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lundi 16 septembre 2024

Des signes de l'éveil ?


Le Tantra n'est pas centré sur l'éveil, mais plutôt sur ce qui s'ensuit.

A quels signes reconnaît-on l'éveil ? Que dit la tradition à ce sujet ? Y a-t-il des preuves ? 

Oui, il y a des symptômes qui servent de preuves, des pratyayas. Ensembles, ils forment les traits caractéristiques de l'éveil.

L'éveil est défini comme l'expérience de notre vraie nature, inséparables de ses pouvoirs : permanence, omniprésence, omniscience, omnipotence et, finalement, liberté souveraine.

 Reconnaître en soi ces pouvoirs, reconnaître en toute expérience de libre jeu de cette souveraine indépendance, est l'éveil en sa plénitude.

 Cette intuition peut s'exprimer sous la forme d'un "Je suis l'océan de la conscience dans lequel se déploient les vagues des univers". En d'autres termes, il s'agit d'une participation intime à la Conscience universelle, à l'acte créateur qui jaillit, toujours nouveau, à la Présence qui se présente à chaque instant, toujours présente et toujours neuve.

Un autre symptôme est alors la sensation de plénitude, pûrnatâ. Rien ne manque, il n'y a plus de vide, plus rien à faire en tant qu'individu.

 Il est dit que cette sensation peut être si puissante que l'individu ne satisfait plus ses besoins naturels. Il est donc possible que, dans des cas d'éveil extrêmement puissants, la vie incarnée cesse. 

Il peut aussi y avoir des éveils partiels, des pressentiments de plénitude qui se traduisent par un détachement partiel ou par une remise en question de certaines habitudes, de certaines addictions. 

Le signe principal de l'éveil est donc, vu de l'extérieur, l'indépendance de l'individu. Paradoxalement, reconnaître que l'individu est une manifestation bien plus vaste, permet à l'individu de gagner en autonomie. Plus l'individu abandonne sa volonté à la volonté infinie, plus il se sent libre.

Donc, la personne éveillée n'a, idéalement, plus de besoins. Dès lors, pourquoi continue-t-elle à agir ? 

La réponse traditionnel de l'Inde est que "la vie continue par habitude, comme la roue qui continue à tourner, même une fois qu'on arrête de la faire tourner". C'est le fameux karma "déjà entamé" (prârabdha) que même l'éveil ne peut détruire. C'est le destin, c'est le corps.

La réponse du tantra est différente : La personne continue à agir, mais pour les bien des autres, paropakâra, et sous l'impulsion de l'énergie infinie qui est la liberté même. 

Dans le cas des non-éveillés, cet altruisme est sans doute très partiel, voire impossible. On peut toujours soupçonner un intérêt égoïste. Mais si l'on admet la réalité de l'éveil tel que le Tantra le définit, alors il existe des individus qui n'ont plus besoin d'agir dans leur propre intérêt. L'altruisme est donc leur seul mobile. C'est le cas des maîtres du Tantra.

Donc, on reconnaît l'éveil à l'altruisme, de même que la fumée permet d'inférer le feu. 

Tout éveil se traduit pas de l'altruisme, qui peut rester discret certes, invisible aux yeux du vulgaire, "caché en Dieu". Mais attention, toute apparence d'altruisme n'est pas une preuve d'éveil, puisqu'un mobile égoïste est toujours possible. Il y a seulement des signes qui ne sont jamais des preuves indubitables.

Ce qui me frappe, au regard de cette vision de l'éveil, c'est son absence dans la spiritualité contemporaine. Dans le Tantra, l'éveil est plénitude qui déborde dans une activité altruiste - principalement la transmission de la tradition. Aujourd'hui, l'éveil est un évènement intime, "privé" et "laïque" qui concerne peut-être la psychologie, jamais la morale ni la politique.

Pourquoi cette absence ? Peut-être parce que nous vivons dans un monde plus individualiste et plus averti des tromperies de l'ego. L'altruisme ne figure donc plus vraiment parmi les signes de l'éveil idéal. Il y a donc, à la place, d'autres preuves, comme le bonheur ou la paix intérieure. Des signes moins visibles, plus subjectifs.

 Autrement dit, il n'y a plus de tradition, plus rien à transmettre, plus d'insertion nécessaire dans un collectif, dans un "tissu social". Plus de devoir de transmission. Plus d'héritage à assumer, ni à donner. Aujourd'hui, les gens cherchent plutôt à se débarrasser de leur héritage, notamment familial. 

Il faut dire que l'idée même de vérités à transmettre semble menacer le droit égal de chaque individu à proclamer la vérité - donc "sa" vérité. Chacun se sent menacé par la possibilité qu'il existe des vérités, des valeurs ou des personnes supérieures à soi, aux notres. 

D'où le rejet épidermique de toute "hiérarchie", en faveur d'une hiérarchie tacite : "Moi, je suis supérieur à vous, avec 'ma' vérité, 'mon' point de vue, 'mon' ressenti." 

Seul le relativisme - qui aujourd'hui tient lieu de politesse, peut tempérer en partie cet égocentrisme radical. Le "vivre ensemble" se paie au prix fort - plus rien n'a de valeur.

Dans ces conditions, chacun peut certes prétendre également à l'"éveil" - mais n'est-ce pas au prix d'une dévalorisation de l'éveil ? De même, chacun peut clamer "sa" vérité - mais n'est-ce pas au prix d'un renoncement à toute vérité vraie ? Chacun peut revendiquer son "droit" à être libre - mais n'est-ce pas au prix du véritable accomplissement, avec ce qu'il suppose d'engagement ?

Et cette déconnexion totale entre bonheur individuel et altruisme ne mérite-t-il pas d'être remis en question ? 

Autrement dit : Peut-on atteindre l'éveil tout seul, isolé de toute tradition, mais aussi de toute société, de toute relation avec autrui ?

Je dis que l'éveil est relation. Pas nécessairement avec nos voisins. Il ne s'agit pas nécessairement d'être "gentil", "cool", "sympa", et encore moins "politiquement correct". Mais du moins, une relation est nécessaire. Avec un Autre.

lundi 9 septembre 2024

L'éveil est-il une expérience nouvelle ?


L'éveil est-il une expérience nouvelle ? ou l'expérience d'un nouveau contenu d'expérience ? ou une nouvelle expérience de l'expérience ?

La question se pose, car plusieurs tradition qui sont à l'origine de la notion d'éveil, affirment que l'éveil n'est pas une expérience nouvelle.

Je pense à l'Advaita Vedânta. L'éveil n'est même pas une expérience, mais la compréhension de l'expérience. Comment ? Par la compréhension de la phrase "Tu es cela", c'est-à-dire, toi, tu es l'absolu, et il n'y a rien d'autre. Absolument rien. Les expériences sont des illusions, donc il n'y a rien à chercher de ce côté. Pas d'expérience mystique, ni de méditation, par exemple. 

La phrase sacrée "Tu es cela" est un jugement, car elle fait un lien entre deux éléments "tu" et "cela" qui n'ont a priori aucun lien. Mais ce lien n'apporte en réalité rien de nouveau, aucune expérience nouvelle. Il s'agit juste d'une nouvelle interprétation de l'expérience commune, normale, ordinaire : perception, imagination, oubli... veille, rêve, sommeil... En termes kantiens, je dirais que "Tu es cela" est un jugement analytique : rien n'est véritablement ajouté à l'expérience par ce jugement.

Mais alors, s'il n'y a pas d'expérience nouvelle, à quoi bon l'éveil ?

Dans le Tantra non-dualiste, la même phrase sacrée est employée. Par exemple, dans l'Hymne à Dakshinâmûrti, que j'ai traduit et publié sous le titre "Les Jubilations de l'esprit" (traduction du titre du commentaire Mânasollâsa). 

Là, le "Tu es cela" est un jugement, mais un jugement synthétique : c'est-à-dire qu'il relie un élément connu à un autre, nouveau. En effet, contrairement à l'Advaita Vedânta, le Tantra ne dit pas seulement que la conscience "ordinaire" est l'absolu, mais pointe plus précisément ce qu'elle est, pour en faire faire l'expérience précise. Et surtout, ce jugement, assumé de tout notre être, avec une entière certitude et une complète assurance, a le pouvoir de changer notre expérience. En ce sens, l'éveil est une expérience nouvelle. 

Pourtant, l'absolu est toujours l'absolument. Avant, pendant, après. Par définition. Sinon il ne serait pas l'absolu. Mais l'expérience change. Imaginons que je pleure parce que j'ai perdu mes lunettes. Puis soudain, quelqu'un me dis que "tu as tes lunettes sur le nez !" Donc, en un sens, je faisais déjà l'expérience des lunettes. Et pourtant, en un autre sens, réaliser que je n'avais jamais perdu mes lunettes a le pouvoir de changer mon expérience, puisque j'arrête de pleurer, mon corps se calme et je me sens rempli de joie. C'est bien une nouvelle expérience. 

Ensuite, il est nécessaire de se familiariser avec cette réalisation, afin de stabiliser cette expérience nouvelle. Sans doute pas dans le cas des lunettes, mais bien dans celui de mon essence absolue, ma véritable nature de conscience infinie, que j'ai oubliée depuis des temps sans commencement. Les habitudes formées depuis un temps infini peuvent mettre un temps infini à disparaître, même si l'éveil est instantané et parfait, "comme des éons de ténèbres s'évanouissent en un instant de lumière".

