderne peut fleurir. C'est le "retour du religieux", si vous voyez ce que je veux dire.

Paradoxalement, la destruction des traditions par la vision postmoderne permet le retour au prémoderne. La terre est plate pour ceux qui croient qu'elle est plate, etc. Tout se vaut. Toute velléité de défendre un point de vue au nom de quelque chose de plus que ce point de vue - comme la raison, la vérité, l'objectivité, la cohérence - est immédiatement interprétée comme l'expression d'une volonté de pouvoir, généralement occidentale, c'est-à-dire mauvaise, raciste, "fachiste", etc. 

L'un des buts initiaux de cette "déconstruction", qui est en fait une véritable destruction, est de neutraliser le racisme en détruisant la raison. Autrement dit : casser le thermomètre dans l'espoir de faire baisser la température....
 Mais ce qui se passe bien plutôt, c'est que tout les prophètes et autres charlatans peuvent désormais raconter n'importe quoi sans crainte d'être contredits. Car à présent, tout le monde craint d'être labellisé "occidental", "intellectuel", "rationaliste", c'est-à-dire raciste et "facho", terme qui constitue l'horizon ultime de la vision actuellement dominante et le centre de son champ lexical.

Et c'est ainsi que l'on voit des féministes (postmodernes) manifester avec des femmes voilées (prémodernes). Les premières luttent pour que les secondes puissent imposer leur volonté aux premières. Mais il est vrai que l'incohérence fait la fierté de la vision postmoderne. Plus c'est obscur, charabiatesque et imbitable, plus on se donne des airs de supériorité "mystérieuse", voire "poétique". C'est de l'art, alors circulez, pauvres débiles réfractaires ! 

En fait, il n'y a rien d'autre, dans cette vision postmoderne, que des sophismes. L'actuelle domination postmoderne dans tous les secteurs de la société mondialisée, c'est la victoire des sophistes. Tout simplement. De la fumée.

Or, ce triomphe fait aussi la joie du capitalisme libre-échangiste. Car il a toujours prôné la dérégulation, la disparition des frontières et l'uniformisation au sein d'un Marché divinisé, présenté comme la solution à tous les problèmes. 



Le commerce a joué un rôle dans l'Histoire, certes. Mais il a toujours été perçu, à raison, comme une source de déséquilibre potentiel. La vision prémoderne et la vision moderne n'ont jamais voulu mettre les commerçants au pouvoir. Platon parlait juste quand il décrivait ainsi les marchands : "Il s'agit le plus souvent de ceux qui sont faibles physiquement et inaptes à exécuter un autre travail. La tâche qui leur convient est de rester au marché, d'acheter des marchandises contre un paiement en argent à ceux qui ont besoin de les vendre, et de les revendre contre paiement en argent à ceux qui ont besoin de se les procurer" (République, 371b-d, GF). On voit de suite qu'ils sont le point faible de la cité, le ver dans le fruit. 

Aujourd'hui, le Marché est idolâtré : considéré comme omniprésent, omniscient et omnipotent. Et avant que le Marché ne soit divinisé, la divinité a été marchandisée, par des marchands qui se sont proclamé prophètes. 

Ainsi, la plus récente des "grandes religions" (grande par la quantité) a été fondée par un marchand, propagée par des marchands. Ceux-ci ont d'abord mis à leur service les guerriers, puis les intellectuels et les prêtres. Leurs premières cités furent donc bâties dans l'excès, en détruisant les forêts. Aujourd'hui, cette religion est l'alliance la plus aboutie du consumérisme et du fanatisme. 

Le consumérisme se nourri de la vision postmoderne ("tout est relatif" = "tout est à vendre") et le fanatisme, à son tour, se nourri de cette même vision postmoderne et de quelques éléments prémodernes pervertis, en une sorte de culte de l’Oeil Unique. 

Toujours est-il que le capitalisme s’accommode parfaitement de ce fanatisme, et concourt à une stupéfiante renaissance du communautarisme, du tribalisme et des formes les plus primitives d'identité, à l'opposé de l'universalisme des grandes civilisations. Voulant détruire les identités, le postmodernisme accouche des pires monstres identitaires.

