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samedi 17 mai 2025

Le ciel de la Présence


Le Yoga selon Vasishtha, donc j'ai traduit et publié une version, a sans doute été composé au Cachemire. Il s'inspire du shivaïsme du Cachemire. Voici, par exemple, ce passage (VIb, chap. 84), avec le sanskrit, puis la traduction. Je mets en gras les mots du Tantra : 

sa bhairavaścidākāśaḥ śiva ity abhidhīyate /

ananyāṁ tasya tāṁ viddhi spandaśaktiṁ manomayīm //2//

yathaikaṁ pavanaspandam ekam auṣṇyānalau yathā /

cinmātraṁ spandaśaktiś ca tathaivaikātma sarvadā //3//

spandena lakṣyate vāyur vahnir auṣṇyena lakṣyate /

cinmātram amalaṁ śāntaṁ śiva ity abbhidhīyate //4//

tat spandam māyāśaktyaiva lakṣyate nānyathā kila /

śivaṁ brahma viduḥ śāntam avācyaṁ vāgvidām api //5//

spandaśaktis tadicchedaṁ dṛśyābhāsaṁ tanoti sā /

sākārasya narasyecchā yathā vai kalpanāpuram //6//

karoty eva śivasyecchā karotīdam anākṛteḥ /

saiṣā citir iti proktā jīvanajjīvitaiṣiṇām //7//

prakṛtitvena sargasya svayaṁ prakṛtitāṁ gatā /

dṛśyābhāsānubhūtānāṁ karaṇāt socyate kriyā //8//


Traduction :

2

Ce "ciel de Présence/Conscience qui est Bhairava",

est nommé "Śiva".

Reconnais en lui cette puissance de vibration (spanda),

entièrement tissée de pensée, inséparable de lui.


3

Comme un souffle unique vibre,

comme le feu unique brûle d’une chaleur unique,

de même la pure conscience et la puissance de vibration

sont à jamais une seule et même réalité.


4

Le vent est connu par sa vibration,

le feu par sa chaleur,

et cette conscience pure, paisible, immaculée,

est appelée Śiva.


5

Et cette vibration ne peut être reconnue

que par la puissance de Māyā –

jamais autrement.

Les sages connaissent Śiva, le Brahman,

comme cette paix inexprimable,

au-delà même des mots des plus éloquents.


6

Cette puissance de vibration 

est son désir (icchā

qui déploie les apparences visibles.

Comme le désir d’un homme formant un château imaginaire,

ainsi elle crée l’apparence.


7

C’est bien la volonté de Śiva

qui accomplit l’acte de création,

même sans forme aucune.

On l'appelle "Conscience",

car "elle est la Vie dans tous les vivants".


8

Devenue elle-même la nature des choses,

elle agit en tant que cause du monde.

C’est elle qu’on nomme "Action",

car elle manifeste les apparences perçues.


On notera les différences subtiles. L'Auteur reprend les notions du Spanda, mais en les infléchissant vers une théorie selon laquelle "tout est crée par l'imagination", alors que, selon le Spanda, l'imagination n'est qu'une forme contractée de la puissance infinie qui est la Vibration, le Spanda.

Et dans le verset 7, je crois reconnaître une citation de ce verset d'Utpladeva, ce qui impliquerait que le Yoga selon Vasishtha serait postérieur à ce philosophe et mystique :

tathā hi jaḍabhūtānāṃ pratiṣṭhā jīvadāśrayā /
jñānaṃ kriyā ca bhūtānāṃ jīvatāṃ jīvanaṃ matam // Pratyabhijn
ākārikā 1,1.4

jeudi 3 août 2023

Le premier instant dans le platonisme



Si le Tout est tout, demande Damaskios (458-533), alors il n'y a rien en dehors de lui. Mais alors, il n'y a pas de principe du Tout. Dans ce cas, rien n'a de principe. Mais si le Tout a un principe, il n'est plus tout. 

A côté de cette aporie, il chercher à repérer le passage de l'Un au Multiple, l'infiniment subtil coulée de l'Un aux autres, car ce serait saisir comment de l'Un peut surgir autre chose que l'Un. Mais, avant de se multiplier, ces multiples sont encore indifférenciés, un Multiple a l'état pur, encore indifférencié de sa source unique :

"Saisir la procession à sa source ce serait, s'il était possible, saisir le moment où les autres essaient d'être autres sans parvenir encore à se différencier les uns des autres. C'est ce premier effort que Damascius voudrait nous faire pressentir - ou soupçonner - à l'origine des choses. 

Nous ne pouvons le penser. Mais, de ce principe, comme des autres principes, l'indicible et l'un, nous portons en nous l'image. Nous avons l'expérience d'un état de plénitude qui n'arrive pas à donner naissance à une idée distincte. Entre le silence et la parole, il y a le désir de s'exprimer et l'effervescence intérieure qui accompagne le désir. Entre l'indistinct et le distinct, il y a le moment où la distinction est en train de s'opérer. 

Ce moment intermédiaire, Proclus et Damascius l'ont appelé la vie."

Ce passage est extrait de Des Premiers principes, apories et résolutions, par Damaskios, traduit par Marie-Claire Galpérine, chez Aubier, 1987.

Je retiens "Nous ne pouvons le penser. Mais, de ce principe, comme des autres principes, l'indicible et l'un, nous portons en nous l'image. Nous avons l'expérience d'un état de plénitude qui n'arrive pas à donner naissance à une idée distincte."

Cette idée est extraordinaire, rare entre toutes. Je la retrouve dans la traditions du Kâlî-kula, dans son interprétation cachemirienne et dans quelques échos au sein du bouddhisme tantrique. 

Idée du premier instant, de l'élan initial, de la source prise en son jaillissement originel. Une idée qui vivra encore dans la théologie mystique chrétienne. Elle pointe vers le "je suis" (aham-bhâva en sanskrit), le pur ébranlement, la vibration simple, source de tous les mouvements, l'émotion qui est l'existence même, l'acte d'être à la racine de toutes les actions, une plénitude dont tout mouvement, toute joie, tout émerveillement en ce monde est comme un débordement. C'est aussi la vie pure (prânana), le respire indistinct du frémissement immobile qui, en ralentissant, devient pulsation du cœur, souffle et autres mouvements des corps.