Donc, l'éveil est est une expérience nouvelle.

www.david-dubois.com

mercredi 1 mai 2024

Le salut par les abymes ?

 


Dans le Dialogue du Sauveur, l'un des textes retrouvés en Egypte en 1945, nous pouvons lire cette parole attribuée à Jésus :

"Si quelqu'un ne demeure pas debout dans les ténèbres, il ne pourra voir la lumière".

Comme la plupart des paroles attribuées à Jésus, son sens n'est pas évident. Cependant, le contexte, qui est déjà une interprétation de ses paroles dont on ignore la source (orale ?), invite à comprendre que la connaissance libère. Je suis condamné à être victime de ce que j'ignore. La connaissance sauve. La gnose. Mot qui ne désigne rien d'autre que la connaissance, mais que l'on a ainsi masqué perce que l'on a voulu en faire une sorte de crime.

Ainsi, si je ne comprends pas mes ombres, je ne pourrai comprendre la lumière. Je ne pourrai être illuminé. Il ne s'agit pas de réconcilier l'ombre et la lumière, mais plutôt de comprendre l'ombre, de connaître ses causes afin de l'éradiquer. 

Ceci n'est pas sans poser problème, car la connaissance est une sorte de lumière. Or, en éclairant les ténèbres, les ténèbres disparaissent. La connaissance des ténèbres semble donc impossible. Ou bien, cette connaissance de l'obscurité est seulement une éradication de l'obscurité. 

Selon les Ancien, en effet, les ténèbres ne sont pas, puisqu'elles sont une absence de lumière. Le mal est un manque d'être, un défaut d'être, par exemple dans des yeux aveugles. On pourrait objecter que c'est bien la lumière qui fait de l'ombre, et qu'il faut que la lumière l'éradique. Quoi qu'il en soit, il n'y a pas de connaissance du non-être. Chercher à le connaître revient à réaliser qu'il n'est pas. Connaître ce qui n'existe pas, c'est s'en "libérer" en ce sens figuré. 

Telle fut aussi la doctrine de Shankara. Le monde est un non-être. Sa connaissance exacte est donc impossible. Certes, ce non-être apparaît. Mais il s'évanouit quand on cherche à le connaître. Soit une corde prise pour un serpent. Quel statut accorder à cette bête ? Car enfin, elle apparaît. Elle n'est donc pas pur néant. Cependant, dès que je m'en approche, elle disparaît. Elle n'est donc pas être. 

Et c'est ainsi que le désir de connaître détruit l'illusion du monde. D'abord il semble être, immuable comme une montagne de diamant. Puis il s'avère irréel, comme un fantôme ou comme un arc-en-ciel que l'on cherche à saisir. La lumière de la connaissance de l'être détruit le non-être. 

Ceci rejoint Platon, quand il persuade que la connaissance d'une illusion n'est qu'une illusion de connaissance. Or, il est impossible d'illuminer l'absence de lumière. Vouloir connaître ce qui est sans être véritable, c'est donc se priver d'avance de l'espoir de toute connaissance véritable. En un sens, le non-être est inconnaissable. Dès que la lumière de la connaissance le touche, il est. A strictement parler, il n'est plus non-être. Il est donc inconnaissable comme non-être. Parménide nous avait averti : "C'est une même chose que penser et être".

Le Tantra tire de ce phénomène une tout autre philosophie. Si la lumière ne peut éclairer que la lumière, alors tout est lumière. Mais il y a pourtant des ténèbres. D'où viennent-elles ? D'un pouvoir de l'être même. Car l'être n'est pas confiné à être. Il n'est pas prisonnier de soi comme le sont les choses inertes. Il est en effet doué du pouvoir de se penser. Ce qui ouvre la porte à l'oubli de soi, à la méconnaissance de soi. Sur fond de connaissance, certes. Cependant, la lumière fait de l'ombre. L'ombre est illuminée par la lumière. 

Ces ténèbres sont les différences, d'où suit le monde. La lumière brille comme ombre. Comme lumière oui, mais aussi comme ombre. C'est pourquoi Abhinava Gupta célèbre "la Lumière qui jamais ne se couche, ni dans les lumières, ni dans les ombres, en qui brillent les lumières et aussi les ombres". En réalité, c'est la lumière qui fulgure ainsi comme son contraire. Ce pouvoir est liberté, indépendance, souveraine pensée.

Ce point est le pilier central du vaste mandala des tantras. Tout est lumière. L'ombre aussi est lumière, car elle est éclairée, de cette lumière qui nous la fait percevoir, imaginer et concevoir : "ah, là je vois l'absence de lumière !" Ce "voir" est illumination - mais lumière douée donc du pouvoir de se manifester comme ombre. Tout tient dans ces deux aspects : 1 rien sans lumière ; 2 une lumière qui fait de l'ombre.

En un sens très second, la connaissance des ténèbres est nécessaire selon l'enseignement des yoginîs : pour bien entendre la non-dualité, je dois d'abord examiner la dualité. Afin de réaliser ce qui est plus que le corps et que toute chose, je dois d'abord réaliser le feu de conscience qui brûle en ce corps, tel un paradoxe lumineux.

De même, il est bon de s'aventurer dans les abymes une fois réalisée la lumière, afin d'éprouver notre réalisation. Car, au-delà de la connaissance, le grand point est la confiance. Se "tenir debout dans les ténèbres", au cœur de cette "vallée de larmes" me fait grandir dans l'assurance qu'un autre est présent, qui est plus moi que moi et qui est ma source et ma cause.   

Ainsi, cette parole de Jésus s'entend en plusieurs sens profonds. Il y en a sans doute bien d'autres.

vendredi 26 avril 2024

La non-dualité, c'est de la dualité !

 

C'est quoi la non-dualité ?

Dans la spiritualité indienne, on dit que "je ne suis pas un objet". Par conséquent, je ne suis pas le corps, car le corps est un objet parmi d'autres. Alors que suis-je ? Je suis le sujet. 

En d'autres termes, je ne suis pas un objet perçu sur le mode du "cela" objectif, mais je suis le sujet percevant, qui se perçoit soi-même (âtmâ) sur le mode du "je suis", au-delà de tout objet.

Cette discrimination (viveka en sanskrit) est une désidentification nécessaire, car d'ordinaire je m'identifie à des objets : le corps, la sensation, la pensée, voire le néant. Toutes les traditions de l'Inde sont d'accord pour dire que cette étape est indispensable.

Cependant, ce retour sur soi par discernement entre le sujet et l'objet débouche sur un état de dualité : il y a le sujet, le Soi, la conscience, d'un côté ; et il y a tous les objets, dont les corps et les autres, de l'autre. 

Cette situation de dualité est celle du Yoga de Patanjali, du Sâmkhya et du Vedânta. 

Elle est libératrice dans une certaine mesure, car le réalise alors que je transcende tous les objets, dont le corps. Je perçois ma tristesse ? Je ne suis pas ma tristesse ! Je perçois ma douleur ? Je ne suis pas la douleur ! Je ne suis rien de ce qui est perceptible, rien de ce dont je fais l'expérience. Je suis transcendant, au-delà de tout, ce qui représente un soulagement. Je suis moche ? Je ne suis pas ce corps ! Je fais des bêtises ? Je ne suis pas ces bêtises ! Je commets des erreurs ? Je ne suis pas ces erreurs ! Je regrette mon passé ? Je ne suis pas mon passé ! Et ainsi de suite.

De plus, cette discrimination n'exige que peu d'effort, dès lors que l'on a des capacités cognitives, que l'on n'est pas débile profond. La plupart des gens peuvent donc y accéder. Peut-être.

Enfin, cette discrimination présente l'avantage, aux yeux de certains, de mettre tous les objets - toutes choses - sur le même plan. L'or est un objet, comme la boue. Tout est égal. Ou plutôt, tout est égalisé. A la suite de cette discrimination radicale, il n'y a donc plus à discriminer quoi que ce soit. En ce sens, il n'y a plus "dualités" ni hiérarchies. Ce qui n'est pas sans complaire aux mentalités égalitaristes.

Toutefois, ce soulagement a son prix : tout est réduit à des objets, de simples choses inertes, privées de conscience, d'énergie et de vie. En sanskrit, on emploie le mot jaḍa qui signifie à la fois "inerte", mais aussi "idiot, stupide, imbécile". Donc, tout (et tous !) devient inerte, stupide et imbécile. Certes, j'acquière une certaine paix, mais au prix de tenir toutes choses, l'univers, et les autres, pour des substances inertes, stupides, impersonnelles, privées de liberté. Seule la conscience est libre, mais... elle est totalement inactive.

Or, le Tantra nous propose une autre voie, qui passe par ce moment de transcendance, mais qui va au-delà. 

Transcender la transcendance. 

Aller au-delà de cette dualité que beaucoup confondent avec la non-dualité. 

Le Tantra voit dans cette non-dualité exclusive (à laquelle on arrive en excluant toutes choses) une impasse, car c'est un état conditionné : j'y suis libre de tout, à condition... de ne rien faire, de ne toucher à rien. Mon seul choix est alors de ne pas choisir ("il n'y a pas de libre-arbitre"). 

