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mercredi 2 décembre 2020

Les théories de la conscience


 

Jamais depuis l'Inde ancienne la conscience n'avait été l'objet (!) de tant de théories.

En voici quelques unes :

Le dualisme : la conscience est un élément fondamental de la réalité, irréductible à aucun autre. Elle ne peut dériver de rien d'autre. Quelle que soit la précision de nos connaissances objectives, nous n'expliquerons jamais la conscience. C'est le "problème difficile", l'abyme entre une explication objective et l'expérience, la conscience. Leibniz proposait une expérience de pensée très simple en ce sens : imaginez que vous ayez le pouvoir de zoomer à votre guise sur un cerveau. Vous ne verriez que des objets poussant des objets, "comme dans un moulin", mais vous ne verriez jamais la conscience, c'est-à-dire la perception elle-même. Pose le problème de la relation causale entre la conscience et le cerveau : comment la conscience peut-être agir sur le cerveau et vice-versa ? Cette théorie est le point de départ de tous les débats aujourd'hui, bien que rares soient ceux qui la tiennent.

L'émergentisme : la conscience "émerge" du cerveau, sans s'y réduire. Un peu comme le lapin sort du chapeau. Hop !

Le quantisme : je ne comprends pas, mais je le dis. Re-hop !

Le panpsychisme : tout est conscient (attention : tout n'est pas conscience), doué de conscience. Tout a deux faces. Depuis nous jusqu'aux électrons, tout objet comporte un certain degré de subjectivité, donc de conscience, mais si cette conscience est absolument simple dans les atomes. Il n'y a donc pas d'apparition de la conscience dans le cerveau. Elle a toujours été là, partout, en chaque objet. Le problème, c'est qu'alors on peut se demander comment les atomes qui forment mon cerveau en arrivent à engendrer "une" conscience unifiée. C'est le problème de la combinaison des conscience, pas si différent du problème de savoir comment des atomes, en s'additionnant, peuvent engendrer la conscience.

Le physicalisme : voir le cerveau, c'est regarder la conscience. Ils sont identiques. Tout connaître du cerveau, c'est tout connaître de la conscience.

Le fonctionnalisme : la conscience n'est rien de plus que les fonctions cognitives comme penser, calculer, imaginer, se souvenir... Il n'y a pas de "mystère" de la conscience au-delà de ces fonctions. Une fois ces fonctions expliquées, la conscience aura été complètement expliquée. C'est une position comparable à celle du bouddhisme.

L'illusionnisme : la conscience n'est qu'une apparence. Il n'y a pas de conscience, "je ne suis pas conscient". Si, si, il y a des gens qui défendent cette thèse...

Le comportementalisme : la conscience n'est qu'un épiphénomène, un dérivé du comportement. Nous sommes ce que nous faisons, rien de plus.

Le mystérianisme : nous ne pourrons jamais expliquer la conscience.

L'idéalisme : la conscience engendre le cerveau et tout le reste.

Cette dernière position est défendue par Itay Shani (le cosmopsychisme) et par Bernardo Kastrup (un philosophe indépendant). Pour ma part, je considère qu'il y a des vérités dans chacune de ces théories. Et des difficultés. Mais au final, l'idéalisme me semble être la théorie la plus convaincante. 

Et vous ?

(je ne mentionne pas ici les variétés de chacune de ces théories, comme le panenthéisme, le pancognitivisme, l'informativisme, etc.)

jeudi 5 décembre 2019

La conscience est-elle une illusion ?

Selon Thomas Metzinger, un Bouddhiste adepte de la méditation de pleine conscience, le Moi est une illusion, mais la conscience aussi. Il note la découverte de la transparence absolue ici-, maintenant, au-dessus des épaules (grâce à l'expérience proposée par Douglas Harding), mais il en tire des conclusion illusionnistes : cette transparence est du à la perfection de l'illusion qu'est la conscience, comme un camouflage parfait ou comme une paire de chaussure parfaite au point qu'on ne sent plus du tout leur présence. La conscience semble transparente parce qu'elle est une illusion achevée, non parce qu'elle transcende le plan physique. Quand j'écris ces mots, je n'ai pas conscience de mon activité cérébrale, pourtant cause de mon activité consciente. C'est la théorie dite "de l'illusionisme" : la conscience est une illusion produite par le cerveau.

Voici une conférence intéressante de Metzinger, dont la vision de la conscience est, en gros, partagée par beaucoup de philosophes :



Deux objections :
1) Si la conscience est une illusion, qui est victime de cette illusion ? Si le Moi n'est qu'un trompe-l'oeil, qui est témoin de ce prodige ?
2) SI la conscience est illusion, alors elle déforme la réalité. Comment alors expliquer l'efficactité de nos actions sur la base de cette illusion ?

Là encore, ces problèmes, ces réponses et leurs limites ont été formulées depuis longtemps dans des philosophies prémodernes.