Ce mystère, cet instant du Big Bang, nous en faisons l'expérience. Lors de n'importe quel commencement. Nous le ressentons quand un mouvement commence, n'importe quel mouvement. Une parole, un geste, un éternuement. Une émotion soudaine. C'est cela que la tradition du Cachemire nomme "éclosion" (unmesha), éveil, ouverture des yeux, expansion. Se rendre attentif à cet élan est la "méditation", la pratique de l'éveil. Parce que cela doit être fait sans égocentrisme, c'est aussi l'adoration. Ce que les mystiques nommeront "amour pur".

Cette manière de faire des ponts entre ce qui se rapporte au divin et ce qui relève de l'humain est ce qui caractérise la reconnaissance : reconnaître le divin en soi, comme un reconnaît un être extraordinaire dans un visage ordinaire, comme on se rappelle que l'on porte les lunettes que l'on cherche, comme on réalise la chance d'être en vie. Philosophie de la reconnaissance (pratyabhijnâ) développée par Utpaladeva et d'autres, à la fois poètes, philosophes et mystiques. De même qu'il y a un moment où l'Un est déjà Tout, où le Tout est encore Un, de même il y a ce passage où l'amour et la connaissance participent de la même fête, qui commence maintenant dans un silence éblouissant.

lundi 9 mai 2022

La pierre de Shiva

Il y a un peu plus d'un millénaire, vivait au Cachemire un grand yogi du nom de Vassougoupta. Il habitait en ermite dans la vallée encaissée de Datchigam, au pied du mont Mahâdeva, la montagne du Dieu des dieux, Shiva.

Là, il reçut, en rêve ou dans une vision - les versions divergent - un enseignement oral, la quintessence du yoga des yoginîs et des siddhas (adeptes réalisés). On dit aussi qu'il les reçu de Shiva en personne. Mais comme la lignée est Shiva, cela revient au même. Selon une autre version, Shiva lui aurait commandé d'aller à un certain rocher au bord de la rivière qui coule au bas de sa vallée sauvage, laquelle se trouve juste derrière la grande vallée du Cachemire. 

Une fois réveillé, il se rendit à cette pierre. Quand il la toucha du doigt, elle se retourna et il y vit, comme gravés, soixante-dix aphorismes (sûtra) qui forment le plus ancien texte du "shivaïsme du Cachemire". Puis le rocher se retourna à nouveau, les paroles disparurent de la pierre, mais Vassougoupta les avait gravé dans sa mémoire.

Il les enseigna à son disciple, le poète Kallata, qui composa alors le Poème de la Vibration (Spanda-kârikâ). 

Sur cette vidéo, vous pouvez voir ce rocher, nommé Shankarpal, à ne pas confondre avec les friandises indiennes du même nom. Comme on voit, cela ressemble assez à un paysage alpin :



jeudi 6 mai 2021

Deux rencontres au mois de juillet 2021

  


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PLONGÉE DANS L'AMOUR DIVIN - LES HYMNES D'OUTPALA DÉVA

- avec David Dubois -

Du 11/07/2021 au 16/07/2021 - 

à la Chartreuse de Pierre Chatel



S'asseoir et plonger, se laisser guider, sans savoir, par l'éblouissant mystère du Je Suis. Le temps de quelque jours, se donner à cette vie d'abandon au courant de vie, nourris par les Hymnes à Shiva, d'Outpala Déva, un maître tantrique du shivaïsme du Cachemire. Il nous a laissé une magnifique collection de poèmes sanskrits où résonne la joie ineffable dans tous les aspects de la vie : méditation, yoga, vieillesse, mort, sensualité, émerveillement, agitation du quotidien... Une semaine sans pourquoi, disponibles au chant obscur du silence vivant.

Cette retraite est basée sur les Hymnes à Shiva : Commander le livre 


Après avoir découvert le shivaïsme du Cachemire en 1990, David Dubois a longtemps vécu en Inde où il a été initié dans plusieurs traditions tantriques. Auteur d'une quinzaine de livres sur cette tradition, il aspire aujourd'hui à la partager en la respectant, tout en la transposant dans l'esprit moderne de liberté ouvert à l'universel, et en restant sensible à un enracinement dans notre culture.


S'inscrire

Contacter le lieu :

03 85 60 09 89

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LE YOGA DE LA VIBRATION - INITIATION AU SHIVAÏSME DU CACHEMIRE

- avec David Dubois - 

Du 18/07/2021 au 23/07/2021 - 

au Domaine de Chardenoux (Saône et Loire)



Ce stage est le premier d'un cycle de trois ans pour découvrir l'immense richesse du shivaïsme du Cachemire. 

Cette tradition s'inscrit dans le Tantra : elle ne rejette pas le corps. Mais elle n'est pas non plus ritualiste. Elle est un yoga intégral où tous les aspects de l'être sont reconnus comme des manifestations du divin et donc comme des voies vers le divin. Le yoga de la vibration est le Yoga du Spanda, la plongée dans la pulsation qui anime toutes choses et qui se manifeste en tout, depuis le souffle jusqu'aux états de conscience les plus affinés. Nous chanterons le Poème de la vibration (Spanda-kârikâ) et ses commentaires traditionnels qui décrivent un yoga complet et original, différent de celui de Patanjali. Pour toutes celles et ceux qui veulent s'initier au Tantra authentique à travers ses sources premières. Ce stage sera suivi d'un autre entre Noël et le Nouvel An, et ceci répété sur une durée de trois années.


Après avoir découvert le shivaïsme du Cachemire en 1990, David Dubois a longtemps vécu en Inde où il a été initié dans plusieurs traditions tantriques. Auteur d'une quinzaine de livres sur cette tradition, il aspire aujourd'hui à la partager en la respectant, tout en la transposant dans l'esprit moderne de liberté ouvert à l'universel, et en restant sensible à un enracinement dans notre culture.


