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lundi 6 septembre 2021

L'homme sans tête

 Dans cet enseignement du Swami Sarvapriyananda de la Ramakrishna Mission, il est question du shivaïsme du Cachemire. A 16'25, il rapporte une fable cachemirienne :

Il était une fois un grand dévot de Shiva qui méditait jour et nuit et répétait son Mantra. Mais il ne recevait aucune vision de Shiva. Un jour, Shiva lui apparut en songe. Ce dévot lui demanda : "Mais pourquoi donc ne puis-je te voir directement ?" Shiva lui répondit : "Soit, tu pourras me voir. Demain". Le pieux homme voulait savoir où il pourrait voir Shiva : "Mais où pourrai-je le voir ? Où devrai-je regarder ?" Shiva précisa : "Cherche l'homme sans tête. Ce sera moi". Le lendemain, le dévot regarda tout le monde attentivement, des pieds... à la tête ! Mais il ne voyait aucun homme sans tête. Mais il continua, si bien qu'il finit par voir son propre corps. Et il vit que, en effet, son corps n'avait pas de tête. A la place de cette absence, il vit Shiva, directement, vide vivant et sans limites.


Je ne connaissais pas cette fable cachemirienne.

Swami Sarvapriya raconte aussi qu'il a pris des cours sur la philosophie tantrique de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) avec Aravinda Chakravarti, un brillant philosophe bengali, et avec Devavrata Sensharma de Kolkatta. J'ai eu la chance de recevoir les leçons de ce dernier. Il était disciple de Gopinath Kaviraj.

Il était donc condisciple d'un autre de mes gourous, Hemendranath Chakravarti, lui aussi disciple de Gopinath Kaviraj. Quant à lui, il était disciple de Swami Vishuddhananda, qui était disciple de Babaji. Il était aussi dévot d'Ânandamayî et on peut l'apercevoir avec elle sur un des films de Desjardin. C'est lui qu'on aperçoit à la fin, assis avec la moustache blanche :



Mais ne me demandez rien sur le sujet, je n'y connais rien. Comme tous le monde, j'ai médité dans la chambre de Vishuddhananda et visité son Navamundâsana, réputé être une porte subtile vers Jnânaganja, l'ashram secret de Babaji et d'autres siddhas. Kaviraj a écrit sur le sujet, notamment sur la "pratique spirituelle du soleil" (sûryasâdhanâ). La vie de ces personnages, liée aux fondateurs du Kriyâyoga qui habitaient non loin de Kavirâj, est pleine de mystère, mais justement je n'ai rien à rapporter.

En tous les cas, le shivaïsme du Cachemire est un trésor dont nous commençons seulement à entrevoir les reflets.

vendredi 5 mars 2021

A l'image de Dieu

 



Je me souviens de la première fois que j'ai fait l'expérience du "doigt qui pointe".

C'était à l'automne 1991, juste après le Bac, dans la revue 3e Millénaire. A l'époque, avant Internet et son indigestion d'informations, je savourais longuement tout ce qui me tombait dans l'âme. Du coup, je me souviens très bien des numéros de cette auguste revue, entre 1991 et 1999. Je me souviens en particulier de ce numéro, le 21, le premier que je me procurais à la FNAC des Halles, je crois. Je l'avais acheté pour l'article de Colette Poggi sur "la reconnaissance intérieure". J'avais découvert le shivaïsme du Cachemire depuis quelques années, je faisais du sanskrit, du tibétain et du tamoul à Langues'O. Je méditais tous les matins et faisais zazen tous les soirs. Sur mon coussin Srichinmoy acheté dans une boutique parisienne.  

Et donc, je tombais sur un article de Douglas Harding, dans lequel il parlais de dessiner une carte de Dieu. Cela m'avait fait profonde impression. Il y avait un dessin de doigt qui pointe, avec cette légende : "A mes lecteurs : Vous basant sur l'évidence de cet instant, vers quoi pointe ce doigt ?"


Bon "evidence" était mal traduit, qui signifie "preuve" en anglais, et non pas "évidence". Cette erreur est à moitié voulue, New Age oblige, mais à mon sens elle oblitère un peu la démarche résolument rationnelle qui est celle de Douglas Harding. Cependant, ce dessin fit quand même son œuvre. J'ai immédiatement apprécié cette démarche honnête et respectueuse de la raison, paradoxale et pleine d'humour. 

Je retourne mon attention, dans la direction de ce doigt, et je vois... aucun mot ne peut décrire ce qui se passe alors, car rien n'est vu, et pourtant... tout est vu. 

Cela fait maintenant 30 ans. Eh oui, le temps passe ! Mais ici, au centre, le temps ne passe pas. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a rien qui change. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a rien. Aucune forme, ni couleur. Seulement... une présence qui défie tout effort pour la définir et la comprendre. Et pourtant oui, c'est limpide. Et surtout, cette attention qui ne débouche sur rien, s'élance dans le silence, pour ainsi dire, telle une onde dans une eau claire et sans rivages. A la transparence de la vue répond le silence intérieur. 

Merci à Douglas Harding. Avec le temps, j'ai eu la joie de le rencontrer, d'échanger un peu avec lui, et de découvrir que nous partagions d'autres points communs, comme notre penchant pour la culture, pour l'esprit critique, notre amour de la mystique catholique et, surtout, un goût indestructible pour la liberté. 

vendredi 26 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 106

US authorities recover bronze idol stolen from Indian temple

L'expérience du "où ?" :

grāhyagrāhakasaṃvittiḥ sāmānyā sarvadehinām |
yogināṃ tu viśeṣo'sti sambandhe sāvadhānatā || 106 ||

"L'expérience du sujet et de l'objet
est commune à tous les êtres incarnés.
Mais le propre des adeptes du yoga
est qu'il prêtent une attention spéciale à la relation (entre sujet et objet)."