On pourrait dire que cette théorie abouti à une forme de non-dualité du sujet et de l'objet. Cette pédagogie, bouddhiste, est l'opposé symétrique de la pédagogie védântique. Le bouddhisme réduit le sujet et tout le reste à des objets, pour finalement récuser entièrement toute dualité du sujet et de l'objet. Le Vedânta réduit tous les objets au sujet pour finalement récuser entièrement toute dualité entre le sujet et l'objet. Le résultat semble donc être le même, malgré les pédagogies inverses. 
Cependant, le Vedânta (et a fortiori la Pratyabhijnâ) me paraît plus efficace. Du reste, force est de constater que quand le bouddhisme veut être cohérent dans sa pédagogie, il est contraint d'introduire des notions comme celle de "claire lumière", de "Grand Soi éternel", de "conscience qui se produit d'elle-même", etc. qui sont sans doute étrangères au bouddhisme originel. La pédagogie réductionniste qui consiste à tout réduire aux choses ("personne ne pense, il n'y a que des pensées", etc.) est inaboutie. Elle peut paraître efficace, mais seulement pour des individus qui, de fait, on déjà été exposé au Vedânta ou à la Pratyabhijnâ. On peut alors se permettre de nier l'existence objective du Moi sans avoir à pointer explicitement le Moi véritable, la conscience. Mais c'est seulement parce que cela avait été fait avant, à un moment ou à un autre. J'affirme donc que, sans les Oupanishads, il n'existerait aujourd'hui aucune forme de non-dualisme, avec ou sans Moi, avec ou sans conscience. Et la conscience n'est pas une illusion, mais bien le fond unique des notions d'illusion et de réalité.

Une théorie idéaliste contemporaine

Aujourd'hui, aucun philosophe ne défend plus l'idéalisme, une théorie selon laquelle "tout est conscience".

Nous avons, soit le dualisme ("la conscience est quelque chose de plus que la matière"), le panpsychisme ("tout objet est doué de conscience"). Ces théories sont fort problématiques : la première est plutôt une objection contre le physicalisme ("tout est physique") qui ne propose pas d'alternative, la seconde soulève le problème de l'apparition d'une conscience unifiée ("Comment des atomes conscients produisent-ils une conscience ?"). Comme on voit, ces problèmes, ces réponses et ces arguments ne sont pas nouveaux. Ils ont été formulés depuis des siècles dans les philosophies prémodernes.

Mais il y a une exception : 
Bernardo Kastrup propose une théorie idéaliste. Il explique ensuite l'expérience d'être des consciences séparées par analogie avec le syndrome des personnalités multiples, ou dissociation psychique. Ce qui rapproche sa théorie de celle de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), selon laquelle la conscience est capable de se prendre pour autre qu'elle-même, parce qu'elle est essentiellement libre, comme dans un jeu.

Voici une vidéo où Kastrup présente sa théorie :



Des hypothèses intéressantes, mais 1) encore trop physicalistes et 2) sans protocole pour les tester expérimentalement.

Le modèle de la conscience projective

Une théorie intéressante, sur une base physicaliste qui récuse l'approche en première personne (dualisme, idéalisme, panpsychisme, cosmophychisme). Ça parle d'énergie libre ! Mais aucun rapport avec ce que vous savez. Maintenant, on attend les résultats :



Un article résume en français cette théorie mathématique (donc plutôt idéaliste, en ce sens), basée sur la "géométrie projective", c'est-à-dire une mathématique des perspectives, des points de vue, un peu comme dans les jeux vidéos en première personne. Cependant, je ne vois pas de résultats clairs et nets et cette équipe (très brillante) semble plutôt orientée vers l'intelligence artificielle, c'est-à-dire vers la reproduction des effets propres de la conscience. Ou même une simple simulation. Je ne vois là aucune création de conscience, nulle reproduction du "phénomène" conscience.

samedi 21 février 2015

"Pourquoi le monde n'existe pas"

Tel est le titre accrocheur du livre d'un philosophe parut récemment. Agréable à lire, amusant, l'auteur, Markus Gabriel, est présenté comme "un prodige allemand", "le porte-voix du Nouveau Réalisme" qui "veut enterrer le postmodernisme, mouvement jugé antiréaliste tant il prit de libertés avec la réalité objective, avec les Lumières et le règne de la raison. Contre l'idée postmoderne selon laquelle tout ne serait qu'interprétation ou illusion, lecture ou déconstruction, le nouveau réalisme "part plutôt de l'idée que nous connaissons le monde tel qu'il est" "(Télérama : une référence !). 


Pourquoi le monde n'existe pas

Aguiché par ces éloges, un peu confuses certes (un monde qui n'existe pas, comment cela peut-il être du réalisme ?), je lis ce livre.

Et là, patatras ! 
Le message de l'auteur est antiréaliste au possible. Et selon lui, le monde existe au fond. En fait, disons qu'il joue sur l'ambiguïté de certains mots pour appâter son monde (!). Selon lui, l'objet "monde" est l'ensemble de tous les ensembles, l'ensemble ultime, qui n'est pris dans aucun ensemble plus vaste. Or, un tel ensemble devrait s'englober lui-même (sinon il ne serait pas l'ensemble de tous les ensembles), et ainsi de suite, à l'infini. Donc l'ensemble de tous les ensembles n'existe pas. Donc le monde n'existe pas. De plus, nul n'a jamais "vu" le "monde", mais seulement des parties de ce supposé "monde". Donc le monde n'existe pas CQFD. 

Corollaire : il n'y a que des ensembles. Ou, si vous préférez, il y a des parties, mais pas de tout. Ou encore : tout existe, mais il n'y a pas de tout... de ce "tout". Seulement des bidules et des ensembles de bidules, des "champs de sens" comme il dit. Il y a donc des champs, mais ils flottent nulle part. Dans le vide. De plus, ces objets qui existent peuvent être des atomes, mais aussi des objets mentaux, des licornes, etc. Donc en clair : LE monde n'existe pas, mais il n'existe qu'une pluralité de "mondes", entendez : de points de vue. 

Ici, il est difficile pour le philosophe que je suis de ne pas faire le rapprochement avec l'école bouddhiste sautrântika, un courant du réalisme critique, pour qui existent les atomes et les qualia, ces atomes d'expérience (la sensation du miel, etc.). Mais notre "prodige allemand" est, à la différence des sautrântikas, un réaliste des idées : selon lui, les idées peuvent exister comme les choses matérielles : son "nouveau réalisme" est donc un retour au réalisme des universaux, selon lequel les grandes idées comme la vérité n'existent pas que dans l'esprit qui se les représentent, mais ont bien leur propre réalité.