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mercredi 21 avril 2021

Quand le vide se met à vibrer



 Rilke chante, inspiré par on ne sait quel mystère :

"Est-ce en vain qu'on raconte que jadis, dans la plainte chantée pour Linos,

une musique audacieuse, la première, traversa la rêche fixité,

et qu'alors seulement, dans l'espace effrayé, d'où soudain s'échappait

pour toujours un jeune homme quasi divin,

le vide se mit à vibrer,

de cette vibration qui maintenant nous emporte, nous console, nous aide."

Rilke, Première élégie de Duino, trad. Lefebvre

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Linos, fils de la Muse Calliope fut, dit-on, le plus grand joueur de lyre de tous les temps, tué par Apollon ou Héraclès.

L'espace, sans la Vibration (spanda), sans conscience, sans émerveillement, demeure "rêche", morne, stérile (sushka en sanskrit), aveugle et, à vrai dire, n'accède même pas à l'absence, car l'absence présuppose encore le cri muet, l'étonnement (camatkâra) "Ah, il n'y a rien !" 

Or, l'espace qui ne vibre pas, solide pour ainsi dire, se sent rien. Il peut donc bien tout accueillir, il n'en sait rien, il n'en sent rien. Il n'est pas encore - ou plus - capacité, puissance et pouvoir. Il n'est pas néant. Il est l'indicible par défaut, ce Multiple pur qu'évoque Proclus, le terme ultime des débordements de l'Un, ce dernier étant l'ineffable par excès. Certes, il échappe, mais par manque d'unité, ou plutôt par manque de sensibilité dirai-je, avec Abhinavagupta. Cet espace n'a pas de cœur, ce cœur battant qui, seul, "nous emporte, nous console, nous aide".

Espace et miroir illustrent la Conscience universelle. Mais partiellement, tant il est vrai que comparaison n'est pas identification. Le grand miroir universel, cœur de tout, possède lui-même un cœur, âme de l'âme, âme des âmes, vie de toute vie.

L'espace, n'en déplaise, est "fixe", déterminé ; non par son ouverture accueillante, mais par son défaut de conscience, de ce pouvoir de frémir qui anime les libertés, qui fait l'imprévisible et l'évolution - qui fait l'Histoire. Il n'en sait rien. Mais justement, dans le "savoir" gît le cœur, la braise précieuse entre toutes. L'espace est "fixe" : il n'est que ce qu'il est. Dès lors, l'espace reste déterminé, délimité. Sa simplicité est close, et Pascal à eu raison de célébrer la supériorité de la "pensée" sur l'espace, car l'espace dépasse certes, mais il n'en sait rien. L'espace conscient, en revanche, n'est pas seulement ce qu'il est. Il n'est pas seulement ceci ou cela, mais pouvoir inépuisable de s'épancher en un ceci, en un cela, en leur séparation, en leur réunion, puis en leur annulation simultanée. L'espace conscient, "clairière" de l'être, n'est pas clôture, le Soi n'est pas pure identité, mais bien pouvoir de se réaliser sans jamais être confiné. Il est ce qui échappe en manifestant, tout l'opposé de l'espace qui, malgré son absence de limites, demeure foncièrement limité par son inertie. 

"Quand l'espace se met à vibrer". Cette main-là, posée ici, n'est rien. Puis un je-ne-sais-quoi l'anime, avant tout mouvement visible. Là s'entrouvre la chambre nuptiale. La lyre se met à chanter, n'en déplaise à A-pollon, à cette caricature de l'Un que l'Un reste trop souvent dans nos spiritualités.

samedi 3 avril 2021

La respiration de l'Esprit



La tradition Kaula est la tradition au cœur du Tantra. Kaula vient de kula "totalité, groupe, assemblée, famille", et donc univers et corps, car l'univers et le corps sont "faits de tous les dieux" selon le Tantra de la Triade essentielle (Trika-sâra). 

La pratique Kaula est le Yoga de la Vibration. Elle part de la respiration. Shiva la décrit dans le Tantra de l'Œil. Elle est "la méditation suprême" qui permet de transmuter le corps en un "corps divin" :

yatsvarūpaṃ svasaṃvedyaṃ svasthaṃ svavyāptisaṃbhavam |

svoditā tu parā śaktistatsthā tadgarbhagā śivā || 7-6 ||

tāṃ vahenmadhyamaprāṇe prāṇāpānāntare dhruve |

ahaṃ bhūtvā tato mantraṃ tatsthaṃ tadgarbhagaṃ dhruvam || 7-7 || 

svoditena varārohe spandanaṃ spandanena tu |

kṛtvā tamabhimānaṃ tu janmasthāne nidhāpayet || 7-8 ||

L'Energie suprême est la Bienfaitrice

qui s'éveille d'elle-même, par elle-même, en elle-même.

Elle est notre essence, notre expérience,

dont on ne peut faire l'expérience que par soi,

elle se tient debout en soi, elle est santé, 

notre état naturel.

Elle est expansion de soi.

Elle est présente en tout cela 

et elle est la matrice de tout cela.

On doit la rendre fluide

dans le souffle, au centre de l'expir et de l'inspir,

intervalle infaillible.

Une fois devenu "je",

s'ensuit le Mantra infaillible,

présent en cela, 

matrice de cela.

Par cette énergie qui s'élève d'elle-même

et qui est vibration,

surgit la Vibration, ô ma belle !

On s'identifie à elle

dans le chakra de la naissance.

_______________________

En plongeant dans l'intervalle entre l'expir et l'inspir,

on "devient Je", ahaṃ bhūtvā. Autrement dit, cet intervalle devient vivant,

devient puissant, il devient Mantra efficace, énergie de transmutation spirituelle,

et non plus énergie dans laquelle on s'endort et on s'égare.

Par cette "vibration" (spanda) de la respiration éveillées par l'attention, 

on atteint la Vibration, la Conscience universelle.