Verset facile, mais difficile à traduire.
Ici "relation" (sambandha) désigne la situation du sujet par rapport à l'objet :
l'objet apparaît toujours dans le sujet,
c'est-à-dire dans la conscience.
C'est l'expérience qui le prouve.
Tous font cette expérience,
mais peu y prêtent attention.
Le yoga est donc la pratique de l'attention
à ce fait.
Non pas "qui suis-je ?" ni "que suis-je ?"
mais "suis-je ?"
Suis-je confiné dans ce corps ?
dans cette pièce ? dans ce monde ?

L'éveil n'est pas la fin du monde, 
mais sa transformation.
Comment ?
En prêtant attention à sa situation.
apparaît le monde en cet instant ?

Nous faisons tous cette expérience.
Car l'expérience est universelle,
au-delà des contenus variés de l'expérience de chacun.
Il y aura toujours des différences, une dualité.
Mais cette dualité, ces différences, ce monde,
apparaissent en moi, dans le sujet,
dans l'espace infini,
dans la conscience.

mercredi 10 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 84 85

Extremely early terracotta Ganesh from India, Afghanistan, or ...
Ganesha survivant, Afghanisthâna


L'expérience de l'espace :
ākāśaṃ vimalam paśyan kṛtvā dṛṣṭiṃ nirantarām |
stabdhātmā tatkṣaṇād devi bhairavaṃ vapur āpnuyāt || 84 ||
"Contemplant l'espace immaculé,
le regard immobile,
être immobile dès cet instant,
on gagnera le corps divin."

L'expérience de l'absence de tête :
līnaṃ mūrdhni viyat sarvam bhairavatvena bhāvayet |
tat sarvam bhairavākāratejastattvaṃ samāviśet || 85 ||
"Le ciel entiers dissout dans la tête,
qu'on (le) réalise comme divin.
Alors on s'absorbera entièrement dans l'être de l'éclat,
le visage du divin."

samedi 30 mai 2020

L'Omnivoyant

Nous avons tous fait l'expérience de contempler la Joconde, 
et d'être suivi en retour par son regard.
Nicolas de Cues explore ce phénomène fascinant dans Le Tableau ou la vision de Dieu.
Le point de départ est "l'image d'un omnivoyant dont le visage est peint avec un art si subtil qu'il semble tout regarder à l'entoure". Voici un exemple, certes imparfait car un peu abîmé, mais c'est une icône :



Or, "Dieu est theos parce qu'il voit toutes choses."
Il voit tout, et il voit chaque détail.
Un regard d'unité sans confusion.
Un regard ordinaire, en revanche, ne peut voir un objet sans écarter les autres.
Mais ce Regard embrasse tout et chacun, l'impersonnel comme le personnel.
On peut également rapprocher ce phénomène de celui du reflet du soleil sur l'eau, par exemple : chacun voit que l'unique soleil pointe vers lui, vers elle, c'est-à-dire vers l'immensité vide qui enveloppe toutes choses, et qui est donc Dieu, ou du moins à l'image de Dieu, qui est "le regard non réduit". "
Ce regard absolu embrasse tous les modes du voir", dit Nicolas.
Et en lui, point de séparation entre la réalité et les apparences. Les apparences ne cachent pas la réalité : "En Dieu très parfait, la perfection de l'apparence est vérité". L'apparence est l'apparence de la réalité, à égalité, en harmonie et sans nulle tromperie.
En outre, même une "vision réduite", qui voit ceci en excluant cela (apohana, dirait les bouddhistes et Abhinava), n'existe que dans ce Regard en dehors duquel il n'y a qu’aveuglement : "la vision absolue est dans tout regarde, puisque c'est par elle qu'est toute vision réduite et que celle-ci ne peut aucunement exister sans elle". La Reconnaissance (pratyabhijnâ) ne dit pas autre chose. La Vision Sans Tête ne dit rien d'autre non plus. 
Et ceci explique aussi l'égoïsme et la folie des vivants. Car ce regard est félicité, et se confond avec l'être de tout être. Pas conséquent, comme ce regard est l'être le plus précieux, sans lequel rien n'est, hors duquel il n'est aucune vision, eh bien chaque être le désir plus que toute autre autre chose. Et, comme cet être est son être aussi bien, chaque être se désire et se préfère à tout autre. Sauf que cet amour, qui est amour de Dieu en sa vérité, est déformé et corrompu, pour ainsi parler, par l'identification au corps et à des préjugés. Comme dit Augustin, "Il n'est personne qui ne veuille être", car l'être est Dieu, et cet être est cette vision, ce Regard absolu qui embrasse, sans les confondre, tous les points de vue, chacun à sa place, selon son ordre et sa dignité propre. C'est pourquoi Nicolas dit : "Mon attachement à la vie est extrême car tu es la douceur de la vie".
Et dans cette vision de soi, ce Regard-amont-aimant, se trouve le salut de chacun, car "tu te penches, Seigneur, pour montrer ta face à tous ceux qui te cherchent. Car jamais tu ne fermes les yeux... Si tu ne me regarde pas avec l’œil de la grâce, c'est moi qui en suis la cause, moi séparé, détourné de toi, tourné que je suis vers quelque autre objet préféré à toi." 
Mais, même alors, nous sommes enveloppés dans ce Regard d'être, de vie, de sensation et de pensée. Même l'aveugle est voyant dans ce Regard, paradoxe qui est l'apanage du Seigneur absolu. 

Un chef-d'oeuvre. Pour voir cette Vision, voir ici :

jeudi 2 avril 2020

jeudi 12 mars 2020

L'espace de l'éveil

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Le Tantra de la Félicité suprême (Paramânanda Tantra) enseigne, comme le Vijnâna Bhairava, une série d'expériences ou d'instructions qui pointent directement vers notre véritable nature :

Tu dois toujours observer
cet espace où apparaissent et disparaissent
les choses.
Tu es cela. 122


Inverse la direction de ton attention.
Au lieu de regarder les choses, les pensées, les sensations, regarde ce qui regarde.
Retourne ta conscience vers elle-même.
Alors tu ne vois rien : aucune chose, aucune sensation, aucune pensée, aucune idée, aucun mot.
Une ouverture immense, absolument limpide. 
L'opposé de tout : rien.