Jusqu'ici, on a le sentiment d'avoir affaire à quelque chose de pas très nouveau, fondé sur un jeu de mots qui roule sur un paradoxe bien connu, mais assez réaliste.

Seulement, le bât blesse quand notre philosophe s'attaque à la science : selon lui, la science ne peut étudier le monde, puisqu’il n'existe pas, mais seulement des ensemble de bidules comme "l'univers". Ce qui, chacun en conviendra, est déjà assez vaste. Mais ce n'est pas le monde, ce n'est pas "tout". De plus, les constructions imaginaires existent autant que les objets mathématiques ou physiques. Et donc la science se trouve ravalée au rang d'une interprétation parmi les autres, à égalité avec les autres, sans plus de valeur de vérité que les délires des complotistes ou des fanatiques. Une licorne, ça existe ! Le monde, ça n'existe pas ! 

Sur ceci, je fais deux remarques :

1 - Il faut quand même avoir un sacré toupet pour qualifier cette pensée de "réalisme" ! Car le "nouveau réalisme" de ce philosophe est tout sauf réaliste, puisque, selon lui, tous les points de vue se valent. C'est exactement la doctrine postmoderne : ce bon vieux perspectivisme, employé à tord et à travers depuis les sophistes, au moins. C'est le fléau des dissertations, le "ça dépend" de l'ado qui tire-au-flanc. Bref, un pluralisme ontologique qui débouche, comme d'habitude, sur un relativisme de la connaissance. "Nouveau" ? Non. "Réaliste" ? Sûrement pas ! Quoi alors ? Une énième version du relativisme. Tout simplement. Voyez : il n'y a que des points de vue. Egalité ! Pas d'ordre. Pas de hiérarchie. Et peu importe si ce point de vue (eh oui) se réfute lui-même en s'affirmant comme un point de vue plus vrai que ceux qui affirment que les choses sont reliées entre elles, ordonnées. Et comment peut-on parler de réalisme en l'absence de réalité ? Car, vous l'aurez compris, le "monde" de Gabriel est notre bonne vielle réalité, qui se trouve par lui déconstruite, fragmentée, éclatée, conformément à ce que font tous les postmodernes. Voilà donc quelqu'un qui se présente comme un réaliste et détruit toute notion de réalité. Au temps pour le "retour à l'objectivité"...

2 - Il me semble que Markus Gabriel soit a) en dit trop, soit b) n'en dit pas assez. Il en dit trop, car il ne passe complètement à côté de ce qui fait l'unité des choses ; et il n'en dit pas assez, il ne va pas au bout de son raisonnement car, si le "monde" n'existe pas au motif qu'un ensemble de tous les ensembles ne peut exister, alors rien n'existe. Car toute chose est, elle-même, un tout composé de partie : et chaque partie est elle-même composée de parties. Et ainsi de suite, sans fin, sans terme ni point d'arrêt. Si bien que rien n'existe. C'est du reste le reproche qu'adressa la philosophie bouddhiste prâsangika au réalisme critique sautrântika : vous avez déconstruit les ensembles, mais vous n'avez pas été assez loin ! Il faut en effet continuer, et conclure que l'on ne peut conclure à l'existence de rien du tout ! De sorte que tout apparaît, mais que rien n'existe. Ce qui est joli si l'on aime les paradoxes. Ou disons plutôt : les contradictions. 

Voilà.
Au total, ce livre me paraît exprimer avec une grande habileté le relativisme postmoderne. Ni plus, ni moins. Et ce relativisme radical est un poison pour la philosophie, pour la science, pour la civilisation en général : si tout est relatif, alors pourquoi se battre contre l'obscurantisme ?

Mais, me diront peut-être les lecteurs (très) assidus de ce blog, la philosophie que vous proposez n'est-elle pas, elle aussi, relativiste, puisque selon vous tout est construit par une unique conscience absolument souveraine ?

Eh bien laissez-moi vous dire qu'il n'en est rien. Et c'est la clef de bien des problèmes apparents : éthique, politique, esthétique. De fait, ces domaines dépendent le l'ontologie (qu'est-ce qui existe ?) et de l'épistémologie (qu'est-ce qui est vrai ?).

En bref, la conscience est, selon moi, créatrice de valeurs. Elle est une valeur absolue. Un repère. Un pôle. Et une source de valeurs ordonnées. Elle est absolument libre, c'est vrai. Mais, au plan de la nature, sa liberté est devenu nécessité. Ses élans prennent la forme des lois. Et les identités qu'elle assume originairement par jeu deviennent les choses. Et tous est relié, agencé par elle, fondé en elle : c'est une hiérarchie, un "ordre fondé dans le sacré". Il y a, dès lors, différents degrés de connaissance, du vrai absolu jusqu'au faux impensable. Et ainsi de suite pour le bien, le juste, le beau. Il y a une unité qui transcende toute dualité, mais cette unité fonde la dualité, la justifie et l'assemble en un tout cohérent. Même s'il existe une infinité de points de vue, ils sont tous embrassés et dépassés à la fois dans le Regard qu'est l'Acte de conscience, dans "une unité sans confusion". Donc le monde existe. Si l'on peut affirmer qu'il n'existe pas, c'est seulement en un raccourcit pour dire que le monde n'existe pas séparément de la conscience, point de vue qui embrasse tous les points de vue, ensemble de tous les ensembles, espace ultime. 

Pour plus de détails, je vous renvoie à la seconde partie des Stances pour la reconnaissance. A mon sens, là est le "nouveau réalisme". 

