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vendredi 26 février 2021

Mâlinîvârttika, 5-8 : Peut-on avoir plusieurs maîtres ?




gurubhyo 'pi garīyāṃsaṃ yuktaṃ śrīcukhalābhidham /

vande yatkṛtasaṃskāraḥ sthito 'smi galitagrahaḥ // 5

"Je célèbre comme il convient (mon père)

nommé Tchoukhoulaka,

plus important encore que les maîtres,

car par son éducation, je suis libre de l'attachement (à la vie)."

tato gurutaraḥ śrīmān bhūtirājo mahāmatiḥ /

jayatād bhaktajanatāsamuddharaṇasāhasaḥ // 6

"Plus important encore que lui

est le sublime Bhoûti Radja à la sublime intelligence ;

gloire à lui, qui sans délais sauve

les amoureux (de l'océan du samsâra)."

śrīsomānandasaṃbodhaśrīmadutpalaniḥsṛtāḥ /

jayanti saṃvidāmodasaṃdarbhā dikprasarpiṇaḥ // 7

"Les livres de la joie de la conscience

se répandent partout en gloire,

engendrés par le Lotus Outpala Déva,

lui-même éveillé et épanouit par la Lune Somânanda."

taddṛṣṭisaṃsṛticchedipratyabhijñopadeśinaḥ /

śrīmallakṣmaṇaguptasya guror vijayate vacaḥ // 8

"Gloire à la parole du maître Lakshmana Goupta

qui enseigne la Reconnaissance

afin de trancher le flot du samsâra

au moyen de la vision (développée par Outpala Déva)."

Abhinava Goupta, Mâlinîvârttika, I, 5-8

___________________________________

Abhinava Goupta, après avoir rendu hommage à Shiva et Shakti, et à son maître dans la tradition Kaula, salue ensuite ses autres maîtres. Tchoukhoulaka, son père, est mort quand Abhinava était encore jeune. Il lui a ainsi enseigné, involontairement, à ne pas s'attacher à la vie. Abhinava est resté célibataire, il n'a pas fondé de famille mondaine, même s'il n'était pas un renonçant. Il pratiquait la non-dualité (brâhmacârya, advaitâcâra) conformément à la tradition Kaula.

Bhoûti Râdja a été son maître dans la tradition Kâlîkrama, la tradition shâkta la plus populaire au Cachemire.

Somânanda a fondé la tradition de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), développée par Outpala Déva et Abhinava. Celui-ci a vécu une génération après Outpala et a donc reçu l'enseignement de Lakshmana.

Abhinava se compare ailleurs à une abeille. Elle va butiner de nombreuses fleurs pour en faire son miel. De même, il n'est pas interdit de fréquenter plusieurs maîtres pour en extraire la quintessence. Abhinava considère que toutes choses sont un seul Être. La multiplicité et les différences en sont les manifestations. La pluralité n'est donc pas un problème. Cela ne veut pas dire que toutes les opinions se valent : elles sont hiérarchisées, mais elles sont toutes des manifestations de l'Être.

mercredi 13 novembre 2019

Don Juan Flibusto

Quand j'étais adolescent, je lisais Castaneda.
J'étais d'autant plus fasciné qu'il semblait être reconnu par l'intelligentsia : il était, et est encore, publié par les éditions Gallimard. Comme les autres, je faisais confiance, ignorant les réalités du microcosme parisien.
Cependant, dès le début j'avais senti que quelque chose clochait. Les paroles mises dans la bouche du "sorcier Yaqui" ressemblaient trop à du zen édulcoré, adapté à un public illettré. Ca a marché : 30 000 000 de livres vendus.

