Bienvenue dans les pâturages de la Vache cosmique.
Philosophie et mystique, voie de la connaissance et de l'amour. Philo-sophia, amour de la sagesse, désir de vérité, expérience et réflexion. Yoga ou union du cœur et de la tête. La philosophie comme yoga, la philosophie comme pratique, éclairée et nourrie par la tradition du Tantra et autres sources que nous ont léguées nos ancêtres. Cours Tantra traditionnel.
Moines s'entraînant au débat à MacLeod Ganj (Dharamsala)
Dans les textes tantriques, shivaïtes comme bouddhistes, on lit souvent des critiques de "la philosophie", des intellectuels, de la raison impuissante à faire connaître ce qui "dépasse le mental". Mais il y a là un malentendu lourd de conséquences. La plupart du temps, c'est la scolastique qui est la cible de ces reproches, et non pas la philosophie telle que nous la concevons dans la tradition occidentale. La scolastique, c'est une pensée sclérosée dans une institution. Les questions, les réponses et les arguments possibles existent en nombre limité, comme, par exemple, dans les "débats" pratiqués dans l'école Guélouk du bouddhisme tibétain. Quand un Gendune Cheupèle se révoltait contre "les logiciens" des grandes universités monastiques de Lhassa, il pensait à ces joutes verbales spectaculaires où presque tout est décidé d'avance, et non à la pensée au sens d'une libre recherche au moyen de la raison. Il a d'ailleurs continué de rédiger des textes philosophiques, mais en dehors de ce cadre institutionnel qui finit par l'emprisonner à Lhassa. Ne prenons donc pas les critiques du pouvoir intellectuel pour des critiques de l'intellect.
Déesse du panthéon de la déesse Kubjikâ, cours du palais de Pattan
Mark Dyckowski vient de publier ce qui est sans doute l'œuvre de sa vie : une édition critique, avec traduction, introduction et notes, d'un tiers du Tantra en 24 000 versets, dit de Bhairava-le-Baratteur (Manthāna-Bhairava), texte essentiel de la tradition de la déesse Kubjikā. Ce système est l'un des plus élaborés de l'Âge d'Or de l'Inde. Né sans doute dans la région de Goa, il ne survit aujourd'hui qu'au Népal. Avec 14 volumes et plus de 5000 pages, ce travail est un véritable trésor du tantrisme non dualiste. Il n'a pas la sophistication du tantrisme du Cachemire, mais il intègre ses deux principales traditions (Trika et Krama), dans des textes portés par un grand souffle visionnaire.
Voici un petit hymne à cette tradition du Kaula, de la totalité achevée[1]. Notez les ressemblances avec le dzogchen.
Hymne tiré du Tantra en 24 000 verset
Je célèbre le Kaula[2], qui est adoré par la Famille[3] :
et finit par éveiller à ce qui dépasse (tout) progrès. 8
Là où il n'y a plus (de différence entre) initié et initiateur[15],
Voilà ce qu'on appelle le Grand Kaula. 9
[1] Le texte est édité dans le vol. 2, pp. 292-293, n. 3 et 1. Il s'agit du Yogakahaṇḍa, recension 1, chap. IV, 20cd-24ab.
[2] Difficile de traduire, ou même de gloser, ce terme si connoté. Il désigne la famille, son héritage, ses membres, les yoginīs, la lignée des maîtres, le corps, le souffle, l'univers, la conscience. Le fait que tous ces registres se correspondent est le Kaula, extase créatrice dans laquelle tous les opposés coexistent. On pourrait gloser par "totalité parfaite".
[3] La Famille des yoginīs, des adeptes, des initiés, des maîtres, de l'univers et des énergies du corps de l'initié.
[4] Niṣprapañca : "sans prolifération discursive". Terme particulièrement bouddhiste.
[5] Idée soi-disant propre au bouddhisme, mais assez courante dans les tantras śivaïtes non dualistes. Tout le texte témoigne d'ailleurs d'une influence bouddhiste.
[8] anāmaya : "sans maladie", indigestion. On pourrait peut-être dire "sans effets secondaires" ?
[9] mantroccāra, à la différence de japa, désigne l'énoncé d'un mantra important, comme hūm par exemple, avec ses différentes étapes de plus en plus subtiles, jusqu'à l'énergie Non-mentale (unmanī), célébrée partout dans ce tantra.
[10] Navātman : une forme de Bhairava-Śiva au centre du système mantrique de Kubjikā . Il s'agit de hkṣmlvryūm, prononcé "hakshamalavarayoûme". Il est constitué (ātmā) de neuf (nava) phonèmes (varṇa), d'où son nom.
[11] Ou peut-être doit-on comprendre qu'il est l'expansion (vikāsa) de l'esprit (citta) et des ses objets (cetya) vers l'état de conscience dilatée, c'est-à-dire pure ?
[12] Litt. "qui n'est pas dans le pré (cara) des vaches (go)". Si on prend go dans son sens de "parole", cela veut dire : "ineffable".
[13] Les fameux cakra. A noter que ce tantra, est, avec la Śrīvidyā, la source principale du système à sept cakras popularisé en Occident. Dans la Trika et ailleurs, il y a d'autres systèmes.
[14] Le Commandement (ājñā) est l'Ordre du Seigneur, sa semence, son élan vital. Dans le système de Kubjikā, ce terme est pris comme synonyme de la Grâce (anugraha) salvatrice. C'est elle qui est transmise par l'initiation kaula. Ce terme de commandement est typique du vocabulaire fortement théiste du śivaïsme et constitue l'un des leitmotivs du Śivapurāṇa.
[15] Litt. "entre celui qui perce et celui qui est percé" ou pénétré. Le terme vedha appartient notamment au registre de l'alchimie. A un moment donné, le mercure est pénétré ou percé. C'est également un terme spécial de l'initiation kaula : ici plus que dans tout autre initiation, le maître est censé pénétrer dans le corps subtil de l'impétrant pour susciter la destruction des liens et la manifestation de la Puissance de Rudra, possession qui se manifeste par des tremblements, des cris, des larmes, etc.
Il atteint alors l'état de confusion, l'état d'esclave
qui engendre naissances et morts. 279
Le sage reçoit du maître de connaître son propre Soi,
Shiva, non-duel.
Délaissant l'état de sujet limité,
Il règne sur la citadelle de sa Forme propre. 280
Ici-même, sur terre, Shiva s'adonne aux cinq Actes.
Alors même qu'il est tout en tous,
Auteur de tous les actes,
Celui qui ne nourrit nul désir se met à désirer. 281
(Les cinq Actes - création, existence, résorption, voilement et révélation - sont accomplis aussi par l'individu ordinaire. Voir Au Coeur des tantras, p. 39-40)
Bien qu'il se délecte dans ces cinq Actes, il se révèle sans cesse.
Bien que le Soi de l'homme soit évident, il a pour essence la félicité de la conscience. 282
L'Apparence sans commencement ni fin du Seigneur
N'advient pas par l'apparition d'une pratique (spirituelle).
Bien au contraire, c'est l'apparence d'une pratique qui apparaît grâce au Seigneur ! 283
L'apparence d'une pratique (spirituelle)
est délimitation d'une forme (objective) du type "ceci".
Cette manifestation est donc discontinue.
Mon Apparence créatrice, (au contraire),
est ininterrompue. 284
L'Apparaître "Je" est Apparence
aussi bien de ce qui est "présent"
que de ce qui est "absent".
Il ne connaît donc aucune interruption. 285
Râmeshvar Jhâ, La Liberté de la conscience (Samvitsvâtantryam), Varanasi, 2003.