Voir aussi les billets de François Loth

Enfin, Markus Gabriel semble s'être fortement inspiré d'un autre philosophe contemporain, sans le dire ni le reconnaître. Comme un bon lycéen : copié, collé ! Mais sans doute que "ça dépend"...

vendredi 21 novembre 2014

L'individu est libre


I'm free !

L'individu est doué de libre-arbitre. Il n'est pas comme une pierre, privé de conscience propre.
Pourquoi ?
Parce que, comme Dieu, il est doué de conscience. 
Conscience et liberté sont inséparables.

L'individu est conscience "contractée", mais conscience quand même. Il possède donc tous les pouvoirs de Dieu, mais limités. En fait, il est Dieu, mais Dieu qui s'est librement fait homme dans l'oubli de sa vraie nature, pour pouvoir ensuite se retrouver.

L'individu est Dieu déguisé. Il n'existe pas indépendamment de Dieu. Mais il existe. De même, la vague n'existe pas indépendamment de l'océan. Mais il y a des vagues.
Le but de la vie n'est donc pas de supprimer notre individualité, mais de reconnaître notre essence pour nous dilater à nouveau à l'infini.

Tel est la doctrine du tantra non-duel.

Ceci dit, même dans les doctrines non tantriques, comme le Vedânta, qui semblent donner plus de place à une approche impersonnelle, l'individualité et ses pouvoirs ne sont jamais niés. A ma connaissance, les seules doctrines qui, en Inde, nient vraiment l'individu et son libre-arbitre, les seules doctrines fatalistes donc, sont celles des Âjîvikas, et puis les Astrologues (kâlavâdî, ceux qui disent que tout est régit par le Destin, par exemple dans le Mahâbhârata) et... et c'est tout.

Mais le tantra non-duel est le seul courant qui affirme l'unité de tout et de tous sans nier tout et tous. Il reconnaît dans le corps et l'esprit les pouvoirs créateurs qui sont ceux de la Source, mais contractés, en version incomplète. La parole, l'imagination, la mémoire sont les pierres philosophales de la liberté pour l'individu qui sait les reconnaître. Krishna le dit :
 "Perception, mémoire et exclusion [=langage] viennent de Moi seul".

C'est ce que dit aussi la philosophie tantrique de la Reconnaissance :

"Tout individu
Est manifestement doué
D'omniscience et d'omnipotence
Car tout individu
Peut manifester et sculpter
Selon ses désirs".

Stances pour la reconnaissance (Pratyabhijnâkârikâ, I, 6, 11))

Mais l'individu vit d'ordinaire dans la croyance en ses limites, dans la résignation et l'abattement (glâni). Sa liberté est donc limitée. Elle dépend de la Nécessité, des lois de la nature, (niyati), lesquelles ne sont que la liberté de Dieu. Mais quand on découvre la Source en soi, notre Soi, alors :

"Quand la (croyance en notre propre) misère,
Si profondément enracinée,
Est rejetée au loin,
Quand on resplendit manifestement 
Du pouvoir d'agir et de créer,
Alors nos résolutions
Deviennent (comme) l'arbre qui exauce les souhaits !"

Hymne à la Matrice (Tattvagarbha)

Alors l'individu, véritable "Seigneur déguisé" (channa-parameshvara dit Kshemarâja) "fait et connaît tout ce qu'il désire". Sa volonté ne fait plus qu'une avec celle de la Source, parce qu'il a reconnu qu'en vérité, il est la Source, la Source qui joue librement à être un individu doué d'une liberté limitée. 
L'individu est Dieu qui limite librement sa propre liberté. 
Dieu est l'individu qui recouvre librement sa propre liberté.

mercredi 12 novembre 2014

La merveille des merveilles


Nous voyons, mais nous ne voyons pas ce par quoi nous voyons.
Nous vivons, mais nous ne vivons pas ce par quoi nous vivons.
Nous ressentons, mais nous ne ressentons pas ce par quoi nous ressentons.

Il y a une incommensurable différence entre réaliser ceci est dire que l'absolu, Dieu ou la source sont inconnaissables. Il existe dans le platonisme et le christianisme une tradition de connaître Dieu en connaissant qu'on ne le peut connaître. La la docte ignorance ou théologie négative. On ne peut connaître Dieu, mais seulement ce que Dieu n'est pas. Mais cela reste une connaissance objective. La source demeure un objet au-delà de notre portée. 
En Occident, la réalisation de la source comme Soi reste rare. J'ai mentionné dans le passé quelques textes chrétiens, mais cela reste marginal.
Cependant, voici un exemple récent de réalisation de la source comme Soi, tiré de Dieu existe. L'auteur veut montrer que l'on peut découvrir Dieu en soi, non pas comme on découvre une chose, mais comme on reconnaît la conscience, comme on reconnaît que c'est la lumière blanche qui rend possible la vision des couleurs :

"La perception implicite de l'infini est la condition de possibilité de la perception explicite du fini. Que cette vision, cette perception soient non thétique [non objectives] est une nécessité. Si elles ne l'étaient pas, la vision de la lumière blanche, prise réflexivement comme objet, ferait obstacle à la vision des couleurs particulières [objectives]. L'erreur serait en effet de penser que la lumière et l'infini doivent d 'abord être vus thétiquement, comme des choses, comme des objets, pour permettre ensuite la vision des choses colorées et des choses finies".

Autrement dit, il ne faut pas mettre sur le même plan le sujet et les objets, et ne pas vouloir que la connaissance du sujet, de la conscience, du Soi, relève du même niveau que celle des objets. Un sujet qui deviendrait objet ne serait plus sujet. Conscience chosifiée n'est plus conscience, mais chose.