Bien plus trad, je découvris la réalité de Castaneda : un gourou manipulateur de son petit monde, avec ses drames et ses pratiques ridicules, comme ces pseudo-exercices énergétiques, vendues à prix d'or :



A côté de ce folklore bidon, il y a des tragédies, comme toujours dans ces aventures ou l'on sacrifie la raison au sentiment. La plupart des femmes qui vendaient ces exercices énergétiques sont mortes ou ont disparues, l'une d'elle a été retrouvée dans le désert de la Vallée de la Mort en 2003. Ou plutôt, on a retrouvé ses ossements. Les autres sont toujours portées disparues :



Castaneda était un faux disciple et un vrai charlatan, auteur d'un vaste canular qui est parvenu à impressionner quelques universitaires déjà perdus par d'autres charlatans. Castaneda rejoint ainsi la liste des auteurs de canulars "spirituels", après Lobsang Rampa et avant Daniel Odier. Par ailleurs, la plupart des systèmes religieux, dès qu'on les examine de près, se révèlent être des canulars. Les lignées, les traditions, les "maîtres" et autres prophètes sont bien souvent des canulars, comme il apparaît dès lors qu'on a la curiosité de les examiner de près.

Malgré ces drames et cette avalanche de canulars, ces business continuent et prospèrent. Les livres de Castaneda sont toujours vendus, sans que l’Éditeur ne prenne soin d'informer ses lecteurs de la véritable nature des livres qu'ils vend. Ne sommes-nous pas dans l'ère de la "post-vérité" ? L'intuition ne suffit pas. Il vaut aussi réfléchir, questionner, enquêter, sourcer, expérimenter (ce qui n'est pas la même chose que l'expérience en général) : ce sont là des pratiques de rigueur, de lâcher-prise, de concentration, de remise en question des croyances, d'élargissement du Moi.

Au fond, l'affaire Castaneda et son sillage de misères n'est un exemple du New Age, cette religion qui ne dit pas son nom, et qui est un business mondial faisant feu de tout bois, pillant sans vergogne dans toutes les cultures. L'Inde est l'un de ses principaux gisements, dont le Cachemire, instrumentalisé par plusieurs dans le but de fournir leur fond de commerce. Quand ils parlent de "tradition du Cachemire", ne nous y trompons pas : ils parlent en réalité du New Age avec ses produits aseptisés, insipides et profondément régressifs. 

Pour sortir de ces impasses, il faut la raison et l'expérience. Ceux qui rejettent la raison et ne se fient qu'à l'expérience, à l'intuition et au "cœur", finissent le plus souvent dans des impasses. Le prix à payer pour sauver leurs croyances loufoques s'accroît avec le temps. L'expérience, seule, ne mène nulle part, car elle est aveugle. Se suicider intellectuellement ne mène à rien, sinon à la souffrance. Casser le thermomètre ne fait pas baisser la température.

samedi 28 septembre 2019

Qu'est-ce que la folle sagesse ?

L'affaire Sogyal remet le débat sur la "folle sagesse" sur le devant de la scène.

Selon la vision populaire du tantrisme (transgressif), la folle sagesse serait une forme d'habilité à "casser l'ego" des gens, pouvoir spécial dont seraient dotés les "éveillés". Ce concept présuppose qu'il existe des "éveillés", qu'ils ont atteint un état irréversible, que toute leur personne est parfaite, et que l'on peut et doit abandonner tout esprit critique pour bénéficier de leur bonne influence.

Ça n'est pas tout à fait l'impression que donne la fréquentation des textes tantriques, même les plus transgressifs (car tous ne sont pas transgressifs, loin de là). Ça n'est pas mon impression, depuis trente ans que j'arpente leurs recoins parfois touffus. Il est vrai que l'idée tantrique du gourou exige un abandon de l'esprit critique et que le gourou tend à remplacer tout autre moyen spirituel : il suffit de renoncer à l'esprit critique, et "tout est joué, je suis sauvé, l'énergie du gourou va me sauver". Il est vrai aussi que le gourou doit être vu comme parfait en chacun de ses actes, sans aucune exception.

Mais, même selon la tradition elle-même, ce gourou n'est pas nécessairement parfaitement éveillé. Ce que promet en revanche la tradition (le tantrisme en général), c'est que la foi absolue en un gourou, même s'il n'est pas parfait, donnera des résultats parfaits. De plus, il faut examiner de façon critique le gourou, mais seulement avant l'initiation, c'est-à-dire avant l'engagement formel auprès de ce gourou. Après, il n'y a plus de retour en arrière possible et tout regard critique doit impérativement être banni, sous peine de damnation éternelle et incurable.

