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samedi 4 décembre 2010

Tout est conscience

Mandala "créé par le Dalaï Lama" en vente à Bhaktapur, 2008


Ce yoga de la félicité au sens absolu

Est sans sujet ni objet.

Il est sans conteste

La forme achevée,

La compassion non duelle,

La meilleure des compassions. 66

Il y a la forme que voient les yeux

Et le phénomène mental (qu'elle suscite).

L'intervalle entre (la forme et cette réaction mentale)[1],

Doit être vu comme (conscience) non duelle, la meilleure des connaissances,

Manifestation de la félicité ultime. 67

Il y a ce que l'oreille entend

Et la part de (réaction) verbale (suscité suscitée par ce son).

La conscience (non duelle, quant à elle),

Est tout autre : elle transcende le langage.

Elle est l'écoute non duelle, la meilleure des connaissances. 68

Il y a ce qui délecte la langue

Et il y a le dégoût.

(Mais) on doit s'éveiller à la meilleure des saveurs

Qui résulte de l'unification des six saveurs[2].

(C'est la conscience) non duelle, la meilleure des connaissances. 69

Il y a le nez et les odeurs,

Ainsi que les souvenirs impurs (qu'elles évoquent),

Comme par exemple le musc et l'alcool[3].

Mais la (conscience) non duelle, la meilleure des connaissances

Est connue dans l'état où tout s'harmonise de soi-même. 70

Les contacts corporels

Sont par leur nature même

Divisés entre ceux qui sont

Conformes à notre race et ceux qui ne le sont pas.[4]

(Mais) si sagesse et méthode ne sont pas séparées,

On est dans la conscience non duelle,

La perfection suprême. 71

Elle ne connaît ni fin dans le temps,

Ni frontières dans l'espace[5].

Elle est tout,

Car tout est la manifestation de la puissance

De la lumière de (cette) conscience[6].

Elle est la félicité ultime, le libre-vouloir[7],

L'authentique bonheur d'un Eveillé. 72

Prédisposition inconsciente, perception, notion,

Forme matérielle et conscience duelle :

Ce corps ainsi formé de cinq (sortes) de conscience

Est le corps formé des cinq Bouddha[8],

Non duel, le meilleur des corps. 73

Ces cinq Eveillés sont l'Eternel, l'Imperturbable, l'Immortel,

La Source des qualités et l'Infaillible.

Ces cinq Eveillés forment une seule et même individualité.[9]

Quant au sixième Eveillé, il est le Parfait bien être[10]. 74

La Terre, l'Eau, le Feu,

L'Air et l'Espace,

La grande production des cinq éléments :

Tout cela doit devenir

Eveil non duel. 75

Les concepts sont des constructions imaginaires.

Ils doivent devenir

Une seule et même (conscience) non duelle

Qui se produit d'elle-même,

(Ornée des cinq consciences) :

La conscience pareille à un miroir,

La conscience de l'égalité de tous les phénomènes,

La conscience qui fait tout ce qui est à faire,

La conscience qui prend soin de chacun[11]

Et la conscience qui est le fondement de tous les phénomènes[12]. 76

Mais à cause de la puissance des points de vue

Et en vertu des intentions (propres à chaque) être sensible,

L'(Eveillé) omniscient, un, non duel,

Devient śivaïte, viṣṇouïte et il devient Brahmā (le créateur)[13]. 77

A cause de la confusion des yeux et autres (facultés),

La vérité absolue, que l'on nomme (ici) "non duelle"

(Parce qu'elle) transcende le domaine de la pensée,

Devient vérité apparente,

Prolifération des discours. 78

Selon la perspective de la vérité absolue elle-même,

Il n'y a ni Eveillé ni non duel.

De fait, on dit que tout cela

N'est que vain bavardage,

Expérience d'un espace fictif. 79

Néanmoins (on parle de cette conscience non duelle)

En se conformant à l'usage des textes techniques[14],

Selon le style des explications scolastiques.