Enfin, le culte de la tribu trouve un dernier allié dans le boboisme apparemment écologiste et réellement capitaliste qui s'étale partout, dans un moment de triomphe inédit. Sans doute victimes d'un accès virulent du Syndrome de Stockholm, les classes moyennes en voie d'extinction célèbrent à tue-tête, dans un dernier cri aussi fou que touchant, les valeurs sacrées qui sont en train de les anéantir. Car les classes moyennes, "l'honnête homme", étaient l'humain moderne, celui des Lumières, épris d'idéaux harmonieux.

III - La solution

A mon sens donc, il faut aujourd'hui se battre pour toutes sortes de valeurs et de choses. Mais l'axe doit être moderne : raison, progrès, universalité, république, égalité des chances, éducation, méritocratie, vertu, fraternité dans la fierté assumée d'un héritage unique. La France a toujours été le fer de lance du progrès de l'humanité. Elle doit le redevenir, au lieu de se complaire dans une culpabilité aussi imaginaire que mortifère.

Au fond, tout ceci est une question d'équilibre, de juste mesure. L'Autre, oui, mais dans un cadre universaliste et juste. La diversité certes, mais dans l'unité d'une raison seule capable de juger, de répartir, d'assigner à chacun sa juste place, de faire progresser l'ensemble, d'émanciper des superstitions, de former des citoyens, de discerner le bon grain de l'ivraie. Sans cela, nous allons droit à la libanisation du pays, à l'image des reste du monde. C'est déjà le cas et cela empire, sous l'emprise du poison postmoderne et des filous qui en profitent, tant du côté des tribus, des religions, que du Marché.

Nous avons de quoi nous en sortir : c'est la vision moderne. Un héritage exceptionnel. Une véritable sagesse. Équilibrée, juste, rationnelle, faite pour évoluer, en elle est notre salut. Sinon, c'est la barbarie. C'est elle qu'il faut redécouvrir. 

Un exemple de défense de ces valeurs : Paul Boghossian, La Peur du savoir. Le voici dans une conférence :


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IV - Un idéalisme moderne est-il possible ?

Soit. 
Mais comment adhérer à cette vision moderne quand on épouse une doctrine de la conscience universelle ? Si "tout est conscience", tout n'est-il pas subjectif, et donc relatif ? Si tout est conscience, alors cela ne va-t-il pas dans le sens du narcissisme new age actuel ? Le divin, le cosmos, la Nature ne sont-ils pas au servie de "mes envies" ? 

Non.
Il est possible de maintenir à la fois que "tout est conscience" et qu'il existe des critères universels et rigoureux de jugement du vrai, du beau, du bon. Idéalisme (l'appellation technique du "tout est conscience") ne rime pas avec relativisme.

Deux exemples : le platonisme et le shivaïsme du Cachemire.

Ces deux doctrines sont 1) idéalistes ("Penser et être sont le même") et 2) très conscientes de la relativité des opinions ("Tout est illusion").

Pourtant, elles ne sonnent pas du tout comme le relativisme actuellement omniprésent.

Pourquoi ?

Parce qu'elles prennent soin de distinguer entre l'opinion et la science, entre l'imagination et la raison. 

Certes, le shivaïsme du Cachemire ne fonde pas sa théorie de la science sur une opposition entre monde sensible et monde intelligible. Néanmoins, le shivaïsme du Cachemire prend soin de montrer que "les idées" ne sont pas de simples "constructions" subjectives ou sociales. Car il y a un critère du Vrai : la cohérence. L’objectivité étant une forme de cohérence entre sujet et objet ; et l'efficacité étant une autre forme de cohérence, entre le moyen et la fin. 

Ce n'est pas le lieu ici de rentrer dans les détails, mais le platonisme (c'est-à-dire presque toute la philosophie européenne) est idéaliste sans être relativiste. Or, le shivaïsme du Cachemire offre l'exemple d'une entreprise semblable. 

Voilà pourquoi je suis convaincu que le platonisme et le shivaïsme du Cachemire sont des visions vitales pour notre avenir. Nous devons les explorer, de même que nous devons redécouvrir la pensée moderne. Et nous devons trouver le courage de la mettre en pratique. Nous n'avons pas le choix. Les Lumières ou la mort.

jeudi 16 juillet 2020

La spiritualité peut-elle se passer de politique ?

