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mardi 16 juillet 2013

L'illusion que je suis ?

Quand un humain pense, il arrive tôt ou tard à cette conclusion : le moi est une illusion. Comme le reste, le "moi" semble évident, un, inné et continu, alors qu'en réalité il est une construction biologique, sociologique, linguistique, etc dont les traits apparents ne résistent pas un examen poussé. Donc, "je suis" une bouche. "Je suis" est une bouche. En parlant, "je" me - se - construit - inconsciemment, involontairement - en tant que sujet qui parle. Je suis juste une bouche. Personne ne parle. Je parle, donc j'existe. Comme dans cette pièce de Beckett intitulée Not I, "Pas je" (1973). Ici, "ça" parle. Au départ, c'est absurde. Peu à peu "cela" s'organise, des schémas émergent, et "cela" devient un "je". Il en va de même pour tout ce qui paraît organisé ou capable de viser une fin. Pures coïncidences aveugles qui produisent, par hasard, des apparences d'intentions, d'ordres.



De même, écrire construit l'écrivain. Il semble écrire un livre, mais c'est le livre qui l'écrit, lui.
Il y a bien d'autres congénères qui ont exploré ces pistes de la démystification du "je" : les sophistes, les sceptiques, Montaigne, Hume... et des nuées de penseurs contemporains.

Une nouveauté sur ce chemin est apparue avec le développement des sciences de l'esprit. Selon Daniel Dennett, nous sommes des assemblages de petits robots. Chacun d'eux est très simple. Mais leur grand nombre engendre l'illusion de la conscience, ou du moi - c'est tout un à ses yeux. Autrement dit, non seulement la personne est une construction, mais aussi la conscience, le simple sentiment d'être "présent à", le sentiment d'unité et de continuité, fondement de l'identité personnelle, n'est qu'un faux-semblant sans rapport avec le réel. Rien ne continue, parce qu'il n'y a pas de continuité. Suzan Blackmore, je crois, compare cette illusion à la petite lumière dans le frigidaire. Nous nous demandons si cette lumière est toujours allumée. Nous ouvrons donc la porte, pour vérifier. Et nous voyons cette lumière allumée. A chaque fois que nous ouvrons. Nous concluons donc que cette lumière est continuellement allumée. Alors qu'en réalité, c'est notre geste d'ouvrir la porte qui l'a allumée. Il en va, dans la durée, comme dans le genre de dessin ci-dessous. Nous voyons des triangles, alors que nous les contruisons. Qui verrait là des triangles, s'il n'en n'avait jamais vu auparavant ?






Ou alors, on peut considérer le flux des choses comme une sorte de figure ambigüe. Il s'agit d'une figure que l'on peut interpréter de façons différentes, comme ici cette danseuse. On voit qu'elle tourne dans le sens des aiguilles d'une montre ; mais, aussi bien, dans le sens contraire (ne vous fiez pas à l'explication donnée en anglais dans ce clip : elle est fausse) :



Ce qui m'intéresse, dans tout cela, est qu'il existe une autre tradition qui a creusé ces pistes, durant des millénaires : c'est le dharma du Bouddha, vulgairement connu sous le nom de "bouddhisme". Nous sommes des nuages de probabilités. Ca écrit, ça lit, mais personne n'écrit, personne ne lit. Tout cela pourrait sembler un peu glauque, si l'on ne savait par ailleurs qu'il s'agit-là avant tout d'une thérapie. Le bouddhisme, c'est seulement ceci : la souffrance ; et la fin de la souffrance. En effet, si l'on réalise que personne ne souffre en réalité, eh bien... on ne souffre plus réellement.

Mais est-ce aussi simple ? Ces démarches de démystification racontent-elles toute l'histoire ? Selon la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), non. Car qui dit construction dit pouvoir de synthèse qui transcende les éléments construits.Ces éléments, en effet, sont incapables de se mettre en relation de leur propre initiative. Ce pouvoir de construction, d'illusion, d'imagination, de parole, c'est la conscience.

"L’existence humaine, qui naît justement de reconnaissances unificatrices de cognitions qui sont mutuellement séparées et incapables de se connaître les unes les autres, périrait s’il n’existait le grand Seigneur qui embrasse en lui-même toutes les formes, qui est un, qui est conscience, possesseur des cognitions, des remémorations et des négations."