Mais ce rien est vivant, il contient tout.
Il n'apparaît pas, ne disparaît pas,
cet espace où tout apparaît, où tout disparaît.
Absence de toutes choses, il est le fond de toutes choses.

"Tu es cela" :
non pas "tu deviens cela" ou "tu deviendras cela" ou "tu es une partie de cela"
ou "tu es potentiellement cela" ou "tu étais cela" ou "tu seras cela"
ou "tu es appelé à cela" ou "tu as ta source en cela".
Il ne s'agit pas de créer, de fabriquer, de transformer volontairement,
de produire, d'engendrer, d'affiner, de purifier, de travailler, de voyager,
d'élever, de basculer, de changer.
Ca n'est pas une expérience psychologique, ni mystique, ni religieuse, ni occulte.
C'est juste voir ce qui se présente,
comme ça se présente :
tout apparaît et disparaît dans cet espace.
Je ne peux même pas dire, à vrai dire,
que cet espace soit "immense", car je n'ai rien, hors de lui,
à quoi le comparer.
Il est limpide, immense par rapport aux choses,
transparent, silencieux, paisible.

Mais alors, il n'y a rien à faire ?
Il y a un impératif "tu dois observer cet espace".
Tu dois avoir l'audace de regarder.
Ne pas te contenter d'une croyance.
Le meilleur "moyen", la meilleure pratique,
est le doute : tester.
Encore et encore.
Ne crains rien, le rien ne risque pas de s'user.
Tu dois "toujours" observer,
cela dois devenir le centre de ton existence.
Un coup d'oeil une fois par an ne fera qu'ajouter à ta frustration.


Mais pourquoi, si je suis déjà cela ?
Pour te mettre à l'unisson de rien, 
pour jouir du vide, de l'immensité silencieuse,
pour goûter le silence. 
Comme un enfant fait des ronds dans l'eau :
très sérieux, très attentif. Mais sans but.

Je suis un espace vivant, doué d'attention.
Par les jeux de cette attention,
je peux me perdre de-ci, de-là,
et revenir.
D'où un art de l'attention qui est un art de vivre,
un art intérieur, invisible aux autres.
Nul besoin de changer l'extérieur :
ce qui doit être ajusté le sera, à sa façon.
Le silence libère l'attention qui retrouve peu à peu sa souplesse,
son agilité. La personnalité ne disparaît pas
quand elle vit dans ce fond impersonnel :
elle évolue.

Une métaphysique n'est pas nécessaire.
Un ésotérisme, encore moins.
Vivre de cette expérience,
se tenir vide en ce vide,
ou vert dans l'ouvert.
Sans aller mendier ailleurs.
C'est le jeûne salutaire, 
la méditation efficace,
la voie et le but.
C'est l'espace de l'éveil.

dimanche 1 mars 2020

"Je deviens un globe transparent"



Standing on the bare ground,
my head bathed by the blithe air,
and uplifted into infinite space-
all mean egotisme vanishes.
I become a transparent eye-ball.
The currents of the Universal Being circulate through me.
I am part or particle of God.

"Me tenant sur le sol nu,
le visage baigné par l'air vif,
et propulsé dans l'espace infini-
tout égoïsme mesquin s'évanouit.
Je deviens un œil transparent.
Les courants de l'Être Universel circulent à travers moi.
Je suis une partie ou une particule de Dieu."

Emerson, Nature, 1836

Ici, en cet instant, est-ce David, Pierre Paul ou Untel qui regardent ces mots ? Est-ce une tête qui qui voit ? Est-ce bien un cerveau qui accueille tout ce qui se présente, sans effort ? Comment une masse de chaire opaque pourrait-elle être si transparente ? Est-ce reflet dans le miroir qui perçoit les choses ? Qui sent circuler les sensations comme des dragons dans les nuées ?

Ne suis-je pas plutôt un espace transparent ? Ouvert ? Englobant ? 

mardi 11 février 2020

L'éveil est-il source de pouvoir ?

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vouloir faire entrer le Grand dans le Petit

Parfois, spiritualité et politique s'opposent, comme la physique classique et la physique quantique : tout se passe comme si les lois étaient différentes selon l'échelle. Ainsi, qui irait faire de l'excellente sagesse stoïcienne de l'amour du réel une doctrine politique ? Le résultat en serait inhumain.

Pourtant, il y a parfois des analogies troublantes.
Prenez la "politique de l'apaisement". Dans les années 30, les politiciens on cherché à "apaiser Hitler", un peu comme aujourd'hui certains politiciens cherchent à apaiser certaine "minorités", aux projets dominateurs pourtant clairement affichés. Et, de même que les politiciens des années 30 ont eu la guerre, la guerre mondiale, de même il est fort à parier que les politiciens actuels auront (pas eux, mais les petits européens, disons ceux qui sont "trop pauvres pour la droite, trop blancs pour la gauche") des massacres inouïs.
Comme si, quand on fuyait le problème, il vous rattrapait avec plus de force encore. Rien de nouveau.

Or, il en va de même au plan spirituel. Dans "The Seventeen Theses" (dans The Turning Point, p 121), Douglas Harding propose justement cette même comparaison entre "politique de l'apaisement" (avec Hitler), et stratégies spirituelles du contournement et de la sempiternelle préparation : purifier, transformer, déplacer, élever, etc. 
D. Harding constate qu'il y a eu des éveillés. Certains, comme Ramana Maharshi, on eu des milliers, des millions d'adeptes. Mais presqu'aucun n'a revendiqué l'éveil. Aujourd'hui encore, je connais beaucoup de gens qui vénèrent Ramana. Presque aucun ne se dit "éveillé".

Pourquoi ?