Michael Griffin

Une attitude courante, dans les milieux spirituels, est de rejeter la politique. Il suffirait de "travailler sur soi" pour changer le monde en mieux, par le truchement d'une mystérieuse influence.

Et si, vraiment, tout était lié ? Et si, comme le cosmos et l'homme sont proportionnés, de même, le politique et le psychique l'étaient aussi ?

Reste que la politique est peu intéressante, austère, pleine de vice, sans espoirs, remplie d'illusions.
A quoi bon perdre son temps, et peut-être son âme, à ces questions obscures et vaines ? Ne vaut-il pas mieux se concentrer sur soi ? N'est-ce pas abandonner un diamant pour une verroterie ? 

Cependant, il se pourrait que ce raisonnement soit erroné. En effet, la connaissance politique peut fort bien être envisagée comme une sorte de connaissance de soi, ou comme un outil de connaissance de soi. 
Comment ? Parce que la politique porte sur le groupe, la cité, la société. Et si la société n'était qu'une sorte d'humain, mais en plus grand ? Et si l'individu était une société, mais en plus petit ?

Si cela s'avérait vrai, alors il n'y aurait qu'une différence de degré, une différence d'échelle, entre la politique et la spiritualité. La science politique ne serait qu'un aspect de la connaissance de soi, et vice-versa. Si la société est comme un "grand individu", alors réfléchir à son organisation, c'est réfléchir sur soi. Inversement, qu'est-ce qu'un individu, si ce n'est une société faite d'individus encore plus petits, mais fort nombreux, dont l'individu cherche la meilleure organisation ?

Cette meilleure organisation, c'est la politique qui l'étudie pour la société, et c'est la spiritualité qui l'étudie pour l'individu. Et une société bien organisée, c'est une société juste, tout comme un individu bien organisé, c'est un individu en bonne santé. De sorte que l'on en vient à pressentir comment la politique pourrait ne pas être si éloignée que cela de la spiritualité. Ce sont deux aspects de la réflexion sur l'organisation, avec comme but l'harmonie - ici justice, là santé.  

Enfin, étudier la politique, entendue comme réflexion sur l'organisation collective, facilite la connaissance de soi, car le collectif est un "grand Soi", comme si l'on se regardait soi-même avec une loupe.

Telle est l'analogie que formule Socrate et la méthode qu'il en tire :

"Si, devant des gens dont la vue manque d'acuité, on disposait des lettres formées en petits caractères pour qu'ils les reconnaissent de loin, et que l'un d'eux s'avise que les mêmes lettres se trouvent ailleurs en plus grands caractères et dans un cadre plus grand, je crois que cela leur apparaîtrait comme un don d'Hermès de reconnaître d'abord les grands caractères, pour examiner ensuite les petits et vois s'il s'agit des mêmes. 
(...) Peut-être existe-t-il une justice qui soit plus grande dans un cadre plus grand, et donc plus facile à saisir (...) Nous effectuerons d'abord notre recherche sur ce qu'est la justice dans les cités ; ensuite, nous poursuivrons le questionnement de la même manière dans l'individu pris séparément, en examinant dans la forme visible du plus petit sa ressemblance avec le plus grand..."
(République, 368d-e, GF, trad. Leroux)

Autrement dit, étudier la société, c'est aussi s'étudier soi-même, mais à une échelle bien plus vaste, ce qui permet d'y voire plus aisément. 

La politique est donc cela : une forme grossie, mais non pas nécessairement grossière, de la connaissance de soi. Elle constitue donc un outil précieux et nécessaire. Croire que l'on peut faire l'impasse sur cet aspect des choses, à cause de sa complexité ou de son inutilité apparente, c'est donc commettre une grave erreur. 

mercredi 17 juin 2020

Vivre "sans identité" ?

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L'identité est devenue tabou.

Pour les Occidentaux s'entend. Car pour les autres, affirmer son identité est bienvenu. Fut-ce par la guerre, par la razzia, le pillage, le meurtre, la torture, la castration, l'esclavage, le viol ou l'appel au meurtre.