"Une telle interprétation "chosifiante" nous conduirait à des absurdités psychologiques, et à une mécompréhension profonde... 
Mais de même qu'il est possible dans un second temps d'acquérir, par une variation de l'attention, une vision explicite de la lumière, il est possible, par un mouvement de retour sur soi, de prendre l'ouverture à l'infini de notre subjectivité comme un objet propre de considération. 
Cette remontée vers les conditions de possibilité de l'expérience la plus anodine constitue à coup sûr le point de départ de l'aventure métaphysique. C'est à partir de cette réflexion que l'intelligence philosophique en viendra à théoriser clairement l'idée selon laquelle cette ouverture elle-même présuppose l'existence d'un être infini qui en soit l'origine. 
Malheureusement, cette réflexion peut n'avoir jamais lieu. Absorbés par le spectacle bariolé des couleurs, certains restent aveugles à la lumière, qui pourtant les leur fait voir, et se privent ainsi du plus grand émerveillement qui soit, celui qui naît non du contenu du spectacle, mais de la merveille des merveilles : qu'il y ait un spectacle

Saint Bonaventure, au XIII e siècle, s'en étonnait :

Quel étrange aveuglement pour notre esprit de ne point apercevoir ce qui s'offre d'abord à nos regards, ce sans quoi il lui est impossible de rien connaître.
Mais il arrive que notre oeil, fixé sur diverses couleurs, ne voit pas la lumière qui les lui rend visibles ou, s'il la voit, il ne la remarque pas. Il en va de même pour l’œil de notre âme : fixé sur les êtres particuliers et généraux, il n'aperçoit pas l'être lui-même, qui est au-delà de tout genre, bien qu'il s'offre d'abord à sa pensée et lui fasse voir tout le reste. Ainsi la formule se vérifie pleinement [la formule d'Aristote] : "semblable à l’œil du hibou aveuglé par la lumière, l’œil de notre âme et ébloui par trop d'évidence". Habitué aux ténèbres du créé et aux fantômes du sensible, dès qu'il regarde la lumière de l'être souverain, il lui semble ne plus rien voir. Il ne comprend pas que cette obscurité suprême opère l'illumination de notre esprit. Ainsi, l'oeil du corps en face de la pure lumière a l'impression de ne rien voir".

Quoi de plus simple que cette vision qui se voit elle-même, comme un ciel éblouissant ?




mercredi 5 novembre 2014

Où trouver le sens ?

Notre cerveau (notre corps) est ainsi fait qu'il ne peut s’empêcher de voir du sens, même là où il n'y en a pas.
Regardez par exemple cette image :


Nous voyons un triangle. Même si nous savons qu'il n'y a pas de triangle. Notre cerveau relie les formes pour leur donner du sens. Involontairement.
Notre cerveau produit des hypothèses à partir des données qui se présentent à foison à chaque instant. Et à chaque instant, il calcule et recalcule, sans y penser, les hypothèses les plus vraisemblables. Il sélectionne les interprétations les plus probables. Mais pas nécessairement celles qui sont vraies, qui correspondent à la réalité.

Cette tendance innée à voir du sens, même là où il n'y en a pas, à relier des éléments qui n'ont a priori aucun lien, explique les apparitions surnaturelles, par exemple. Dans des formes données, notre cerveau voit des visages. Faites l'expérience. Fixez les nuages, en cherchant un visage. Ou même en regardant n'importe quoi d'autre. Ça marche. Plus pour certains, dont l'hémisphère droit est dominant. D'autres surinterprètent les expressions, les paroles ou les actes. Mais nous sommes tous plus ou moins enclins, instinctivement, à voir ce qui n'existe pas. A surinterpréter. 
D'où les superstitions, les miracles, etc. jusqu'aux théories du complot. Ces mécanismes sont admirablement mis en évidence dans le roman d'Umberto Eco, Le Pendule de Foucault.

Mais pourquoi ce travers ? Car enfin, comment expliquer que notre cerveau soit ainsi fait ? Il aurait pu être autrement ! 
Il faut voir que le cerveau n'est pas fait une fois pour toutes. Il est fait d'habitudes, de plis qui se font et se défont au gré des circonstances. Les habitudes les plus avantageuses sont conservées et renforcées. Les autres passent à l'arrière-plan, voire disparaissent.
Mais comment une habitude aussi désavantageuse a-t-elle pu survivre ?
Tout simplement parce que, dans un environnement naturel, il vaut mieux projeter des dangers qui n'existent pas, plutôt que de louper un vrai danger. Ceux qui projetaient ont survécu. Les cerveau trop rationnels sont morts...

La plupart des croyances sont des stratégies du cerveau pour aider le corps à survivre et lui donner l'occasion de se perpétuer.

Mais alors, faut-il conclure que rien n'a de sens ? Que l'univers est absurde ? Que tout est projection ? Que tout sens est arbitraire, mécanisme de compensation, de consolation, de sécurisation engendré automatiquement par la machinerie probabiliste qu'est notre encéphale ?

Je le crois, oui, en grande partie.
Et souvent, notre tendance à projeter du sens se trompe, et nous plonge dans des croyances, des labyrinthes de croyances, absurdes et déprimants. Comme les malentendus entre personnes, les délires paranoïaques. Comme les théories du complot.

Mais ce n'est pas tout.

Paradoxalement, le sens véritable se dévoile quand on lâche prise, quand on délaisse ces sens fabriqués par notre cerveau.

C'est ce dont on fait l'expérience dans le silence intérieur. On ne fabrique rien. Aucun sens. Nulle interprétation. Et pourtant, on découvre la fontaine du sens absolu, bienfaisant, total, la plénitude incomparable. 
Bien sûr, ce sens là ne peut être exprimé par des mots. 
Mais il peut nous inspirer des mots. Des mots bienfaisants. 