Cela  ne signifie pas qu'en Orient, il n'y a pas du tout la naïveté que l'on trouve en Occident à l'égard des gourous potentiels. Bien sûr qu'il y a de la naïveté, une ignorance crasse. Si des gourous peuvent manipuler des gens bien éduqués, que dire de gens qui ne savent même pas quel âge ils ont ? Ce qui est chose encore courante dans les campagnes de l'Inde, quoique cela disparaisse rapidement grâce au progrès. En tous les cas, il me semble évident que ce mythe de l'éveil comme transformation radicale de soi, sans régression possible, est une fable dangereuse.

En revanche, la folle sagesse ne consiste pas à "casser l'ego", mais à remettre en question des stéréotypes. Quand on lit les nombreuses anecdotes sur les "grands accomplis" indiens, on est frappé par le fait qu'ils ne cassent rien ; mais ils questionnent, par leurs actes, des clichés des groupes dans lesquels ils vivaient. Ces sages fous sont des sortes de cyniques, les sages de la Grèce antiques qui n'hésitaient pas à choquer le bourgeois, si j'ose dire, pour provoquer un "éveil", c'est-à-dire une prise de conscience, tout simplement. Il n'y a rien de surnaturel là-dedans. Au contraire, les cyniques revendiquaient un retour à la nature ! Par exemple, un cynique faisait l'amour en public : ça n'était pas pour "casser l'ego", mais manifestement pour questionner la division conventionnelle entre "public" et "privé". De même, quand tel "grand accompli" tantrique s'enfuie avec la princesse Untelle et que le roi furieux les poursuit, ce gourou tantrique montre ainsi que les relations sexuelles peuvent et doivent parfois s'affranchir de la norme du groupe, dont le roi est le garant. 

Au fond, ces gens sont des moralistes, au sens où l'on parle des moralistes du XVIIè siècle, comme La Rochefoucauld. Ils nous apprennent à distinguer entre morale et moeurs et à critiquer les coutumes et autres conventions. Voilà tout. Ils nous provoquent pour éveiller notre bon sens, c'est-à-dire notre raison.  

La folle sagesse, c'est l'amour de la sagesse, c'est la philosophie.

En ce sens, Socrate est LE maître de folle sagesse par excellence. Sa société le lui a d'ailleurs bien fait payer en le condamnant à mort. Jésus en est, peut-être, un autre. Mais Socrate reste l'archétype du sage pris pour un doux dingue. A juste titre, du reste, car il fut un très puissant moraliste, un "accoucheur des âmes" d'une redoutable habileté. Comme beaucoup, j'ai découvert Socrate avec l'Apologie en Terminale. 



Je dois dire que plus les années passent, plus j'éprouve de l'admiration pour cette figure de la sagesse universelle. Il est véritablement le Jésus de la philosophie. "La sagesse est folie aux yeux du monde". Certes. Mais toute folie est-elle sagesse ? Je crois qu'il y a des folies qui ne sont rien de plus que ce qu'elles paraissent : de misérables folies.

Mais l'arrivée du tantrisme et, en particulier, du bouddhisme dit "tibétain", a créé une confusion. 
Voici une discussion intelligente de ce sujet par un adepte du bouddhisme tantrique qui a passé quelques années avec le gourou Sogyal. Il nous propose quelques pistes pour penser la "folle sagesse", qui s'avère parfois nettement plus folle que sage :



Cela fait du bien, je l'avoue, d'entendre un peu de bon sens au sein d'un milieu que l'expérience m'a appris à considérer comme une nef des fous. 

Cependant, je crois qu'en Occident, il y a eu un facteur aggravant. 

Comprenons-nous : je n'affirme pas que les scandales soient la faute des Occidentaux. Je conspue la pseudo explication dite du "vide spirituel" qui fait florès chez les illettrés et autres sycophantes d'un passé et d'un ailleurs qui n'existent que dans des têtes gâtées. 

