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lundi 23 août 2021

Mystère du son


En Inde, la flûte de Krishna. En Europe, les roseaux de Pan. En Chine et au Japon, le Shakuhachi du "moine du vide" (komusô). Cette méditation par le son aurait été transmise de la Chine au Japon au XIIIe siècle. L'Ordre komusô a été interdit à l'ère impériale, mais la pratique s'est transmise jusqu'à nos jours.

Plus d'infos.








dimanche 29 octobre 2017

L'importance de la conscience

Pourquoi ne pas se contenter de pointer notre nature véritable
en disant qu'elle est vide ?
Pourquoi faudrait-il décrire, en plus, qu'elle est conscience
lumineuse, dynamique et capable de penser et de sentir ?



Le maître zen coréen Djinül répond dans ses Extraits de la Collection du Dharma,
oeuvre fascinante dans laquelle il reprend, de façon critique,
la critique des écoles zen formulée par le chinois Zongmi.
Celui-ci avait essayé de montrer pourquoi  l'école de Heze Shenhui
était la plus riche dans sa pédagogie, 
justement parce qu'elle évite deux écueils :
- d'un côté, celui de décrire notre essence comme un simple vide,
une négation.
- de l'autre, celui d'identifier notre essence aux passions et aux manifestations de la conscience.
L'idéal, dans la mesure du possible, est de pointer la conscience (知, jnâna), calme et lumineuse.
C'est ce qu'essaie de faire passer Djinül dans ce passage où on lui demande justement pourquoi
ne pas s'en tenir à un discours négatif - pourquoi parler en plus d'une conscience lumineuse ? :

Ces exemples (que vous avez donné) sont négatifs. 
Ils ne visent pas à pointer l'essence de l'esprit.
Si je ne pointais pas que la conscience ininterrompue, limpide
et présente en cet instant, est votre esprit, qu'est-ce donc qui serait 
'non né', 'sans concepts', etc. ?

Autrement dit, les discours négatifs décrivent,
de manière indirecte et incomplète, la conscience.
Mais notre essence n'est pas un "néant vide", comme dit Djinül plus loin.
Elle est une "conscience qui embrasse toute chose".
"Vide, calme, conscient" sont trois terme indispensables,
qui se corrigent mutuellement, en quelque sorte.

Ces passages, je ne les ai pas traduits du coréen,
mais de l'anglais, plus précisément de l'excellent livre
de Buswell Tracing Back the Radiance.

Manifestement, on retrouve les mêmes problèmes, 
les mêmes solutions et les mêmes arguments principaux
à travers les temps et les lieux.

lundi 5 mai 2014

Quel est ton vrai visage ?

 "Le révérend Ming poursuivit le sixième patriarche (du zen) jusqu'à de lointaines montagnes (car il voulait lui voler la robe du moine Bodhidharma, symbole du pouvoir spirituel...). Le patriarche, voyant Ming arriver, posa le bol et la robe sur une pierre et dit : 

"Cette robe symbolise la foi, on ne peut se disputer pour elle en employant la force. Je vous prie de l'emporter."

Ming voulut la soulever, mais elle était aussi immuable qu'une montagne. Il hésita puis, tremblant de peur, il dit :

"Je viens en quête de la Loi (l'essence de l'enseignement du Bouddha) et non pour la robe. Je vous en prie, maître, donnez-moi un enseignement."

Le patriarche dit :

"Quand tu ne pense ni au bien ni au mal, à cet instant précis, quel est ton visage originel, révérend Ming ?"

Sur-le-champ, Ming fut éveillé. Tout son corps se couvrit de sueur. En larmes, il se prosterna et demanda :

"En dehors de la parole secrète et du sens secret, y a-t-il autre chose ?"
 
Le patriarche répondit :

"Ce que je t'ai dit aujourd'hui n'a rien de secret. Si tu inverse ton regard et illumine ton propre visage, le secret t'apparaît."


Il ne peut être ni esquissé, ni dépeint,
Ni loué : cessez de le chercher.
Nul lieu où cacher ce visage originel
Qui, à la destruction de l'univers, reste intact.