Il faut ajouter cependant que cette recherche d'expression, d'incarnation, est une aventure dangereuse. Souvent, elle se traduit en un flot d'images sans queue ni tête, en superstitions, en règles délirantes, en système de correspondance magiques, en une sorte de cancer mental qui voit tout en tout, en dogmes et en religions. 
Mais on ne peut s'en empêcher.

L'attitude juste consiste donc à garder un œil critique sur notre tendance à voir du sens partout, tout en nous ouvrant au sens véritable qui se révèle dans le silence, en accueillant le besoin de l'exprimer, mais là aussi en gardant un certain recul critique.

Le sens absolu se trouve là où l'on a renoncé à tous les sens relatifs.

Pour entendre le Verbe du silence, il faut faire taire la parole discursive, comme un orchestre fait silence juste avant de commencer à jouer.  

samedi 1 novembre 2014

Le libre-arbitre existe t-il ?

Une image de l'individu


Attention je vous prie : le billet qui va suivre est "intellectuel". Je prie mes bons lecteurs de me pardonner ce faux-pas et de prier pour que mon intellect sombre au plus tôt dans le cœur de l'océan de la sublime déité. Ou pas. De toute façon, ne vous inquiétez pas, je vais faire mes courses au supermarché cet après-midi. Et je promets de lire une page de Deepak Chopra. Ça devrait suffire.

Le libre-arbitre est le pouvoir de la conscience de se déterminer par soi-même. Il ne fait qu'un avec la conscience. Or la conscience est évidente. Donc le libre-arbitre l'est également. Il ne se prouve pas, il s'éprouve.

Pourtant, la plupart des gens qui s'expriment aujourd'hui dans une approche non-duelle nient l'existence du libre-arbitre et lui substituent une forme de fatalisme. Le destin "est". Entendez, il n'y a personne pour changer l'"histoire". Il faut donc apprendre à l'aimer. Notons déjà que ceci présuppose l'existence d'une volonté libre d'accepter ou refuser ce qui est. Sans cela, à quoi bon ce discours de persuasion ? Pour persuader qui, s'il n'existe nul libre-arbitre ?

Toujours est-il que ce discours est très répandu dans les milieux non-dualistes, notamment par le truchement de Ramesh Balsekar, mais aussi dans les milieux scientistes et gauchistes. Pour ces derniers, le libre-arbitre serait une invention bourgeoise pour punir les pauvres. Peut-être. Mais cela ne nous dit pas si le libre-arbitre existe ou non. Bref.

En tous les cas, il est clair que les gens qui réfutent l'existence du libre-arbitre sont les mêmes qui réfutent l'existence de la conscience indépendante des objets. Dans les deux cas, la démarche est la même : il s'agit de réduire la conscience ou le libre-arbitre à des objets, des trucs, des machins, des bidules. Et dans ces objets il n'y a, bien sûr, ni conscience, ni libre-arbitre. De fait il est clair que quand on regarde le passé, on ne voit nul acte déterminé par la conscience, ni aucune conscience : on ne voit que des objets enchaînés par des lois.

Mais que vaut cet argument ? Pas grand-chose. 
En effet, ces observations ne regardent pas dans la bonne direction. Le libre-arbitre, c'est-à-dire la conscience, n'est pas une chose que l'on peut voir objectivement, là-devant soi, à la manière d'une chaise, d'une sensation ou même d'une pensée discursive. La conscience est plutôt la source du regard, ou ce regard lui-même. Pour découvrir le libre-arbitre, il faut donc inverser la flèche du regard - de la conscience - et prendre conscience de soi comme simple conscience, indépendante de tout. Et donc souverainement libre. 

Bien entendu, en tant qu'individu, je suis déterminé par des lois. Mais ce déterminisme ne contredit pas mon libre-arbitre, contrairement au fatalisme. Ce dernier nie toute création, toute nouveauté : selon le fatalisme, le futur existe déjà. Tout est accompli. Rien de neuf sous le soleil. Le déploiement des apparences est une vaste machinerie, un mécanisme répétitif.

Mais le déterminisme est tout différent. Non seulement il ne s'oppose pas au libre-arbitre, mais même il le rend possible. Prenons par exemple mes paroles en ce moment : sans les lois de la langue, de la grammaire, je ne pourrais m'exprimer. Le déterminisme des mots, loin d’empêcher la libre expression, en est au contraire la condition de possibilité. Celui qui affirme que les lois du langage l'empêchent de s'exprimer librement ne pourrait même pas exprimer cette doléance sans l'existence de ces lois ! De même que celui qui nie la conscience ne pourrait nier la conscience s'il n'était conscient !

Bien sûr que je suis, en tant qu'individu, déterminé à être et à agir par des lois dont, le plus souvent, je n'ai pas une conscience claire et distincte. Mais je peux apprendre à connaître ces lois. Dès lors que j'en prends conscience, je m'en affranchi radicalement : comme dit Socrate, savoir que l'on ne sait pas est le premier pas vers la sagesse et la liberté de vie.