Autrement, il est absolument impossible

De parler de l'Eveillé, du non duel ! 80

Les seize types (de vacuité) expliquées par la tradition,

Les dix sortes de perfections de sagesse,

Les Eveillés au nombre de cinq :

Ce ne sont là que des paraphrases explicatives[15]

De la (conscience) non duelle. 81

De même que l'on voit les choses elles-mêmes

Dans l'orbe d'un miroir,

De même en cette conscience non duelle

(On voit) l'inconcevable éveil des Eveillés. 82

Dans les trois mondes,

Tous les êtres sensibles,

Tout ce qui a raison de naître et de subsister,

Tout cela est engendré

Par la conscience non duelle[16]. 83

Les océans, les montagnes, les forêts,

Les plaines, les savanes et les mangroves

Sont engendrés par la conscience non duelle.

Cela ne fait aucun doute ! [17] 84

Le père et la mère existent en une même (réalité).

Et cette dualité n'existe pas

Dans l'essence, dans la conscience non duelle.

Tout le reste est produit (dans cette conscience). 85

Grâce à cette méthode habile

Qui de par sa nature même ne fait q'un avec la sagesse qui comprend le réel,

Les yogins obtiennent l'état de Bouddha

Maintenant, en cette vie même ! 86

Kuddāla[18], Instructions sur la méthode de la (conscience) non duelle inconcevable (Acintya-advaya- [jñāna]-krama-upadeśa), (l'édition dont je dispose comprend 124 stances).



[1] Litt. "l'intervalle entre la forme et le phénomène mental (dharmam)" suscité par cette forme, c'est-à-dire le jugement. Ce sens de madhyama comme "intervalle" ou centre du sujet et de l'objet est repris dans plusieurs textes du dzogchen ancien cités par Longchenpa.

[2] Salé, sucré, aigre-doux, astringent, amer et relevé (épicé-poivré). Je ne saurais donner un exemple d'aliment astringent. En français, le terme ne s'emploie qu'en médecine, selon le Littré.

[3] Le musc évoque le sexe qui, avec l'alcool, sont généralement synonymes d'impureté, puisqu'ils impliquent un contact avec le corps. Mada peut aussi désigner le miel, la luxure ou l'excitation.

[4] Allusion au système des castes. "Jāti" désigne ce qui est conforme ou "naturel" à une race donnée. Selon le brahmanisme, en effet, l'espèce humaine est naturellement divisée en plusieurs races de qualités différentes et inégales.

[5] Elle imbibe tout, comme l'espace.

[6] Il y a, comme toujours, des jeux de mots : āloka veut dire "lumière", "illumination", mais aussi "regard" et "éclaircissement". Ce terme répond aux autres du même composé, jñāna et prabhāva. La manifestation est la "clairière" (loka) de la conscience, le lieu où elle se révèle en se parant des silhouettes (ākāra) diaphanes des choses.

[7] Terme du vocabulaire śivaïte qui se rapporte à la conduite imprévisible de Śiva et de celui qui s'est identifié à lui. Dans ce texte, comme dans tous ceux qui se réclament du vajrayāna, il y a de nombreux emprunts de vocabulaire, de notions, voire de passages entiers au śivaïsme. Cependant, il me semble qu'il s'agit d'emprunts délibérés et choisis dans le cadre d'une démarche critique. Cela se voit dans le Hevajra, et surtout dans la littérature du Kālacakra.

[8] Dans les yoginītantras, l'individu formé des cinq agrégats (skandha) se dévoile être les cinq sagesses, ou consciences, d'un Eveillé. Les cinq consciences duelles (vijñāna) se transforment en consciences non duelles (jñāna). Ces cinq sagesses forment un corps de gnose, non duel, qui enveloppe tous les corps, résultat de la transmutation du corps pris pour une réalité matérielle (satkāya) - à cause d'une croyance (dṛṣṭi) erronée -, en un corps de Bouddha. Le présupposé est que le corps est conscience, quelque soit par ailleurs la nature de cette conscience. Dès l'origine, le bouddhisme est orienté vers l'idéalisme. Le cinq sagesses ou consciences sont énumérées dans la stance 76.