Huikai, La passe sans porte, Point, trad. Catherine Despeux légèrement modifiée, pp. 131-132


Enjoy !

jeudi 20 mars 2014

Retourner la lumière vers elle-même

Le disciple : Concrètement, c'est quoi cet esprit vide et serein, cette conscience véritable ?
Chinul : Cela qui me pose cette question est justement ton esprit vide et serein, véritable conscience... Pourquoi ne pas retourner la lumière vers elle-même, plutôt que de la chercher au-dehors ?
...
Du matin au soir, à travers les douze heures du jour, durant toutes tes activités quotidiennes - quand tu vois, quand tu ris, quand tu entends, quand tu parles, que tu sois en colère ou heureux, que tu fasses le bien ou le mal - en fin de compte, qui a le pouvoir de faire tout ceci ? Parle !
...
Chinul : Tu entends le coassement de cette corneille et les appels de cette pie ?
Le disciple : Oui.
Chinul : Remonte à leur source et écoute ce qui écoute en toi. Est-ce que tu y perçois le moindre son ?
Le disciple : Là, il n'y a plus de sons ni de pensées.
Chinul : Ah, c'est merveilleux ! C'est la méthode du Bouddha de compassion pour entrer dans le Réel. Je te le demande encore : tu as dit qu'il n'y avait ni sons ni pensées en ce lieu. Mais s'il n'y en a pas, faut-il pour autant dire que cela qui écoute est juste un espace vide ?
Le disciple : En fait, ce n'est pas vide. C'est toujours clair et jamais assombri.
Chinul : Quelle est donc cette essence qui n'est pas vide ?
Le disciple : Elle n'a jamais eu de forme, les mots ne peuvent la décrire.
Chinul : Telle est l'âme de tous les Bouddhas et de tous les maîtres, n'en doute pas !
Comme cela n'a jamais eu de forme, comment cela pourrait-il être grand ou petit ?
Comme cela ne peut être grand ou petit, comment pourrait-il être limité ?
Comme il n'a pas de limites, il ne peut avoir un intérieur et un extérieur...

Pojo Chinul, maître zen coréen, Les Secrets de l’entraînement de l'esprit, trad. Jin Y. Park, in Buddhist Philosophy, essential readings, p. 353

vendredi 16 novembre 2012

L'illusion du moi, version occidentale ?

Daniel Dennett est l'un des plus grand philosophes en philosophie de l'esprit, ce courant né au croisement de la philosophie analytique et des neurosciences.

Selon lui, la conscience est une illusion. Elle n'est que le produit de l'interaction d'un grand nombre de micro-machines dépourvues de conscience. Elle fonctionne comme illusion parce que nous sommes aveugles au changement et parce que nous avons peur de voir les choses en face.
La conscience n'est donc pas un mystère, elle est une illusion.

Face à ces hypothèses illustrées par des expériences, l'adepte de la non-dualité serait tenté de dire que Dennett est un matérialiste et qu'il confond la conscience avec les pensées, etc. Notons, au passage, qu'il est curieux que la non-dualité doive passer par l'établissement de la dualité entre la conscience pure et ses objets... mais c'est une autre question.

Voici l'une de ses présentations expériences à l'appui, sous-titrée en français,  :


Mais Dennett n'oublie pas la conscience. Simplement, selon lui, une fois la mémoire, la pensée, le jugement, la perception, etc. expliquées, il ne reste plus rien à expliquer. On appelle cela le fonctionnalisme. Expliquer la conscience, c'est expliquer ses différentes fonctions, fonctions auxquelles la conscience se réduit, tout comme connaître le feu, c'est seulement connaître ses propriétés telles que brûler, chauffer, éclairer, etc.

Dennett se décrit comme un matérialiste athée. 

Faut-il pour autant le reléguer dans la catégorie des gens qui n'ont rien compris et qui ne peuvent rien nous apporter ?

Je ne le pense pas. Pour au moins deux raisons.