Quand un individu se revendique d'une religion et commet des crimes au nom de cette religion, comment croire que cela n'a aucun lien avec ladite religion ? Ou idéologie, ou comme vous voudrez l'appeler. Bien sûr, la personnalité de telle personne joue un rôle. Mais quand le crime se répète, il faut aller examiner les idées derrières ces crimes. On reconnaît l'arbre à ses fruits. Nos actes suivent de nos croyances. Sinon, on fait comme dans les films hollywoodiens : on accuse l'individu d'être un "déséquilibré", se dédouanant ainsi du dur devoir d'examiner les idées qui ont rendu possible ses actes. "C'est un fou, donc ça n'a rien à voir avec..." Et alors, nous nous sentons soulagés d'avoir échappé à la polémique ; mais en réalité, nous ne faisons que nous mentir et chercher à fuir notre conscience. Laquelle, tôt ou tard, nous rattrapera. 

Je crois donc que Sogyal n'était pas un "fou". Il a principalement cherché à recréer, sur sa personne, l'idéal du gourou tantrique qui vit au-dessus des normes, parce que c'est ça, la norme tantrique. Mentir, voler, frapper - mais "pour le bien des êtres" : tel est l'idéal prescrit dans les textes sacrés bouddhistes. La fin justifie les moyens, tout simplement, dans un monde qui n'est qu'une illusion dépourvu de tout repère réel, de tout essence fixe.

Et donc, je crois d'une part que les dérives de la folle sagesse sont un effet des idées tantriques dans leur frange transgressive, inspirée en partie par le relativisme bouddhique, même au sein du shivaïsme : dans le tantrisme transgressif, il n'y a pas de morale, parce que la morale y est réduite aux moeurs. Selon le tantrisme, tout est construction culturelle et affaire d'intention. Tout "dépend" de tout. Donc tout est relatif. Donc tout est confus. Donc la morale est impossible. Donc il devient très facile de faire ce que l'on veut dès que l'occasion se présente et pour peu qu'on soit "habile". 

D'autre part, je suis convaincu que ce constructivisme de la connaissance est entré en conjonction avec le relativisme de la pensée postmoderne (Derrida, Deleuze, Foucauld, eux-mêmes inspirés par Nietzsche et les sophistes). C'est l'idéologie dominante aujourd'hui. Je n'ai pas le temps de développer aujourd'hui, mais il y a une "synergie" entre le bouddhisme, le tantrisme transgressif, l'idéologie ultralibérale mercantiliste (les doctrines managériales) et la "pensée" postmoderne. 

A mon sens, ça n'est pas un hasard si le bouddhisme réussi si bien dans un monde si mercantilisé. Le Mahâyâna est un bouddhisme macronisé. Je vais le dire clairement : c'est du commerce (vyavahâra), avec des VRP qui font "carrière" et qui sont coachés en "moyens habiles". L'initiation y est un contrat. De dupes, certes, mais un contrat tout de même. 

Et la pensée postmoderne, de son côté distingué et toute gauchiste qu'elle se considère, est le plus puissant auxiliaire de l'idéologie ultralibérale. Toutes ces mouvances se retrouvent en effet sur un point : la volonté de détruire les repères. Le Marché est comme l'Eveil : ils ne tolèrent pas les identités, les essences, les habitudes. Il exècre la nature. Je me demande si une pensée antiessentialiste peut vraiment lutter contre la destruction de la nature, alors qu'elle oeuvre à la destruction de la notion de cette nature, pour la remplacer par celle de "réalité". 

D'un autre côté, la nature est tournée vers la conservation du passé, d'un ordre hiérarchique et d'habitudes qui sont autant de repères et de valeurs. Bien sûr, tout cela évolue, mais autour de noyaux essentiels. 