[9] Un Eveillé reste un individu unique, bien qu'il soit réputé capable d'émaner magiquement d'innombrables individualités, en fonction des souhaits qu'il a fait avant d'atteindre l'Eveil et aussi en fonction des dispositions mentales des êtres qui ont besoin de ses sagesses et de ses méthodes.

[10] Les cinq Eveillés, sont cinq continuum qui n'en forment qu'un : Vairocana (ici nommé l'Eternel, mais c'est peut-être une erreur scribale, car la graphie de vairocana et de śāśvata se ressemblent en nevarī), Akṣokhya, Ratnasaṃbhava, Amitāyuḥ et Amoghasiddhi. Le "sixième Eveillé" incarne cette unité, il s'agit généralement de Vajradhara, le Détenteur du symbole du réel, aussi nommé Eveillé primordial (ādibuddha). Il y a ainsi cinq corps et cinq consciences qui correspondent aux cinq agrégats.

[11] Ou de chaque chose (prati). Equivalente de la charité et du "care" contemporain.

[12] Advayavarja alias Maitripāda a composé un texte qui donne le détail de ces pentades. A ce propos remarquons l'absence, dans ce texte, des éléments de la physiologie subtile empruntés au yoga śivaïte qui forment le "corps de vajra". Or, ils sont typiques des tantras "mères", c'est-à-dire des tantras bouddhistes centrés sur le culte des yoginīs, avec principalement la déesse Vajravārāhī. Et comme on sait que ces tantras (le Hevajra et le Laghuśaṃvara sont les deux principaux) sont postérieurs à l'An mille, on peut supposer que Kuddāla, comme Saraha, appartiennent encore au monde du Mahāyoga, avec son idéal de transmutation des agrégats. Pour plus de détails, il faut lire les articles du professeur Alexis Sanderson, (notamment le dernier en date, The Śaiva Age).

[13] Contrairement à ce que l'on entend régulièrement dire, le bouddhisme rejette absolument l'idée d'un Dieu créateur. Il réfute son existence, depuis les origines du bouddhisme jusqu'aux développements les plus audacieux du tantrisme. Mais le bouddhisme explique cette croyance en un créateur, nommé ici Brahmā, comme résultat de certaines coïncidences karmiques : Brahmā est tout simplement le premier être qui renaquît dans notre univers durant notre cycle présent. Il se sentait seul. Il a donc souhaité créer d'autres créatures. Or, pile à ce moment, il s'est trouvé que le karma d'autres créatures les a amenées à renaître dans cet univers de Brahmā. Celui-ci a donc cru qu'il les avait créées. Le théisme n'est ainsi qu'une malheureuse coïncidence propre à notre univers, un parmi une infinité d'autres, poussières perdues dans le multivers, quelque part dans le giron de l'immense Vairocana. Par ailleurs, ce passage, comme d'autres textes du bouddhisme tantrique ancien, formulent un récit qui vise à expliquer les similitudes entre śivaïsme tantrique et bouddhisme tantrique. En effet, depuis ses origines, le Vajrayāna s'est développé en réaction au développements du śivaïsme. Les adeptes du Vajrayāna devaient donc justifier ces similitudes flagrantes, ne serait-ce qu'auprès des adeptes du Mahāyāna. Ce récit, auquel cette stance fait allusion, consiste à s'inspirer de ce qui est dit, par exemple, dans le Sūtra du Lotus : un Bouddha, ou même un Bodhisattva, est capable de se manifester sous n'importe quelle forme pour faire le bien des êtres. Il se manifeste ainsi sous les formes de Śiva et Viṣṇu. De même, le Mañjuśrīmūlapkalpa, l'un des premiers textes du Vajrayāna, affirme que c'est Mañjuśrī qui avait enseigné les tantras à Śiva. Voilà qui explique les similitudes. On sait que les apologues chrétiens ont usé d'arguments semblables à propos des philosophes et des religions païennes auxquelles le christianisme a beaucoup emprunté.