Ainsi, la Kundalinî, c'est-à-dire la vie, l'énergie vitale, endormie dans 

le mouvement mécanique du souffle, se réveille peu à peu et s'élève d'elle-même,

car l'attention est aussi la Kundalinî, la Conscience.

mardi 30 mars 2021

L'émerveillement, clé du Tantra - 2



Au début de son Explication du poème de la Vibration, Râma, un disciple d'Utpaladeva, loue ainsi la conscience :

daśādikkālādyairakalitacidālokavapuṣaḥ

sadā tādṛksvātmānubhavitṛtayā visphurati yaḥ |

nijo dharmaḥ śambhornirupamacamatkārasarasaḥ

paraṃ śāktaṃ tattvaṃ jagati jayati spanda iti tat ||

"La Vibration triomphe en ce monde,

être suprême de l'énergie.

Elle est la délectation de l'émerveillement sans pareil,

la nature même de Dieu, 

elle est ce qui brille clairement

en tant que Sujet créateur de l'expérience,

lumière de la conscience

que ne mesurent pas l'état, la situation et le moment."

__________________________________

L'essence de tout est la conscience. La conscience est vibration. Cette vibration est émerveillement "sans pareil", miracle incomparable. Pourquoi ?

Parce que être conscient, c'est se manifester et s'éprouver comme au-delà de tout ce que l'on manifeste. C'est l'étonnement d'un "ah" muet, sans pareil, car la conscience est unique. Certains phénomènes lui ressemblent pas certains aspects, par exemple l'espace en son infinité, le miroir en son pouvoir de refléter. Mais ces comparaisons échouent à exprimer le propre de la conscience : l'émerveillement justement, l'étonnement de se sentir exister en ressentant. Que ce soit dans la douleur ou dans le plaisir, cet émerveillement est présent. C'est cela, être conscient, essence de tout. C'est cela, "je suis".

vendredi 16 octobre 2020

L'état d'éveil


 Dans l'état d'être pur, comme dans le sommeil profond, la puissance d'éveil est au degré zéro. La puissance d'éveil, c'est la conscience, aussi appelé "désir", "vague", "vibration", etc. 

Mais dans l'état de veille, cette même puissance, quoi que présente, est fragmentée. Dans l'état de veille, l'attention est dispersée, manifestée en une multitude de perceptions, d'images, de désirs, de souvenirs. 

L'état d'éveil n'est donc ni l'état de sommeil profond, ni l'état de veille. Dans le premier, on a l'être, on est l'être, mais sans la conscience. Dans le second, on a la conscience, mais éclatée. Cette fragmentation "cache" l'être.

Il faut dont chercher la conscience unifiée de l'être : c'est l'état d'éveil. C'est le "moment", toujours présent mais "caché" par les distractions, où l'être se réalise, se goûte, se désire à plein, s'éprouve en son total. 

C'est cet état d'éveil que célèbre ce verset, cité par Râma dans son commentaire au poème de la vibration :

'Ô Déesse ! Mère !
Tu es nommée 'éveil', et autres
quand tu es à l'état de puissance,
qui est un état de subtile dilatation. »


L'éveil est aussi appelé "éclosion" (unmesha). C'est, par exemple, quand je suis plongé dans une pensée, dans une tâche, comme celle d'écrire, et que soudain ce fil est rompu. Une porte claque, le téléphone sonne, un chien aboie. Entre la pensée dans laquelle j'étai plongé et l'apparition de la pensée suivante, il y a une "éclosion" de pure présence. C'est l'état d'éveil qu'il faut reconnaître par soi-même. Nul ne peut le vivre à notre place et, sans cette expérience, il n'y a pas d'éveil spirituel.  C'est l'état de puissance (shakti), d'expansion perpétuelle (brahman). En vérité, c'est l'état naturel de l'être. Mais il est d'ordinaire recouvert par les ténèbres (surtout durant le sommeil profond) ou par les distractions (surtout dans l'état de veille). Alors que, dans cet intervalle, il est nu. C'est le moment de l'éveil. 

mercredi 3 juin 2020

Deux approches de notre essence


Le shivaïsme du Cachemire, comme toute vie intérieure, propose deux approches :

iha dvividha 
ātmatattvasya upalabdhyupadeśaḥ upakrānto nirvāhyaśca : ekaḥ sarvavyatiriktacinmātrasvasvarūpaviṣayaḥ, 
aparo viśvātmakatacchakticakraviṣayaḥ 


"Dans cet enseignement, l'instruction portant sur l'expérience de l'être du Soi est approchée et transmise de deux manières. 
La première porte sur l'essence même, la pure conscience qui transcende tout. 
La seconde porte sur la roue de ses énergies qui constitue l'univers."

(Râma, Explication du Poème du frémissement, II, 1)

Il y a donc une approche qui met l'accent sur le silence, l'espace, le vide, la simple présence immobile. Et une autre qui met l'accent sur l'élan, l'ébranlement subtil, le premier instant du désir, le jaillissement du mouvement, le ressenti viscéral, la plénitude. 
Ces deux approches sont complémentaires et inséparables. Choisir l'une et exclure l'autre serait artificiel et conduirait à une impasse. C'est la clé d'une vie intérieure épanouie sur la longue durée.

Pourquoi ?
Parce que ce sont là les deux facettes de notre essence consciente :
l'aspect cognitif, de connaissance, d'entendement, masculin ;
et l'aspect conatif ou appétitif ou affectif, d'amour, de volonté, féminin.

Râma ajoute que l'aspect de pure conscience, Shiva, correspond à l'état de sommeil profond ;
l'aspect d'énergie, Shakti, correspond à l'état de rêve - ou de veille, ce dernier n'étant qu'une variante de l'état de rêve.