Pour reconnaître le Seigneur en soi (Îshvara-pratyabhijnâ), I, 3, 6-7, Utpaladeva 




jeudi 22 novembre 2012

En quel sens le bouddhisme est-il matérialiste ?



En quel sens le bouddhisme est-il matérialiste ?

Je pense qu'il y a de profondes similitudes entre le dharma du Bouddha et le fonctionnalisme.

Mais l'on peut objecter que le fonctionnalisme est matérialiste, au contraire du dharma. Or, il y a là deux affirmations qu'il faut examiner.

Tout d'abord, entendons-nous sur ce qu'est, ou n'est pas, le matérialisme. En première approche, il désigne toute explication de la conscience selon laquelle celle-ci n'existe pas indépendamment de la matière. Cela couvre un large spectre de théorie sur la relation entre les deux, depuis le matérialisme fort qui identifie la conscience au cerveau, jusqu'à l'émergentisme, qui refuse de réduire la conscience à une somme de neurones. 

Ce qui ne fait pas discussion, en revanche, c'est que le statut de la matière a profondément changé. Qui croit encore à une matière faite d'atomes comparables à des petits systèmes solaires ? Des boules de billard à la Descartes ? Des legos à la Lucrèce ? Personne, évidemment. L'inexistence de l'atome est la découverte qui a donné naissance à la physique contemporaine. Pourtant, beaucoup de physiciens ou de philosophes continuent de se dire matérialistes. En quel sens ? Quel est le trait commun à ces matérialismes ? Est-ce l'atome-système-solaire ? Non : les physiciens n'y croient plus. Quoi d'autre, alors ?

Eh bien, leur point commun est de dire que le sujet n'existe pas indépendamment de l'objet. Pour eux, pour ces "matérialistes", expliquer le sujet (la conscience, etc.) c'est le réduire à des interactions entre objets dépourvus de conscience : atomes, particules, quanta, cordes, etc. Certains de ces objets sont relativement grossiers, mais ceux dont parle la physique contemporaine sont d'une subtilité qui dépasse l'imagination. Ainsi l'atome - forme la plus "grossière" d'objet étudié par la physique - est minuscule. Bien plus petit que ce qu'avaient supputés les Anciens. A titre d'exemple, songez qu'il y a environs cinq billions d'atomes sur une tête d'épingle ! Sans parler des cordes... Ainsi, la matière est faite d'objets non doués de conscience mais d'une subtilité presque inconcevable. Ëtre matérialiste, ce n'est donc pas "croire seulement ce que l'on voit", mais plutôt penser que la conscience, la subjectivité, ne peuvent exister sans des objets extrêmement subtils, objets que l'on désigne collectivement, et sans beaucoup de rigueur, du nom de "matière".

Or, en ce sens, le dharma est matérialiste, tout autant que les fonctionnalistes. Ou alors, il faudra admettre que le fonctionnalisme n'est pas matérialiste. Mais il l'est, au sens précisé plus haut. Donc le bouddhisme est matérialiste.

En effet, pour le bouddhisme ancien, le Soi se réduit à une interaction (une interdépendance, si l'on veut) entre des objets. La seule chose qui différencie les écoles bouddhistes, c'est la nature de cet objet. Pour faire simple, c'est-à-dire en suivant un schéma du bouddhisme tardif, disons qu'il y a d'abord des atomistes (les sautrāntikas), puis des réalistes critiques (les vaibhāṣikas), puis des fonctionnalistes au sens stricte (les yogācāras), puis des sceptiques/empiristes (les mādhyamikas). Mais, que le Soi soit réduit à des particules, à des qualia, à des cognitions ou à une coproduction conditionnée sans plus (un inter-être, comme dit Thich Nhat Hanh), dans tous les cas le Soi, la conscience, le sujet comme on voudra, se trouve réduit à un genre d'objet. La conscience est expliquée par autre chose que la conscience. C'est précisément l'hétérophénoménologie que défend le fonctionnaliste Daniel Dennett et, à sa suite, Susan Blackmore, inspirée en cela par sa pratique de zazen. Donc, si le matérialisme est ce genre de pensée où le sujet ne peut être pensé indépendamment d'un objet et même s'explique par lui, nous pouvons alors affirmer que le bouddhisme est bien un matérialisme.

