jeudi 17 octobre 2019

Un silence saisissant



J'arrête.

...

Ça s'arrête.
Comme ça, soudain, d'un coup, sans préavis.
Comme quand on s'assoit et qu'on jette un caillou dans l'eau. Pour rien. Juste comme ça. Pleinement vacant.

...

Il y a comme un saisissement.
La sensation que tout s'allège. S’éclaircit.
Instantanément. 

C'est comme l'immobilité.
S'arrêter de bouger.
Tout bouge. Le cœur, la respiration, tout cela continue. 
Mais j'arrête de bouger.
Pareil pour le silence :
J'arrête de parler.
Les bruits, les paroles extérieures continuent.
Les bruits intérieurs continuent.
Mais c'est comme quand un moteur s'arrête :
même si c'est dans un lieu bruyant,
c'est saisissant.
Cet arrêt est le Mantra à la fin de om, de phat, de hrîm, de l'avion qui passe dans le ciel,
de n'importe quelle pensée. Mais c'est inutile : ce qui suffit, c'est de s'arrêter.
Plus que cela n'est pas nécessaire.
Juste arrêter.
Directement, comme l'hirondelle plonge dans son nid.
Instinctivement. Parfaitement. Naïvement.

Une musique est ce silence.
Ce silence devient plus fort que n'importe quel bruit.
C'est qu'il est liberté, indépendance.
Sensation de réveil.
De se réveiller.
Pas de théories sur "y a quelqu'un", "y a pas quelqu'un", etc.
C'est complet.
Suffisant pour une vie.
C'est l'initiation directe. Intime. Sur mesure.
Ça s'arrête.
Regain. Renaissance. Réveil.
Net, propre, limpide, transparent, absolu, parfait, rien ne manque,
rien n'est supprimé. Juste un arrêt. Une sorte d'arrêt.
"Quelque chose" continue, indicible.

Là, peut-être, le coeur s'éveille.
Comme une braise sous un courant d'air frais.
Je m'arrête. Si simple. Rien. Presque rien. Infime. Un détail.

Comme un étonnement fou. Un émerveillement de rien.
Encore et encore.
Cela englobe toutes les pratiques, mondaines ou spirituelles.
C'est la panacée.
Juste je m'arrête. 
Sans analyser, sans douter, sans hésiter.
Silence absolu. Comme un vol plané. Une apesanteur.

...

mercredi 16 octobre 2019

Élucubrations pseudo tantriques

Illustration de l'adage "Celui qui parle ne sait pas".

Une bougie pour éclairer le soleil ?

Abhinava Goupta, Cachemire, 5000 000 000 avant J.C.


Abhinava Goupta Pâda, cette belle réincarnation du sage Patanjali, lui-même avatar du Grand Serpent Primordial, mémoire des éons et gardien des savoirs immémoriaux, ne commence par son Essence des tantras (Tantra-sâra) en nous appelant à nous purifier, à faire, à pratiquer, à nous amender ainsi ou autrement, mais simplement ainsi, par un rappel à soi qui est un éveil :

yadā khalu dṛḍhaśaktipātāviddhaḥ svayam eva itthaṃ vivecayati sakṛd eva guruvacanam avadhārya tadā punar upāyavirahito nityoditaḥ asya samāveśaḥ //
atra ca tarka eva yogāṅgam iti kathaṃ vivecayati iti cet ucyate yo 'yaṃ parameśvaraḥ svaprakāśarūpaḥ svātmā tatra kim upāyena kriyate na svarūpalābho nityatvāt na jñaptiḥ svayaṃprakāśamānatvāt nāvaraṇavigamaḥ āvaraṇasya kasyacid api asaṃbhavāt na tadanupraveśaḥ anupraveṣṭuḥ vyatiriktasya abhāvāt //
kaś cātra upāyaḥ tasyāpi vyatiriktasya anupapatteḥ tasmāt samastam idam ekaṃ cinmātratattvaṃ kālena akalitaṃ deśena aparicchinnam upādhibhir amlānam ākṛtibhir aniyantritaṃ śabdair asaṃdiṣṭaṃ pramāṇair aprapañcitaṃ kālādeḥ pramāṇaparyantasya svecchayaiva svarūpalābhanimittaṃ ca svatantram ānandaghanaṃ tattvaṃ tad eva ca aham tatraiva antar mayi viśvaṃ pratibimbitam evaṃ dṛḍhaṃ viviñcānasya śaśvad eva pārameśvaraḥ samāveśo nirupāyaka eva tasya ca na mantrapūjādhyānacaryādiniyantraṇā kācit // Tantra-sâra, II


"Quand - et c'est vrai ! - on comprend ainsi par soi-même, simplement par soi, transpercé d'un choc de conscience (shakti-pâta), n'écoutant qu'une seule fois l'enseignement du maître, alors, sans aucune méthode, on est possédé, envahi à jamais.
Et si l'on questionne à ce sujet, demandant comment peut-il y a voir compréhension sans la raison et autres auxiliaires du yoga, on répond que le Seigneur des seigneurs est Lumière évidente, auto-lumière - il est notre propre Soi, il est moi ! Alors à quoi bon une méthode, que pourrait donc un moyen. On ne peut gagner notre essence, car [par définition] nous la possédons toujours. Il n'y a pas non plus de connaissance [de notre Soi évident] car il est toujours déjà manifeste en cet instant même, il est ce qui ce manifeste par soi en cet instant ! Il n'y a pas non plus "disparition des voiles", car il est impossible qu'il y ait aucun voile [car tout "voile" se manifeste, se manifeste par cette Lumière, est cette Lumière !].  Il n'y a pas non plus "absorption dans le Soi" car celui qui s'absorbe ne peut jamais rien être de plus que [cette Lumière], il n'est jamais rien d'autre !
Et quelle serait la pratique ici ? Car enfin, rien d'autre, rien de plus ne peut exister ! Par conséquent, tout ceci [ici et maintenant] est un seul état de pure et simple conscience/présence/illumination, qui ne se mesure par à l'aune du temps, qui ne se délimite pars en terme de lieu, qui ne souffre aucune circonstance, qui n'est pas façonné par les formes, qui n'est pas exprimé par les mots, qui n'est par expliqué par les preuves, qui est le fondement même de l'essence de tout cela ! Et qui se manifeste ainsi parce qu'il le désire, et pour aucune autre raison ! Et qui est liberté, joie sans faille, qui est l'être [de tout] : c'est cela même que je suis ici et maintenant. Tout apparaît en moi, reflété [comme dans un miroir]. Qui comprend cela sans l'ombre d'un doute est à jamais possédé et envahi par le Seigneur des seigneurs, sans aucune méthode, et il ne dépend d'aucune règle, d'aucune définition, d'aucun dogme tels que les Mantras, les rituels, les visualisations, les pratiques, etc."

Comme disait mon gourou "spashtam", "c'est clair".
Mais si vous insistez, il y a tout plein de règles, de dogmes et de pratiques : vin, danse, musique, saucisses, brochettes, rituels, Mantras, encens, et logique, aussi.

mardi 15 octobre 2019

La méditation de l’émerveillement

illustration du geste de Shiva par Gopinâth Kavirâj


Je découvre le silence vivant entre deux pensées, entre deux respirations, en retournant mon attention vers moi, ou en laissant l'attention s'élargir à l'infini.