Pourquoi ? Parce que dès que j'agis, j'ai le sentiment de perdre cette transcendance, mon "éveil". Je m'embourbe à nouveau dans les méandres des problèmes du monde, dans la dualité. Donc je suis dans un dilemme : Soit j'agis, mais je me sens conditionné ; soit je suis libre ("inconditionné") mais je ne suis pas libre d'agir. Je suis donc libre... à condition de ne rien faire ! 

Ce qui, manifestement, n'est pas un état inconditionné, mais un état de dualité, un état construit en posant une chose par élimination de son opposé. En l'occurrence, j'élimine tout et je garde une conscience amputée de ses pouvoirs, une conscience stérile. Paralysée. Dans le déni d'elle-même. Et donc aussi dans le déni de mon incarnation.

C'est pourquoi le Tantra propose de transcender cette transcendance. 

Comment ?

En plongeant dans le cœur. Et là, RESSENTIR que "je suis" est la source de tout activité, de toutes choses, car Je Suis est la vie. 

Je Suis n'est pas une conscience statique, un Témoin passif, mais l'Acte pur, total, d'exister, qui est à la racine de tout ce qui existe. La vibration continue à la racine de tout mouvement. 

Tout est le prolongement de cet Acte pur, comme les vagues sont des parties du mouvement total de l'océan. Il n'y a véritablement aucune séparation. Seulement une merveilleuse variété, un miracle de diversité.

Un maître du Tantra résume ainsi :

"Tout objet est comme le CORPS du Soi (âtmâ) qui est la conscience, la Lumière qui se manifeste en manifestant ces objets".

Le corps est un objet, mais il n'est pas QUE cela !

Quoi encore ?

Il est un objet vivant, infusé de conscience de sensibilité. 

Et tous les objets sont, en puissance, ainsi. 

Ils sont le visage de la conscience, 

son évolution, 

son histoire, 

on déploiement, 

son récit, 

sa mémoire, 

son imprévisible liberté.

Et cela change tout.

Bienvenu au banquet des yoginîs !

lundi 11 mars 2024

Quelles sont les méthodes du Tantra ?


 Dans cette entrevue récente, le Swami Sarvapriyananda, excellent enseignant de l'Advaita Vedânta, décrit les méthodes (upâya) du Tantra :

vidéo

Ses définitions ne sont pas exactes. Selon lui l'Anupâya ou Non-méthode est le Yoga de la Connaissance, jnâna-yoga. Le Shâmbhava-upâya ou Méthode de Shiva est aussi Yoga de la Connaissance car il consiste à méditer sur des formules telles que "Je suis Shiva". Le Shâkta-upâya ou Méthode du Pouvoir consiste à méditer et réciter des Mantras. Enfin, l'Ânava-upâya ou Méthode de l'Individu consiste à pratiquer tout le reste : yoga, rituels, dévotion, etc.

Cette description est erronée. Il est important de rectifier, car des erreurs circulent depuis longtemps. Déjà, le Swami Lakshman Joo et Lilian Silburn avaient commis ces erreurs.

Abhinava Gupta est le maître qui a le plus développé l'enseignement sur ces quatre Méthodes ou Moyens. Dans son Tantra-âloka, il les définit ainsi :

1 - An-upâya ou Non-Méthode est aussi appelé Alpa-upâya ou Méthode minimaliste ; ou encore Âtma-upâya "Prendre le Soi comme moyen" ou, enfin, Ânanda-upâya "Prendre le plaisir comme méthode", le plaisir étant la Présence (caitanya) elle-même. Cette approche consiste donc à prendre le but comme moyen. Mais il ne s'agit pas d'une absence totale de moyens. Le Tantra, de manière générale, exclut rarement. Concrètement, cette Méthode est celle de la bhakti ou amour divin. C'est approche mystique, directe dans son rapport à l'absolu, mais qui est graduellement dans la manifestation de ses effets. Son enseignement est une sorte de Yoga de la Connaissance, mais épuré à quelques affirmations du genre "La réalisation spirituelle ne dépend pas des méthodes, ce sont les méthodes qui dépendent de la réalisation spirituelle", presque comme des koâns.

2 - Shâmbhava-upâya, aussi appelé Icchâ-upâya ou "Prendre l'élan avant les pensées, comme moyen". Ce moyen est comme le précédent, mais il met davantaga l'accent sur l'énergie et quelques symboles, principalement l'alphabet. 

Le Moyen 1 est Shiva, le 2 est plus Shakti.Mais ils sont proches dans le style épuré et minimaliste.

3 - Shâkta-upâya est aussi appelé Jnâna-upâya ou "Prendre le pouvoir de connaissance, comme moyen (pour s'éveiller)". Il est le Yoga de la Connaissance, c'est-à-dire la philosophie, le travail sur les croyances. Il consiste à examiner les fausses croyances pour les remplacer, peu à peu, par des croyances vraies qui ne font plus obstacles à l'attention à soi. Selon le Tantra, en effet, toutes les croyances ne sont pas à rejeter. Certaines sont compatibles avec l'éveil et expriment la vérité, comme par exemple "Je suis Shiva".

4 - Ânava-upâya aussi appelé Kriyâ-upâya ou "Prendre l'activité comme moyen" regroupe TOUTES les autres pratiques : yoga, méditation,  respiration, Mantras, rituels, danse, chant, mais aussi le yoga "sexuel" et autres pratiques transgressives. Autant dire, 99% des pratiques, que ce soit dans le Tantra ou hors du Tantra (en effet, selon le Tantra, toutes les autres traditions sont des préparation au Tantra, qui lui-même comporte différentes étapes ou degré de dévoilement de la vérité complète).

Vous pouvez maintenant comparer les deux définition, et aussi les comparer avec le Tantrâloka lui-même, si vous souhaitez approfondir.

Ces Moyens ne sont pas absolument hiérarchisés. Le 4 est "L'Individu comme moyen", mais attention ! Le Tantra ne méprise pas l'âme individuelle. Et dans sa tradition ultime, appelée Trika ou Triade, l'Individu est l'un des trois Mystères sacrés, à égalité avec Shiva et Shakti. De fait, ce "Moyen" qui regroupe 99% des pratiques comporte les pratiques les plus puissantes, appelées "absolues" (anuttara) car elles débouchent directement sur l'éveil.

Pour conclure, notons donc clairement en nos esprits que, selon le Tantra, l'éveil est possible à tout instant, pour n'importe qui, indépendamment de la Méthode, des pratiques ou de leur absence, sans dépendre du karma. Il n'y a qu'une seule Déesse, et elle est absolument libre. La liberté ne dépend pas du karma ; c'est le karma qui dépend de la liberté.

samedi 3 juin 2023

L'éveil incarné


L'éveil n'est pas le renoncement au corps, mais l'éveil du corps. 

Pourquoi ? Parce que le corps est de la conscience contractée. La conscience éveillée est un corps décontracté. Parfois au-delà des limites du corps "conventionnel". Le corps est, potentiellement, tout ce qui est perçu. Mais il y a toujours un corps : corps vaste, corps divin, fait de mantras, de yoginîs, ou même corps d'espace ou corps de conscience. Mais corps toujours.

Voilà pourquoi l'éveil proposé par le Tantra est incarné, vivant : jîvan-mukti. Libération (mukti) tout en étant vivant (jîvat).

Pour cela, il y a une pratique : la méditation de Shiva, décrite dans ce verset :

svatantraśivatām eti bhuñjāno viṣayān api /

animīlitadivyākṣo yāvad āste muhūrtakam //

L'adepte atteint la divine liberté

même en jouissant des objets des sens,

quand il reste un moment

l'œil divin ouvert.

Tantra de la Déesse-alphabet, 18, 23

"Rester avec l'œil divin ouvert", c'est rester avec le regard grand ouvert, les sens grands ouverts. Pourquoi ? Parce que cette ouverture des sens appelle l'ouverture de la conscience, aussi appelée "roue principale". Voilà pourquoi, dans la Méditation de Shiva, on reste le regard grand ouvert, comme dans une expression d'étonnement. Il en va comme dans la Vision Sans Tête de Douglas et Catherine Harding, aujourd'hui partagée par mon ami José Leroy. Le regard grand ouvert, l'attention se retourne, plonge dans l'immensité. Et ce regard qui ne débouche sur rien de saisissable, c'est l'éveil, c'est le corps de pleine conscience, dans lequel le corps énergétique va baigner et s'assouplir, comme une éponge plongée dans l'eau.

"Un moment" : le temps d'une séance de méditation assise, à peu près 48mn. Muhûrta désigne aussi un moment propice, car quand on reste ainsi dans cette attitude, on ne perd pas son temps.

Voilà un éveil incarné où l'ouverture des sens induit l'ouverture de la conscience. Comme un bâillement, mais en plus profond.

Pour apprendre la Méditation de Shiva et les autres pratiques du Tantra, inscrivez-vous à la Formation Tantra, prochain cycle à débuter en octobre 2023 :

https://david-dubois.com/enseignement/

lundi 24 avril 2023

L'espace de la conscience


 

Ramana Maharshi est, avec Nisargadatta et Âtmânanda, le plus influent maître de non-dualité au XXè siècle.

Il a peu écrit, mais surtout des poèmes de dévotion, dans différentes langues. Plusieurs textes sont en sanskrit, que j'ai traduis et publiés.