Mais le tantrisme bouddhique, me direz-vous, sans doute interloqués et en état de choc, prêt à bondir sur votre chapelet pour purifier votre esprit de ces idées insensées ? Et le vajrayāna, en effet ? Ce très-saint-et-incommensurablement-sublime-véhicule-spirituel ne défend-t-il pas l'existence d'une conscience très subtile qui survit au corps grossier, qui est le support des réincarnations et des activités inconcevables des Bouddhas ? Ainsi, le Dalaï Lama n'affirme-t-il pas qu'il existe une conscience immatérielle, irréductible à un support matériel ? 

Il n'en est rien.

En effet, il existe, selon une théorie bouddhiste fondée sur le GuhyasamājaTantra, trois niveaux de conscience : grossier, subtil, très subtil.  

Mais aucune de ces consciences n'existent sans un support objectif

Ainsi, de même que la conscience grossière, celle des cinq sens, "chevauche" les cinq souffles - entités inertes (jaḍa) et objectives (pratyaksa-gocara) circulants dans les canaux du corps - de même la conscience subtile, mentale, chevauche un souffle subtil. Et la conscience très subtile, la "claire lumière", chevauche le souffle très subtil localisé dans la "roue du cœur" située au centre de la poitrine. Cette conscience est consciente uniquement en dépendance de ce souffle inconscient - très subtil certes -, mais qui est tout de même un objet, un "cela" dépourvu en lui-même de toute conscience. C'est ce souffle-là qui sort du corps au moment de la mort et que l'adepte s'exerce à faire sortir de son corps grossier lors de la pratique de "l'éjection (utkrānti) de la conscience", sorte de préparation à un possible suicide volontaire. 

Donc, hors du corps ne signifie pas "indépendamment de tout objet"

Et donc aussi, le très-saint vajrayāna lui-même rejette l'hypothèse d'une conscience absolue, entièrement indépendante de tout support corporel.

Et le dzogchen ? Le dzogchen nyinthig suit, en gros, le schéma du Guhyasamāja Tantra, lequel se situe dans la suite de l'Abhidharma, lequel n'est rien d'autre qu'une hétérophénoménologie bouddhiste.

Donc au final, il y a bien de profondes similitudes entre le dharma et cette variété de matérialisme qu'est le fonctionnalisme.
Pour eux tous, en effet, non seulement la conscience doit s'expliquer par autre chose que la conscience, mais encore la conscience n'a pas de contenu - extérieur ou intérieur - réel ; elle n'est pas une, simple ; elle n'est pas permanente. Ces évidences sont autant d'illusions que le dharma comme le fonctionnalisme s'emploient à démystifier.

Blackmore : Le Soi est une illusion

Blackmore versus Deepak Chopra Limited Corp.Je constate, un peu désolé, que l'intelligence et l'humilité sont une fois de plus du côté du matérialisme, face à une explosion de mégalomanie "non duelle"...

dimanche 18 novembre 2012

Faut-il croire aux vies antérieures pour être guéri des vies futures ?

Dans un précédent billet, je rapproche la pensée du philosophe Daniel Dennett avec celle du Bouddha.
On pourrait me rétorquer que, mettre ces deux-là dans le même sac, c'est passer un peu vite sur un élément de poids qui les renvoie à des années-lumières l'un de l'autre : la réincarnation.

En effet, le Bouddha croit à une après-vie, à un au-delà, hypothèse nécessaire pour que les fruits des actes de cette vie murissent. C'est le karma. Pourquoi les actes doivent-ils murir ? Pourquoi ne disparaîtraient-ils pas dans la mort, cette dés-agrégation des cinq agrégats ? Pour sauver la morale ! En effet, le Bouddha montre que si l'on croit que la mort interrompt le murissement des conséquences des actes (c'est le "nihilisme", version bouddhique), ou bien si l'on pose que le moi n'est pas affecté par ce murissement parce qu'il est immuable (c'est "l'éternalisme"), alors il n'y a plus de morale. Et sans morale, plus de chemin vers la guérison, vers le bien-être vécut en cette vie.

Donc, sans au-delà, sans une conscience persistante, point de salut. Même si cette conscience n'est qu'une succession de "mois" instantanés, et non pas un moi simple, comme nous le croyons spontanément.