La première est que la pensée de Dennett rappelle furieusement celle du Bouddha, même si Dennett n'est pas bouddhiste. Comme l’Éveillé en effet, il démystifie ce que chacun croit être un mystère ou une évidence : "je suis, j'existe", "je suis le mieux placé pour savoir qui je suis". Comme le bouddhisme et la science, il pense qu'il faut aller contre l'intuition, c'est-à-dire à contre-courant des croyances les mieux établies.
Or, le bouddhisme est l'une des expressions les plus abouties de la non-dualité. Et une véritable spiritualité. Mais ce n'est pas une non-dualité métaphysique, contrairement à celle de Shamkara qui affirme que "Je suis l'absolu", "Le Soi est l'absolu" sur la base de raisonnements hypothétiques. De même, le bouddhisme est réductionniste, matérialiste en un sens (le moi est moléculaire), mais pourtant spirituel, sans aucun doute. Comment expliquer cela ?

La seconde est que Dennett est l'un des seuls philosophes qui prenne Douglas Harding au sérieux, puisqu'il l'a inclus en introduction de son livre Vues de l'esprit. L'une des plus ardentes admiratrices de Dennet, Susan Blackmore, parle aussi de son expérience de la Vision Sans Tête dans son Zen and the Art of Consciousness. Elle pratique la méditation depuis des dizaines d'années. Mais elle ne croit pas au paranormal (après avoir été chercheuse dans ce domaine puis avoir démissionné), ni à une après-vie, ni en une conscience pure sans objets etc.

Ne faut-il pas en conclure que l'on peut être matérialiste/naturaliste/fonctionnaliste tout en ayant une véritable vie spirituelle ?

jeudi 19 janvier 2012

Sur "Le bouddhisme n'existe pas"

Et si le bouddhisme n'était qu'une erreur ?

Non pas le dharma du Bouddha (ou plutôt des Bouddhas, aussi nombreux que les grains de sable du Ganges). Mais la notion, telle qu'elle est apparue en Occident. Ce "culte du néant" n'est-il pas un néant conceptuel sorti tout droit d'une méprise ?

Le livre d'Eric Rommeluère pose la question. Mais il ne s'agit pas de l'une de ces mises au point universitaires sur les malentendus entre Orient et Occident.

Il réfléchit sur un problème autrement plus profond, à plusieurs niveaux.

Le premier est celui-ci : Comment une tradition peut-elle se transmettre sans trahir son message ? Bergson disait que toute religion naît d'un élan d'amour inconditionnel qui retombe peu à peu, se cristallisant en institutions sociales. 

Mais ici, le problème se pose à un second niveau, encore plus profond : Comment transmettre le dharma, cet enseignement qui vise à pacifier nos tendances à chosifier ? Comment parler de ce qui échappe à tous les discours sans l'enfermer dans un discours ? Car le dharma n'est pas une religion comme les autres. Il ne vise pas à conserver un ordre social ou un corps de doctrines. Son essence est bien plus radicale que cela : l'essence du dharma est de montrer qu'il n'y a pas d'essence, nulle part. Mais pour le transmettre, il faut élaborer une dogmatique ! Tel est le défi de la théologie (l'auteur admet cet usage) bouddhique : penser un système de dogmes sans référence absolue. C'est un peu la quadrature du cercle.

"Comment cultiver la liberté par la contrainte ?" disait Kant à propos de l'éducation. Tel est, mutatis mutandis, la problématique du dharma. Il va même plus loin : le dharma n'est rien, il n'est qu'une illusion destinée à nous éveiller de nos illusions. Mais - et c'est un "mais" que Rommeluère crie haut et fort - le dharma n'est pas pour autant un blanc-seing moral, une porte ouverte au cynisme, un "salon zen".

Dès lors, il s'agit d'éviter deux écueils :

D'une part, confondre l'exigence de liberté avec la passivité capricieuse du consommateur déraciné qui erre de "spiritualités" en produits de bien-être. Vos désirs sont nos dharmâ !
De l'autre, la tentation de chosifier le dharma en une forteresse imprenable, en se repliant sur "la tradition", conçue comme ensemble de dogmes atemporels. A prendre ou à laisser.