D. Harding donne trois raisons. Premièrement, la douleur : comme Ramana a souffert, on croit que nous aussi, nous devons souffrir. C'est l'erreur classique d'attribution de cause à ce qui n'est pas cause. Ramana a souffert, mais il ne s'est pas éveillé parce qu'il souffrait. C'est juste une coïncidence, que l'erreur à vite fait d'ériger en "loi spirituelle". Deuxièmement, le poids de la tradition. Troisièmement, la tentation du compromis. Et c'est là qu'il compare cette stratégie spirituelle à la politique de l'apaisement envers Hitler. Mais bien sûr, cette apparente habile diplomatie n'est qu'un leurre. Le monstre grandit, puis il passe à l'attaque, pendant que les gentils se terrent. Et, comme dit Harding (qui a reçu les bombes nazies durant son enfance), les mots gentils se traduisent par des actes bien réels, et moins gentils. La dictature de la bienveillance prépare la dictature tout court. 

Et donc, pour venir à bout du nazisme et de ses équivalents d'aujourd'hui, arrive un jour où les mots ne suffisent plus : il faut des armes concrètes pour des cibles concrètes. 

Ces armes spirituelles, ce sont les expériences, par exemple "à partir de quoi regardez-vous cet mots, en cet instant ?" Pointez avec votre doigt. N'en restez pas au mots. Allez au-delà. Passez outre la diplomatie des sempiternelles négociations. Frappez directement au cœur du problème. "Qui suis-je ?" Ne tergiversez pas. Frapper, toucher. Non amadouer ou persuader. Arrêtons les méthodes Coué, les raisonnements tordus et perdus d'avance, du style "D'abord, je clarifie mon mental, ensuite il sera toujours temps de voir". Non. "Ensuite", il n'est jamais temps. C'est maintenant que ça se passe. Stop. Regarder.

Et voici une autre raison, que D. Harding ne mentionne pas dans cet article. Une raison qui est, à mon avis, la raison principal de l'échec des "méthodes d'éveil". Voici :

associer éveil et pouvoir

Ça, c'est un poison terrible.
L'antidote : réaliser que chacun a pleine autorité sur soi, sur soi en tant que ce que je vois ici, maintenant, espace infini qui englobe et embrasse toutes les idées et tout le reste. 
Dire "je suis éveillé", ça n'est pas revendiquer une once de pouvoir sur les autres. Non, pas une once. C'est même le contraire. En revanche, on peut partager. Sans cacher la lumière sous le boisseau. Donc, voilà la grande cause de toutes les dérives spirituelles : faire de l'éveil une source de pouvoir moral et politique. Confondre l'évidence que je suis pour moi, avec une sorte d'autorité sur autrui. Voilà la racine du mal. Et donc voilà à quoi nous devons veiller et travailler : bien séparer éveil spirituel et pouvoir politique. Examinez la chose, vous verrez que c'est le mal même. Si donc vous êtes témoins de cette confusion, fuyez ! Ou dites simplement la vérité.

L'éveil n'a aucun rapport avec aucun pouvoir. C'est l'anti-pouvoir. Il n'apporte, relativement à nos relations aux autres, qu'une responsabilité, celle de témoigner, de décrire. Ni plus, ni moins. Cela ne confère aucune autorité, absolument aucune, sur quiconque. Au contraire, je réalise que je disparais, que j'explose, que j'accueille. Alors oui, j'ai un pouvoir, absolu, sur moi. Je réalise que tout pouvoir est mon pouvoir, en tant que je suis source de tout. Mais cela ne donne aucun pouvoir à l'individu, sauf pour témoigner de ce qu'il voit : espace limpide, immensité vivante, vie de toute vie. Mais aucun pouvoir sur les autres. Aucun. Croire le contraire serait la pire des perversions, une abomination sans nom, la source de toutes les horreurs.

Je peux décrire ce que je suis, où je suis.
Ensuite, à vous de voir.

jeudi 12 décembre 2019

Grandeur de la nature, misère de la culture

Un article du 11 mars 2007 sur un séjour en Mongolie :

Silence et lumière, promenades à cheval (petits mais nerveux), grandes rigolades, abîmes de silence : tels furent les ingrédients de ce séjour de deux semaines dans le nord de la Mongolie.



Mais malgré l'immensité, impossible d'échapper à la misère humaine et aux conséquences de ce mélange dangereux : chômage plus télé plus vodka. J'ai donc participé à une intense séance de lutte mongole en yourte, avec lancer d'objets divers, d'enfants même, et tentatives d'étranglement. C'est là que l'on réalise l'utilité des arts martiaux exotiques.
Et puis il y a la mondialisation. Ce n'est pas un vain mot quand on est dans ce pays grand comme cinq fois la France et peuplé de seulement deux millions d'habitants, dont la moitié dans la capitale déjà polluée par des légions de 4x4 japonais. L'architecture y est indifférente de celle des villes indiennes. Les centres commerciaux y portent le même nom (genre "City Plaza"), vendent les mêmes choses. Les gens jouent au poker, vont dans les bars de karaoké. La télé passe du rap mongol ("fuck suck", plus paroles en Mongol) ainsi qu'une version de Loft Story et autres joyaux de la culture du vingt-et-unième siècle. Les jeunes sont habillés comme dans le 93 et font de l'informatique, scotchés à leur portable. Bref, bienvenue dans ma cité !



La nature, en revanche, reste sublime. Nous nous sommes promenés sur un immense lac gelé.


Le bruit impressionnant des brisements de glace faisait songer aux sons des tambours chamanes. On croyait entendre des esprits bataillant ou tentants de se libérer.


Nous avons aussi vu des "nuages arcs-en-ciel", souvent mentionnés dans les hagiographies tibétaines comme étant les signes de la mort d'un grand maître.

Notre famille d'accueil, détendue et chaleureuse, avait des moutons, des yaks et 80 chevaux en liberté. Pour les monter, il faut donc d'abord les capturer... Mais en général, une heure y suffit. Et puis quel plaisir immense de galoper avec ces animaux sauvages ! 


Ils les ramènent au campement une fois par semaine afin de leur donner du sel.

Le ciel est immense. Tingri, le Ciel bleu immuable, est le dieu des Mongols. D'ailleurs, les khatag (écharpes de soie utilisées comme offrandes dans le bouddhisme tibétain) sont bleues en Mongolie. Elles couvrent les oovo (sortes de caïrns) qui jalonnent la steppe.
Il faisait froid (de -15 le jour à -30 la nuit) certes, mais les yourtes sont chaufées au bois. Ce n'est guère écologique, mais cela permet de vivre un peu. Nous avons mangé beaucoup de raviolis au mouton, plat du Nouvel An (mongolo-tibétano-chinois). Bon, mais indigeste. 
Le plus extraordinaire était le silence et la lumière de ces immensités vides, traversées par des vautours et autres chiens de prairie.