Un texte important que je n'ai pas traduit est l'Enseignement secret de la science suprême selon Ramana, Ramana-para-vidyā-upaniṣad. Il s'agit d'un poème en 700 versets qui présente sa pensée. Il n'a pas été rédigé directement par Ramana, mais par Lakshman Sharma, l'un des rares élèves à qui il a donné des cours particuliers. Ce poème didactique est particulièrement intéressant, car il reflète la pensée de Ramana à la fin de sa vie et il a été composé sous son contrôle direct. Il aurait, en effet, vérifié chaque verset et l'aurait remanié quand cela lui semblait nécessaire.

Le contenu est, au départ, assez classique : le monde et l'individualité sont une illusion qui se dissolvent dans l'évidence de la pure conscience. Mais un bref passage, 507-515, détonne. Il y est question de ce qui tient le plus à coeur au sage d'Arunâchala : la plongée en soi, dans le "coeur", ce lieu en soi où se révèle l'énergie du Soi, ātma-śakti. Dans cette dizaine de versets étonnants, il n'est plus question d'illusion et de pure conscience, mais de la Shakti divine qui prend possession du corps et de l'âme, pour les transformer à jamais.

Cet ensemble culmine dans le verset 15, qui aurait pu être proclamé par un maître du Tantra, de la Pratyabhijnâ, ou plus encore, de la tradition de Kâlî :

jñāna-agninā viśvam idam pradagdham

saha ahamā yatra mahā-śmaśāne

cid-vyomni tatra aham-ahantayā 

sadā-śivo nṛtyati kevalaḥ san

Cet univers est consumé par le feu de la connaissance,

avec le 'je', dans le grand champ de crémation,

dans le ciel de la conscience.

Là, cet éternel Shiva danse, seul

en tant que 'je suis je'.

_____________________

Mais dans les versets qui suivent, cette énergie, cette Shakti se dissout dans le Soi sans formes. Dans l'état de réalisation, il n'y plus de Shakti, plus de Mâyâ...

Ici encore, j'observe une certaine tension dans la pensée de Ramana, autour de la problématique de l'énergie, de la vie : 

L'éveil est-il la fin de la vie, ou la transformation de la vie ? 

J'ai brièvement évoqué ce conflit intérieur, dans l'introduction de ma traduction des œuvres sanskrites de Ramana. 

Quoi qu'il en soit ce verset est magnifique et très clair.

vendredi 3 mars 2023

La différence entre l'éveil et l'inconscience ?



 Si l'éveil est l'éveil à la conscience pure, dépourvue de toute différence, alors quelle est la différence entre l'état d'éveil et un état d'inconscience, de coma, d'évanouissement ou de méditation sans pensée ? Et comme le demande Râma au sage Vasishta, dans ce cas, tous les cailloux, les pierres et les grains de sable de l'univers sont éveillés, car eux aussi sont privés de conscience !

Et de fait, certain enseignements semblent décrire l'état d'éveil comme un état d'inconscience. Selon certain, cet état présente l'avantage d'être privé de conscience et donc de toute souffrance. Mais quand je dors, suis-je éveillé ? Je veux dire, il n'y a aucune conscience de différences quand je dors. Et pourtant, je me réveille (!) de ce sommeil sans être éveillé. Je me sens bien, reposé, mais je ne sens ni ne perçoit ni ne comprends rien d'autre.

Vasishta répond au prince Râma que l'éveil n'est pas un état d'inconscience. Certes, l'éveil est un état au-delà des couples de contraires. En ce sens, l'éveil est au-delà de la conscience comme de l'inconscience. Mais il est vrai aussi bien que tout est "au-delà" des mots, pour autant que le but même des mots n'est pas vraiment de décrire ni de faire connaître une chose, mais d'inciter à l'action ou de guider l'attention. Je veux dire, les mots ne peuvent certes pas directement faire connaître le goût du miel, mais là n'est pas leur propos.

Les traditions issues du Tantra invitent donc à clairement distinguer entre les expériences sans pensées, et l'état d'éveil. Par exemple, le Cantique du Frémissement (Spanda-kârikâ) déconseille de méditer sur le "non-être", car cet état de soi-disant inconscience n'est qu'une construction produite par abstraction des objets familiers. Cet absence d'objets est encore un objet. Cette simple absence de concepts est encore un concept, une construction. C'est quelque chose d'artificiel, un état factice avec un début et une fin, dont on peut d'ailleurs se souvenir, alors que l'état d'éveil, naturel, est soi-même, toujours présent et qu'il est donc impossible de prendre pour objet de la mémoire.

De même, la tradition du dzogchen, elle aussi issue du Tantra, mais en contexte bouddhiste, insiste sur la distinction nécessaire entre un état sans pensées et l'état d'éveil. 

Ces deux états ont quelque chose de commun : une certaine paix et une absence de séparation. Mais la cause de ce ressenti est différent. Dans l'état sans pensées, il n'y a pas de différences simplement parce que la conscience est comme assoupie ; je n'y vois pas de séparation, de dualité, parce que je n'y vois rien. C'est comme une chambre obscure. Je n'y vois rien car la lumière fait défaut et les ténèbres recouvrent les différents objets dans la pièces. Alors que dans l'état d'éveil, la paix est due à la connaissance. Dans cet état je connais, certes, sans avoir à le penser discursivement, avec des mots, qu'il n'y a pas de dualité, pas de différences. C'est comme un ciel immaculé. Donc ces deux états se ressemblent, mais la différence entre eux est infinie.

Et cette différence se manifeste quand les pensées réapparaissent. Si je suis dans l'état sans pensées au sens ordinaire, alors je ressens les pensées comme des intruses qui interrompent ma paix et me font perdre mon "éveil".

Si je suis dans l'état d'éveil, les pensées sont reconnues et ressenties comme des vagues dans l'océan de présence que je suis. Les pensées ne sont pas étrangères. Elles ne sont pas perturbatrices. Elles sont même des alliées, en ce sens qu'elles ornent l'immensité intérieure, comme des ronds dans l'eau. 

Dans l'état sans pensée, il n'y a pas de concepts, mais il n'y a pas d'éveil non plus. Du reste, comme le rappel le Secret de la déesse Tripurâ (Tripurâ-rahasya), il ne peut y avoir d'éveil sans pensée, même si l'éveil va finalement au-delà des mots.

La différence entre l'éveil et l'inconscience, c'est l'éveil. Dans l'état d'inconscience, la conscience s'identifie à un concept abstrait de vide. Dans l'état d'éveil, la conscience s'éveille. L'état sans pensée, ou inconscient, dépend des pensées car il n'a pas reconnu la véritable nature des pensées. L'état d'éveil est libre des pensées, car il a reconnu leur nature.

L'éveil n'est donc pas un état d'inconscience.

dimanche 5 février 2023

Parole endormie, parole éveillée


 

En Inde, comme en Europe et dans toutes les cultures que je connais, la parole a valeur d'âme. Sans elle, le néant même ne saurait être dit, il ne peut pas même être "néant". Sa propre impuissance n'est impuissante que par la puissance de la parole.

En Inde, la parole est à la source des termes qui désignent l'absolu.

Âtmâ est d'abord le souffle, lequel fait corps avec la parole.

Brahman, l'absolu, désigne d'abord une formule, souvent une énigme, une équation entre macro et microcosme.

Akshara, l'Impérissable, désigne la syllabe ou plutôt le phonème, manifestation de la parole.

Nâda "la Résonance" est d'abord le signe graphique qui indique la résonance nasale, de même que bindu, "le Point". De même, visarga, l'extase créatrice, union de Shiva et Shakti, est d'abord le signe, fait de deux points, qui indique une légère expiration du souffle.

Le Tantra se nomme lui-même "voie du Mantra". Dans le Veda, le mantra désigne le verset poétique : encore une parole. Parole et pensée sont inséparables.

La parole est créatrice. "Je suis" est l'acte primordial. A est la première lettre ; HA est la dernière. Ainsi, l'être et la conscience d'être s'unissent et, par leur union, engendrent toutes choses. Ils s'unissent dans le Point M : AHAM, "Je suis".

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Cependant, il existe plusieurs états de la parole. Il y a la parole agitée, claire aux sens mais limitée par les conventions : la parole articulée. En amont, cette parole discursive est parole visionnaire, globale, source de la parole poétique, puissante. L'action corporelle est aussi parole : elle en est le prolongement dans le monde commun. 

La parole profane est endormie, elle est la Kundalinî inachevée. Parfaite en puissance, mais actuellement inaboutie, enroulée en elle-même. L'enroulement de la spirale est l'image du potentiel, d'un état endormi. Notre Kundalinî, notre conscience, notre parole, est éveillée, sans quoi il n'y aurait aucune expérience. Mais elle est partiellement éveillée seulement. A mi-chemin entre le néant et l'éveil, elle attend son propre réveil. 

La parole éveillée est poésie, parole efficace, parole qui s'élance du bruissement par-delà les mots, vers le frémissement au-delà du langage. Elle passe par les lettres, mais ne s'y arrête pas, sauf pour les rêves tourmentés que sont nos existences ordinaires. La vie passe par le corps et retourne à la vie, sans s'arrêter au corps.