Puis, les yeux grands ouverts, la bouche détendue, le corps lâché comme des nuages autour d'une montagne, je plonge en moi, dans la vibration, dans l'émerveillement, dans la présence instantanée :

tam adhiṣṭhātṛbhāvena svabhāvam avalokayan /
smayamāna iva āste yas, tasya iyaṃ kusṛtiḥ kutaḥ ? // SpandaKâ I, 11 //

ukta-upapatty-upalabdhy-anuśīlana-pratyabhijñātaṃ taṃ spanda-tattva-ātmakaṃ svabhāvam ātmīyam adhiṣṭhātṛbhāvena vyutthāna-daśāyām api vyāpnuvantam avalokayaṃś cinvānaḥ /
na vrajen na viśec chaktir marudrūpā vikāsite /
nirvikalpatayā madhye tayā bhairava-rūpa-dhṛk ||
iti tathā /
sarvāḥ śaktīś cetasā darśanādyāḥ sve sve vedye yaugapadyena viṣvak /
kṣiptvā, madhye hāṭaka-stambha-bhūtas tiṣṭhan, viśva-ākāra eko 'vabhāsi ||
iti śrī-vijñāna-bhairava-kakṣyā-stotra-nirdiṣṭa-sampradāya-yuktyā nimīlana-unmīlana-samādhinā, yugapad-vyāpaka-madhya-bhūmy-avaṣṭambhād adhyāsita-etad-ubhaya-visarga-araṇi-vigalita-sakala-vikalpo 'krama-sphārita-karaṇa-cakraḥ ||
antar-lakṣyo bahir dṛṣṭir, nimeṣa-unmeṣa-varjitaḥ /
iyaṃ sā bhairavī mudrā sarva-tantreṣu gopitā ||

ity āmnāta-bhagavad-bhairava-mudrā-anupraviṣṭo, mukura-antar-nimajjad-unmajjan-nānā-pratibimba-kadamba-kalpam an-alpaṃ bhāva-rāśiṃ cid-ākāśe eva uditam api, tatra eva vilīyamānaṃ paśyan, janma-sahasra-apūrva-paramānanda-ghana-lokottara-sva-svarūpa-pratyabhijñānāt jhaṭiti truṭita-sakala-vṛttiḥ, smayamāno vismaya-mudrā-praviṣṭa iva, mahā-vikāsa-āsādanāc ca, sahasâ eva samudita-samucita-tāttvika-svabhāvo yo, yogīndra āste tiṣṭhati, na tv avaṣṭambhāc chithilībhavati.

"Contemplant cela, sa véritable nature,
en tant qu'on fait l'expérience d'être cela qui porte [les phénomènes],
se tenant là comme émerveillé,
d'où viendrait ce mauvais samsâra ?"

Kshéma Râdja explique :

"Contemplant, atteignant clairement, méditant, cela, sa propre véritable nature qui est l'être de la vibration reconnu, devenu intime grâce aux raisons et aux expériences que l'on est en train d'expliquer, en tant qu'on fait l'expérience d'être cela qui porte [les phénomènes], c'est-à-dire même dans l'état où les sens et le mental sont actif (vyutthâna).

'Quand l'énergie du souffle
n'ira ni vers l'intérieur,
ni vers l'extérieur,
elle entrera en expansion.
Grâce à cette énergie sans dualité
qui [se dilate] dans l'intervalle [entre inspir et expir],
il y a vision de l'essence absolue.'

De même,

'Toutes les énergies d'attention, comme la vision, etc.,
sont laissées libres de s'élancer toutes
vers leurs objets respectifs.
Alors tu es présent au centre,
tel un pilier d'or.
Un, tu te manifeste sous toutes les formes [qui apparaissent].'

Ainsi, selon l'enseignement traditionnel du Vijnâna Bhairava Tantra comme de l'Hymne à la Déesse, qui est la pratique d'une concentration à la fois 'les yeux fermés' et 'les yeux ouverts', on se fixe dans l'état qui est présent dans ces deux sortes de concentration, [comme si] on consumait toute dualité [dans le feu allumé] par le "frottement" des deux bouts de bois [que sont la concentration les-yeux-fermés et celle les-yeux-ouverts], et alors la "roue" de nos énergies [physiques et mentales] entre en expansion sans tarder.

'L'attention vers l'intérieur,
le regard vers le dehors,
sans dualité vers le dedans ou le dehors :
telle est le geste de Shiva,
caché dans les tantras.'

Ainsi pénétré et envahi dans ce geste traditionnel et sacré de Shiva, le meilleur des yogis demeure là, soudain uni à et en harmonie avec, la réalité, parce qu'il est entré en expansion infinie, et il se tient ainsi comme émerveillé, saisi, comme absorbé dans un geste d'étonnement. Il se tient fixe, dans déchoir.Tous ses préoccupations s'effondrent d'un seul coup car il a reconnu son essence intime qui transcende le monde, félicité et conscience ininterrompues. Or, cela il ne l'avait jamais fait durant les milliers d'expériences d'avant [cette reconnaissance]. Et bien que toutes les choses variées apparaissent dans l'espace de la conscience, comme dans l'orbe d'un miroir, elles s'y résorbent toutes, ce que l'on voit [directement]."

Ce verset décrit l'incroyable expérience du geste de Shiva, où les sens sont pleinement éveillés, mais où l'attention est complètement ouverte. Libre activité des sens, mais sans aucun commentaire intérieur. Lumières et silence. Simple transparence. 
Cette pratique, très simple et accessible à tous, ne dépend d'aucune grâce, ni d'un gourou, ni d'une initiation, ni d'une technique, ni d'une croyance, ni de la foi, ni de l'acuité intellectuelle, ni de la forme physique, ni d'un mode de vie spécial. 
Elle est la pratique centrale du shivaïsme du Cachemire, sans laquelle on ne peut parler d'un enseignement "traditionnel", comme nous le rappelle ici Kshéma Râdja. 
Avec le geste de Shakti, qui la complète, c'est le coeur du coeur de la vie intérieure.
C'est le yoga royal, l'état non-mental, le samâdhi, l'expérience directe du Soi, la liberté en cette vie, l'éveil immédiat, l'initiation véritable (akritrimâ), le Mantra authentique, le salut sans y croire, etc. 

C'est LA pratique du tantra, la clé oubliée de cette tradition. 
N'oublions jamais : tout ce qui est décrit dans le shivaïsme du Cachemire, c'est ce qui est donné à chaque instant, mais qui n'est pas reconnu, faute d'attention, de dévotion et d'audace. Le shivaïsme du Cachemire, derrière les symboles et les clichés sur "LE TANTRA", parle juste de ce qui jaillit, ici et maintenant, qui est simplement recouvert d'un voile de préjugés et d'indifférence. Ni plus, ni moins.

illustration du geste de Shiva par un yogi tibétain

lundi 14 octobre 2019

Documentaire sur Abhinavagupta et le shivaïsme du Cachemire

etau bandhavimokṣau ca parameśasvarūpataḥ |
na bhidyete, na bhedo hi tattvataḥ parameśvare || 14

Abhinava-gupta, Bodha-pancadasikâ

"Lien et délivrance ne sont pas autre chose
que l'essence du Maître véritable,
car en réalité, il n'y a pas de différence [absolue]
dans le Maître véritable."

Abhinava Goupta, Poème pour l'éveil, 14

Voici un documentaire sur Abhinava, en anglais, fait en Inde, qui fait le bilan. Malheureusement, tout n'a pu être tourné au Cachemire "à cause des troubles".



Outre les maîtres les plus connus de la tradition, comme Swâmî Râm et Lakshman Joo, on peut y découvrir quelques chercheurs contemporains, dont Mark Dyczkowski, que nous visiterons lors de notre voyage à Bénarès en février 2020.
On y apprend aussi que les karanas ne sont peut-être pas des postures fixes, mais plutôt des mouvements. 

dimanche 13 octobre 2019

Présence substantielle de Dieu et transformation en Dieu : voie directe ou progressive ?

une seule lumière, une infinité de rayons uniques


L'autre jour, un ami me demandait : 
Si tout est déjà conscience, pourquoi "plonger en soi" ? Pourquoi aspirer à une expérience (spéciale ?) si toute expérience est également l'absolu ? Pourquoi ne pas se contenter de cette intuition ?