Bref, c'est un autre problème, mais important me semble-t-il : le bouddhisme est mercantile dans son ADN, de même que le tantrisme en général, ainsi que le relativisme culturel et la pensée ultralibérale. C'est, à mon sens, la cause profonde des scandales que l'on voit aujourd'hui.
Ce que je veux dire, c'est que l'avènement du "marché du yoga" n'est pas une trahison d'un yoga originel pur et non-mercantil. Non, c'est la suite d'un commerce. Le tantrisme, le bouddhisme, le yoga, le vishnouïsme... ont toujours été des formes de commerce. Ou du moins, ils ont d'emblée épousé des modèles commerciaux. D'où la distinction problématique, au sein du bouddhisme, entre un "discours de vérité commerciale" (vyavahâra-satya) et un "discours de vérité vraie" (paramârtha-satya). Tout ça est mercantile de part en part. Pourquoi les sanskritistes ont-il "du mal" à traduire le mot vyavahâra ? Peut-être parce que, en son sens littéral, il suggère une réalité que l'on ne veut pas voir ? En tous les cas, la chose est à examiner. Et si le vyavahâra, c'était juste le business ? Et si c'était juste ce que cela désigne littéralement : du boniment ? Et si le modèle des "sagesses orientales" était, depuis le début, un modèle capitaliste ? 
Je pose la question.

Mais alors, me direz-vous, la philosophie aussi, puisque la philosophie, en tant qu'elle critique les moeurs, tend à les détruire, contribuant ainsi à l'avènement du Marché total ? 

Je ne le crois pas. C'est toute la distinction entre modernité et postmodernité, entre employer la raison pour tendre au Vrai d'un côté ; et employer la raison pour saper la raison dans une pulsion destructrice, de l'autre. 
La modernité - les Lumières, si vous voulez - détruit en partie l'ordre, pour construire autre chose, autour de valeurs universelles. La postmodernité, quant à elle, veut seulement détruire, y-compris les valeurs universelles, en les accusant de tous les maux, mais sans argumenter vraiment, sans rien construire à la place, et finalement en laissant le champs libre aux "communautarismes", c'est-à-dire aux moeurs prémodernes. C'est ce à quoi l'on assiste chaque jour.

Donc la folle sagesse, aujourd'hui plus que jamais, c'est la philosophie : penser par soi-même, penser avec la raison. 

mercredi 25 septembre 2019

Pourquoi le modèle indien du gourou est-il problématique ?

L'idée de gourou est d'origine indienne.

Il y a l'idée de guru en général, et l'idée de guru tantrique, c'est-à-dire hindou.

En général, le gourou doit être respecté. Ce qui se comprend. Selon la morale commune (sâmânya-dharma), il ne faut pas coucher avec sa femme, etc. Sans quoi, il faut expier en étant ligoté à un lit de fer chauffé au rouge. Tuer le gourou, coucher avec sa femme ou le voler est un crime que seule la mort peut expier. Comme on voit, la morale brahmanique est violente et radicale. Le respect de la personne n'y est guère à l'honneur. Le gourou, à l'image du père dans le droit romain et la plupart des société traditionnelles, à droit de vie et de mort sur ses disciples.

Pour illustrer ce point, voici la rencontre entre Kumârila et Shankara, en sanskrit sous-titré en anglais, dans un film sympathique dont je vous conseille vivement le visionnage. Kumârila explique qu'il a suivi l'enseignement d'un gourou bouddhiste pour pouvoir ensuite combattre le bouddhisme. Mais ce faisant, il a trompé son gourou, même si ce gourou était un vilain bouddhiste, et même si c'était pour la victoire du brahmanisme : il doit expier en se faisant cuire à petit feu :



La leçon est claire : contredire ou humilier son gourou est punissable de mort, même si c'est avec les meilleures intentions du monde.

Dans le tantrisme, qui est la source principale de l'hindouisme, c'est encore pire : même la mort ne peut purifier un tel karma. Il est dit que même Shiva/Vishnou/les Bouddhas ne peuvent sauver celui qui à péché contre son gourou.