Or, Dennett ne croit pas que la conscience, toute illusoire qu'elle soit, survive au corps pourrissant ou brûlant ; bref, mort. Donc, faut-il admettre qu'il ne peut plus y avoir de dharma du Bouddha après Dennett ? 

Il est clair que non.
Car, même si demain l'on prouvait que la conscience survit à la mort, cela ne changerait rien aux thèses de Dennett. En effet, son grand point n'est point l'interruption de la conscience par la mort, mais plutôt la nature illusoire du moi conscient. Je suis à peu près certain que Dennett conserverait les mêmes positions darwiniennes : le plus peut venir du moins, le conscient de l'inerte, l'ordre du chaos. Cette expérience de pensée (à savoir, si l'on établissait un jour l'existence d'un au-delà) permet d'entrevoir ce qui fait la force du bouddhisme : la thérapie qu'il propose ne repose pas sur des hypothèses métaphysiques - des dogmes, si l'on veut. En tous les cas, le dharma ne dépend pas de ces suppositions-là. Si la réincarnation était confirmée, la théorie du moi-illusion resterait valide. Si la réincarnation n'est pas confirmée, la théorie du moi-illusion resterait valide... En revanche, si la théorie du moi-illusion était réfutée, l'hypothèse de la réincarnation ne perdrait-elle pas tout son intérêt ? "Voir la vacuité est le grand point, qu'importe l'autorité ? Qu'importe le philosophe, pourvu qu'on ait la sagesse ?".

Mais la morale, peut-elle survivre sans les hypothèses du karma et de la réincarnation ? Oui. 
Imaginons que je passe devant un petit lac où un enfant est en train de se noyer. Ai-je besoin de réfléchir à ces spéculations pour passer à l'action ? Non, la seule règle ici est que "quand on peut, on doit".  Si le Bouddha a combattu la thèse selon laquelle la fin du corps est la fin de la conscience, c'est sans doute parce qu'il ne voyait pas d'autres solutions pour sauver la morale, morale sans laquelle une pratique contemplative peut difficilement porter ses fruits. Cela étant, il semble avoir eu conscience que ses hypothèses n'étaient pas absolument indispensables, puisqu'il parle dans ce soûtra des bienfaits de la vie bouddhiste, bienfaits ressentis dès cette vie même.

A un roi qui l'interrogeait ainsi :

" Il y a ces
artisans ordinaires : dompteurs d’éléphants, dompteurs de chevaux, charretiers,
archers, porte-drapeaux, maréchaux de camp, officiers d’intendance,
grands officiers royaux, commandos, héros militaires, guerriers en armure,
guerriers cuirassés, esclaves domestiques, pâtissiers, barbiers, serviteurs
des bains, cuisiniers, tisserands, vanniers, potiers, calculateurs, comptables,
et tous autres artisans du même genre. Ils gagnent leur vie grâce aux fruits
de leurs métiers, visibles dans l’ici-et-maintenant. Ils apportent bonheur et
plaisir à eux-mêmes, à leurs parents, épouses, et enfants, à leurs amis et
collègues. Ils mettent en place une excellente présentation d’offrandes aux
prêtres et contemplatifs, qui mène au ciel, qui résulte en bonheur, qui entraîne
une renaissance céleste. Est-il possible, seigneur, de faire voir un pareil
fruit de la vie contemplative, visible dans l’ici-et-maintenant ?""


Le Bouddha répondait en énonçant les fruits de la vie bouddhiste vécus dès ici-bas. Avec, entre autres, ceux de la méditation, d'une vie simple et libre. Même s'il n'y a pas d'au-delà, le dharma a un sens et une valeur thérapeutique. Pourquoi ? Parce qu'il délivre dès cette vie de l'illusion du moi. Or, Dennett va dans ce sens.