Oui, c'est une vraie question : Si tout est Ce Qui Est, pourquoi aller chercher plus loin ?

Cette approche existe. Pour moi, elle me laisse avec le sentiment que quelque chose manque. Il y a l'intuition. Mais il y a aussi l'expérience, avec ce qu'elle implique d'évolution, de progrès, de hauts et de bas, d'effort aussi. Mais pourquoi, si tout est Ce Qui Est ?

Jean de la Croix offre cette piste, il distingue entre l'Être pur, qui est toujours déjà Ce Qui Est ("la présence substantielle de Dieu") et l'union intime et transformante en Ce Qui Est ("l'union et la transformation de l'âme en Dieu"). Cette distinction me semble pertinente et utile.

Il décrit ainsi le premier aspect, dans sa Montée du Carmel (II, 5, 3) :

"Pour entendre que est cette union [=cette transformation de l'âme en Dieu] dont nous traitons,
il faut savoir que Dieu est présent en toutes les âmes, fut-ce celle du plus grand pécheur du monde, et qu'il y est présent en substance. 
[Qu'est-ce à dire ? Comment en être certain ? En quel sens Dieu est-il présent, si je ne le sens pas ?]
Et cette manière d'union est toujours [déjà] faite [=accomplie] entre Dieu et toutes les créatures, grâce à laquelle il les conserve en leur être ; de sorte que, si elle venait à manquer, elles s'anéantiraient aussitôt et ne seraient plus.
[Autrement dit, Dieu est d'abord et toujours déjà l'être de tout ce qui est ; "je suis" : en ce sens, je suis toujours déjà uni à Dieu ; Dieu est l'être ; sans lui, sans cette union substantielle, sans cette "union" qui consiste à être Ce Qui Est, rien ne serait ; ça tombe sous le sens ; Mais si tout est toujours déjà Dieu en substance, alors à quoi bon la vie intérieure ? Il répond :]
Quand nous parlons de l'union de l'âme avec Dieu, ce ne sera pas à propos de cette présence substantielle de Dieu qui est toujours [déjà] faite en toutes les créatures [car certes, il serait vain de chercher à faire ce qui est déjà fait],
mais de l'union et de la transformation de l'âme en Dieu qui n'est pas toujours faite,
[Il y aurait donc une autre union, d'un autre ordre que Ce Qui Est. Qu'est-ce ?]
mais qui se fait seulement lorsqu'il y a une ressemblance d'amour.
Et celle-ci se nommera union de ressemblance, comme l'autre s'appelle union essentielle ou substantielle."

"Une ressemblance d'amour" ? 
De quoi parle-t-il ?

Il veut dire qu'en plus d'être, nous désirons. En plus d'avoir un entendement, c'est-à-dire une faculté de voir l'invisible, de contempler Ce Qui Est, nous avons un coeur (une "volonté", aussi appelée libre-arbitre) qui est aussi fait "à l'image et ressemblance" de Dieu. Mais, à la différence de notre être, qui ne peut être que Ce Qui Est, notre coeur peut s'écarter de Ce Qui Est, de Dieu, de l'être. Je peux imaginer, désirer, vouloir autre chose que l'être. Je peux vouloir contre Ce Qui Est. Et par conséquent, même si, comme tout ce qui est, je suis déjà Ce Qui Est, je puis encore m'en écarter. Et c'est ce que nous faisons tous à chaque instant, en nous détournant de la vibration la plus profonde de notre être. Quand je veux ce que je veux, je suis dans l'égoïsme, je me dresse contre Ce Qui Est, et je m'en éloigne, je "passe à côté", quand bien même "je suis", étant tout entier, toujours déjà, de cet être qui est nécessairement, par essence, Ce Qui Est. Et donc, tout en étant déjà Ce Qui Est, je m'en éloigne par mon coeur, par mes choix, instant après instant. 
Par conséquent, "je suis", mais je consacre mon être que je reçois de l'Être, à être autre chose, à être contre Ce Qui Est. Et donc j'aspire à me réconcilier, à m'unir avec Ce Qui Est.
Car je vois que je ne suis pas seulement Ce Qui Est : je suis aussi désir, liberté, choix ; et donc, je porte en moi la possibilité d'errer, de me tromper, de m'égarer. Je peux "m'identifier à" : cette liberté ouvre la porte de tous les possibles, y-compris les pires. Même si "je suis". Car enfin, je vois que je ne suis pas simple, comme cette pierre. Elle, elle est. Rien de plus. Elle est simple. Elle est seulement ce qu'elle est. Toute son union à Dieu est dans son être, dans sa simple présence, car elle n'a nullement le pouvoir de s'écarter de son être. Mais moi, c'est différent. En plus d'être, je suis conscient. Imaginant. Pensant. Choisissant. Et cette "conscience de" introduit la possibilité d'un décalage entre "je suis" et ce que je choisi de faire de ce "je suis". Je peux choisir un "je suis David", "je suis grand, vieux, riche, ceci, cela"... Je suis "libre" signifie que j'ai le choix. Ce Qui Est me fait ce don, car Ce Qui Est, n'est pas seulement Ce Qui Est, mais aussi désir, choix, imagination, pensée, jugement, bref liberté. Liberté. Et donc, ça n'est pas tout d'être ; il faut encore aimer Ce Qui Est. 
"Être" est toujours déjà. Mais aimer... Vouloir Ce Qui Est, ou faire de ma liberté un seul mouvement avec la liberté de Ce Qui Est... Cela est une autre union, qui n'est pas toujours déjà faite. Elle reste à faire. Toujours encore. Peut-être à jamais. 
Bien sûr, on peut dire que "aimer Ce Qui Est" n'est rien d'autre que "réaliser que Ce Qui Est est toujours déjà ce que je suis et tout ce qui est. Sans doute la "transformation de l'âme en Dieu", à faire car elle n'est pas toujours déjà faite, consiste à réaliser que tout est, toujours déjà, uni à Dieu, du seul fait d'être. Oui. Mais cette réalisation est du coeur, du désir, de la volonté, de l'affect en moi. Et donc, elle peut toujours évoluer, s'approfondir ou régresser, car je reste, toujours et à jamais, libre. Il n'y a sans doute pas de réel retour en arrière possible. Mais l'évolution, avec ses semblants de hauts et de bas, est de l'ordre du fait. Car je ne suis pas "être" pur et simple ; non, je suis "acte d'être", je suis liberté de me faire être, ainsi et autrement. C'est ce pouvoir, vertigineux et inouï, qui justifie la vie intérieure, le chemin spirituel. 
Ça n'est pas tout d'avoir l'intuition, aussi immédiate soit-elle, que "je suis". Encore faut-il l'aime, m'y accorder, l'épouser, m'y laisser transformer, y mourir et y renaître, instant après instant, jour après jour.
Voilà pourquoi le débat sur la voie "directe" ou "progressive" m'a toujours laissé perplexe. Car enfin, la voie est directe, puisque, comme le rappelle Jean de la Croix, tout est Ce Qui Est. Mais elle est aussi "progressive", car encore me reste-t-il à aimer, à vouloir, à désirer, à penser, à mémoriser, à sentir, bref à incarner. A mettre tout mon être en harmonie avec Ce Qui Est, avec ce que je suis toujours déjà. Me laisser recréer, transformer en Dieu : voilà la progression, progression dont le moteur est l'intuition directe que tout est toujours déjà Ce Qui Est.

Un emploi du temps quotidien ?

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Quand on étudie les enseignements des sages, tous horizons confondus, il peut être intéressant de se pencher sur leur mode de vie au quotidien : quand se levaient-ils ? que mangeaient-ils ? comment occupaient-ils leur journée ? prônaient-ils une manière de vivre ?

Approcher ces questions à partir de l'emploi du temps permet de leur donner un tour concret.