Ceci étant, faire 15 000 km permet aussi de constater qu'Ici ne change pas. C'est une expérience littéralement incroyable de voir les paysages défiler "devant" soi, tout en voyant ici l'Espace demeurer immuable. Immuable et infini.



(Excusez la qualité des clichés : il fallait retirer les moufles sans les laisser tomber, se geler les mains en restant naturel, éviter les branches, tout en gesticulant pour sortir l'appareil de sa sacoche, le tout avec 20 kg de vêtements sur le dos...).

P.S. : à l'époque, j'avais omis de raconter comment, sous prétexte que l'aéroport d'Irkoutsk n'était pas classé "international", j'avais été refoulé par les Russes sur le tarmac. Une traductrice m'avait indiqué que j'avais le choix entre la prison "là-bas" (elle pointait des bungalow couverts de neige glacée) et l'avion "ici". J'ai été escorté par trois types à mitraillette, au cas où. J'ai ensuite passé trois jours à Oulan Bator pour faire un "visa de transit" hors de prix, racheter un billet, etc. Tout cela fut possible grâce à un ami mongol qui parlait russe. A cette occasion, j'avais pu faire l'expérience de la bureaucratie russe, une véritable merveille. J'avais presque pleuré de joie en arrivant à Paris. Mais c'est beau la Mongolie. Pas comme les Alpes, mais c'est beau. Ces photos ont été prises autour du lac Khösgöl (bien nommé, surtout en hiver), célèbre à cause de la présence des Tsaatans et de Sombrun.

mardi 10 septembre 2019

Conversion

1632 The Philosopher in Meditation by Rembrandt

Au hasard, dans l’irremplaçable Arcane de la déesse Tripourâ, en la part de la connaissance, chapitre seize :

paśya pratyāvṛttacakṣuḥ svātmānaṃ kevalāṃ citim /
âdeśakālam eva svaṃ paśyantyuttamabuddhayaḥ // 

"Regarde !
Le regard inversé, vois ton propre Soi,
regarde-toi toi-même,
pure et simple conscience.
Ceux qui sont parfaitement éveillés
se voient eux-mêmes/ contemplent le Soi
au moment même où il est pointé."

L'Arcane de Tripourâ, XVI, 26

pashya : "Vois !", "regarde !"
Comment ?
prati-âvritta-cakshuh : "ayant les yeux retournés"
Quoi ?
sva-âtmânam : toi-même, soi-même, ton propre soi, mon propre soi
Qui est comment ?
kevalam citim : "qui est seulement conscience" (citi=acte de conscience, dynamique, nuance par rapport à cit, conscience statique, passive, "témoin")
Quand ?
âdesha-kâlam eva "au moment même où cela est pointé/ indiqué"
(le Commentateur précise naivaṃvidhamātmatattvaṃ parokṣamityāha - paśyeti | nanu śravaṇānantaraṃ
mananādikrameṇa kālāntare paśyāmīti cedāha - ādeśa iti | upadeśakāle śravaṇakāle evetyarthaḥ Cet être du Soi est immédiatement présent, il dit donc 'vois !' Mais peut-être qu'il faut juste entendre cela, pour ensuite, à un autre moment, réfléchir, etc. graduellement ; si l'on fait cette objection, il dit "au moment même où cela est indiqué" : au moment où cela est enseigné, c'est-à-dire au moment même où cela est entendu")
le Soi, svam,
que
pashyanti "contemplent"
uttama-buddhayah "ceux qui sont parfaitement éveillés".
Le verset suivant précise :

cakṣurnaitad golakaṃ te manaścakṣurudāhṛtam /
yena paśyasi svapneṣu taccakṣurmukhyamucyate

"Ces yeux ne sont pas les boules de chair, mais les yeux de l'esprit, grâce auxquels on voit dans les rêves. Voilà le véritable regard, dit-on."

Et cet autre joyau, au chapitre suivant :

nirvikalpakavijñānādajñānaṃ na nivartate /
nirvikalpakavijñānaṃ kenacinna viruddhyate // 27 //
Tripurârahasya, Jnânakhanda, XVII

Le commentateur, un illustre inconnu, Shrî Nivâsa, habitant de l'Andhra (au temps pour le "shivaïsme du Cachemire") : nirvikalpakajñānaṃ pratyabhijñābhinnaṃ samādhirūpaṃ nājñānanāśakamiti

"L'ignorance n'est pas détruite par l'expérience sans concept,
(car) l'expérience sans concept n'est contredit par rien. - 27

Commentaire : La connaissance sans concept, en forme de samâdhi, (si elle est) privée de reconnaissance, (laquelle comporte des concepts), ne peut détruire l'ignorance."

Une conscience non-conceptuelle, à elle seule, ne peut détruire l'ignorance, car comme l'espace, elle embrasse tout et ne contredit rien ni personne. Je vis chaque jour des milliers de moments sans concept, sans bifurcation, sans mots : le sommeil profond et les intervalles. Pourtant, ils ne m'éveillent pas, car la conscience, c'est-à-dire Dieu, embrasse tout. Elle agit, mais dans l'amour, dans un absolu respect de la liberté de l'individu, sachant que l'individu n'est nul autre qu'Elle.

Ce texte est un trésor fiable. Je l'ai découvert à seize ans et je le lis et le relis chaque jour avec la même jubilation respectueuse. 