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Le souffle expiré est la parole qui donne. Le souffle inspiré est la parole qui reprend. Entre les deux, le souffle égal est la parole qui équilibre. 

Cependant, comme le sommeil profond, ce souffle égal n'est pas l'éveil. De même, le sommeil profond, sans rêves, est bien unité pure. Mais l'unité pure n'est pas l'éveil. L'expérience de l'unité pure sans aucune différence n'est pas l'éveil

L'éveil est quand la conscience s'éveille à elle-même dans ce silence homogène du sommeil profond, ou dans l'agitation du rêve. Le souffle devient alors vertical. Un feu prend, une étoile s'allume dans la nuit. Il consume tout avant d'engendrer une nouvelle création, celle de la vie éveillée. Le vide se met à vibrer : Je suis. 

Le sommeil profond n'est qu'un état que la conscience, absolue liberté, joue à manifester. L'éveil n'est pas l'unité pure du sommeil profond. Certes, il n'y a pas plus "un" que le sommeil profond, ou l'évanouissement, ou le coma, ou la mort. Mais l'éveil n'est pas cet état indifférencié. 

L'éveil est la conscience qui se reconnaît, comme quand je me réveille d'un rêve, comme quand je reconnais mon visage, comme quand je sens soudain ma main en train de sentir les gouttes de la pluie. Or, nulle reconnaissance n'est possible sans parole. Donc l'éveil lui-même est manifestation de la parole. L'éveil n'est pas un état d'unité simple, mais un acte de retour sur soi, de ressenti de soi, de ressaisissement de soi, de réflexion, de... conscience, de soi. Je suis.

Tel est, du moins, l'enseignement du Veda et du Tantra.

jeudi 17 novembre 2022

Au-delà de la conscience ? Le cas du bouddhisme "pragmatique"

 Dans le modèle bouddhiste des neuf états de méditation (dhyâna) sont mentionnés quatre états "non matériels" (arûpa), dont un état dit de "conscience infinie", situé entre "l'espace infini" et "le Rien", ākiṃcanya-āyatana, litt. "le rien comme support".

un bouddha grec

Il est intéressant de relever les descriptions et interprétations proposées par les adeptes contemporains, surtout dans la branche dite "pragmatique". Car cela renvoie au plus profond de nos vies intimes.

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Ainsi, Daniel Ingram décrit le passage de l'espace à la conscience par la réalisation "que l'on est conscient" de cet espace sans limites. Selon lui, cet état est celui que les ignorants prennent, à tord, pour un "Soi", un "Tao", un "Fond", un "Témoin permanent", "une Conscience éternelle", etc. C'est un piège, une illusion. 

Si l'on croit cela, en effet, il faut alors "s'alarmer", allumer les lumières d'alerte, "laisser la terre trembler sous nos pieds" pour nous sortir de ce piège, etc. 

Pourquoi ? Quels sont ses arguments ? Il n'en donne pas. 

Ensuite, on passe au "Rien". Comment ? On ne sait pas trop. Pourquoi ? A cause d'un désenchantement. Mais on n'en saura pas plus, malgré les centaines de pages de cet auteur prolixe. 

Qui a conscience de ce "Rien" ? Personne. Circulez. Mais c'est bien une expérience !?! Qui fait cette expérience ? Comme souvent dans le bouddhisme ancien, l'absence de réponse est censée tenir lieu de réponse, en sous-entendant que ce silence est profond. Circulez. Mais cela ne répond pas aux questions légitimes posées plus haut. Circulez, on vous dit !

Ingram ajoute que, dans l'état de Rien, il y a "des sensations qui suggèrent le Rien". Il y a donc "sensation" ! Mais il n'y a pourtant aucune "conscience" ? Cela a-t-il un sens ?

Maintenant, voici la question la plus importante :

Si l'état de conscience infinie est une illusion, QUI est victime de cette illusion ?

Pas de réponse.

Et ce n'est pas fini !

Après le Rien, vient l'état de "ni perception, ni non-perception". 

Et ça n'est pas fini !

Après cela, vient l'état de cessation des perceptions.

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Si ces états sont des états de dissolution progressive des phénomènes dans la conscience (en Dieu, dans le Tao, etc.), alors tout cela fait sens.

Malheureusement, le bouddhisme (ancien) ne donne pas ce simple fil d'Ariane. Du coup, on se retrouve avec une pléthore d'interprétations contradictoires.

 Ainsi, comme il manque ce fil d'Ariane, certains en ajoutent un : la "sensation de plaisir" (c'est ainsi qu'ils interprètent le sanskrit prîti, le pâlî pîti). Mais, comme cette mystérieuse "sensation de plaisir" ressemble au Soi tantrique, aux expériences de Kundalinî et autres symptômes pas très bouddhiques, ils ne sont pas à l'aise avec ce fil, pourtant indispensable, même à leurs yeux. On les sent gênés. 

Et pour cause : cette "sensation de plaisir" est le Je suis, la vibration qui est le cœur de la conscience, c'est-à-dire de toute expérience, de toute sensation. Mais le Bouddhiste ne peut suivre ce fil jusqu'au bout sans craindre de perdre son identité bouddhiste. N'est-ce pas ironique ?

Du coup, nombre de ces adeptes sont adeptes, en plus du bouddhisme, d'autres idées, enseignements ou traditions. 

Pour ne citer que les plus connus actuellement :

Daniel Ingram est un "éveillé" (arhat), mais il est aussi fan d'Aleister Crowley et de sa "magie du chaos". Et aussi de la guitare électrique. 

Shinzen Young trouve un secours dans la bhakti, il est fasciné par shaktipâta et par la mystique chrétienne.

Feu John Yates affirme que le dzogchen et le chamanisme sont bien plus puissants que les neuf états de méditation.

Catherine Shaila cite Papaji (Poonja) comme son maître.

Sam Harris cite Papaji et des maîtres tibétains.

Leigh Brasington est plus sobre, et plus ouvertement matérialiste. Mais il admet que la "sensation de plaisir", plus sensible dans "le cœur" selon lui, est indispensable. 

Tous ces enseignants sont globalement "à gauche" et plutôt matérialistes, rationalistes, progressistes, naturalistes ou scientistes. Ils ne sont pas très à l'aise avec l'idée d'une transcendance ou même, simplement, d'un élément affectif, personnel, qui aurait du sens et qui ne serait pas simplement du domaine des faits objectifs. Mais ils n'arrivent pas à se débarrasser de la "sensation de plaisir", souvent basée sur le souffle ou une mystérieuse sensation "dans le cœur".

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Qu'est-ce que j'en dis ?

J'en dis que cette "sensation de plaisir" est plus qu'un simple adjuvant. Il y a là quelque chose de vrai, un signe de quelque chose de plus profond, dont nul ne saurait se passer dans sa vie intérieure, quelques soient par ailleurs ses opinions. 

Pour autant, ce "bouddhisme ancien" porte lui aussi un message important : il est vital de mourir, intérieurement, c'est-à-dire de lâcher prise, de se laisser aller vers le vide, vers l'espace, vers le silence. Mais sans la "sensation de plaisir", sans vibration, sans l'acte pur "je suis", ce vide sera une impasse. Il ne sera pas le vide béni qui permet d'être rempli par... autre chose.

C'est du moins mon expérience et celles de bien d'autres personnes qui m'inspirent. Et c'est celle aussi de ces enseignants de méditation, même si cela ne colle pas avec leurs opinions.

mercredi 2 novembre 2022

Pas de recette ?



Selon l'enseignement de la tradition de la Déesse (devî-naya), l'éveil est nir-niketa "sans demeure".

Il n'y a pas de lieu spécial, pas de circonstances, 

pas d'état, pas de conditions, pas de causes visibles.

Donc pas de recette.

Pourquoi ?

Parce que ce que je suis vraiment est libre,

vraiment.

Tout est vraiment possible, partout.

Je peux m'ouvrir à cette possibilité.

Au moins ne pas mettre l'obstacle de croyances

fausses et ruineuses.

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Le Tantra dit que "tout est conscience".

Mais c'est quoi la conscience ?

La conscience (cit, citi, caitnaya, samvid) désigne l'expérience en général (anubhâva-mâtra), c'est-à-dire la manifestation (prakâsha), quelque soit son contenu, le mystère (guhya) de l'être absolu (sattâ-mâtra) en tant qu'il est Lumière, apparence, manifestation, à la fois l'acte de manifestation et son résultat, par exemple le bleu, le jaune, le plaisir, etc.

Cette conscience n'a pas de "dehors". Tout différence et toute extériorité, n'apparaissent que dans cette Apparence que l'on désigne ici par le mot de "conscience". Le langage nous fait croire que la conscience est une chose comme une autre, une chose parmi d'autres, une sorte de "champ" qui aurait un dedans et un dehors, que l'on perd et que l'on retrouve. Mais il n'en est rien, pour une raison très simple et immédiatement vérifiable : toute entité prétendument extérieure à la conscience ne peut être connue que par un acte de conscience, que celui-ci soit une perception, une pensée, une imagination, une supposition, une sensation ou un souvenir. Car, en vérité, ces différents actes sont le même acte - l'acte de conscience - auquel on donne différent noms parce qu'il met en lumière différents objets. Ainsi par exemple, le souvenir est une conscience d'un objet passé sur fond d'un objet passé. Si, en revanche, cette réalité extérieure à la conscience n'est pas connue, alors il est impossible de prouver son existence. 