Ainsi, le Dalaï Lama se lève à 3h. Il médite de 3 à 5h. Puis fait une petite promenade. Il prends son petit déjeuner à 5h30, du porridge. De 6 à 9h, il pratique à nouveau, des pratiques rituelles (sâdhanam), des prosternations, du tapis roulant. De 9 à 11h, il étudie des textes : il lit un texte dont il apprend par coeur les parties versifiées, et il lit différents commentaires dessus. C'est "la lecture personnelle" (sva-âdhyâya). Dans les sociétés traditionnelles, on lit généralement ensemble, à haute voix. On distingue donc cette lecture publique de la lecture privée, en silence ou murmurée. 

A ce propos, il est significatif que le composé svâdhyâya, présent dans le Yogasûtram, est souvent traduit par "étude de soi", comme s'il s'agissait de connaissance de soi, d'introspection. Cela dénote un certain mépris pour la lecture, bien typique du "culte de l'ignorance" ( voir La Sainte ignorance) qui passe aujourd'hui pour de la spiritualité, voire une forme de sagesse transcendante, en même temps que cela est symptomatique d'une dérive de toute l'existence vers une forme de psychologisme nombriliste, seul apte, semble-t-il, à faire "résonner" (à défaut de le faire raisonner) le vulgum pecus solubilis

Puis à 11H30 le Grand Lama déjeune, sans viandes, quoiqu'il ne les refuse point quand il est en déplacement, c'est-à-dire souvent. Il ne dîne pas, selon la règle des moines bouddhistes. De 12h30 à 15h30, il s'occupe des affaires politique. De 15h30 à 17h, il reçoit. A 17h, thé (tchaï). De 17 à 19h, il lit et pratique, puis "il se retire" (pour regarder Game of Thrones ou les Simpson ? nul ne le sait). Durant son temps libre, il aime démonter des montres.

Source
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Ramana Maharshi se levait à 3h du matin. Il se lavait, allait à la cuisine préparer les repas avec ses disciples, dont des idlis, sortes de soucoupes de pâte de riz et poix-chiches, cuits à la vapeur. C'est pour le petit-déjeuner. Ramana a toujours insisté sur l'importance des travaux manuels et sur le soin qu'on y apporte. Pas un seul grain de riz ne devait se perdre. Il soulignait la valeur de la cuisine et il y a plusieurs anecdotes sur sa créativité culinaire. Son attachement à la cuisine est le principal point sur lequel il se distinguait du mode de vie traditionnel du "renonçant" (sannyâsî). Mais quand, lors d'un sombre procès, un juge lui demanda s'il était sannyâsî, Ramana répondit qu'il était "au-delà de tout état" (ati-ashrâmî) et que son gourou était "le Soi".
Dans son ashram, il n'y avait aucune pratique, ni rituel, ni rien d'autre. Aucune activité, aucune transmission. Mais peu à peu sa famille l'a rejoint et des activités religieuses ont commencé. 
Vers 5h, l'ashram ouvrait ses portes. Vers 5h30, Ramana s'asseyait, des brahmanes commençaient à réciter des textes védiques (Taittirîya Upanishad), et les femmes avaient le droit d'entrer (mais pas de rester pour la nuit).
Vers 6h30, Ramana reprenait un bain, puis il allait prendre son petit déjeuner avec les autres. Ensuite il allait se promener sur la montagne d'Arunâtchala.

Vers 8h, Ramana revenait et s'installait sur sa couche. Des dévots s'assemblaient face à lui. La plupart en silence, mais certains récitaient des hymnes, chantaient des poèmes, etc. Certains employaient ce moyen pour raconter leur problèmes à Ramana, dans l'espoir d'un miracle ou d'un conseil. Certains se lancaient dans des débats. Il était interdit de toucher, de photographier, de filmer et d'enregistrer. Seuls les animaux pouvaient le toucher. Il caressait souvent les chiens (créatures très impures dans l'hindouisme, comme dans l'islam) et les vaches. Il recevait des offrandes, des livres et des bonbons.

Vers 9h, il ouvrait son courrier, jusque vers 11h. Jusqu'à 14h, il allait déjeuner, puis lisait les journaux (anglais) ou faisait une petite sieste. Les gens revenaient, et vers 16h30, il repartait en promenade sur Arunâtchala. 

Vers 17h30, une sorte de méditation commençait, en même temps que la nuit tombait (vers 18h/18h15, toute l'année). Des brahmanes commençaient à réciter des hymnes et l'Upadesha-sâram, l'Essence de l'enseignement de Ramana. Une demi-heure de silence, puis les femmes se levaient pour quitter l'ashram pour la nuit.

Dîner vers 20h30, les disciples ensuite se rassemblaient autour de Ramana. Puis chacun se prosternait et partait. On raconte que souvent, la nuit Ramana se promenait dans l'ashram, comme pour veiller sur le sommeil de ses disciples.

Le trait saillant de son mode de vie est l'absence de pratique religieuse (elles se sont imposées, peu à peu, de l'extérieur) et l'importance accordée à la cuisine.

Source
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Vedânta Déshika (XIIIe siècle), un maître de la tradition de Krishnamâcharya se levait vers 3h. Dans son lit, il récitait des hymnes à ses maîtres et aux saints de sa tradition. Cette pratiques est courante dans toutes les traditions hindoues et bouddhistes tibétaines.
Ensuite il allait au bord d'une rivière sacrée et faisait ses ablutions. C'est le Sandhyâ-vandanam, un culte adressé à la divinité (Shiva ou Vishnou) sous la forme du soleil. A refaire à midi, au crépuscule et à minuit. On récite alors la Gâyatrî ou une de ses variantes. C'est un poème védique adressé au soleil. 
Puis il faisait ses rituels quotidiens obligatoires, qui durent 1h30/2h. C'est culte, avec hymnes et offrandes d'eau consacrée, de fleurs, etc. 
Puis (sans qu'on sache l'heure exacte), il se rendait dans un temple pour enseigner le Vedânta (pas celui de Shankara).
Ensuite ses disciples allaient mendier pour lui (car il était sannyâsî, mais suivant des règles différentes de celels des sannyâsîs de Shankara). Avant de manger la nourriture ainsi collectée, il l'offrait à Vishnou? c'est-à-dire à Dieu.
Ensuite il enseignait à nouveau, puis se rendait au temple pour le culte public. Il n'utilisait que des ustensiles en bois.
Puis à la fin de l'après-midi, il écrivait et débattait contre les nihilistes, c'est-à-dire les partisans de Shankara.
Puis il faisait son Sandhyâ-vadanam du crépuscule et à nouveau une cérémonie pour Vishnou. Après avoir couché Vishnou et la Déesse Péroun Dévî, il allait se coucher, dans le souvenir de Vishnou (nârâyana-smritau) et à l'image de son sommeil yogique (yoga-nidrâ), le cycle quotidien et humain se faisant ainsi l'écho du cycle cosmique et divin.

Puis il se relevait à 3h, et ainsi passaient les jours et les nuits.

Source
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Swâmî Âtmânandendra Sarasvati de Mysore, disciple de Satchidânandendra, l'un des plus grands maîtres de Vedânta du XXe siècle, si ce n'est LE plus grand, et maître d'Ira Schepetin, vit ainsi, au dire de ce dernier :

Il se lève à 2h. Puis il médite jusqu'à 3h30 sur la première pensée qui lui est venue. Par exemple, s'il a mal au genou, il médite qu'il est le Témoin de cette sensation.

Puis il récite "Om", le Mantra des Sannyâsîs, le temps d'en réciter 10 800 avec deux rosaires combinés. Il purifie ainsi son intellect, pour le préparer à entendre la seule source de libération selon le Vedânta orthodoxe : "Tu es cela". Il s'arrête avant terme vers 12h. Il prend un tchaï avec une craquotte. 