Ainsi, le rien (sommeil profond) et le tout (le rêve) sont deux phases d'un même cycle, d'une même respiration, d'une même pulsation. Il y a comme un dialogue entre ces états opposés, dialogue, débat et lutte dialectique qui tend vers une synthèse comme vers un horizon.

samedi 25 avril 2020

Danse du rien et du tout

La yoginî Târâ Blanche

La vie intérieure comprends deux grandes étapes : l'éveil ou la découverte du silence au-delà des pensées ; et l'intégration et pensées, des sensations, du corps et du monde, au sein de cet espace silencieux.

Cela correspond à l'ouverture et à la fermeture des yeux.

Selon le premier verset du Poème du frémissement (Spanda-kârikâ), nous créons le monde en ouvrant les yeux et nous le résorbons en les fermant. Tout est embrassé dans cette respiration : inspir-expir, veille-sommeil, conscience-conscience, mouvement-repos...

Le point est de comprendre que ce sont deux moments d'une même vie, d'une même danse, comme l'explique ce mystique catholique qui parle de deux phase de l'amour, "l'amour de fruition" qui consiste à jouir de Dieu au centre de soi, et "l'amour pratique" qui consiste à aimer son prochain.

"Pour expliquer cette doctrine si difficile, un auteur [Jean Rusbroeck ?] donne l'exemple de l'inspiration et de l'expiration de l'air avec lequel la vie se nourrit et peut continuer de façon naturelle et sans que nous en prenions le soin ; nous expulsons l'air chaud qui est en nous, et nous attirons l'air frais sans penser à ce que nous faisons. De même, nous ouvrons et fermons continuellement les yeux sans que cela empêche de voir ce qui est devant nous, comme s'ils étaient toujours ouverts. Ou encore l'âme pénètre-t-elle en Dieu et y meure à elle-même par l'amour de fruition, et aussitôt et tout d'un coup, elle sort d'elle-même par l'amour pratique : elle sort avec vertu et entre avec bonheur, demeurant ainsi unie à Dieu en ces entrées et sorties, comme si jamais elle ne sortait. Et telle est la vie spirituelle des parfaits : elle est tissée et formée de ces introversions et extraversions, ou entrées et sorties, sans que les unes ne gênent les autres ; et cela se fait aussi facilement que d'inspirer et d'expirer l'air pour vivre, ou ouvrir et fermer les yeux pour voir."

Juan de Los Angeles, mort en 1609, Manuel de vie parfaite

mardi 21 avril 2020

Le frémissement

Shiva as Lord of the Dance (Nataraja) (article) | Khan Academy


ahaṃ sukhī ca duḥkhī ca raktaścetyādisaṃvidaḥ |
sukhādyavasthānusyūte vartante'nyatratāḥ sphuṭam || 4 ||

Les expériences comme le plaisir, 
la souffrance et aussi la passion,
existent dans un ailleurs évident
en qui elles sont tissées. 4

na duḥkhaṃ na sukhaṃ yatra na grāhyo* (gh: na grāhyam) 
grāhako na ca |
na cāsti mūḍhabhāvo'pi tadasti paramārthataḥ || 5 ||

Il n'est ni plaisir, ni souffrance,
ni sujet ni objet.
Il n'est pas non plus un état de confusion.
Il existe réellement. 5

yataḥ karaṇavargo'yaṃ vimūḍho'mūḍhavat svayam |
sahāntareṇa cakreṇa pravṛttisthitisaṃhṛtīḥ || 6 ||
labhate, tat prayatnena parīkṣyaṃ tattvamādarāt |
yataḥ svatantratā tasya sarvatreyamakṛtrimā || 7 ||

Les facultés des sens et de l'esprit viennent de lui :
inertes, elles se comportent alors comme si elles étaient douées de conscience propre.
Elles s'animent, apparaissent, vivent et disparaissent
grâce à la roue intérieure (du frémissement). 6

Il faut dont envisager cet être
avec ardeur,
car sa liberté innée
ne connaît aucune limite. 7

Spanda-kârikâ

mardi 7 avril 2020

Au moment du désir de percevoir...

Snow Leopard (Gaze) | Flickr - Photo Sharing!

didṛkṣayeva sarvārthān yadā vyāpyāvatiṣṭhate /
tadā kiṃ bahunoktena svayam evāvabhotsyate // 
Explication : yathā paśyantīrūpāvikalpakadidṛkṣāvasare didṛkṣito 'rtho 'ntarabhedena sphurati tathaiva svacchandādyadhvaprakriyoktān dharādiśivāntāntarbhāvino 'śeṣānarthān vyāpyeti sarvam aham iti sadāśivavat svavikalpānusaṃdhānapūrvakam avikalpāntam abhedavimarśāntaḥkroḍīkāreṇācchādya yadāvatiṣṭhate asyāḥ samāpatterna vicalati tāvad aśeṣavedyaikīkāreṇonmiṣattāvadvedyagrāsīkārimahāpramātṛtāsamāveśacamatkārarūpaṃ yat phalaṃ tat svayam evāvabhotsyate svasaṃvidevānubhaviṣyati kim atra bahunā pratipāditena /
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"Quand il infuse tous les objets
au moment même du désir de percevoir,
alors... à quoi bon trop de mots ?
Il en fera l'expérience par lui-même."

Poème de la vibration, III, 11

Explication de Kshema Râdja :

"Au moment du désir de percevoir, au moment où il n'y a pas encore de concepts, quand [la conscience] est vision panoramique, c'est-à-dire quand il désire percevoir l'objet [mais] à l'intérieur, sans séparation : c'est exactement de cette manière et à ce moment-là qu'il infuse tous les objets, depuis l'état le plus élevé jusqu'au plus bas. Ces état de conscience sont décrits dans le Tantra de Svacchanda et d'autres.
Ainsi il recouvre tout en embrassant tout, en un état qui est une réalisation qui commence par le concept global du Soi "je suis tout" [mais] qui finit par être sans concept.
Tant qu'il demeure ainsi, sa réalisation ne change pas.
Le fruit est un émerveillement, une plongée dans le moi véritable et infini qui dévore les choses [en les infusant, en les embrassant]. C'est un état d'éveil d'expansion (unmesha) qui résulte de l'unification de tous les objets [au sein de ce désir de percevoir]. 
Cela, il en fait l'expérience par soi-même, par sa propre expérience (samvit).
Dès lors, à quoi bon de longues explications ?"