Mais si vous êtes Occidental, vous êtes suspect : mâle blanc hétéro, donc responsable de tous les maux, forcément sans coeur, méchant rationaliste froid, sans tradition, sans lien à la nature, sans intuition, colonialiste, raciste, sexiste, spéciste, bref, vous êtes le mal incarné. 

Selon les propos des traditionalistes (c'est-à-dire des militants de l'exotisme et du romantisme) vous êtes, au mieux, "malade". Et l'Orient va vous guérir, vous reconnecter à la Pacha Mama, vous ré-enraciner ailleurs, en Amazonie ou je-ne-sais-où en Inde, n'importe où pourvu que ça ne soit pas en Occident. Sinon c'est "facho". Car s'enraciner dans le Poitou ou les Hauts-de-France, c'est "nauséabond". 

Dans ce cas, vous devez absorber quantité de Padamalgam et avaler plein de couleuvres pour guérir de vos "privilèges". Par contre, si jamais vos témoignez un brin de vos racines européennes, de votre fierté d'être Français, alors, dans ce cas, le Padamalgam se transforme instantanément en son opposé : l'Amalgam, un puissant amalgamant ad hitlerum. Et puis il ne faut stigmatiser personne, hein. Mais vous devez, en tant que mâle blanc hétéro, vous laisser amalgamer et stigmatiser. Et avec le sourire. Avec un petit air contrit et le visage penaud. Et avec bienveillance. Dans le coeur. En conscience. 

Mais le fond de tout cela, c'est qu'il existe des identités, des Mois, des Sois, des essences, des esprits, des tempéraments, des mentalités, des personnes, des peuples, des nations, des ethnies, des cultures, des traditions, des parfums. 

Face à ce fait indéniable, il y a deux types de réactions qui prédominent aujourd'hui : 

1) La réaction pré-moderne, du genre "Il n'y a de Dieu que Dieu et Untel est son (ultime) prophète" - cette réaction étant le fondement d'un égocentrisme et d'un ethnocentrisme absolu, d'une violence sans égale. 

Et 2) la réaction post-moderne : il n'y a pas d'identité, pas de Moi, pas d'essence, etc. Tout est relatif, tout est construit, tout se vaut, il n'y a pas de vérité, pas de valeurs, pas de repères. 

Cette folie, véhiculée par le gang postmoderne, est un terrible poison qui, voulant apparemment défendre la tolérance, fait en réalité le lit des fanatiques prémodernes et de leur ethnocentrisme radical. Car, s'il n'y a pas de vérité, pas de critère universel du vrai, alors il n'y a pas de jugement possible (les Newages sirupeux sont ravis), et sans jugement, pas de justice, pas de revendication possible (Macron est content), plus de langage donc plus de pensée, donc plus de discernement (le Marché est en extase). 

Mais surtout, les prémodernes de tous bords peuvent avancer comme bon leur semble dans ce désert postmoderne totalement lavé de toute identité comme de toute mémoire. Car au nom de quelle vérité, de quelle justice, de quelles valeurs pourrait-on s'opposer à leur totalitarisme ? à leur barbarie ? Tout n'est-il pas relatif ? Tout ne se vaut-il pas ? 

Et c'est ainsi que l'on voit des féministes "progressistes" antiracistes s'allier de fait avec des sexistes racistes. Voilà la folie dans laquelle le relativisme nous a fait tomber. Et dont nous risquons de ne jamais nous relever. Eh oui :Le "tout est relatif" travaille pour le "la seule vérité, c'est nous, c'est moi !" Et après des siècles de progrès, nous régressons. Telle est la folie que nous subissons, conséquence de l'idéologie postmoderne, qui est sans doute la plus terrible entreprise criminelle jamais créée par les "intellectuels" postmodernes, sortes de laquais du Marché qui se retrouvent objectivement aux côtés des pires fanatiques. En son temps, Foucauld n'avait-il pas témoigné de son admiration pour Khomeiny ?

Soit.
Mais l'ego n'est-il pas une illusion ? Le Moi n'est-il pas haïssable ? Le Soi n'est-il pas le concept qui sert de fondement à l'égoïsme, à l'ethnocentrisme ? Au racisme ? Au nationalisme ? Au fanatisme ?