Puis de 12h à 14h, il étudie les textes. D'abord les dix Oupanishads, puis la Bhagavad Gîtâ, puis les Brahmâ-sûtra, le tout avec les commentaires de Shankara. Rien d'autre. Il lit très lentement. L'ensemble lui prend 7 ans. Quand il a fini, il recommence du début.

De 14 à 16, il lit des magazines scientifiques. Il était ingénieur chimiste. Parfois, il enseigne durant ces deux heures.

De 16 à 18, il finit sa récitation de "Om".

A 18h, il dîne : trois chapatis sur la main, sur lequel il met trois poignées de légumes frits à l'huile. Il mange. Puis, il lave ses vêtements : 2 étoffes de rechange, en plus des 2 qu'il porte. Puis il va se coucher vers 22h, sur le sol, sans matelas ni coussin.

ne session d'étude des Brahmasûtras :


[ils débattent de l'ordre de manifestation des éléments de la création - l'espace d'abord ? ou l'énergie vitale ? - et donc, en passant, de l'existence d'une "ignorance à l'origine de l'ignorance" (mûla-avidyâ) qui a fait et qui fait encore débat ; comme vous entendez, la discussion est animée, ça parle vite ; le gourou arrive au bout de 20 minutes, tous le monde se lève, puis l'échange reprend ; le gourou modère le débat, puis propose une conclusion ; en gros, l'idée est que l'espace est premier du point de vue macrocosmique (point de vue "en troisième personne", dirions-nous) et que l'énergie vitale est première du point de vue microcosmique ("en première personne", dirions-nous) ]

Puis il se lève à 2h, et ainsi passe les jours et les nuits, depuis presque 50 ans qu'il est sannyâsî. Comme son maître, il suit strictement la tradition de Shankara, sans aucun divertissement, sauf les magazines scientifiques.

Source
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Dans un excellent article, Dominic Wujastyk décrit ainsi le quotidien des étudiants brahmaniques, en l’occurrence qui apprenaient le sanskrit, mais le schéma ne varie guère pour les autres matières :

L'apprentissage commence vers l'âge de 8 ans. Ils doivent mémoriser plsuieurs textes de grammaire et des dictionnaires entiers, le tout en trois mois. Si, par exemple, je désire étudier le Shivasûtram, la procédure est la même : j'apprends les sûtras et les kârikâs par coeur, puis le gourou lit les commentaires avec moi. C'est la méthode générale.

Ils se lèvent à 4h. Ils commencent de suite à mémoriser, jusqu'à 7h. Ils ont droit à un verre d'eau, rien de plus. Puis ils mémorisent encore, jusqu'à 11h. La méthode de mémorisation est la répétition : on prend un hémistiche ou la moitié d'un sûtra et on le répète 7 fois, en comptant avec les doigts, avec un rosaire ou avec des cailloux. Tout doit être mémorisé. Même les dictionnaires, où se trouve le vocabulaire sanskrit sous forme de versets. Et aussi les 4000 sûtras de la grammaire sanskrite de Patanjali. Et ainsi de suite.

A 11h, ils vont demander l'aumône dans les maisons les plus proches. Les maisons sont toujours les mêmes. Ils reviennent manger à la maîson du gourou, où ils habitent. 

De 14 à 19h, le gourou explique ce qui a été mémorisé. Il y a des échanges, modérés par le gourou. Les disciples se questionnent les uns les autres. Souvent, le gourou se lève, sort et laisse les élèves débattre seuls. 

Puis ils vont se coucher, tôt.

Et ainsi de suite, jusqu'à leur mariage ou leur majorité. Parfois plus tard encore. De toutes façons, toute la vie du brahmane est une vie de mémorisation, de méditation et d'explication, fondée sur les trois piliers de la logique, de la grammaire et de l'exégèse. Ce sont "les trois portes de la délivrance" (moksha-dvâra).

Source
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Et qu'en est-il du shivaïsme du Cachemire ?

Pour l'apprentissage que je viens de décrire, il n'était sans doute pas différent. Selon Abhinava Goupta, la grammaire est très, très importante. Selon une tradition orale, il était considéré comme la réincarnation de Patanjali, et donc comme un expert exceptionnel dans le domaine de la grammaire. Et de fait, ses enseignements sont truffés de digressions sur la grammaire. De plus, Abhinava Goupta a passé sa vie à étudier. Il ne s'est jamais marié. Il devait donc se lever tôt et lire beaucoup. Il a écrit un traité de logique. Selon lui et la tradition authentique du shivaïsme du Cachemire, la logique (tarka) est le sommet du yoga (tarkam eva yoga-angam uttamam). 

Par où l'on voit que ceux qui, aujourd'hui propagent leur anti-intellectualisme au nom du shivaïsme du Cachemire, "se trompent eux-mêmes autant qu'ils trompent les autres", pour reprendre une expression d'Abhinava Goupta. Ne dit-on pas que l'ignorance est fille de l'orgueil ? Je le sais, parce que je suis le premier à être tenté chaque jour par la facilité et le paraître, dans un monde où le mot "tradition" n'est qu'un argument commercial de plus, dans un milieu où la rhétorique la plus plate règne en maîtresse.

Par contre, il est vrai qu'Abhinava Goupta ne semble pas prôner un mode de vie ascétique. Il propose une certaine ascèse, mais c'est une discipline de l'esthète, une discipline de la jouissance, à l'opposé de la gloutonnerie. Un yoga du plaisir. Après, la vie qu'il décrit dans son manuel, le Tantrâloka, est minutieusement réglée, sans qu'un emploie du temps se dégage avec précision. Mais il est certain que les rituels occupaient toute la journée, en plus de l'étude des textes. 

Cependant, Abhinava Goupta célèbre avant tout la liberté, l'indépendance et une certaine spontanéité, pourvu qu'elle soit inspirée par un véritable sentiment intérieur (bhâva). 

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Comme on voit, le mode de vie ascétique indien ressemble beaucoup aux modes de vie des autres ascètes, Chrétiens ou Musulmans, par exemple. On se lève tôt, et l'idée sous-jacente est d'inhiber les penchants naturels : limiter le sommeil, limiter la nourriture, limiter les expériences sensorielles, limiter la respiration (prânâyâma), limiter les mouvements (âsana), limiter l'activité mentale. Bref, le but est de tout immobilier. A cet égard, le yoga de Patanjali est emblématique. 

Le présupposé est que l'absolu est immobile et que tout mouvement est une déchéance.

Mais le shivaïsme du Cachemire, bien qu'il propose une certaine discipline, ne voit pas les choses ainsi. Inutile, selon de se forcer à se lever le matin pour pratiquer le yoga postural, d'ailleurs parfaitement inefficace et inutile. En fait, Abhinava Goupta affirme clairement que tout cela n'est ni bon, ni mauvais. Il souligne deux principes pour la pratique : premièrement, une pratique est bonne si on y croit et si elle se révèle efficace ; deuxièmement, il faut se concentrer sur l'intérieur. Et même, finalement, tout se concentre dans ce dernier principe : plonger à l'intérieur,, encore et encore. Oublier le reste, laisser venir, laisser partir. Se recentrer sans cesse sur la plongée, vers l'intérieur, vers le ressenti viscéral. Encore et encore. C'est le seul principe. 

samedi 12 octobre 2019

Pas de conscience sans conscience de soi, sans émerveillement, sans étonnement d'être

Quand les cheveux de dressent, la Koundalinî décompresse.
Ou presque. 


Outpaladéva dit :

prakāśasya mukhya ātmā pratyavamarśaḥ, taṃ vinā arthabheditākārasyāpy asya svacchatāmātraṃ, na tv ajāḍyaṃ, camatkṛter abhāvāt // (IPKVritti, I, 5, 11)

"Le Soi principal de la Lumière [consciente] c'est la conscience de soi/ le ressenti de soi. Si la [lumière/manifestation consciente] était dépourvue de cette [conscience de soi], elle serait certes transparente [comme un miroir, par exemple], mais elle ne serait pas "consciente", même si elle était différenciée par les formes des choses [qu'elle accueille et manifeste], car dans cas, il n'y aurait pas d'émerveillement".