Le Bouddha confirme cette interprétation dans un autre soûtra, encore plus fameux que le précédent (si cela était possible) dans lequel il assure ses disciples - ses patients - que l'efficacité de sa thérapie ne repose pas nécessairement sur la croyance en la réincarnation et en la rétribution des actes, mais bien sur une morale efficace en cette vie même :

 "Kalamas, le disciple des nobles êtres éveillés qui a une pensée ainsi libre de toute haine, et de toute malveillance, qui a une pensée irréprochable et pure, est quelqu'un qui trouve les quatre certitudes, ici et maintenant, en pensant :
« ‘Supposons qu'il y ait, après la mort, des conséquences pour les actes bons et mauvais (accomplis avant la mort). En ce cas, il est possible, après la dissolution du corps, après la mort, que je renaisse dans un monde céleste.’ Telle est la première certitude.
« ‘Supposons qu'il n'y ait pas, après la mort, de conséquences pour les actes bons et mauvais (accomplis avant la mort). Dans ce cas, dans la vie présente, je demeure, en tout état de cause, détendu, libre de toute haine et de toute malveillance.’ Telle est la deuxième certitude.
« ‘Supposons que des conséquences négatives retombent sur l'individu qui a commis des mauvaises actions. Quant à moi, je n’ai souhaité aucun mal à personne. Alors comment se pourrait-il qu'une conséquence négative retombe sur moi qui n’ai commis aucune action mauvaise ?’ Telle est la troisième certitude.
« ‘Supposons qu’aucune conséquence négative ne retombe sur l'individu qui commet des actions mauvaises. Alors dans les deux cas, je peux considérer que je suis pur.’ Telle est la quatrième certitude."

La réincarnation et la rétribution sont ainsi des "moyens habiles" (upâya), non des vérités absolues. Donc Dennett et dharma, même combat !

P.S. : je me demande dans quelle mesure ces "quatre certitudes" sont à rapprocher des "quatre assurances" du dzogchen nyingthig... 




vendredi 16 novembre 2012

L'illusion du moi, version occidentale ?

Daniel Dennett est l'un des plus grand philosophes en philosophie de l'esprit, ce courant né au croisement de la philosophie analytique et des neurosciences.

Selon lui, la conscience est une illusion. Elle n'est que le produit de l'interaction d'un grand nombre de micro-machines dépourvues de conscience. Elle fonctionne comme illusion parce que nous sommes aveugles au changement et parce que nous avons peur de voir les choses en face.
La conscience n'est donc pas un mystère, elle est une illusion.

Face à ces hypothèses illustrées par des expériences, l'adepte de la non-dualité serait tenté de dire que Dennett est un matérialiste et qu'il confond la conscience avec les pensées, etc. Notons, au passage, qu'il est curieux que la non-dualité doive passer par l'établissement de la dualité entre la conscience pure et ses objets... mais c'est une autre question.

Voici l'une de ses présentations expériences à l'appui, sous-titrée en français,  :


Mais Dennett n'oublie pas la conscience. Simplement, selon lui, une fois la mémoire, la pensée, le jugement, la perception, etc. expliquées, il ne reste plus rien à expliquer. On appelle cela le fonctionnalisme. Expliquer la conscience, c'est expliquer ses différentes fonctions, fonctions auxquelles la conscience se réduit, tout comme connaître le feu, c'est seulement connaître ses propriétés telles que brûler, chauffer, éclairer, etc.

Dennett se décrit comme un matérialiste athée. 

Faut-il pour autant le reléguer dans la catégorie des gens qui n'ont rien compris et qui ne peuvent rien nous apporter ?

Je ne le pense pas. Pour au moins deux raisons.

La première est que la pensée de Dennett rappelle furieusement celle du Bouddha, même si Dennett n'est pas bouddhiste. Comme l’Éveillé en effet, il démystifie ce que chacun croit être un mystère ou une évidence : "je suis, j'existe", "je suis le mieux placé pour savoir qui je suis". Comme le bouddhisme et la science, il pense qu'il faut aller contre l'intuition, c'est-à-dire à contre-courant des croyances les mieux établies.
Or, le bouddhisme est l'une des expressions les plus abouties de la non-dualité. Et une véritable spiritualité. Mais ce n'est pas une non-dualité métaphysique, contrairement à celle de Shamkara qui affirme que "Je suis l'absolu", "Le Soi est l'absolu" sur la base de raisonnements hypothétiques. De même, le bouddhisme est réductionniste, matérialiste en un sens (le moi est moléculaire), mais pourtant spirituel, sans aucun doute. Comment expliquer cela ?

La seconde est que Dennett est l'un des seuls philosophes qui prenne Douglas Harding au sérieux, puisqu'il l'a inclus en introduction de son livre Vues de l'esprit. L'une des plus ardentes admiratrices de Dennet, Susan Blackmore, parle aussi de son expérience de la Vision Sans Tête dans son Zen and the Art of Consciousness. Elle pratique la méditation depuis des dizaines d'années. Mais elle ne croit pas au paranormal (après avoir été chercheuse dans ce domaine puis avoir démissionné), ni à une après-vie, ni en une conscience pure sans objets etc.