Eric Rommeluère, lui même enseignant du zen s'efforce, au travers d'un parcours exigeant et courageux, de penser cette voie du milieu qui n'est autre que celle de tous les Bouddhas. 
Exigeant, car il tente de relier ces questions aux débats sur le rapport entre tradition, modernité et relativisme postmoderne. Il montre notamment que le dharma ressemble à chacun de ces moments, et qu'il est donc susceptible d'être réduit à l'un d'eux. Il y a ainsi des bouddhistes traditionnalistes qui refusent au fond d'épouser l'impermanence. Il y a les rationalistes qui voient dans la méditation une technique scientifique - "digital mindfullness". Et les adeptes de la déconstruction tous azimuts qui voient dans le bouddhisme un précurseur de Derrida ; ou bien les consommateurs désabusés qui vont s'écrouler dans "l'absence de concepts" - un relativisme extrême - comme un poivrot à son comptoir. Or, on l'aura compris, le dharma est plus subtil, plus nuancé. Il "n'existe pas" au sens où il ne peut être chosifié et au sens où il ne doit pas l'être. Chosifié, le dharma devient le bouddhisme.
Et ce livre est aussi courageux, car il n'hésite pas à formuler des problématiques dans un vocabulaire qui, sans jargonner, est recherché. Bref, il pense. Ce qui n'est pas courant dans un milieu bouddhiste vendu au Marché omniprésent, omniscient et tout-puissant... Mais il est en ceci fidèle à l'idéal du "moyen habile" propre à ce qu'il appelle la "voie de la grandeur" (le Mahâyâna ou Grand Véhicule) dans l'un des meilleurs moments de l'ouvrage, celui sur "l'habileté".

Son essai n'est pas écrit à la va-vite, et il ne se lit pas avec un lance-pierre. Mais il mène une réflexion et accompagne son lecteur, jusqu'à ce paradoxe au cœur du dharma : montrer qu'il n'y a rien à montrer - ce qui n'est pas une partie de plaisir rhétorique, mais une expérience, celle de la "fine fleur" du réel. Car l'auteur ne craint pas de qualifier l'expérience visée par le dharma de mystique. Il ne s'agit pas simplement de guérir, de calmer, d'apaiser, de mieux gérer, de dépayser, de réenchanter, mais bien de transcender, d'aller par-delà avec tout son être. Il n'est pas qu'une spiritualité, pas qu'une recette, pas qu'un ensemble d'idées exotiques, pas qu'une trousse à outils situé dans le rayon "bien-être" de l'Hyper-marché.

Reste que le parcours n’aboutit pas vraiment. Les problèmes sont posés, ce qui est déjà, en soi, remarquable. Mais les solutions ne sont pas formulées clairement. Cependant, c'est sans doute là le défaut de sa qualité, et c'est le but du livre : à côté d'une mise au point sur ce qu'est et n'est pas le dharma, il veut provoquer le lecteur à penser, à cheminer en dehors des sentiers ronronnant.

Certains points sont donc discutables. Par exemple, il assimile le bouddhisme agnostique de Stephen Batchelor au rationalisme moderne, alors qu'il me semble plus proche d'une problématique postmoderne (celle de l'individu face à l'absurde). De plus, Batchelor ne cherche pas à dissoudre le sens du mystère dans un rationalisme positiviste.

Par ailleurs, on peut se demander si mystique et rationalisme sont si opposés que l'auteur semble le penser. Pour apprécier le message d'un discours, ai-je besoin d'y croire ? Non seulement je pense qu'il n'en n'est rien, mais encore je crois que la croyance - littérale - peut être un obstacle. Ainsi, a-t-on besoin de croire que les corbeaux et les renards parlent pour tirer la leçon de telle fable de La Fontaine ? De même pour la transmigration (ou réincarnation). Ai-je besoin d'y croire pour accéder au cœur du dharma, à la fine pointe du réel ? Quand je regarde un film, je ne cesse pas un instant de frémir avec les personnages. Et pourtant, je ne cesse pas un instant d'avoir conscience qu'ils ne sont qu'une fiction. Mais il est vrai que la chose est complexe.

Quoi qu'il en soit, c'est justement le mérite de ce livre que de faire réfléchir. En posant les questions et en faisant quelques pas, il aide son lecteur à éclaircir sa propre démarche. Ce qui n'est pas rien. A lire par tous ceux qui prennent le dharma pour autre chose qu'un produit de consommation.
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