"Tout est conscience" : mais qu'est-ce que la conscience ?

Selon certains, inspirés par le bouddhisme et le Vedânta, la conscience est une pure absence, un espace vide, limpide, à l'image d'un miroir. Cette vacuité permet à la conscience d'accueillir les formes sans devenir ces formes, et donc sans être limitée par les limites de ces formes. Le miroir accueille le rouge sans devenir rouge ; il accueille le bleu sans devenir bleu, et ainsi de suite. La conscience, comme l'espace, n'est rien, et peut donc tout refléter, tout accueillir, comme un miroir ou comme n'importe quelle surface réfléchissante.

Mais il y a un problème : le miroir et autre surface "vides" ou transparentes ne sont pas conscientes. Le miroir reflète, mais il ne ressent rien. Il ne réagit pas. Il ne juge pas. Il ne peut s'égarer, imaginer, inventer. Le miroir est sans doute une belle image d'une conscience immuable et complètement statique. Mais la conscience, ça n'est pas cela. Ou pas que. La conscience, c'est aussi ce pouvoir mystérieux que j'ai de me perdre dans un labyrinthe de réactions et d'impressions, de me "prendre pour" autre chose que cette simple transparence.  

Par conséquent, quand je dis que la conscience est une absence transparente, il manque quelque chose. J'ai sans doute reconnu un aspect de la conscience, mais pas son essence. Car la transparence et la capacité d'accueil sont des traits partagés par des choses inertes, à l'évidence privées de conscience. 

Mais alors, quelle est l'essence de la conscience, si ça n'est pas le vide et cette transparence ouverte ?

Il y a des moments où j'accueille les choses, mais sans les vivre, sans les ressentir, sans réagir, insensible ou presque. Quand je suis fatigué, par exemple, ou quand j'ai "la tête ailleurs". Je ne suis pas là. Je ne vis pas vraiment ce qui se présente. Mais quelle est la différence ? La différence, c'est "l'émerveillement" (camatkriti). Cette simple expression sanskrite traduit l'apport du génie tantrique à la spiritualité. Être conscient, ça n'est pas seulement refléter "ce qui est" tel que c'est. C'est aussi ressentir et, par là, introduire la possibilité d'une déformation, d'un décalage, d'un égarement, d'un errement. C'est la Mâyâ, l'illusion. Mais c'est aussi toute la beauté de la vie. C'est camat-kâra, littéralement "faire camat !" "Camat", c'est une onomatopée, le son d'une langue qui claque, qui claque de plaisir. "Camat", c'est se délecter, c'est justement s'étonner, s'émerveiller, c'est jouir, de plaisir ou de douleur ou de confusion. C'est le "Ah !" de vivre. C'est la stupeur de vivre. C'est le "euréka" de chaque instant de vie. Et Outpaladéva nous rappelle ce miracle (en hindî, camatkâra veut dire "miracle"), le miracle d'être, de vivre, de sentir, de penser, d'imaginer, de délirer.

Mais la vie est aussi souffrance ?
- Mais oui. 

Mais où est l'émerveillement dans la douleur ?
- Cela, ça n'est pas à moi de vous le dire.
La philosophie de la Reconnaissance attire simplement notre attention sur le miracle de la conscience. A vous, à chacun de nous, à moi de plonger, d'examiner. C'est cela le véritable âtma-vicâra, parfois traduit par un affreux "investigation du Soi". Non ! Vicâra, c'est plonger, embrasser, goûter pour en avoir le coeur net, pour s'en rassasier le coeur, y plonger de tout son être, comme pour ne jamais en revenir.
Camatkriti, camatkâra : tout le "Tantra" néo- ou paléo- ou bio- ou ce-que-vous-voudrez, est là, dans cette petite expression.

Voilà pourquoi le Mantra le plus puissant, le Mantra salvateur, est le cri du coeur, tout silencieux soit-il, le soupir, l'appel. Par exemple dans "Mais putain, elles sont où ces clés ?!?!?" Ce "Gnaaaarhhhh...!!!!" est le Mantra sacré, que nul autre Gourou ne peut transmettre, hors la Gouroutte innée. C'est la véritable initiation traditionnelle.
C'est ça, le tantra du Cachemire. Ça. Vous comprenez ?

Bien sûr, il y a aussi le vide, le rien de la sieste, du sommeil profond, du samâdhi. Mais l'essence, c'est-à-dire le Maître, le vrai, le Gourou, le Mukhya Âtma "le Soi Capital", est là, dans ce ressenti foncier, en ce fond vibratoire. Là est le fondamental, fondement du mental qui nous fonde tous et nous refonde, pour peu qu'on s'y fonde.
Enfin bref, je raconte un peu n'importe quoi, mais c'est ça, au fond.
N'est-ce pas ?

Sans ça, la grâce du gourou n'est que poison.
Avec ça, le poison du métro-boulot-dodo est nectar.

iti shivam

jeudi 10 octobre 2019

Séparer la raison et l'expérience ?


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Lisant le manuel du franciscain Simon de Bourg-en-Bresse, je tombe sur ceci : 

"Or Dieu voulant encore plus élever l'âme, lui donne plus de pureté, de simplicité et de perfection et l'unir plus intimement à soi, il touche immédiatement sa volonté, la soulève par la dextre de sa plus intime opération, et l'unit à soi très noblement par un amour sans aucune connaissance.

Et c'est pour lors que l'âme ne regarde plus Dieu comme un autre, un second, et un distinct d'elle. Car l'aimant très purement et lui adhérant très intimement, sans aucune vue et connaissance sur lui, et ne se pouvant plus regarder elle-même, elle ne voit aucune distinction entre lui et elle. Et par ce moyen elle devient, comme parle l'apôtre, un même esprit avec lui. Et, ô merveille très grande ! La condition d'égalité, laquelle Aristote requiert entre amants, se rencontre très admirablement entre Dieu infini et l'homme ce chétif vermisseau. Car l'âme ne pouvant plus voir de distinction entre Dieu et elle, non seulement elle entre dans une certaine égalité avec Dieu, mais encore dans une union, une unité, une transformation, et une perte de toute elle dans Dieu."
Les Saintes élévations, VI, chapitre 4

Cela est du sixième degré, sur huit. 

L'idée est classique dans la mystique catholique : une unité vécue dans l'expérience, mais qui n'implique aucune unité réelle. 

Parfois, je me dis que c'est là un artifice rhétorique destiné à tromper l'Inquisitio. Mais à d'autres moments, je me dis que c'est un moyen astucieux de préserver l'expérience de la houle philosophique. Regardez le Vedânta : des siècles de polémiques, tout ça pour en revenir aujourd'hui à l'idée banale d'un yoga qui viendrait compléter la "connaissance intellectuelle", et donc superficielle, procurée par les scolarques du Vedânta.

Et je me demande si, en effet, il n'y aurait pas comme une certaine indépendance, non de la théorie par rapport à la pratique, mais de la vie mystique (ou intérieure) par rapport à la vie de l'entendement. Un espace pour du jeu entre la méditation (la raison discursive) et la contemplation (l'intelligence intuitive). Cela, non pour s'amputer de l'activité rationnelle, mais au contraire pour la laisser évoluer à sa guise. Un peu comme Kant, lorsqu'il voulu critiquer la raison, pour laisser une place à la foi. Ce faisant, il a libéré la raison.

D'où cette question : 

Le fait de nier à l'expérience de l'unité toute portée ontologique enlève-t-il quelque chose à cette expérience même ? Certitude intime ; doute philosophique : jusqu'où pareil aménagement pourrait-il tenir ?

mercredi 9 octobre 2019

Aimer ou connaître ?