Selon la Lampe du Koula (Kula-pradîpa), qui cite le Tantra de l'Océan du Koula (XII, 72):

vidyā caurogurudrohī brahmarākṣasatāṃ vrajet // 7-156 //
"Celui qui vole la connaissance au gourou,
qui insulte le gourou,
celui-là devient un démon brahmanique"

qui est une sorte de zombie cannibale amateur d'énigmes impromptues.

De manière générale, le gourou est au centre de règles initiatiques à ne pas transgresser. Sinon, on chute :

vīrahatyā vṛthāpānaṃ vīrapatnīniṣevaṇam |
vīradravyāpaharaṇam tatsaṃyogaśca pañcamaḥ |
mahāpātakamityuktaṃ kaulikānāṃ kulānvaye 

(Kulârnava, XII, 70)
"Tuer un héros, boire en vain (en dehors de l'orgie rituelle),
séduire la femme du gourou, voler les substances des héros
et s'y unir, tels sont les cinq grands péchés dans la tradition du Koula."

Selon le Yoga-pīṭha-krama-udaya, un tantra "ancien" : 
gurudrohaṃ kṛtaṃ tena avicīnarakaṃ vrajet //
"Qui insulte le gourou va dans l'enfer Avîtchi !"
ou encore, dans l'enfer "des pieux" (shûla-).

Pour comprendre le fond de la chose, il faut ensuite se pencher sur les "règles initiatiques" (samaya). Dans le tantrisme, il y a toujours des règles, des sanctions et des expiations. Le samaya est si important que l'initiation de base, dans le shivaïsme initiatique, est "l'initiation avec règles" (samaya-dîkshâ) qui fait de vous un samayî "quelqu'un qui suit les règles". Si vous êtes une femme, un enfant, un débile mental ou un handicapé, vous pouvez recevoir une initiation simplifiée, nirbîja-dîkshâ. Respecter ces règles (samaya-pâlana) vous garanti les accomplissement (siddhi, bhoga-moksha) ; les enfreindre (bhanga, bhrashta) vous garanti l'enfer et divers destins malheureux, ainsi que toutes sortes de maladies en cette vie.

Quelles sont ces règles ?
En bref, il ne faut jamais désobéir au gourou. Et il n'y a pas de rétractation possible. C'est un contrat sans retour, où l'on vend son âme au gourou. Or, là est le vice :
il s'agit de donner librement sa liberté ; étant libre, de se faire esclave, de s'aliéner à jamais, même si le gourou est un psychopathe.

Or, peut-on librement aliéner sa liberté ?

Cela paraît discutable, à tout le moins.
De plus, le bon sens voudrait que ce "contrat" ne soit valide que si le gourou est bien un gourou qui possède toutes les caractéristiques de la bonne gourouïtude. 

Mais comment s'en assurer ? Et s'il y a eu tromperie ou erreur, le contrat est-il rompu ?

C'est là que la tradition tantrique se trompe, à mon sens : le consensus tantrique semble être que le contrat ne peut être rompu, même si le gourou s'avère être un faux gourou. Avant, on peut et on doit examiner le gourou. Après, on va en enfer, même si on est victime d'un margoulin. 

Exemple d'une mésaventure récente dans ce genre :



Le fond du problème est là : la relation gourou-esclave est, selon la tradition tantrique, un type de contrat. Mais c'est un contrat irrévocable, même en cas de mensonge ou de faillite de l'une des parties. Bref, le contrat tantrique est une arnaque.

Je propose donc que l'on jette ce délire dans les poubelles de l'histoire, et que l'on garde l'eau sacrée du simple respect pour celle ou celui qui nous enseigne. 

Encore que, même cette relation pose problème, car elle est asymétrique : quand on est en situation de demande, on est plus fragile. Le disciple doit donc être protégé de l'enseignant/expert/guide/gourou, comme dans le droit moderne, les enfants sont protégés d'éventuels abus de leurs parents.

Et donc, au final, laissons-tomber tout ce qu'il y a de superstitieux, inutile et dangereux dans ces vénérables traditions, et gardons seulement ce qui est bon.