Ce matin, en écoutant Nothomb, cette autre réflexion m'est venue. "Autre", mais pertinente ici, quoique pour d'obscures raisons :

J'ai l'impression que l'on parle partout de la disparition de la nature, à juste titre. Mais l'on n'informe pas assez de celle de la culture. Or, autant la l'indiscutable raréfaction des insectes est un signe du fait dénoncé, autant l'effondrement lexical et syntaxique en est un autre, largement dénié. Il faut donc en parler. S'en troubler, car enfin, pas de nature sans culture. C'est une règle élémentaire de la grammaire cosmique.
Autre observation, dans le prolongement de cette décadence : il me semble que plus nous - les auteurs, les écrivains, les passeurs, les philosophes, les chercheurs - nous faisons des efforts pour rendre accessible un savoir, plus les lecteurs sont paresseux. Il y a là une sorte d'affreux balancier, ou peut-être une spirale infernale. Je l'avais remarqué en classe : plus les professeurs se démènent pour se faire comprendre, moins les oreilles écoutent. Oui, il y a un cercle vicieux du pédagogisme qui roule sur la vague du mercantilisme, sans doute. Cette obsession de la fausse simplicité, qui est une vraie pauvreté, nous énerve, nous rend débiles. Soyons exigeants avec nous-mêmes. Discipline. Il n'y a pas de nature sans l'artifice d'une discipline, pas de joie de galoper à l'aventure sans le stratagème d'un yoga : yoga-yukta, "attelé au joug" comme disaient les guerriers de l'Inde ; yuktibhih "grâce aux stratagèmes" ; pas de liberté sans contrainte.
Dans les humanités brahmaniques, trois piliers, trois "portes vers la liberté (moksha-dvâra) : la grammaire, l'exégèse, la logique. Ne serait-ce qu'un accident, une vieillerie anecdotique ?

Belle journée à tous, fuyons. Le yoga est à réinventer. Courage et cœur à l'ouvrage.

mercredi 19 juin 2019

L'objection du miroir

A lire lentement, avec attention. Merci.

Quand je regarde vers ce qui regarde, quand je retourne mon attention vers la source du regard, je ne vois, au lieu d'une tête avec deux yeux remplis de conscience, qu'une vaste ouverture transparente, ou plutôt une absence de tête qui est remplie par la présence du monde.




A première vue, je suis le seul à être ainsi. Tous les autres ont une tête. Mais ils me disent que, quand ils retournent leur attention de 180°, ils voient cette même absence-pour-le-monde. Cela semble extraordinaire, remarquable : comment expliquer qu'une chose disparaisse et, de chose vue, devienne non-chose voyante de toutes les choses ? C'est remarquable. Là où il y a quelque chose de petit, limité dans le temps et l'espace, complexe, opaque, matériel, doué de forme, je ne vois ni espace, ni changement, rien qu'une absence simple, transparente et sans forme.
Qu'est-ce qui peut expliquer pareille exception ? Cela a tout l'air d'un miracle. N'est-ce pas cela, le miracle de la conscience ?


Cependant, si je poursuis ma réflexion, je me rappelle qu'il y a d'autres objets en dehors des personnes douées de conscience, qui partagent cette propriété remarquable de disparaître en faveur de l'autre, d'être non-chose pour d'autres choses. 
Ces objets, ce sont les miroirs, ainsi que leur semblables artificiels (les plaques sensibles dans les mobiles, etc.) et naturels (la surface de la rétine, la surface d'un cristal, la surface d'un lac, etc.). Ces objets, en effet, disparaissent en faveur d'autres objets. Ils ne disparaissent pas entièrement, dans le cas des cristaux ou des vitres, qui ne reflètent qu'en partie, qui n'accueillent donc que partiellement les autres objets. Mais ils possèdent plus ou moins les même pouvoirs que moi en mon absence de tête du point de vue de la première personne.

Et pourtant, il est clair que ces objets ne sont pas doués de conscience, car ils n'en manifestent pas les pouvoirs, le principal étant la parole, prise en son sens large, c'est-à-dire non pas seulement seulement verbal.

Le pouvoir ou la propriété de s'absenter en faveur de la présence des autres ne semble donc pas être une propriété propre à la conscience. C'est un phénomène optique. Seulement, quand je retourne mon attention de 180°, je ne vois pas de surface transparence, ni de défauts. Mais peut-être cela est-il du à la perfection de ce "miroir" qu'est la rétine, dont la perception est elle-même retravaillée par le cerveau, par exemple pour faire disparaître ses points aveugles (ces zones de la rétine où les cellules sont absentes, pour laisser passer les nerfs optiques) ou encore les zones de la rétine qui sont arrachées, avant qu'elles ne se reconstituent ? Toutefois, si je fais attention, je peux voir la rétine, apprendre à la distinguer du contenu du champs visuel. Par exemple, je peux m'exercer à remarquer les débris qui flottent dans l’œil.
Donc, quand je dis que je vois l'absence de chose, "ici", absence qui accueille les choses, "là-bas", je veux dire en fait que je vois mon champs visuel, c'est-à-dire ma rétine "retravaillée" par l'activité du cortex visuel. Exactement comme un miroir a le pouvoir de disparaître en faveur des apparences qu'il accueille. Il perd sa forme propre pour gagner les formes qui se reflètent en lui. Mais il n'y gagne aucune conscience. S'il gagne quelque chose, il ne le sait pas.

Les formes disparaissent quand on les approches de lui, les reflets ne sont pas séparés de lui, mais bien "en" lui, il n'y a donc aucune distance entre les reflets et le miroir, le miroir n'a ni forme, ni couleur propre, mais il accueille les formes et les couleurs : le miroir semble posséder toutes les caractéristiques de mon absence de tête ici, au-dessus des épaules. Pourtant, il n'est pas conscient de tout cela, il ne ressent rien, ne réagit pas, ne choisit pas, ne désire pas, ne se souvient pas, n'imagine pas.

Ce qui semblerait indiquer que le retournement du regard, s'il consiste seulement à voir l'absence de tête ici, au-dessus des épaules, n'est que la vision d'un phénomène matériel et optique. Le raisonnement est le suivant : cette vision a les mêmes caractéristiques qu'un objet appelé "miroir", objet matériel privé de conscience ; cette vision est donc un phénomène matériel privé de conscience. De fait, si un appareil photo peut reproduire ma vision en première personne, alors que cet appareil est privé de conscience, n'est-ce pas que le phénomène est exactement le même, et qu'il ne touche pas la conscience ?