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Il y a dans le catholicisme une dispute sur cette question :
Le meilleur est-il de connaître Dieu, ou de l'aimer ?
Mais comment l'aimer sans le connaître ?
Comment le connaître, sans aussitôt l'aimer ?

Ce qui est sûr, c'est qu'il y a deux sens spirituels et deux dimensions de la vie intérieure :

la connaissance, qui se fait par l'entendement ;
et l'amour, qui se fait par la volonté (qui dans la culture classique ne désigne pas une tendance à l'effort, avec toutes ses connotations péjoratives, mais la faculté affective, le sens de l'amour).

Selon les Dominicains, comme Maître Eckhart, il y a une connaissance supérieure à tout amour, une lumière obscure, un vide au fond de l'âme dans lequel Dieu s'engouffre.
Selon les Franciscains, comme saint Bonaventure, il y a un amour supérieur à toute connaissance, une affection, un goût obscure, dans lequel on savoure, sans savoir ce que l'on savoure.

Comme on voit, l'idée est en fait la même. Il existe en nous une capacité de goûter Dieu sans savoir ce qu'est Dieu. Ca n'est pas une connaissance, car il n'y a pas de concept (pas d'espèces, comme on disait autrefois) ; mais c'est une connaissance, car on est comme fixé sur cet objet inconnu, dont on sait, intuitivement, que c'est Dieu. On ne médite rien, mais on n'est pas distrait pour autant, comme disent les Tibétains, et comme dit sainte Thérèse :


"Et saint Thérèse, de notre temps, écrit que quand Dieu commença à la gratifier de cet amour sans connaissance, elle en resta toute surprise, étonnée et confuse, ne pouvant comprendre comment cela lui arrivait.
Et voici comment elle s'en explique clairement, ne pouvant du commencement s'en expliquer, ce qui augmentait encore sa peine : - Si on m'eut demandé, que faites-vous ? J'eusse répondu, je fais oraison. Mais puisque l'oraison est l'action de l'entendement et de la volonté, à quoi pensez-vous en l'entendement ? - Je ne pense ni au monde, ni à Dieu. Non au monde, car je ne suis pas distraite. Et non à Dieu, car je n'ai aucune vue sur lui. Mais quelle oraison, et n'est-ce pas là une pure oisiveté et vraie perte de temps, et vaudrait-il pas mieux que vous vous occupassiez à filer ; du moins que faites-vous en votre volonté ? - J'aime, et même je me sens toute fondue en amour. Qui aimez-vous ? - D'abord je ne saurais dire si c'est Dieu, car je n'ai aucune vue sur lui. Mais pour peu que j'entre en moi-même, je sais bien que c'est mon Dieu que j'aime, et que je ne veux aimer que lui seul. Et comment l'aimez-vous ? - Je ne sais, car je ne produis aucun acte particulier d'amour, mais un amour général, confus et ténébreux, lequel je ne comprends pas."
(dans Simon de Bourg-en-Bresse, Les Saintes élévations, Cinquième degré, chapitre II)

Ailleurs, on parle de "docte ignorance" (De Cues) ou encore d'une "sapience, science savoureuse" (Gerson).

Il est aussi certain que ces deux dimensions - de silence (connaissance) et de ressenti viscéral (amour) - se rejoignent au centre de mon être, dans le "je suis je", lequel est le lieu du contact entre l'individuel et le divin, entre l'âme et sa source.

samedi 5 octobre 2019

Le Mantra de l'espace

Image associée

Adi Buddha Shivam, représentation de l’éveil atemporel (notez le cerf et la biche !


L'espace est "la reine des métaphores"
parce que l'espace, comme la conscience,
"est une sphère infinie
dont le centre est partout 
et la circonférence, nulle part".

Il y a un Mantra de Shiva qui est l'espace.
Les Mantras sont l'univers.
Ils sont le corps secret de Shiva,
de la conscience, l'espace dans lequel résonnent ces mots.

En sanskrit, il s'appelle Vyoma-vyâpî "qui pénètre le ciel", 
qui infuse tout comme l'espace.
C'est un Mantra essentiel dans le shivaïsme initiatique.

Voici ce Mantra "traduit" de la langue sanskrite :


Oṃ
Il infuse tout comme le ciel,
Pareil à un ciel sans nuages,
Il infuse tout,
Śiva,
L'infini,
Qui n'a pas de maître,
Sans point d'appuis,
Fixe,
Permanent,
Installé dans le sanctuaire du yoga,
Le yogin éternel,
Source de toute contemplation,
Oṃ hommage à Śiva,
Source de toute chose,
Bienveillant avec son visage de seigneur tourné vers le nord,
Sa bouche est inépuisable,
Son cœur est sécurité,
Son intimité est jeu merveilleux,
Son corps est né en un seul instant,
Oṃ,
Hommage à lui, secret plus que secret,
Lui qui cache,
Sans origine,
Détenteur de tous les yogas,
Lumière,
Seigneur suprême,
Transcendant,
A la fois conscient et inconscient,
Espace de tous les espaces,
Contenant de tous les contenants,
Sans forme au-delà même de ce qui n'a pas de forme,
Premier avant les premiers,
Lumière des lumières,
Vie des vies,
Sans solidité,
Sans chaleur,
Sans fumée,
Sans cendres,
Sans voix,
Un et multiple,
Frisson, frémissement, tremblement, spasme,
Oṃ terre
Oṃ ciel
Oṃ terre céleste
Lieu sans lieu,
Source de tout lieu,
Bon et pourtant immobile,
Soi suprême,
Grand Seigneur,
Grand Dieu,
Seigneur du réel,
Grand éclat,
Maître des yogas,
Il trompe les menteurs,
Il précède les premiers,
Cadavre de tous les cadavres,
Existence de l'existence,
Source de l'existence,
Source du bonheur pour tous les êtres,
Présent dans l'intime de tout,
Au-delà de Brahmā, Viṣṇu et Rudra,
Aimé par ceux qui ne sont pas aimés,
Loué par ceux que l'on méprise,
Présent avant ceux d'avant,
Témoin des témoins,
Plus rapide que les plus rapides,
Plus nu que ceux qui vont nus,
Or de l'or,
Sagesse de toutes les sagesses,
Verbe de toutes paroles,
Plus subtil que les subtilités,
Bon,
Immobile,
A lui, toujours,
Oṃ hommage à Śiva
Oṃ hommage à Śiva,
Hommage,
Hommage.

Il se chante en accord avec les phases de la lune, la respiration, etc. Pour le sanskrit, voici une version un peu différente de ce Mantra, selon la tradition Shâmbhava (une branche secrète de la Shrîvidyâ), chaque hommage est précède de Aim Klîm Sauh :

1. vyomavyāpine namaḥ
2. vyomarūpāya namaḥ
3. sarvavyāpine namaḥ
4. śivāya namaḥ
5. anantāya namaḥ
6. anāthāya namaḥ
7. anāśritāya namaḥ
8. dhruvāya namaḥ
9. śāśvatāya namaḥ
10. yogapīṭhasaṃsthitāya namaḥ
11. nityayogine namaḥ
12. dhyānahārāya namaḥ
13. sarvaprabhave namaḥ
14. īśānamūrdhāya namaḥ
15. tatpuruṣavaktrāya namaḥ
16. aghorahṛdayāya namaḥ
17. vāmadevaguhyāya namaḥ
18. sadyojātamūrtaye namaḥ
19. guhyātiguhyagoptre namaḥ
20. anidhanāya namaḥ
21. sarvayogādhikṛtāya namaḥ
22. sarvavidyādhipāya namaḥ
23. jyotirūpāya namaḥ
24. parameśvaraparāya namaḥ
25. tejastejase namaḥ

Au passage, sachez qu'il est considéré plus profond d'énoncer sans "om" ni "namah", etc. Ces interjections védiques sont proscrites, car elles relèvent de la "peur de la dualité" (dvaita-shankâ), de l'idéologie brahmanique du pur et de l'impur.