Mais voici le plus important : 
En amont de ce libre-arbitre et de cette conscience partielles qui peuvent progresser, je découvre une autre conscience, une autre volonté, un autre libre-arbitre. Quoi ? Une pure conscience-volonté-élan-jaillissement indifférencié dans laquelle tous les possibles coexistent. Je le ressens à l'aube de toute émotion, à l'orée de tout acte, au premier instant de toute décision. Cette expérience est intuitive, elle précède tout choix et se trouve donnée. Je ne puis que la reconnaître.
Même comme individu, je reconnais en moi cette volonté infinie, pouvoir absolu de dire "oui" ou "non" à ce qui se présente. Car l'individu existe : il est conscience et libre-arbitre contractés, et non point pure illusion. Certes il est incomplet, contracté, imparfait car il est conscience qui s'ignore et qui se croit imparfaite et cette imperfection est une croyance qui ne correspond pas à ce qu'il est. Mais il n'en reste pas moins que cette imperfection résulte de la perfection de la conscience, et que même l’aliénation, la dépendance que l'on constate chez l'individu, est un dérivé de l'absolue liberté qu'il est en réalité.

Certains non-dualistes résolvent le problème du libre-arbitre en niant l'existence de l'individu, de sorte qu'il n'y a plus ni libre-arbitre ni fatalisme, qu'il n'y a plus de problème. Mais cette solution est juste seulement à condition de reconnaître que l'individu n'est pas un simple agrégat d'objets - de sensations, de pensées, de souvenirs - mais aussi la conscience infinie qui assume librement la finitude. Une conscience contractée reste une conscience. Une liberté auto-limitée reste libre.

Donc le libre-arbitre existe.

lundi 6 octobre 2014

La conscience et le mental



"Il va de soi que le mental est aussi contingent que le corps - et les limites du corps sont évidentes : j'ai la taille que j'ai, et pas un centimètre de plus. Je peux sauter à une certaine hauteur, et pas plus haut. Je ne peux pas voir derrière ma tête. Mes genoux me font mal. 
Les limites de mon mental sont aussi claires : je ne peux parler un seul mot de coréen. Je ne me souviens pas de ce que j'ai fais à cette date en 2011, ou les derniers mots de Dante que j'ai lu, ou même les premières paroles que j'ai dite à ma femme ce matin. Même si je puis modifier mon humeur et l'état de mon attention, je ne puis le faire que dans des limites étroites. Si je suis fatigué, je peux ouvrir mes yeux un peu plus grand et essayer de me revigorer, mais je ne peux faire entièrement disparaître la sensation de fatigue. Si je suis un peu déprimé, je peux alléger mon humeur avec des pensées joyeuses. Je peux même accéder à un ressenti de bonheur directement en me rappelant ce que c''est d'être heureux - en faisant délibérément sourire mon mental - mais je ne peux reproduire la plus grande joie que j'ai jamais ressenti. Tout ce qui concerne mon mental et mon corps semble se ressentir du poids du passé. Je suis juste ce que je suis.
Mais la conscience est différente. 
Manifestement, elle n'a aucune forme, car tout ce qui pourrait lui donner forme doit apparaître dans le champ de la conscience. La conscience est simplement la lumière par laquelle les contour du mental et de l'esprit sont connus. Elle est ce qui est conscient des sentiments comme la joie, le regret, l'allégresse et le désespoir. Elle peut sembler assumer leur forme durant un temps, mais on peut reconnaître qu'elle ne le fait jamais vraiment. De fait, nous pouvons reconnaître directement que la conscience n'est jamais améliorée ou troublée par ce qu'elle connait. Découvrir cela, encore et encore, est la base de la vie spirituelle."

Sam Harris, S’éveiller (Waking Up), pp. 204-205


La conscience, cela qui voit tout, omniscient, est la Déesse chantée dans le Chant de la Déesse, dont voici quelques paroles en sanskrit et en anglais - Non pas ce qui est vu, mais cela qui voit, propre soi-même (pratyag-âtmâ) :

mercredi 1 octobre 2014

"Je suis" est mon vrai nom


David Dubois, créature entièrement biodégradable qui a tendance à se prendre pour une vache improbable, passe le temps (qui ne passe pas vraiment) en traduisant Le Miel de la non-dualité, un court - mais dense - poème de Lakshmîdhara, un poète de cour du XIIe siècle (?).

Un extrait qui résume tout :

Dire que "Je ne me manifeste plus,
Je ne suis plus conscient"
C'est là une affirmation
Qui a une seule et unique source :
La lumière de la conscience !
Le Soi est auto-lumineux.
Comment pourrait-il
Ne serait-ce qu'effleurer

L'absence de conscience ?


Le nectar de la non-dualité en musique, La Proclamation du savoir ultimeVedântadindima, un petit poème célèbre attribué à Shankara) :

samedi 13 septembre 2014

Caché par son évidence même

L'absence de "moi" dans la conscience n'est pas un état subtil ou ésotérique, réservé à quelques initiés. Ce n'est pas le résultat de milliers d’heures de méditation ou de thérapie.
C'est juste un fait : quand je regarde dans la direction pointée par ce doigt ci-dessous, il n'y a pas de "moi" au sens habituel du terme. Pas de visage, pas de matière, pas de forme, pas de couleur, aucune entité séparée. Ce n'est pas le néant pour autant car cette transparence est consciente, éveillée. 

Cet espace transparent est plus évident que le doigt qui pointe vers lui, plus évident même que n'importe quelle pensée ou sensation, qui ne sont que des vagues dans cet océan de présence éveillée.

C'est ce que dit Sam Harris dans S'éveiller (Waking Up), un excellent livre plein d'anecdotes et d'expériences profondes et savoureuses :

L'absence de 'moi' n'est pas une caractéristique "profonde" de la conscience. Elle est là, à sa surface. Et pourtant les gens peuvent méditer pendant des années sans la reconnaître. Après avoir été introduit à la pratique du dzogchen, j'ai réalisé que la plupart du temps que je passais à méditer avait consisté à négliger la compréhension même que je cherchais.
Comment quelque chose peut-il être à la surface de l'expérience et pourtant être difficile à voir ? J'ai déjà fait l'analogie avec le point aveugle (p. 146)...