Pourtant, quand je retourne mon regard, mon attention donc, vers moi, j'ai le sentiment qu'il y a quelque chose de plus. Ce quelque chose de plus n'est, bien évidemment, pas une chose, mais une "non-chose" de plus. Ou de moins.
Je m'explique : quand je regarde vers moi, je ne regarde pas le champs visuel, cet ovale de lumières colorées. Mon regard, mon attention, ne s'arrête pas aux limites du champs visuel.

Pourquoi ? Parce que cette forme, cet ovale du champs visuel est encore un objet, situé là, devant, au-dedans d'un autre espace. Il est en moi, à une distance nulle d'un point de vue matériel, mais il reste un objet, en ce sens qu'il est délimité : il s'ouvre, mais il ne s'ouvre pas à 360°. Il a des limites. Vagues, sans doute, indéfinies, mais ce sont quand même des limites, c'est bien pourquoi je dois tourner la tête pour faire entrer tel ou tel objet dans mon champ de vision.

Alors que vois-je, quand je regarde vers moi ?
Difficile à dire. Je dirai que je vois la conscience, comme en un saisissement, comme en un réveil, comme en une surprise, comme en une bouffée d'air frais. Ça n'est pas quelque chose car il n'y a pas de limites. Mais ça n'est pas rien. C'est un saisissement, un ressenti, un retour, une réalisation - une conscience, en somme. Mais une conscience de conscience, non une conscience de ceci ou de cela. Une conscience de soi, mais non une conscience de soi en tant qu'objet, en tant qu'Untel doué de tels et tels traits. C'est un rien total, une absence présente, une vacuité alerte. Et au fond de ce regard, je dirai que je ne peux plus appeler cela un regard. C'est plutôt un pur ressenti, comme le trou d'un terrier de lapin, qui débouche à l'instant sur un pur ressenti total, une plénitude dont toutes choses semblent être comme des vagues : pas de séparation, les vagues sont bien l'océan, mais elles ne sont pas tout l'océan. Et là, il faut bien le dire : on ne peut rien dire. Ou on peut tout dire. Ce que je trouve enthousiasmant. Exaltant. Réjouissant et ravissant.

Cette objection du miroir me montre que ce que je veux voir est indicible. Je vois bien cette absence au-dessus des épaules. Mais il y a quelque chose de plus que dans le cas d'un miroir : un écho intérieur, une explosion sensible, un ressenti. Il y a, autour du champs visuel, une explosion tactile, une fraîche effervescence qui éclate et se propage en des rides d'étonnement. J'essaie là de décrire l'expérience. Ce ne sont pas de simples métaphores, quoi que toute expression soit partiellement métaphorique. C'est comme si j'ouvrais les yeux. Mais ces yeux sont des yeux de conscience, ils s'ouvrent au-delà des paupières. C'est comme un caillou jeté dans une eau calme : les cercles grandissent, encore et encore, emportant l'attention au-delà du regard, dans un espace qui enveloppe le champ visuel et tous ces mouvements, ces vagues, que l'on appelle des "sensations". L'attention s'ouvre à 180°. Et ce qui se passe alors est, à mon avis, facile à vivre, mais difficile à décrire. Je suis renvoyé vers mon centre, mon Moi vraiment moi, un peu comme dans les films de SF ou le héros est propulsé à travers un "trou de ver". Il y a à la fois mouvement, voyage et, en même temps, la sensation d'un simple retour instantané.

Et une sensation de paix après l'agitation, de silence après le bruit.
Je suis comme un miroir. Je ne suis pas un miroir.
Je suis conscience.

mardi 18 juin 2019

L'expérience et son sens

sens et expérience


La distinction entre l'expérience et son sens est vitale.

Pour moi, le silence intérieur et le ressenti viscéral sont les deux dimensions principales de l'expérience. Mais elles ne dépendent pas du sens que je découvre en elles ou que je leur donne. Je peux les interpréter d'une façon,puis d'une manière complètement différente par la suite. L'expérience est tout entière donnée. Le sens est un processus sans fin.

C'est vital car le sens et la valeur d'une expérience évoluent, progressent et donc régressent. Le risque est alors de bloquer l'accès à l'expérience en la faisant dépendre du sens que je lui donne, de les confondre. Mais à l'inverse, je peux aussi imaginer un sens, sans jamais vraiment m'ouvrir à l'expérience. C'est ce qui se passe souvent dans les approches traditionnelles : l'expérience est placée très haut sur le piédestal du sens absolu, ultime, de sorte qu'on ne s'autorise jamais à y accéder.

Je viens de lire un excellent article de Douglas Harding sur ce sujet (dans The Turning Point, p. 19), intitulé justement "L'expérience et le sens".

Harding y envisage les rapport entre l'expérience de la Vision (voir l'absence de tête ici, au-dessus des épaules, ce qui correspond à ce que j'appelle le "silence intérieur") et la valeur ou le sens qu'on lui donne.

Ce rapport est d'abord un rapport de contraste, de "dichotomie" (p. 23) : l'expérience est immédiate, simple, entièrement accessible en un instant, elle n'évolue donc pas, elle est silencieuse, elle ne parle pas, ne pense pas, ne signifie pas, en tous les cas, elle ne dit rien, muette et mystique. Le sens, au contraire, est en évolution constante, il se livre peu à peu, jamais entièrement, il est lié à la parole et à la pensée, il est prolixe. 

Nous avons là une opposition, voire une antinomie, entre le naturel et l'artificiel, entre l'intuitif et le discursif, l'immédiat et l'élaboré, entre le silence et le langage, entre ce qui est donné et ce qui est interprété, entre le produit brut et ses applications, entre le simple et le compliqué.

On pourrait alors se dire qu'il vaut mieux s'en tenir à l'expérience seule, sans interprétation. Mais, comme le remarque Harding, c'est de fait presque impossible. De plus, la Vision demande du temps et de la pratique pour être stabilisée. Or, cela est impossible sans une forte motivation, et cette motivation n'existera pas si l'expérience n'a, à nos yeux, aucune valeur. Harding se montre assez pessimiste (ou réaliste) en estimant que seul 3 ou 4% des gens qui font l'expérience lui trouveront une quelconque valeur, une signification. Les autres réagirons par un "oui, et alors ?"