Ce Mantra est au centre de nombreuses pratique de yoga intérieur et il est au cœur de l'initiation.

Il a un équivalent dans le dzogchen/mahâyoga bouddhiste, le chant de Samantabhadra, le Bouddha qui s'est éveillé avant le samsâra ; popularisé par Longchen Rolpaï Dorjé sous le nom de "chant du Vajra". Il y a des variantes ici aussi, et une version de Samanta Bhadrî, la Bouddhette Primordiale.

Voici ce Mantra, qui n'est pas en sanskrit, mais dans uen sorte de langue "aishâ" (ésotérique), avec une sorte de traduction attribuée à Longchenpa, en anglais, trouvée sur l'excellent site d'Adam Pearcey, Lotsawa House :





The Song of the Vajra
From Longchenpa’s Treasury of the Supreme Vehicle1
ཨེ་མ་ཀི་རི་ཀི་རི། མཥྚ་བཱ་ལི་བཱ་ལི། ས་མི་ཏཱ་སུ་རུ་སུ་རུ། ཀུ་ཏཱ་ལི་མ་སུ་མ་སུ། ཨི་ཀ་རཱ་སུ་ལི་བྷ་ཏ་ཡེ། ཙ་ཀི་ར་བྷུ་ལི་ས་ལ་ཡེ། ས་མུནྟ་ཙརྻ་སུ་གྷ་ཡཻ། བྷེ་ཏ་ས་ན་བྷ་ཀུ་ལི་ཡཻ། ས་ཀ་རི་དྷཱུ་ཀ་ན། མ་ཏ་རི་བཻ་ཏ་ན། བ་ར་ལི་ཧི་སཱ་ན། མ་ཁརྟ་ཀི་ལ་ནཱཾ། སཾ་བྷ་ར་ཏ་མེ་ཀ་ཙརྟཾ་པ། སུརྻ་བྷ་ཏ་ར་ཨེ་པ་ཤ་ན་ས། རན་བྷི་ཏི་ས་གྷུ་ར་ལཱ་ས། མ་སྨིན་པ་གུ་ལི་ཏ་ཡ་ས། འགུ་རཱ་འགུ་རཱ་སག་ཁ་ར་ན་ལཱི། ན་ར་ན་རཱ་ཨི་ཐ་ར་པ་ཊཱ་ལ། སིར་ཎཱ་སིར་ཎཱབྷེ་ས་ར་ས་པ་ལཾ། བྷུན་དྷ་བྷུན་དྷ་ཚིཥ་པ་ཀེ་ལཾ། ས་སཱ། རི་རཱི། ལི་ལཱི། ཨི་ཨཱི། མི་མཱི། ར་ར་རཱ།
ema kiri kiri | mashta bhali bhali | 
samita suru suru | kundhali masu masu | 
ekara suli bhatayé | tsakira bhuli salayé | 
samunta tsaraya sughayé | bheta sana bhuku liyé | 
sakari dhukana | matari betana | barali hisana | makharta kilanam | sambhara tameka tsamtapa | 
surya bhatare pashanasa | ranabhiti saghu ralapa | masminsa guli tayapa | ghura ghura saga kharnalam | nara nara ithar patalam | sirna sirna bhesa raspalam | bhundha bhundha cisha sakelam | sasah | ririh | lilih | 
i ih | mimih | ra ra rah |
ཞེས་ཉི་ཟླ་ཁ་སྦྱོར་ལས་བཤད་པ་ལྟར་ཆོས་ཉིད་ཀྱི་གླུ་ཀུན་བཟང་ཡབ་ཡུམ་གྱི་དགོངས་པ་བླངས་ཏེ།
As explained in the Tantra of the Union of the Sun and Moon, this dharmatā song evokes the wisdom of Samantabhadra in union. As for its meaning:2
མ་སྐྱེས་པས་ན་མི་འགག་ཅིང་། །
makyepé na mingak ching
Without birth and so without cease,
འགྲོ་དང་འོང་མེད་ཀུན་ཏུ་ཁྱབ། །
dro dang ongmé küntu khyab
Not coming or going, but filling all,
བདེ་ཆེན་ཆོས་མཆོག་མི་གཡོ་བ། །
dechen chö chok miyowa
Blissful dharma sublime and unmoving,
མཁའ་མཉམ་རྣམ་གྲོལ་གོས་པ་མེད། །
khanyam namdrol göpamé
Sky-like, freed and without stain,
རྩ་བ་མེད་ཅིང་རྟེན་མེད་ལ། །
tsawamé ching tenmé la
Rootless, and also without support,
གནས་མེད་ལེན་མེད་ཆོས་ཆེན་པོ། །
nemé lenmé chö chenpo
Homeless, unattached, a dharma profound,
ཡེ་གྲོལ་ལྷུན་མཉམ་ཡངས་པ་ཆེ། །
yedrol lhün nyam yangpa ché
Ever free, ever vast, equality effortless,
བཅིངས་མེད་རྣམ་པར་བཀྲོལ་མེད་པ། །
chingmé nampar trol mepa
Subject to neither bondage nor liberation,
ཁྱབ་གདལ་ཁང་བཟང་ཡེ་ཡོད་ཉིད། །
khyab dal khang zang yé yö nyi
An ever present palace encompassing all,
ཁྱབ་མཉམ་པ་ལས་རྣམ་འདས་པ། །
khyab nyampa lé nam depa
Beyond the equivalence of logic and reason.
ཡངས་སོ་ཆེའོ་ནམ་མཁའི་དབྱིངས། །
yang so che o namkhé ying
So vast, so grand, the space of the sky!
ཆོས་ཆེན་འབར་བ་ཉི་ཟླའི་དཀྱིལ། །
chö chen barwa nyidé kyil
Blazing dharma, the core of the sun and the moon,
ལྷུན་གྱིས་གྲུབ་དང་མངོན་སུམ་པ། །
lhün gyi drub dang ngönsum pa
Instant presence, now it’s so plain to see,
རྡོ་རྗེ་རི་བོ་པདྨ་ཆེ། །
dorjé riwo pema ché
A mountain of vajra, a lotus so immense
ཉི་མ་སེང་གེ་ཡེ་ཤེས་གླུ། །
nyima sengé yeshe lu
The sun, a lion, this wisdom song.
སྒྲ་ཆེན་རོལ་མོ་མཚུངས་པ་མེད། །
dra chen rolmo tsungpamé
A sound so great, a music beyond compare,
ནམ་མཁའི་མཐའ་ལ་ལོངས་སྤྱོད་པ། །
namkhé ta la longchö pa
A pleasure reaching to the ends of space,
སངས་རྒྱས་སངས་རྒྱས་ཀུན་མཉམ་ཞིང་། །
sangye sangye kün nyam shying
A buddha equal to all of the buddhas,
ཀུན་བཟང་ཡངས་པ་ཆོས་ཀྱི་རྩེ། །
kunzang yangpa chö kyi tsé
Samantabhadra the vast, the peak of the dharma,
མཁའ་དབྱིངས་བཟང་མོའི་དབྱིངས་རུམ་དུ། །
khaying zangmö ying rum du
In the womb of Samantabhadrī, her sky-like space,
ཀློང་གསལ་ལྷུན་གྲུབ་ཡེ་རྫོགས་ཆེ། །
longsal lhündrub yé dzok ché
Open clarity, instantly present—the ever great perfection!
ཅེས་པའི་དོན་ཏེ། སེམས་ཉིད་ཁྱབ་གདལ་ཡངས་པའི་ངང་ནས་བླང་ངོ་། །
Sing this while remaining within the all-pervasive expanse of mind’s nature.

| Lhasey Lotsawa (trans. by Peter Woods and Stefan Mang), 2018.

Une mélodie de ce chant :

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