Cependant, d'un autre côté, peut-on vivre sans identité ? L'identité, sous toutes ses formes (essence, tempérament, esprit, Moi, Soi, nation, peuple, Dieu, ego, etc.) est-elle toujours mauvaise ? 

Je ne le crois pas. L'identité n'est pas toujours malheureuse, ni source de souffrance.

Je propose d'envisager la question au plan individuel, car la nation, le peuple, l'Eglise, la communauté, la tribu, Dieu, etc., ne sont que des extensions et des dérivés du Moi. Sans Moi, point de Dieu, ni de "peuple élu". Ça n'est du reste pas un hasard si le bouddhisme, qui récuse le Moi, réfute aussi l'existence de Dieu. 

Or, je ne peux être sans "je". Même en admettant que le Moi psychique puisse s'effacer, reste que le corps - la vie - EST identité. Le corps vivant est un territoire en lutte permanente contre les intrus, les étrangers, les menaces extérieures. Ceux qui ont des problèmes d'inflammation, donc d'immunité, donc d'identité biologique, le savent bien. 

L'absence d'identité c'est le chaos, c'est l'entropie, la dispersion, l'évaporation, la perte irrémédiable. La vie est précisément le mouvement qui s'oppose à cela. La vie, c'est la séparation, l'essence, l'identité, l'autonomie, la frontière, l'homéostasie, l'autoréparation, l'autorégulation, l'automotion, l'autoreproduction, la lutte contre l'étirement de l'espace et du temps. 

Et plus la vie évolue, se fait complexe, plus cette tendance devient évidente. Jusqu'à l'apparition du Moi conscient, puis à celle de l'individu et de ses extension collectives et divines. 

Cependant, chacun conviendra que le Moi, sous toutes ses formes, est aussi cause de souffrance.

Comment expliquer ce paradoxe ?
Quelle est la solution ?

Si tout Moi est toujours cause de souffrance, alors il faut détruire le Moi à tous ses niveaux, sous toutes ses formes. Mais alors, il faut détruire la vie elle-même. Toute vie, jusqu'à la racine. C'est le projet assumé du bouddhisme ancien. La vie est une anomalie, et pas seulement la vie humaine. La guérison est la fin de la vie. La vie ne doit plus renaître. Extinction, nirvâna. La vie, comme effort contre l'entropie, est mauvaise. Car l'entropie, c'est le mouvement général de l'univers depuis le Big Bang, et c'est bon, car c'est la dispersion, le mélange, l'égalisation, l'uniformisation. La vie, au contraire, c'est l'individuation, la contraction, la résistance, l'organisation, la préservation, la lutte, la concurrence, l'affirmation de soi comme être séparé, etc.


Il y a pourtant une issue.

Au plan politique, c'est la modernité. C'est l'universalisme des Lumières. Ni ethnocentrisme identitaire, ni relativisme mercantile. Mais convergence vers des valeurs universelles qui incluent les identités tout en les transcendant.

Au plan spirituel, c'est la spiritualité de l'élargissement du Moi. Un Moi cosmique, vaste, qui dépasse le Moi individuel, unique, mais en l'incluant. L'Un enveloppe l'unique et, en l'affranchissant de ses limites infantiles, lui permet de pleinement s'épanouir. C'est le paradoxe de l'éveil : en niant le Moi individuel, la spiritualité permet à l'individu de vraiment se révéler en sa singularité.

Au final, il y a donc deux manières de s'affranchir de la dictature de l'ego et de ses dérivés politiques :

A) La manière prémoderne (servie par le couille-mollisme postmoderne, dont on ne dénoncera jamais assez la dangerosité) qui consiste à faire régresser le Moi individuel dans un Moi collectif (le clan, la tribu, la famille, la caste, la patrie, l'oumma, l'église, le peuple élu, etc.) éventuellement projeté dans un super-Moi (Dieu, Allah,  l'Histoire, le Destin, les Ancêtres, le Totem, etc.). Le Moi est alors neutralisé en apparence, mais en faveur d'un autre Moi, aveugle et bien plus redoutable. Un monstre. On le voit à l'oeuvre, chaque jour à travers le monde. 