Il examine ensuite le rapport opposé, celui où l'on a le sens, mais sans aucune expérience. Et là, Harding devient sévère. C'est le domaine de la religion, de l'idéologie, des arguments d'autorité, des gourous. Harding cite trois exemples de gourous qui ont approché la Vision, qui en avaient déjà le sens, mais qui s'en sont détourné à cause de leur préjugé, sans que l'on sache exactement pourquoi : Osho (alias Rajneesh, qui présente une sorte de visualisation d'autodécapitation, soi-disant inspirée du Vijnâna Bhairava !), Krishnamurti (coincé comme à son habitude dans son personnage de gourou anti-gourou) et Alan Watts (à qui l'expérience fait simplement rêver de gens décapités).

Les traditions sont censées être des transmissions de l'expérience, mais elles sont bien souvent des trahisons de l'expérience. Comme Harding, j'admire certes des personnes du passé, revendiquées par les traditions, j'y vois de précieux amis, mais les institutions et systèmes de pouvoirs qui se sont construits autours sont des barrières, plus que des moyens. Et surtout, dans leur cas, le sens qu'ils ont construit est comme une prison qui empêche de voir, justement.

Harding invite donc à se méfier des interprétations et à se contenter le plus possible de l'expérience brute. 
Je suis d'accord avec lui : même si je spécule à partir de l'expérience, je ne la perd jamais de vue. Silence, encore et encore. De toute façons, le silence intérieur, comme son nom l'indique, est plutôt une expérience de silence radical, de nudité. "Juste ce qui est", comme disent nos amis du Nuage. Mais tout cela même est interprétation. L'expérience reste plus simple. Toujours plus simple. Et plus riche. 

En revanche, le ressenti viscéral me semble échapper à cette dichotomie entre les faits et leur interprétation. Pourquoi ? Parce qu'ici, l'expérience porte en elle un sens. Ce ressenti, manifeste à l'orée de n'importe quel mouvement, en particulier lors des choc émotionnels et des élans intenses, est porteur d'une valeur. Bien sûr, l'expérience, ici non plus, ne dit rien. Mais elle murmure. Il ne s'agit pas d'un discours, d'un message divin ou sur l'avenir de l'humanité, etc. Mais il y a quand même un sens, dans l'expérience elle-même. Il y a une intuition signifiante je dirais. Son contenu serait quelque chose comme "je suis tout", ou bien "tout est bien", "je suis un avec tout".

A mon sens, il faut donc revoir le rapport entre sens et expérience. Je suggère qu'il est le même qu'entre ce que le shivaïsme du Cachemire appelle la Lumière (prakâsha, personnifié par Shiva) et son pouvoir d'autoréalisation, de conscience de soi (qui est perception de soi, désir de soi, pensée de soi, etc.), de prise de conscience, que comporte cette Lumière (vimarsha, personnifié par Shakti). 

Or, ces deux-là sont inséparables. Et la prise de conscience ou réalisation, qui est sens, valeur et interprétation, est inséparable de la Lumière, de la Manifestation ou de l'Apparaître, qui est de l'ordre, apparemment, du donné. Il n'y a jamais présentation (expérience) sans représentation (sens). Il n'y a jamais Lumière sans prise de conscience, sans jugement, fut-il intuitif et non verbal. Pas de Shiva sans Shakti, sans quoi, dit Outpala Déva, la Lumière, même colorée par les formes, n'en n'aurait nulle conscience et jamais aucune expérience n'aurait lieu. Pas de conscience simple sans un minimum de retour sur soi. 

Abhinava Goupta dit par ailleurs que le rapport entre Lumière et Conscience (si l'on traduit ainsi cet intraduisible), le rapport entre Shiva et Shakti donc, est semblable à la relation entre question et réponse. La conscience est sens, intrinsèquement, car elle est question. La Lumière est présentation, manifestation - elle est réponse. Tout est engendré par cette relation entre la conscience et le monde, entre la pensée et l'être. La conscience est conscience de soi. La pensée, c'est l'être qui se pense, qui se questionne. Il y a distinction certes, mais non pas séparation entre deux entités qu'il faudrait ensuite mettre en relation.

Ce rapport est aussi un rapport de reconnaissance. Reconnaître le sens dans l'expérience. Telle est la formule idéale. Reconnaître le sens transcendant, lointain, idéalisé, réputé inaccessible, parfait, dans l'expérience banale, ordinaire, proche, intime. C'est ce que propose la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ). Vois, ressens : "Tu es cela". Ce que tu es vraiment est ce qui est vraiment. L'expérience que tu es, est le sens qui est.

L'expérience est donc, toujours, sens. Et tout sens est expérience car, comme l'admet Harding à la fin de son article, toute expérience, fut-elle enfermée dans un sens factice, comme c'est le cas pour la plupart des humains, reste l'expérience, la Vision, car la Vision est de l'ordre du fait, justement. Elle ne dépend pas des interprétations.

Reste que je suis parfaitement d'accord avec Harding pour pencher en faveur de l'expérience. Le sens, oui, mais à partir de l'expérience. Autrement, on reste dépendant d'une autorité extérieure, en attente d'une confirmation et d'une autorisation d'expérimenter. Les gens suivent souvent un gourou dans l'espoir que celui-ci les autorisera à vivre. C'est ce que l'on appelle l'éveil, la "réalisation spirituelle". En attendant de vivre, en attendant l'expérience, on suis les méandres d'une interprétation coupée de l'expérience (purification, préparation... sans fin) qui interdit l'expérience. Ce qui est une bien triste situation, comme toute forme de minorité ou d'esclavage. 

Revenir sans cesse à l'expérience. Sobriété. Diététique du mystique. Non pour rejeter a priori tout discours, mais pour nourrir un discours vivant, original, personnel et, surtout, libre.
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