[14] śāstra : litt. "ce qui sert à instruire". C'est un genre particulier de la littérature de l'Inde, caractérisé par des normes précises, qui en font à la fois un instrument assez lourd à manier (d'où le rapprochement avec la scolastique), mais aussi une méthode rigoureuse.

[15] Passage difficile, peut-être corrompu.

[16] Notons que cette conscience n'est pas un agent personnel (kartā) mais la cause d'une production (utpatti). C'est donc une cause impersonnelle, un agent si l'on veut (comme on parle d'un agent dans une réaction chimique), mais pas un auteur.

[17] Litt. "il n'existe pas de confusion à ce sujet".

[18] Litt. "balayette", "millet", autre nom de la ville de Mangalore au Karṇātaka, nom du Bouddha dans l'une de ses vies antérieures. Désigne ici un mahāsiddha.


vendredi 29 octobre 2010

Le non duel

Mahasiddha, monastère de Hemis, Ladakh



Je m'incline devant l'omniprésent[1],

Le non duel[2], l'inconcevable[3],

Que seul peut enfanter[4]

La fine fleur de la sagesse[5].

A présent, je le mets par écrit convenablement,

Tel que je l'ai reçu du vénérable Bhadra[6]. 1


(Cet inconcevable est l'union de) la sagesse et de la méthode[7].

C'est le plus grand des mystères[8],

Caractérisé par une inconcevable compassion.

C'est une connaissance qui se produit spontanément[9],

(Car) elle dépasse les chemins de la parole. 2


Cette excellence du non duel,

Qui naît spontanément[10],

N'est pas une chose[11].

Les bodhisattvas dotés du symbole du réel[12]

Ne la considèrent pas non plus

Comme étant une non-chose[13]. 3


On dit que le non duel

Est la vérité ultime[14]

Ni éternelle, ni interrompue[15].

Cet état naturel

N'est pas une réalisation

Ni une expérience[16]

Ni une vacuité[17]. 4


La connaissance[18] non duelle

Devient évidente

Lorsqu'on examine les couples (de contraires)[19],

Car tout est un aspect du non duel.

Le duel n'apparaît plus (quand on l'examine)[20]. 5


La connaissance inconcevable,

Le suprême, l'égal,

Ce qui offre toujours la même saveur,

Cette excellence du non duel,

Cela ne peut être réalisé

Au moyen d'une connaissance

(Qui n'est qu'une) construction mentale[21]. 6


Celui qui n'est pas à son aise[22]

Ne peut accéder

A l'inconcevable, au sans concept.

La conceptualisation[23], c'est la production (et donc le devenir douloureux).

Et symétriquement, le sans cause[24] est le sans production. 7


La connaissance que j'ai reçue du vénérable Bhadra

Ne se présente pas sous une forme duelle.

En elle, rien ne peut créer des habitudes,

Il n'y a personne pour s'habituer,

Elle est (donc) sans mémoire ni attente. 8[25]


Kuddāla[26], Instructions sur la pratique non duelle de l'inconcevable (Acintya-advaya-krama-upadeśa), 1-8 (l'édition dont je dispose comprend 124 stances). Sur ce maître insaisissable, voir cet article (en français pour une fois !) et cet autre.



[1] Vibhu : terme d'origine théiste.

[2] Advaya : à ne pas confondre avec advaita, la non dualité dont parle, par exemple, le Vedanta. Ici, le non duel est une sorte de connaissance qui est l'état naturel de la conscience. Ce mode du connaître est non duel en ce sens qu'il ne pose pas d'objet en excluant d'autres objets. Il est sans croyance (agraha), sans adoption ni rejet, égal. Mais il n'est pas pour autant dépourvu de multiplicité. Cette conscience n'est pas une unité pure, massive (ghana), mais une unité dynamique, vivante, qui embrasse la variété des pensées et des apparences qui se succèdent instant après instant.