Le point aveugle : Fermez l’œil gauche, fixez la croix et avancez ou reculez lentement. Quand votre œil est à environ 30 cm, le point "disparaît" :



Dans le genre, j'ai un faible pour le cube de Necker :


Ce cube de Necker est un cas particulier de figure ambiguë. Par exemple, voyez-vous ci-dessous un vase blanc ou deux visages noirs ?



De même, la conscience est évidente. Mais justement, cette évidence explique qu'elle passe inaperçue à elle-même.

jeudi 15 mai 2014

Sans projeter ni dénigrer

Nagarjuna Wallpapers
Originaire du sud de l'Inde, Nâgârjuna est un penseur très actuel

Voici une partie d'un texte quelque peu énigmatique de Nâgârjuna sur le cœur de l'enseignement de l’Éveillé : l'interdépendance. Texte traduit du sanskrit.


L'Essentiel de l'interdépendance

Le Bouddha a enseigné
Douze maillons de l'interdépendance.
On peut les condenser en trois parties :
Émotion négative, karma et souffrance. 1
...
Le monde entier est cause et effet.
Il n'existe rien d'autre.
Des phénomènes vides
Ne peuvent engendrer que des phénomènes vides. 4

Ceux qui sont intelligents doivent méditer
Le fait que les agrégats (qui forment une personne)
Ne se réincarnent pas,
Tout comme le savoir personnel, la flamme d'une bougie,
Un sceau, un miroir, une rumeur,
Une loupe, une graine ou l'acidité. 5

Celui qui imagine la moindre interruption,
Même à un niveau subtil,
Celui-là ne connait pas la vérité de l'interdépendance.
Il ne la voit donc pas. 6

Il ne faut donc rien nier,
Ni rien plaquer.
Il faut voir réellement le réel.

Qui voit le réel est délivré. 7

Les versets six et sept réfutent respectivement les deux extrêmes de l'éternalisme (il y a une personne qui se réincarne) et du nihilisme (il n'y a rien après la mort). Imaginez une bougie : vous la prenez et allumez une autre bougie. Vous éteignez la première. La seconde flamme est-elle la même flamme ou une autre flamme ?

L'interdépendance est l'idée la plus originale du bouddhisme et Nâgârjuna est son plus brillant penseur. L'interdépendance, c'est simplement le fait que toute chose dépend d'autre chose. Toute chose est donc "vide" , dépourvue d'indépendance. Voir l'interdépendance, c'est donc voir la fameuse vacuité. D'où le célèbre paradoxe du Sûtra qui condense l'essentiel de la connaissance transcendante : "Le vide est la forme et la forme est vide". "Vide", ici, désigne un état de fait universel, et non un état intérieur. C'est une démarche rationnelle visant à déconstruire les idées fausses afin de voir "réellement le réel", sans rien déformer, objectivement. "Voir comme si l'on était absent" dit Alain.

Voici les stances sanskrites chantées par Viyâ Rao :



mercredi 23 octobre 2013

Philosophie de la reconnaissance - CIPh - 7 et 10 octobre 2013

Qui suis-je ? 
-La conscience, absolument souveraine, répond la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ, Cachemire, An Mille).

Voici les séances du 7 et 10 octobre 2013 sur les Stances pour la reconnaissance (I, 5).
Précédement, nous avons vu que la Reconnaissance avait établi, contre les Bouddhistes, que la mémoire est inexplicable sans un sujet permanent. Les souvenirs n'existent donc que "dans" la conscience, en dépendance d'elle. C'est elle qui, librement, se souvient, parce qu'elle est permanente sans être statique.
Mais la perception, source de toute connaissance, ne prouve-t-elle pas qu'il existe bien une réalité à l'extérieur de la conscience, et que donc la conscience n'est pas souveraine ?





jeudi 3 octobre 2013

Conférences sur le corps dans le shivaïsme du Cachemire - automne 2013




Des pensées sans penseur ? IV - Le corps, objet ou sujet ?


Le corps est un objet, une chose que l'on perçoit, une parmi d'autres. Pourtant, le corps est aussi capable de sentir, contrairement aux autres objets que je perçois. Ainsi ma main est à la fois un objet (une chose que je sens) et un sujet, un espace doué de sensibilité, capable de sentir d'autres choses en se sentant elle-même.

Le corps a donc un statut ambigu. Est-il sujet ou objet ?

La philosophie tantrique de la Reconnaissance (pratyabhijnâ, Cachemire, An Mille) considère ainsi que le corps est un objet auquel la conscience s'identifie par ignorance. Pour que la conscience reconnaisse sa véritable nature, elle doit comprendre que le corps est un objet inerte, le contraire du dynamisme conscient. Mais aussi bien, dans cette philosophie tantrique, le corps est célébré comme le moyen d'accéder à la reconnaissance de la conscience, comme s'il était un objet privilégié, un objet-sujet.

Comment réconcilier ces deux affirmations ?

Ouvert à tous.
Les lundi 7 octobre, et jeudi 10 octobre, au CPEC, 37 bis rue du Sentier 75002 Paris, 18h30-20h30. M° Sentier.
N.B. : Pour des raisons de sécurité, l'accès à l'immeuble où est hébergé le CPEC est dorénavant fermé par une porte à digicode.
Un vacataire du CIPh vous ouvrira la porte de 18h20 à 18h30, puis toutes les 5 minutes jusqu'à 19h.

Bibliographie :
Les stances sur la reconnaissance
La doctrine de la déesse Tripurâ (l'introduction la plus facile à la philosophie de la Reconnaissance)
The Ego Tunnel 

Corps de conscience :

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