Mais en quoi cela pourrait-il m'aider à vivre ?

La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) essaie de le suggérer, car cela est vraiment ineffable : la conscience/expérience - toute expérience ! - est extase infinie, une délectation qui dépasse infiniment le pouvoir du langage et que seule la poésie suggère. Abhinava Gupta l'affirme clairement quand il explique l'autre versant de la conscience, la "réalisation de soi" (vimarsha), car la conscience, c'est-à-dire l'être, n'est pas seulement une lumière qui se manifeste - elle est aussi l'être qui se ressent, qui se pense, se désire, etc. La conscience se manifeste, mais elle ne peut rester indifférente :

pūrṇa iti nīlādyasaṃkocito yo'haṃbhāvākhyo vimarśastatsvabhāve yaścamatkāra ānandātmā paramo bhogaḥ

"Cette réalisation de soi (vimarsha) nommée 'sensation du Moi' (quand) elle est contractée par le bleu et autres (objets), est (en réalité) plénitude, (car) en sa nature authentique elle est délectation émerveillée, elle est félicité, ultime jouissance."

Autrement dit TOUTE expérience est extase infinie. Les philosophes de la Reconnaissance sont ici dans la suggestion (le dhvani, essence de la poésie selon Ânanda Vardhana), dans la résonance qui fait que, quand les mots ne résonnent plus, "quelque chose" (kimcit) continue de faire écho, tel un prodigieux effet domino. Ainsi ces paroles sont elles-mêmes un exemple de cette "ultime jouissance" (paramo bhogah) qui forme le véritable propos du shivaïsme du Cachemire. En les entendant, elles résonnent au-delà de tout sens conventionnel. Ce vertige que l'on éprouve alors, c'est cela, la "nature authentique" de l'expérience, de la conscience, l'absolu par-delà toute opposition et qui ne se réduit nullement à une plate identité de soi à soi. 

Du reste, notons au passage que l'expérience esthétique, modèle de l'expérience courante vécue en sa "plénitude", n'est pas une nuit où tous les chats son gris, mais un bouquet d'ocelles par où s'épanchent les jus d'une ineffable ivresse. L'esthète ne se caractérise pas par son indifférence, mais au contraire par sa sensibilité ("le fait d'avoir du cœur", sa-hridayatva), c'est-à-dire par sa capacité à s'identifier. Quelle jouissance sans identification, sans empathie ? Ce nectar, cette immortelle ambroisie, est aussi passion (râga), attachement, le fait de prendre la couleur émotionnelle de telle ou telle scène. 

Mais alors à quoi bon, si l'adepte de cette "voie" est comme tout un chacun ?

La différence est énorme ! Certes, c'est toujours la même expérience, en son fond. Mais l'être ordinaire est esclave d'habitudes délétères. Et toutes reposent sur cette faute : le manque d'attention (anavadhâna), nous dit Abhinava Gupta. Et ce défaut n'est pas une simple "déficience cognitive" que l'on pourrait rééduquer par une pratique de méditation formelle. C'est bien plutôt un manque de zèle (anâdara), un manque de participation, un manque... d'identification. Ce fond d'extase est toujours présent, nous rappelle Kshema Râja, comme la braise sous la cendre. Mais nous sommes comme endormis, "contractés" par les choses, englués en elles. Alors oui, une sorte de discipline nous appelle. Mais une discipline de jouissance, car seule la vraie jouissance (bhoga) est vraie liberté (moksha). Et dans cette attention amoureuse, participante, dans cette plongée identifiante, ce fond d'extase nous le goûtons et nous recouvrons alors, peu à peu, notre puissance d'être, de vivre, de sentir et de penser. L'expérience s'universalise : l'ego ne disparaît pas, mais il s'ouvre, il éclot à l'infini comme la note se prolonge, comme le sens fait écho. C'est une délectation émerveillée, un miracle muet, un réveil. 

Mais... à quoi bon en dire plus ? Que le mystère, victime de son propre vin, soit souverain de soi. A nouveau.

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"Je n'arrive pas à trouver mon centre".

Dans cette défaite est la victoire !

Vous n'êtes pas un objet matériel.

Pourquoi voulez-vous avoir un centre matériel ?

Laissez-vous attirez par le centre véritable

qui est partout et dont la limite n'est

nulle part.

Sans tourment ni travail de tête.

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Comment la vie pourrait-elle

me revêtir de vêtements neufs

si je ne me laisse pas dénuder ?


jeudi 1 septembre 2022

Les désirs sont-ils détruits dans l'éveil ?


Les désirs ne sont pas détruits dans une "extinction" impersonnelle. 

Ils ne sont pas non plus réorientés "vers Dieu", la Déesse, le divin ou quelque équivalent, tout en restant "des" désirs pluriels.

C'est plutôt que le désir s'unifie. Il se révèle, peu à peu ou d'un seul coup, comme étant un seul et unique désir. Il n'y a qu'un désir, une énergie, un élan créateur, qui semble se fragmenter à mesure qu'il se manifeste envers des objets apparemment fragmentés. 

L'unique élan que je suis, que tout est, devient une foule de désirs parfois antagonistes. L'"éveil" consiste à s'éveiller à cette unité : il n'y a qu'un seul désir. 

Il y a donc des renoncements à "des" objets du désir, mais non pas au désir lui-même. 

Le désir, pris en lui-même, ne peut d'ailleurs pas d'être renoncé. Même dans le sommeil profond, le désir est, encore, comme désir de n'être rien, comme désir d'abstraire. Cependant, dans cet état de sommeil profond, le désir pur, total, un, n'est pas pour autant révélé, car il y a encore un objet : ce "rien", justement, cette absence d'objets distincts, absence ou abstraction qui est aussi un objet, une construction délimitée. L'éveil ne peut donc avoir lieu dans le sommeil profond, mais seulement maintenant, dans l'état de veille.

L'unification des objets du désir comprend trois étapes : 

1) l'unité totale, un seul objet ; cet objet, infini, se nomme alors "Dieu", être, un, mystère, etc. Le désir infini de cet objet infini est appelé "Déesse", "Vague", "Vibration", "Volonté", "Puissance", "Conscience", etc. Ici, le désir et son objet sont inséparables. Shiva et Shakti sont inséparables.

2) la multiplicité dans l'unité : l'état idéal d'éveil en cette vie. Il y a comme une fragmentation des objets, mais sans que cette variété ne cache l'unité de la réalisation, du désir, de la conscience, de l'expérience. Ici Shiva et Shakti se distinguent, mais sur fond d'unité prédominante. A l'image d'un balancement, il y a éloignement, puis retour, sans excès. 

3) la multiplicité dans l'oubli de l'unité : l'état ordinaire, dans lequel la multiplicité des objets du désir entraîne une apparente multiplication des désirs parfois contradictoires. D'où le devenir, le temps et l'espace, qui sont déjà une manière de surmonter ces contradictions.

Voici comment Abhinava Gupta décrit ces trois étapes ou états du désir dans sa Grande méditation sur la Reconnaissance du Seigneur : 

camatkāritā hi bhuñjānarūpatā svātmaviśrāntilakṣaṇā 

sarvatra icchā | kvacittu  svātmaviśrāntirbhāvāntaramanāgūritaviśeṣama-

pekṣya utthāpyate yatra sā icchā rāga iti ucyate, 

āgūritaviśeṣatāyāṃ tu kāma iti | 

"1) S'émerveiller/se délecter (camatkâra), c'est être en train de savourer, ce qui se reconnaît au fait que l'on s'absorbe en soi-même (sans plus faire attention à rien d'autre). C'est un désir de tout (sarvatra). 

2) Mais parfois, cette absorption en soi surgit en relation avec un phénomène distinct, (mais) qui n'est pas désiré distinctement. Dans ce cas, ce désir est appelé 'désir coloré (par l'objet)' (râga). 

3) En revanche, si cet objet est désiré distinctement, on parle de 'désir exclusif' (kâma)." 

(IPVV vol. III, p. 252)

lundi 22 août 2022

Dieu éveillé ?


Si Dieu existe, il a un Moi. Il a aussi, sans doute, un genre de corps.

Dans ces conditions, comment peut-il échapper au pouvoir de l'illusion de la dualité, Mâyâ ? 

S'il a un Moi, en effet, il a un ego et il a donc toutes les passions qui s'ensuivent. Dieu a même le plus gros de tous les egos. Si l'ego est la source de toutes les souffrances, Dieu est l'être qui souffre le plus. Dieu est une personne qui a tout d'une personne, mais en plus grand. Donc il serait le plus grand des égoïstes. 

On pourrait répondre que Dieu est une exception, sans que l'on puisse expliquer ce privilège. Il échappe à l'illusion, mais l'on ne peut expliquer comment. Normalement, être une personne, c'est être soumis à l'illusion. Sauf dans le cas de Dieu.

Mais on ne voit pas pourquoi. Si Dieu est une personne, il a un Moi et il a un corps. Ce corps est peut être fait de choses subtiles, ce peut être un corps de conscience, un corps sublime. Cependant, comment se fait-il que Dieu ne soit pas soumis à la servitude qui découle du fait d'avoir un corps, même si ce corps est extrêmement vaste et subtil ? Avoir un corps, c'est posséder quelque chose auquel on s'identifie, quelque chose à défendre face aux autres. Tous les vices s'ensuivent fatalement. On pourrait alors dire que Dieu est malade et que la vie spirituelle a pour but de participer à sa guérison et à la guérison de l'univers.