Pour méditer ainsi : le regard bien ouvert, légèrement étonné. La présence s'éveille, un silence lumineux s'invite.

mardi 26 novembre 2019

Le yoga de l'émerveillement



tam adhiṣṭhātṛbhāvena svabhāvam avalokayan |
smayamāna ivāste yas 
tasyeyaṃ kusṛtiḥ kutaḥ ||

ekacintāprasaktasya yataḥ syād aparodayaḥ |
unmeṣaḥ sa tu vijñeyaḥ svayaṃ tam upalakṣayet ||


didṛkṣayeva sarvārthān yadā vyāpyāvatiṣṭhate |
tadā kiṃ bahunoktena svayam eva avabhotsyate ||


"Regardant sa véritable nature 
comme ce qui gouverne (tous les phénomènes qui adviennent),
demeurant comme émerveillé
- pour lui, d'où s'écoulerait ce mauvais samsara ?"

"Pour qui est plongé dans une pensée,
ce dont surgit une nouvelle pensée,
cela doit être discerné comme l'éveil.
Qu'on le reconnaisse par soi-même."

"Quand il infuse tous les objets
par le désir de percevoir,
alors, à quoi bon beaucoup de mots ?
C'est directement qu'on en fait l'expérience."

Spanda-kârikâ

"Ce dont surgit une nouvelle (apara- litt. "une autre") pensée" : là d'où commence n'importe quel mouvement. Une pensée (cintâ) est un mouvement (vritti). Tous les mouvements particuliers ont leur source dans le mouvement universel qu'est la vibration consciente (spanda). Au premier instant de n'importe quel désir, de n'importe quel mouvement, le sujet et l'objet sont indifférenciés. Ils le sont toujours, bien sûr. Mais dans ce "premier instant", cette unité n'est pas voilée par la manifestation de l'objet différencié. Ce premier instant de tout mouvement est l'instant de l'éveil, c'est-à-dire l'instant où la conscience entre en expansion avant de se contracter aux dimensions de l'objet qu'elle manifeste et avec lequel elle s'identifie plus ou moins. Ce premier instant est l'instant où je peux ressentir que tout est en moi, concrètement, directement. D'où une expérience d'émerveillement et de joie.

dimanche 13 janvier 2019

Yoga du ressenti



Selon une ancienne tradition, le yoga est l'union de l'individu avec le divin. D'ailleurs le mot sanskrit yoga est apparenté à nos "joug" et "juguler". Il y a donc une notion de contrôle, mais ça n'est pas le sens évoqué ici.

Pourquoi cette union ?
Parce que l'individu se croit séparé du divin. Il se croit incomplet. Il cherche alors cette complétude à l'extérieur ou à l'intérieur. Mais aucune chose n'est complète. Aucune pensée n'est complète. Alors l'insatisfaction disparaît pour un temps, puis réapparaît. La recherche de la situation, du partenaire, de la philosophie idéales continuent. Jusqu'au yoga, jusqu'à l'union. 

Cette union n'est pas une union de deux choses séparées, comme quand on met un pied dans une chaussette. C'est la réalisation que l'individu n'a jamais été séparé du divin.

Qu'est-ce que le divin ?
C'est l'être, la plénitude que l'on ne peut définir ni saisir. Mais sa nostalgie nous habites. Malheureusement, par inconscience, nous projetons l'éternité dans le futur, alors qu'elle se donne à chaque instant. 

La vie intérieure commence par un réveil de la conscience. Nous nous reconnaissons au-delà du mental, dans le silence entre deux pensées. Mais comment vivre dans ce silence ? Comment ne pas retomber dans l'état d'hypnose ?

Si l'on se sent incapable de faire silence, nous pouvons poser notre attention dans le ressenti du "corps", ou sur une zone du corps. Souvent, on peut s'offrir quelques instants où le ressenti de la peau pétille dans l'espace alentour. Les tensions se révèlent et s'ouvre, se dénouent peu à peu. C'est l'essence de la vie intérieure, le yoga du ressenti.

Dans la tradition du Cachemire, nous trouvons ce conseille de "tout déposer en un seul lieu". Ce "tout" est notre corps ressenti qui surgit instant après instant. En un seul lieu, c'est-à-dire dans l'espace silencieux, immobile. Nous pouvons vaquer à nos occupations en veillant cet arrière-plan de ressenti global du corps. Ce "corps subtil" est notre lien au silence. Il est le pont entre le monde physique et l'espace divin. 

Si cela nous paraît encore trop difficile, nous pouvons revenir à ce ressenti corporel en nous donnant entièrement à deux ou trois expirations naturelles. Expirer, c'est un peu mourir, lâcher, s'offrir. C'est l'acceptation concrète de "ce qui est" et qui commence par notre corps.

Nous pouvons aussi entrer dans une posture, danser ou faire quelques gestes de Taïchi ou de Qigong. Mais je dirais, faites attention à ne pas devenir dépendants. Plus c'est simple et disponible, plus la pratique est continue, plus c'est puissant. Vous sentez alors les effets dans votre vie, dans vos relations.

Le corps subtil ou corps ressenti est notre plus grand ennemi. En l'embrassant dans l'attention, il est rendu à l'espace. L'attention bascule du contenu (les tensions, les émotions, le bavardage) vers le contenant. Et cette énergie, vécue d'habitude comme agitation et source d'anxiété, se révèle comme la créativité de l'Être, du Mystère que nous sommes.

Le Poème de la Vibration, un enseignement du Cachemire, en fait la promesse :

Cette énergie d'activité divine est source d'aliénation quand elle se manifeste dans l'inconscience et la croyance en la séparation. Mais reconnue et laissée libre de ses voies, elle est la source de la réalisation spirituelle.