[3] Acintya : ce qui ne peut être pensé, médité. Egalement "ce dont il n'est pas nécessaire de se préoccuper (pour le réaliser)" puisque c'est l'état naturel (svabhāva).

[4] Glose de prajñā-agra-garbha-sam[yag]bhūtam.

[5] Prajña-agra : il y a, dans le bouddhisme du Grand Véhicule, plusieurs genres de "sagesses" ou d'intelligence. Cette "fine fleur de la sagesse" est l'intelligence intuitive engendrée par l'intelligence discursive guidée par les instructions du Bouddha.

[6] Bhadrapāda : son nom désigne l'un des mois du calendrier indien (15 août- septembre). C'est l'un des 84 "grands accomplis" (mahāsiddha) de la liste d'Abhayadatta. Disciple du magicien bouddhiste Kāṇha (c. 812-850). Peut-être aussi commentateur du Chakrasaṃvara Tantra, texte que l'on peut lire presque entièrement sans s'apercevoir qu'il est bouddhiste.

[7] Expression-clef d'un certain bouddhisme tantrique, synonyme du but de la voie des anuttara-yoga-tantra. Dans ce cas, désigne l'union achevée du dharmakāya et des corps formels, de l'accumulation de mérite et de sagesse, etc. Mais il y a peut-être aussi, ici, un jeu de mots : "la méthode qui (dans le contexte de la mahāmudrā, n'est autre que) la sagesse (sans concept)". Normalement, la méthode est une chose, la méthode en est une autre. Par exemple, si vous méditez sur le calme mental (śamatha), c'est une méthode qui ne suffit pas à elle seule pour atteindre le parfait éveil (abhisaṃbodhi). Il faut encore employer cette méthode pour cultiver la sagesse, c'est-à-dire analyser discursivement l'absence de nature propre dans les pensées et dans les apparences. C'est vipaśyanā, la "vision profonde". Dans ce cas, on compare la sagesse à une bougie et la méthode à l'absence de vent qui viendrait faire vaciller la flamme. L'immobilité de cette flamme n'est pas un but en soi. Elle permet ensuite de voir, par exemple voir telle fresque plongée dans l'obscurité. Deux éléments sont donc nécessaires, comme les deux ailes qui doivent agir de conserve pour que l'oiseau puisse s'envoler. Mais ici, l'auteur à l'air de dire que la "fine fleur de la sagesse", "la connaissance non duelle", est la seule méthode qui vaille. C'est bien le message central des textes de la mahāmudrā : la sagesse non duelle est elle-même la méthode, et cette méthode est la meilleure sagesse. Il n'y a donc pas à combiner deux facteurs. Voilà pourquoi cette pratique (krama) est non duelle. Cette idée révolutionnaire se retrouvera ensuite dans le rdzog chen. Il n'est pas nécessaire de calmer l'esprit pour ensuite voir le réel. L'état naturel de la conscience est déjà, en lui-même, vision du réel.

[8] Autre jeu de mots possible : "c'est ce qu'il y a de plus évident" (maha-a-guhya). Abhinavagupta fait cette double interprétation à propos d'une stance d'un tantra śivaïte. Je pense aussi à cette stance célèbre de la tradition Shangpa (?), "Si proche que vous ne pouvez le voir, si prodond que vous ne pouvez le sonder, si simple que vous ne pouvez le croire..." (la fin m'échappe).

[9] Qui se produit elle-même par elle-même, qui n'est pas le fruit d'une cause, même si, plus haut, l'auteur a affirmé, métaphoriquement, que cette connaissance naît de la sagesse sans concept. Mais vu que cette connaissance est elle-même sans concept, c'est juste une manière de dire que la sagesse analytique ne vaut pas grand chose tant qu'elle ne débouche pas sur la sagesse immédiate, sans pensée.