Et puis Dieu a une intelligence, une parole, une volonté, il fait des choix. Autant de mystères ou d'absurdités, selon que l'on admet ou non l'existence de Dieu.

Mais essayons de changer de point de vue : il existe un cas qui ressemble à Dieu, celui de la personne "éveillée". En monde, il y a des personnes qui réalisent que "tout est conscience". Et pourtant, elles conservent leur corps et leur personnalité. Selon la tradition du Tantra, cette possibilité existe et elle s'appelle "être délivré en cette vie même" (jîvan-mukta). C'est un état paradoxal : on reste une personne et pourtant, on est censé être quelque chose de plus. 

On pourrait croire que ce problème, ce paradoxe n'existe que dans le Tantra, mais il n'en est rien. Même dans une tradition théiste "dualiste" comme le catholicisme, le "saint" incarne ce même paradoxe. Il existe en tant que personne, et pourtant il n'existe plus, mais c'est Dieu qui "vit" en lui. Cette contradiction reste un mystère.

L'éveil est éveil à un au-delà de la personne. Et pourtant, la personne demeure. Ce mystère de la personne se retrouve jusque dans la "personne suprême", lequel est une personne, mais sans les défauts de la personne. 

Et ce problème est présent pour chaque personne : il y a à la fois une immensité qui transcende la personne, et une personne qui est un individu. Nous avons tous une double identité : une identité personnelle et une identité transpersonnelle.

Enfin, notons que nous retrouvons ce même problème à l'échelle collective : chaque individu à plusieurs identités. Je suis à la fois un simple être conscient, et aussi un Français, de telle origine, de tel genre, avec ses coutumes et habitudes. 

Or, ce mystère est un problème, car il est très difficile de comprendre comment ces deux identités, apparemment contraires, peuvent coexister. Et comment une personne, divine, humaine ou autre, peut-elle être "éveillée" ?

mardi 26 avril 2022

Les signes de l'éveil


On me demande souvent s'il y a des signes pour être sûr que notre conscience s'est bien "éveillée". Notez que je ne parle pas ici des effets, mais des signes intimes.

D'abord, mettons-nous d'accord sur ce que l'on entend par "éveil". Ce mot est une métaphore : comme quand on se réveille, on a l'impression qu'un voile de torpeur se soulève. On a, littéralement cette fois, une perception plus claire, plus vive, même au niveau sensoriel, notamment à cause du silence intérieur plus net qui se fait. On peut comparer cela à un bruit qui cesse soudain. En même temps que le soulagement, il y a une sensation de pureté, de netteté, de légèreté, à la fois physique et mentale, comme si l'on s'était dépêtré d'un lien, d'un poids, d'un filet. Cette sensation ne peut être confondue avec aucune autre. Cependant, cette expérience peut passer si elle n'est pas comprise ni mise en contexte. 

Les signes, c'est-à-dire les effets immédiats, peuvent être repérés sur trois plans : corporel, mental et spirituel.

Les signes corporels ou énergétiques sont les moins fiables. La tradition tantrique en distingue parfois cinq sortes : plaisir, vertige, tremblement, sensation de "saut" et ivresse. Leur description varie. Ils sont mis en correspondance avec les chakras, entre autres. Mais Abhinavagupta, l'une des plus précieuses références en la matière, précise bien que ces signes sont aléatoires. Il ne s'agit pas de les repousser, mais s'y attacher revient à se mettre dans une impasse, car ces signes sont par nature passagers. Ils peuvent certes revenir, mais ils ne peuvent s'installer de façon permanente. S'ils le faisaient, la vie quotidienne deviendrait impossible. Le piège consiste à s'y attacher et à essayer de les produire volontairement. La voie spirituelle est, à l'inverse, une voie d'abandon.

Le signes mentaux sont le silence et la certitude. Cette dernière, appelée aussi "compréhension intellectuelle", comporte de nombreuses... incompréhensions. Cette certitude, en effet, n'est pas parfaite et ne peut l'être, car l'intelligence est nécessairement limitée, ainsi que le langage. Il y a des indices, des preuves partielles, et donc une certitude qui n'est pas négligeable. Mais il n'y a pas de certitude absolue. Le degré de clarté atteint en mathématiques ne peut pas être atteint dans le domaine intérieur et en ce qui concerne l'absolu. Par exemple, il y a des indices que "tout est conscience". Mais cela reste une hypothèse et un panneau indicateur d'une expérience qui dépasse cette représentation. Autrement dit, l'intellect aide à stabiliser, mais il n'est pas la stabilité. De plus, l'éveil peut se traduire par des questions, des certitudes questionnantes, un sens de l'émerveillement, plutôt que par des certitudes en forme de système complet et définitif. L'éveil est une certitude qui fait douter, ou disons qui remet les choses à leur place. L'éveil ne peut être formulé dans un ensemble d'opinions, du genre "tout est conscience", "il n'y a personne", "le libre-arbitre n'existe pas", même si ces opinions ne se valent pas entre elles. Ces dogmes sont des essais plus ou moins maladroits pour exprimer une expérience, ou plutôt une intuition.

Les signes spirituels sont les plus importants. Il s'agit d'une sensation au niveau du cœur, ressentie comme vivant au centre de soi, comme si l'on avait découvert un autre être à l'intérieur de notre être, un être de joie et de sens. Ce sens dépasse les capacité du langage ordinaire, mais il est ressenti avec un degré d'intimité sans égal. C'est cette présence qui fait qu'il n'y a pas de "retour en arrière", bien que les états du corps et de l'esprit peuvent et doivent évoluer. C'est une certitude, mais ressentie et de l'ordre de l'affect. C'est une connaissance intuitive qui dépasse toute formulation et qui, en plus, nourrit le corps et l'esprit. Une sorte de foi, mais sans que l'on puisse dire parfaitement en quoi on met cette foi. Plus on s'exprime, plus on entre dans les interprétations, avec des hypothèses de moins en moins certaines, des expériences, de plus en plus éphémères, ce qui nous ramène aux signes physiques et mentaux. Ce signe spirituel, on peut aussi l'appeler "je suis". Il n'est pas dans le corps, mais il peut être ressenti dans le corps, comme un écho profond et puissant. Tel est le signe principal.

Toutefois, ces signes ne sont pas la fin de la vie intérieure. Ils sont au contraire le début d'une nouvelle vie. "Je suis" est un appel. Je suis libre d'y répondre ou non, même si je ne pourrai jamais vraiment revenir en arrière. L'éveil est comme le réveil d'un rêve : c'est le début d'une vie nouvelle, qui est aussi une relation et une nouvelle manière d'entrer en relation, une nouvelle manière d'être.

C'est à ce moment que se situent les effets de l'éveil, ses conséquences : nouvelle manière de vivre le corps, les pensées, l'imagination, la mémoire, les évènements de la vie, et surtout les autres. Ce qui inclut les humains, mais aussi tous les êtres conscients.

Voilà, en bref, quels sont les signes de l'éveil. Je dis ça, je ne dis rien.

mardi 12 avril 2022

Une méthode simple et facile pour stabiliser la présence dans le quotidien

 


Je vous invite à une nouvelle expérience. Lisez d'abord le texte ci-dessous, sans précipitation, sans quoi cela ne servirait à rien. 

Fénelon, le célèbre écrivain du Grand Siècle, s'adresse dans cet extrait à une dame qui lui demande comment garder la "présence de Dieu" au milieu du quotidien.

Il lui conseille simplement de s'abandonner à Dieu, comme un enfant dans les bras de sa mère. 

Mais alors, et les distractions ? Il répond :

"Si vous [vous abandonnez à Dieu et que vous] ne voulez jamais la distraction, vous ne serez jamais distraite, et il sera vrai de dire que votre oraison n'aura jamais défailli. 

Chaque fois que vous apercevrez votre distraction, vous la laisserez tomber sans la combattre, et vous retournerez doucement du côté de Dieu sans aucune contention d'esprit. 

Quand vous ne vous apercevrez point de votre distraction, elle ne sera point une distraction du cœur. Dès que vous l'apercevrez, vous lèverez les yeux vers Dieu. 

La fidélité que vous aurez à rentrer en sa présence, toutes les fois que vous vous apercevrez de votre état, vous méritera la grâce d'une présence plus fréquente ; et c'est, si je ne me trompe, le moyen de vous rendre bientôt cette présence familière."

Et le reste de cette lettre est de la même qualité.

Maintenant, changez un peu les mots. Le mot "Dieu" en choquera sans doute certains. Surtout - et c'est bien étrange - parmi ceux qui professent que la "présence" est au-delà des mots... Bref.

Changez donc ces "mots" à votre guise, adaptez la formulation à votre convenance. Et alors, relisez le résultat. N'avons-nous pas là une excellente méthode spirituelle, complète et adaptée à une vie active ? N'est-ce pas là l'essence de toute pratique spirituelle ? Moins que ceci suffirait-il ? Davantage serait-il nécessaire ? A-t-on un besoin si impérieux de ces dogmes dont on fait aujourd'hui un trésor spirituel, comme par exemple, que la personne n'existe pas, qu'il n'y a point de libre-arbitre, qu'il ne faut pas juger, que l'univers est notre création, et j'en passe ?