B) La manière moderne, qui consiste à dépasser le Moi en l'intégrant dans un tout plus vaste qui, à la fois, l'inclu et le dépasse. Par exemple, la Nature, le Progrès, l'Univers. Et, au plan spirituel, la conscience universelle bien comprise. Je ne développe pas ce point, attendu qu'il est le thème central de ce blog, développé déjà dans des centaines d'articles.

Or, il y a confusion entre ces deux manières. La plupart des gens veulent régler les problèmes d'identité en détruisant l'identité (ou en faisant "comme si"), c'est-à-dire en détruisant unilatéralement l'identité occidentale et en célébrant les "autres" identités (le syndrôme de Stockholm), ou encore en régressant à un stade pré-identité, proto-individuel : la Pacha Mama, etc. 
ou tout simplement en sombrnt dans la confusion, une sorte de débilité bienheureuse, du moins tant que les conditions matérielles (conquêtes de la modernité) permettent ce luxe. Nous prenons alors un état de stupidité (sans pensées) pour un état d'éveil (qui est libre des pensées). Nous confondons le renoncement à nos droits individuels avec le devoir de dépasser nos droits en vue d'un réel accomplissement moral.

Donc l'identité, oui. Nécessaire même. Mais une identité qui enveloppe, qui embrasse, un Moi de plus en plus vaste, sans dissoudre cependant ses états précédents, mais en les corrigeant au besoin et en les intégrant dans des perspectives de plus en plus universelles, qui progressent toujours vers le Vrai, le Bien, le Juste et le Beau.

Au plan politique, il est donc clair que j'ai une identité. J'appartiens à une nation, avec un passé très riche, unique, et un projet extraordinaire, nouveau dans l'Histoire. Je ne me réduit pas à elles, mais je ne les oublie pas.

Mon identité est une. Mais, comme un mandala, elle comprends des étages. Des niveaux. Un ordre. Une hiérarchie. Des priorités. Des facettes. 

Ds lors, en tant que nation, nous ne pouvons accueillir des étrangers que si nous sommes fiers de notre identité. Sans cela, nous ne pouvons faire preuve de discernement, nous ne pouvons choisir et guider ceux que nous accueillons, exactement comme ceux que nous invitons, à titre individuel, dans nos demeures privées.  

Il en va de même au plan psychologique : si je n'ai qu'une mauvaise estime de moi, je me sens faible, je renonce à toute discrimination, je vaque à l'aveugle et je me laisse envahir par toutes sortes de contenus, des publicités, des slogans, des mantras, etc. 

Et il en va de même, bien sûr, en ce qui concerne la nourriture. Mon corps est un être séparé, qui a son ordre propre. Il ne peut digérer n'importe quoi. Là comme ailleurs, le discernement est nécessaire pour choisir ce que l'on intègre à soi, ce que l'on rejette et ce que l'on ne mange pas. C'est là le principe de tout échange de toute relation avec les autres et avec le monde. Aspirons donc à davantage de cohérence.

Tout cela permet de progresser en s'élargissant vers un Moi de plus en plus vaste. Une identité de plus en plus heureuse. Et de se libérer du poids des injonctions contradictoires à "ne pas faire d'amalgames" tout en "ne faisant pas de discrimination". 

Nous abandonner à ce qui nous dépasse ? Oui, mais à ce qui nous dépasse vraiment. A ce qui est au-dessus, non à ce qui est au-dessous. Par libre audace, non par réelle crainte travestie en fausse tolérance. 

Nous allons vers le même sommet de la même montagne, mais par des voies différentes. Et toutes les voies ne se valent pas. Egalité et hiérarchie à la fois, ce qui laisse place à la fois au respect de la dignité de l'autre, et au nécessaire discernement.

En suivant cette voie, un éveil individuel et un réveil de l'humanité sont, peut-être, possibles. Sans cela, nous régresserons, peut-être jusqu'à disparaître. 

Remplacer une logique du "ou bien... ou bien..." par une dialectique du "à la fois... et...". Tout notre art et notre salut sont là.
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