[10] Svayaṃbhū. Expression théiste, qui dès le bouddhisme indien qualifie Brahmā.

[11] Bhāvarūpa : un phénomène, un étant, une chose, un donné, une réalité positive.

[12] Glose de vajra.

[13] L'auteur veut simplement dire que l'inconcevable... est inconcevable. Cette connaissance n'est pas dis-cursive (vikalpa), di-chotomique : elle ne naît pas d'une exclusion (apoha), elle embrasse et imprègne (vyāpī) tout comme l'espace. On pourrait aussi dire qu'elle n'est ni une expérience (puisqu'aucun objet n'est appréhendé par elle) ni autre chose qu'une expérience (puisque c'est une connaissance). Autrement dit, c'est une conscience sans objet, non réifiante, sans saisie, sans croyance. J'aimerais qu'on m'explique la différence entre cette conscience non duelle et la conscience non objective dont parlent les divers nondualismes non bouddhiques...

[14] Aussi : le sens, le but, la valeur, la fin ultime.

[15] Expression typique du bouddhisme le plus ancien : l'identité des personnes ou des choses n'est ni une substance permanente, ni une entité qui disparaîtrait - à la faveur d'une destruction ou de la mort - irrévocablement. Une métaphore claire de cette conception fluide de l'identité est celle de la flamme transmise d'une bougie à une autre : est-ce la même flamme, ou une flamme différente ?

[16] Upalambha : une acquisition empirique.

[17] Il me semble que, en excluant ces deux derniers termes, l'auteur veut dire que l'état naturel n'est ni le résultat d'une observation empirique, ni le résultat d'une abstraction (la vacuité). Il n'est connu ni par les cinq sens, ni par l'organe mental.

[18] jñāna : la conscience. Tib. : ye nas shes pas "connaissance/conscience originelle". Synonyme de bodha, samvid. A noter que bodha est rendu tantôt par "éveil", tantôt par "conscience". C'est l'acte de comprendre consciemment, de s'éveiller à une vérité.

[19] Comme chose et non chose, être et non être, éternel et interrompu, etc.

[20] De même que l'arc-en-ciel disparaît (comme arc-en-ciel) si on l'examine de plus près. C'est le but de la vision/ inspection profonde (vipaśyanā).

[21] Autre lecture : "qui n'est qu'une construction imaginaire", kalpanā-kalpa-yogena.

[22] Sukhavarjita : "qui est sans bien être", ou "qui n'est pas bien centré", qui est dans les artifices. Consonne avec sahaja, à la fois "inné" et "facile, aisé, naturel". Peut-être aussi une allusion au yoga sexuel.

[23] L'imagination, l'activité mentale constructrice de couples de contraires. Activité de construction mentale la fois abstraite (concept) et concret (image). Difficile de trouver un terme qui désigne ces deux aspects.

[24] La non production de pensées, de concepts, de souvenirs. En fait, il ne s'agit pas de les stopper (ce qui serait contreproductif), mais de ne pas penser à ces pensées, de ne pas y croire, de ne pas les saisir. Alors le mental (citta) devient non mental (acitta). C'est le yoga de la non demeure, ou du nomadisme de l'instant (asthānayoga), thème central du Vajracchedikasūtra, puis des textes sur la mahāmudrā.

[25] Glose pour traduire deux composés : vāsya-vāsaka-varjitam vāsanā-rahitam. Vāsanā est le "parfum" laissé par les actes dualistes, c'est donc la mémoire mécanique en tant qu'elle suscite une attente, un espoir ou une crainte de l'avenir. Bref, c'est un terme très riche.

[26] Litt. "balayette", "millet", autre nom de la ville de Mangalore au Karṇātaka, nom du Bouddha dans l'une de ses vies antérieures. Désigne ici un mahāsiddha. Aussi appelé Kotali (ville du Bengale), tib. Tog tse pa. Son hagiographie semble mélanger des éléments de celles de Saraha et de Shavari.

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