Je crois que non. Il y a dans cet extrait tout le viatique d'une vie intérieure. Et cela, dans un style solide, nourri d'expérience et de culture - cette culture qui nous fait tant défaut. 

Et pourtant, l'auteur de ces lignes est un homme, un occidental, un aristocrate, un Chrétien, un prélat et un courtisan. Et pourtant... il se fit le disciple fidèle d'une femme laïque.

Que cette petite expérience nous donne donc à méditer. Qu'elle éveille en nous tous l'élan spirituel vrai, simple et vivant. Outre que ce genre de lecture nous permet de redécouvrir que nous avons un héritage spirituel, n'en déplaise, elle rafraîchit notre regard sur le mystère évident de vivre.

jeudi 30 décembre 2021

L'éveil spontané dans le Tantra

 



Selon Abhinavagupta, le maître le plus important du Tantra traditionnel, il est possible que la Conscience universelle s'éveille d'elle-même en n'importe quel individu. Pourquoi ? Parce que la Conscience est liberté qui ne dépend de rien ni de personne. Parfois, elle joue à dépendre d'un maître et de méthodes variées. Parfois, elle se réveille spontanément. En réalité, l'éveil ne dépend que de la conscience elle-même. D'ailleurs en sanskrit, "éveil" et "conscience" sont un même mot, bodha qui a donné aussi buddha, le Bouddha. Et comme, de plus, tout est conscience, tout ce dont la conscience individuelle pourrait dépendre est aussi conscience. Si je m'appuie sur une méthode comme les postures ou le souffle, c'est aussi conscience, car tout est conscience comme nous l'enseigne l'expérience.

Il y a donc deux sortes de disciples, explique, Abhinava (Tantrâloka XIII, 134) : celui qui est son propre maître et celui qui est seulement disciple d'un autre, sachant toutefois que cette séparation entre "soi" et "autrui", si elle est réelle, n'est pas la réalité absolue. En fait, tout dépend de la conscience qui joue librement à s'aliéner ou à se libérer. Si la conscience s'identifie fortement au corps, alors elle dépendra d'une méthode corporelle. Si elle s'éprouve très fortement en tant que "je suis je", alors elle ne dépendra de rien, d'aucune de ses manifestations. Rappelons au passage que l'identification au corps n'est pas un défaut, mais la manifestation du pouvoir souverain, de la Shakti, inhérent à la conscience, au Soi, etc. L'éveil, c'est l'immersion du corps dans la conscience.

En outre, il existe une infinité de degrés entre ces extrêmes. Et l'éveil spontané n'exclut pas l'étude auprès de divers maîtres et traditions. Même si l'éveil spontané est une possibilité reconnue par la tradition, il ne faut jamais rejeter la tradition. En fait, tout est inclus dans la tradition. Même si l'on est "éveillé" (ce qui comprend de nombreux degrés), on peut encore apprendre d'un maître, de l'enseignement, ou encore de la raison fondée sur l'enseignement (yukti). Par exemple, il est possible, dit Abhinava, que je m'éveille, mais que mon intuition ne soit pas assez forte pour rester stable et vivante à travers les aléas de la vie. J'ai donc besoin de pratiquer diverses méthodes pour nourrir cette intuition encore immature et fragile. Le Tantra ne pose donc pas d'opposition rigide entre "voie graduelle" et "voie directe". Comme l'explique Abhinava au chapitre IV du Tantrâloka, tout est possible. 

Toutefois, c'est la liberté qui doit prédominer toujours, car la liberté, svâtantrya, est l'attribut principal du divin qui est l'essence de tout et de chacun. Le rôle du maître et des méthodes, comme la répétition d'un Mantra, est de renforcer une intuition déjà présente, un pressentiment qui a seulement besoin de grandir. Il est donc possible, selon le Tantra, d'être "initié" sans cérémonie, de comprendre intuitivement, de pratiquer guidé seulement par la force de l'intuition, d'être éveillé sans suivre de règles, etc. Mais encore une fois, cela n'implique pas mépris de la tradition, ni de mégalomanie du genre "oh, je n'ai pas envie, je suis au-delà des conditionnements, je sais déjà", bref, cette rhétorique newage dans un Marché mondialisé coupé de toute tradition. 

Par conséquent, l'éveil spontané fait partie intégrante de la tradition. Elle ne saurait donc être interrompue par les aléas de l'Histoire. Selon Abhinava, la tradition est la manifestation du réveil de la conscience absolument libre. Elle est donc invincible. Elle ne dépend pas de causes et de conditions, elle est indépendante des circonstance. Elle ne dépend pas de la continuité d'une lignée, car la véritable lignée, dit Abhinava, c'est la continuité de la conscience toujours présente, qui n'est pas confinée à un moment ou à un lieu délimité. Elle ne dépend de rien, tout dépend d'elle. Le Tantra ne peut donc disparaître. Le Tantra n'est pas un folklore, mais la réalisation éternelle, la parfaite conscience de soi qui ne cesse jamais, sans quoi tout cesserait. Puissions nous ne pas l'oublier.

mardi 2 novembre 2021

La méditation de toujours et de partout


 La conscience est l'essence de tout. Elle est à tout ce que le cœur est au corps. Or, elle n'a pas de forme, âkâra en sanskrit. A première vue, il est donc vain de chercher à la visualiser. Transparente, elle n'a nulle couleur. Limpide, elle n'a pas de figure propre. Sans visage, comment pourrais-je m'adresser à elle ? Partout et nulle part, elle est présente sur le mode de l'absence.

Néanmoins, la conscience se manifeste. Cela est certain, car tout cela est manifestation (prakâsha) animée par la conscience (vimarsha). Or, la conscience se manifeste selon nos désirs qui sont comme le prolongement contracté de son désir. Ainsi, j'écris en ce moment. Je peux imaginer. Et projeter des actions qui se réaliseront en partie. De même, la conscience apparaît divine selon nos désirs. Si l'on désire la richesse, elle incarnera la richesse. A cet égard, il y a bien quelque chose comme une "loi d'attraction" : a mes désirs répond le dynamisme bienveillant de la conscience que je suis réellement, même si je n'y crois pas, ou pas clairement.

La conscience revêt donc d'innombrables visages, dans chaque religion, dans chaque tradition, comme autant de réponses aux questions en forme de désirs, qui surgissent dans le cœur des humains. Ainsi les dieux et les déesses, avec les mantras qui les invoquent, sont des cristallisations de la conscience immaculée, afin de gagner tel ou tel résultat particulier.

D'un autre côté, toutes les formes sont les formes de la conscience sans forme. Et donc, si je contemple toutes ces formes, sans choisir, en plongeant en moi à la source vivante de tous les désirs, je réaliserai cela. Et le fruit en sera sans limites. Le résultat de l'infini est l'infini. Si je ne m'arrête à aucune image désirable, mais si, à l'occasion de tel ou telle image, je plonge à la racine du désir, là où le désir n'est pas encore un désir particulier, mais désir universel, sans forme ni figure, désir pur, alors je réalise l'infini, infiniment. La joie de cet éveil est sans commune mesure. Tout le reste, si vaste soit-il, n'est qu'une goutte de cet océan sans rivages.

Abhinava Gupta conseille donc :

yas tu saṃpūrṇacidvṛttir na phalaṃ nāma vāñchati /

tasya viśvākṛti dhyānaṃ sarvadaiva vijṛmbhate // Mâlînîvârttika, 2.138

"Mais celui qui jouit du mouvement de la conscience en sa plénitude

ne désire aucun résultat [particulier].

Pour lui, c'est la méditation/visualisation de toutes les formes

qui se déploie à chaque instant !"

Telle est la méditation divine, shiva-mudrâ. Ainsi, tout ce qui apparaît, instant après instant, en cet instant présent de pure et simple présence concrète, est le visage de la divinité. C'est le mandala naturel, la visualisation spontanée. Le flot du souffle est le mantra inné, les gestes du corps sont la mudrâ authentique. Et ainsi, la vie même devient célébration de la liberté. Je suis tout et tous. Il n'y a pas cessation du désir, mais expansion infinie du désir. Un seul désir pour un seul être manifesté en toutes choses.

Comment le ressentir ? En plongeant dans le "je suis", qui n'est pas un concept, ni une image, ni une vague sensation, ni une abstraction, mais la réalité la plus concrète en comparaison de laquelle tout le reste n'est qu'un songe. Ramana dit 

Aham ahantayâ brahmâtrena bhâti 

"Il brille en tant qu'absolu : je... je..."

Ou bien : "je suis je". 

Non pas "je suis cela", ni "je suis", mais "je suis je", car ce Cœur universel est vibration, balancement et pulsation qui va du dedans au dehors, de soi aux autres, puis vers soi. Il est relation, union, communion parfois, réconciliation du corps et du monde, guérison et richesse inépuisable.

Plonger, âvesha, encore et encore et encore. Un instant, deux instants, un jour, une année, une vie et une éternité. A jamais.

Tel est le chemin du Tantra que je vous invite à explorer :

https://david-dubois.com/index.php/poesie/

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