Ne faut-il pas en conclure que l'on peut être matérialiste/naturaliste/fonctionnaliste tout en ayant une véritable vie spirituelle ?

jeudi 26 août 2010

Qui parle ?


Extrait d'un texte bouddhiste, dialogue entre un roi non-humain et un jeune apprenti.

Les "sons" (ruta) désignent le langage et même la communication au sens le plus large, puisque cela englobe les cris des animaux. Or, le langage, c'est l'esprit, l'âme, la conscience, le moi, bref ce qui fait que nous sommes certains d'être des personnes réelles face à des choses tout aussi réelles. Mais qu'est-ce qui est réel ? Le corps (la matière) ? Ou faut-il admettre une âme, une conscience qui viendrait animer la matière. Qui parle ? La matière, l'esprit, une combinaison des deux ?

Le roi des Kinnaras (mi-hommes, mi-bêtes) répond par une image : l'espace. Le monde de la conscience, de l'esprit, ne vient ni de l'esprit, ni de la matière, mais d'une interaction entre des éléments simples et aveugles, eux-mêmes engendrés par des éléments encore plus simples et tout aussi privés de conscience, et ainsi de suite à l'infini. Tout "émerge" donc à la manière d'une illusion. Personne ne parle de rien, en dépit des apparences et du ressenti.

On peu rapprocher cette doctrine de celle de Daniel Dennett, un philosophe contemporain inspiré par Darwin. Selon lui, la conscience nait de l'interaction de nombreux éléments simples. "Nous avons une âme, mais elle est faite de petits robots aveugles". Ces petits robots, le bouddhisme les appelle des saṃskāra, des "complexes". La conscience et tout ce qui est animé par elle ne sont que des faux-semblants, des simulacres. Mais la prise de conscience de cette réalité débouche sur un émerveillement et une libération.

Le sūtra demandé par le roi des Kinnaras



Ô roi des Kinnaras, d'où viennent les sons proférés par tous les êtres ?

-Ô fils de noble famille[1], les sons proférés par tous les êtres viennent de l'espace.

Ô roi des Kinnaras, ces sons ne viennent-ils pas plutôt de leur propre gorge ?

-Qu'en penses-tu, fils de noble famille, les sons proférés par les êtres viennent-ils de leur entrailles, ou bien de leur esprit ?

Ô roi des Kinnaras : ni du corps, ni de l'esprit ! Et pour quelle raison ? Parce que le corps est inerte, inactif (en lui-même), à l'image d'un brin d'herbe, d'un mur, d'une branche, d'une illusion d'optique. De même, l'esprit est invisible, comme un tour de magie, intangible, inconscient.

- Ô fils noble, une fois laissé de côté (les hypothèses du) corps et de l'esprit, d'où proviennent les sons (proférés par les êtres) ?

Ô roi, les expressions sonores de tous les êtres émergent de l'espace, lequel ne pense à rien (amanaskāra).

-Mais alors, ô fils, qu'en penses-tu ? Si l'espace n'existait pas, d'où viendraient les sons ?

Ô roi, aucun son ne peut se produire en dehors de l'espace.

-Ô fils, tu dois concevoir cela en ces termes : Toutes les expressions verbales se produisent dans l'espace. Car les sons ont l'espace pour nature, ils en émerge immédiatement et y retournent (comme des vagues dans l'océan). Et une fois qu'ils y sont retournés, ils sont l'espace lui-même.

Tous les phénomènes, qu'ils aient un nom ou pas, sont de la nature de l'espace. Cette identité parfaite avec l'espace ne souffre aucune exception. Car, ô fils, tous les phénomènes ne sont que des sons, sans conscience ni objet de conscience. Ils sont échangés sur la base de simples conventions. Et cet échange conventionnel n'est pas (vraiment) un échange conventionnel, car un échange fondé sur des conventions sonores n'atteint aucun phénomène (en sa réalité).

Extrait du Kinnararājaparipṛcchāsūtra, cité dans Caryamelāpakapradīpa, 3, 25b.



[1] Manière conventionnelle de s'adresser à un être en quête de l'Eveil.

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