C'est le yoga du ressenti, l'union des sensations et de l'espace.


mercredi 28 novembre 2018

Comment se connecter à la source intérieure ?


Sans plaisir, il y a belle lurette que j'aurai laissé tomber la spiritualité !

C'est cette sensation de plaisir, d'amour et d'unité à la fois qui nourrit tout le reste.

Mais comment la trouver ?

En soi.
Oui, mais comment précisément ?

Un truc simple et efficace est de cesser de bouger.
Puis faire naître l'intention de lever les deux mains.
Mais sans les lever.

Vous restez juste dans le jaillissement de cette énergie de l'intention de lever les mains. Vous sentez cette énergie s'accumuler, devenir de plus en plus vivante, concrète.

Ensuite, vous vous laissez aller quelques minutes, une heure ou quelques heures dans ce courant.

Comment est-ce possible ?
Parce qu'il n'y a qu'une seule source de tous les mouvements. Les mouvements corporels sont rapidement récupérés par l'ego. Mais en leur source est bien la Source. Rien d'autre. La Vie. Dieu. L'amour. 

Une fois cette sensation unique repérée, plongez-y de plus en plus souvent. Plus besoin de truc. C'est une plongée intérieure, un acte invisible.

Un instant, un moment, une minute... Cela suffit pour se reconnecter. C'est un délice, mais aussi très difficile, pour des raisons souvent obscures, une sorte de résistance viscérale, un genre de timidité. Des croyances.

Le shivaïsme du Cachemire reconnaît la valeur de cette félicité. C'est la Koundalinî, différente de la Koundalinî du Hatha Yoga. 

Voici ce qu'en a révélé Shiva, expliqué par Bhâskara :

Le jaillissement est Dieu

Dieu est notre Soi de conscience, essence qui ne manque de rien et qui déborde de plénitude. 
"Jaillissement", "élan" et "éclosion" désignent (notre) état (c'est-à-dire l'état de de Dieu) quand il désire engendrer la création sans pour autant perdre son essence. 
C'est aussi le monde, le Tout, Dieu. En ce monde, la claire manifestation du frémissement de soi est Dieu.

(Shiva-sûtra-vârttika, I, 5)

mardi 6 novembre 2018

En quel sens toute existence est-elle chienmanique (y en a marre des chats) ?


Voici un extrait librement traduit du Poème sur le Frémissement (Spanda-kârikâ) qui explique en quel sens tout geste vivant résulte d'une identification à la conscience universelle, et donc d'une désindentification fugace d'avec notre personnage, même si d'ordinaire, cela passe inaperçu :

 yataḥ karaṇavargo 'yaṃ vimūḍho 'mūḍhavat svayam |
sahāntareṇa cakreṇa pravṛttisthitisaṃhṛtiḥ || 6 ||


Nos facultés sensorielles et mentales ne sont pas du tout conscientes par elles-mêmes, mais elles prennent une apparence consciente et se mettent en mouvement parce qu'elles sont en contact avec la roue des énergie intérieures. 
 
labhate tatprayatnena parīkṣyaṃ tattvam ādarāt |
yataḥ svatantratā tasya sarvatreyam akṛtrimā || 7 ||


On doit donc se donner entièrement à l'observation de cette réalité, on doit y mettre toute son ardeur, car cette réalité est vraiment toujours et partout libre et indépendante.

na hīcchānodanasyāyam prerakatvena vartate |
api tv ātmabalasparśāt puruṣas tatsamo bhavet || 8 ||


En effet, ça n'est pas grâce à sa propre volonté que l'individu peut agir. Il peut agir seulement parce qu'il embrasse la force du Soi, devenant ainsi l'égal du Soi doué de toutes les énergies.

Autrement dit, l'individu, à lui seul, ne peut absolument rien. C'est un seul Être qui perçoit et agit à travers d'innombrables corps, comme à travers des marionnettes.
En ce sens, tous geste (bouger, parler, penser) est une invocation de la Force, appelée aussi "le Soi". Donc toute existence est chienmanique.

Petit bhajan chamanico-shaiva contemporain ("boum boum" c'est le tambour (chamanique !) de Shiva) :

samedi 15 septembre 2018

Si l'espace bouge...


Pendant longtemps, on a cru que l'espace était sans forme.
En effet, non seulement il n'a pas de forme, il est transparent, intangible ; mais en plus il n'est affecté par rien. Il ne bouge pas. Il ne change pas. Bref, il n'a pas de forme. 

Tout change dans l'espace qui ne change pas.
Tout a une forme dans l'espace qui n'a pas de forme.

A ce titre, l'espace était "la reine des métaphores" comme dit le bouddhisme. Dans les traditions non-dualistes en particulier, l'espace est la Porte vers l'éveil. Comme la Présence, l'espace est sans forme, transparent, immuable, immobile, omniprésent, éternel, insaisissable...
Dans le bouddhisme, "voir l'espace", c'est voir en un regard qui éclate, qui s'ouvre, qui s'affranchit de tout repère pour redevenir global, panoramique. L'attention est ainsi libérée, délivrée, relaxée, rendue à son immensité légère. L'attention (c'est-à-dire l'esprit) retrouve sa souplesse, sa fraîcheur, sa disponibilité. C'est le bonheur.
Le Vedânta reprend cette métaphore de l'espace, encore et encore.
Dans la tradition du shivaïsme du Cachemire, la pratique centrale de méditation est une méditation de l'espace, le regard perdu en lui. On retrouvera une pratique semblable dans la tradition tibétaine du dzogchen : plonger l'attention dans l'espace comme on laisse une goutte d'encre se dissoudre dans l'océan.

Or, Albert Einstein a découvert que l'espace bouge. Il a une forme. A l'opposé de notre intuition, on sait aujourd'hui que l'espace est infini, mais qu'il est déformé localement par la matière. De plus, l'espace "gonfle" : c'est l'inflation. Et cette inflation s'accélère, sous l'effet d'une force encore mal comprise.
Cette théorie, dite de la relativité Générale, est l'une des mieux comprise et des plus vérifiée de toute la physique. Un chef d'oeuvre. Une merveille.

Bref, l'espace a une forme. En fait, vous et moi sentons cette forme : nous la sentons comme gravitation. La sensation de lourdeur de notre corps, la sensation d'être attiré vers le bas s'explique par la forme que la masse de la terre impose à l'espace. Jetez un caillou : sa trajectoire courbe est déterminée par la courbure de l'espace, sa forme. Le caillou "glisse" sur la pente de l'espace. 
L'espace a une forme. Il bouge.

Or, si l'espace bouge, pourquoi n'en irait-il pas de même de la conscience ?

On peut se demander quelle est la forme de l'univers, la forme globale de l'espace. Deux solutions retiennent mon attention : 

- l'espace peut être "fermé". De l'intérieur, on a alors l'impression que cette espace est infini. Mais si l'on va dans une direction sans dévier, on finira par revenir au point de départ. C'est un "faux" infini, une apparence d'infini, dans un espace réellement limité, un peu comme dans une salle remplie de miroirs qui se reflètent les uns les autres. 
Si l'on transpose à la conscience, la conscience pourrait "vue de l'intérieur" (du point de vue de la Première Personne) donner l'apparence d'être infinie, alors que, vue de l'extérieur (dans un autre espace !), elle est limitée, finie. L'immensité de la conscience serait, en somme, une illusion.

- l'espace peut être "plat". Dans ce cas, il est proche de ce que nous sentons intuitivement. Il est infini et sans forme globale, bien qu'il soit déformé localement par la matière. Mais, même dans ce cas, qui laisse a priori ouverte la possibilité d'une conscience infinie comme cet espace infini, il y a en réalité une limite de l'espace, une limite temporelle : l'espace, même "plat", peut gonfler, s'étendre, depuis une singularité, un point initial. Le fameux Big Bang. A l'instant zéro, l'espace n'existe pas, ou alors il est de la taille la plus petite possible, la "longueur de Planck". Bref, l'espace bouge. Sa forme globale demeure, il gonfle à l'infini, mais il gonfle. Là aussi, si l'on transpose à la conscience, cela signifierait que la conscience a un début. Dans le cas d'un univers plat (qui est aujourd'hui l'hypothèse la plus crédible), l'univers gonfle. Dans quoi ? Pas dans l'espace, car c'est l'espace lui-même qui est en expansion. Mais, disons, dans une sorte de multivers, dans un champ de possibles, le "vide quantique". Il y aurait donc quelque chose de "plus vaste" que l'espace, comme s'il y avait quelque chose de "plus vaste" que la conscience. 

Ou alors, on peut considérer que, comme l'espace, la conscience est à la fois en expansion et infinie. Idée étrange, mais en accord avec la théorie du Big Bang, c'est-à-dire avec un espace à la fois infini et en expansion.

Reste l'idée d'un espace capable de se déformer. Un espace souple, plastique, vivant. A l'image d'une conscience frémissante, mobile, plastique, liquide. Une conscience éternelle, immortelle, mais palpitante, en perpétuelle expansion et contraction, comme un cœur immense.
C'est la conscience dont parle le shivaïsme du Cachemire.

mardi 13 mars 2018

La Révélation du frémissement - 9


Suite du Poème du frémissement avec son commentaire, traduits du sanskrit :

De plus, les énergies sont Celle qui vole dans l'espace de la conscience et les autres, qui correspondent aux autres séries d'énergies : 
- désir, connaissance et action
- suprême, intermédiaire et inférieure
- paisible, agitée et violente
- sinistre, excellente et terrible
- celle de Brahmâ, de Vishnou et de Roudra
ainsi que toutes les autres énergies des religions de Vishnou, de Shiva, du Soleil et du Bouddha.
Ce sont aussi les énergies nées de l'alphabet, à commencer par la lettre "a", qui sont des syllabes éternelles, qui sont des déesses créatrices en forme d'organes sensoriels et sur lesquelles nous reviendrons. 
L'idée est que toutes ces énergies ont pour seule et unique source le frémissement et le mouvement qui est Dieu. Et par exemple, la Collection de la Magicienne créatrice le dit :

C'est Dieu seul, un, qui est adoré
sous les formes de Vishnou, Shiva,
le Soleil ou le Bouddha,
avec leur entourage d'énergies
dont lui seul est la cause.

Dans la Pratique kaula, on trouve la même idée :

Que ce soit selon le Védânta, le Vishnouïsme,
le Shivaïsme, la religion solaire, le bouddhisme
ou bien même autrement,
c'est le Soi transcendant, un,
qui doit être connu et c'est lui aussi qui connait
tout cela, ô grande Déesse !

Tout ceci est résumé dans ce vers de notre Poème du frémissement :

Nous célébrons celui qui 
fait disparaître et apparaître le monde
en ouvrant et en fermant les yeux.

Car on lit, dans l'Enseignement secret :

Il y a deux choses : Shiva et Shakti.
Les Shaktis sont le monde entier.
Mais celui qui les possède,
c'est le Maître des maîtres.

Telle est bien l'intention du grand poète Dur-d'oreilles, auteur de ce poème, quand il parle de celui "qui est la source de la roue des énergies". Car le Miroir de la résonance poétique affirme :

Il existe une autre sorte d'expression
présente dans la parole des grands poètes,
une résonance qui est quelque chose de plus
que le sens évident des mots,
et qui est comme la saveur charnelle.

Il suffit que surgisse cette émotion intime
des énergies pour qu'à l'instant même,
on devienne créateur en s'emparant
de leur force.

Et ici-même, il est dit que :

L'individu n'est pas la source de ses actes.
Mais bien plutôt,
c'est en fusionnant avec le Soi
qu'il devient l'égal du Soi,
et donc capable d'agir.

Voilà pourquoi ce royaume du frémissement
doit être contemplé à fond
et avec toute l'ardeur possible !

Et à partir du verset suivant, les êtres avisés devraient compléter chaque verset par ce dernier ver.
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