Signé : gourou drohî droopy, et fier de l'être

mardi 13 août 2019

"Fichez-moi la paix"

Admirez cette série de puissants portraits d’Indiens qui ont choisi de consacrer leur vie à leur foi

Le héros de La grande beuverie fréquente les Scients, qui expliquent tout, puis les Sophes, qui expliquent le reste.

Il rencontre alors Nakintchanamoûrti :

"Au près des Sophes et mal vue d'eux une petite compagnie d'internés se groupait autour d'un jeune homme du Tibet qu'ils regardaient comme leur maître. Cet Asiatique était connu sous le nom de Nakintchanamoûrti, ce qui veut dire en langue sanscroutane "Incarnation-de-rien-du-tout". J'eu l'occasion de le voir. Il ne me parut pas malade, peut-être seulement un peu trop doux dans son caractère, et je soupçonne qu'il était retenu là contre son gré par des machinations de ses soi-disant disciples. Ceux-ci le regardaient comme le dépositaire de toute sagesse et il leur répondait :
- Fichez-moi la paix. Je n'ai rien à vous apprendre. Allez-vous en. Que chacun cherche pour soi", et d'autres paroles également sensées.
Mais les disciples, et spécialement les femmes, ouvraient de grands yeux, prenaient un air inspiré et interprétaient les paroles du Maître dans ce qu'ils appelaient un sens ésotérique. Il fallait entendre par ce mot, nous apprenait notre dictionnaire de poche, "un sens caché et flatteur que l'on imagine sous des paroles désagréables afin de pouvoir les supporter".
- Examinez bien, disait une vieille, la première phrase que le Maître a prononcée : "fichez-moi la paix". Quatre mots : c'est le tétragramme cabbalistique, le sacré quaternaire du Bouddha-gourou, que les Grecs prononçaient Puthagoras. "Fichez" est, selon la grammaire (qui fut jadis une science sacrée), à la deuxième personne. "Moi", c'est la première personne et l'article "la" indique la troisième : image de la Trinité. Remarquez d'ailleurs que "fichez", deuxième personne, a deux syllabes et que le Maître commence par la deuxième personne et non par la première, pour signifier que notre point de départ, à nous humains, est dans la dualité et dans la lutte. Ensuite vient la première personne, c'est-à-dire que nous nous élevons à la notion du "moi" qui surmonte la dualité. Enfin, avec l'article "la" qui contient deux lettres en une seule syllabe, nous dépassons l'illusion du moi pour nous identifier à la réalité impersonnelle. Le quatrième mot "paix", qui n'est plus soumis à la division trinitaire, désigne bien l'état qui est atteint lorsqu'on a parcouru les trois états précédents. Bien d'autres arcanes sont encore contenus dans ces quatre mots, mais ils ne sont accessibles qu'aux initiés. Tout est dit dans cette simple phrase. Seul un dieu peut parler ainsi. 
Puis elle passait à la phrase suivante et ainsi faisait-elle de chaque parole que le Maître malgré lui prononçait, à l'émerveillement général des disciples dont le malheureux Tibétain n'arrivait plus à se dépêtrer."
René Daumal, La grande beuverie, 1938 

jeudi 1 août 2019

Réflexions sur le besoin de gourou

L’image contient peut-être : océan, chien, ciel, plein air, nature et eau
shaktitruffe, un grand classique

Je crois que l'origine de l'échec est dans le succès. C'est une sorte de "loi".

Regardez, par exemple, la "destruction de la nature" par l'Homme. Elle provient de la réussite même du genre humain. Plus nous parvenons à dépasser les limites de la nature, plus nous avons tendance à détruire la nature. C'est bien pourquoi cette destruction a commencé dès que le genre hominidé a commencé à prospérer. De fait, le but premier de la vie est de prospérer, de s'étendre en puissance, en quantité et en intensité. Aucune espèce vivante ne s'arrête d'elle-même : c'est seulement quand elle rencontre des limites extérieures, ressources ou territoire, qu'une régulation a lieu. C'est la réussite même de la vie qui la conduit vers ses limites, vers son échec. Relatif, bien sûr.

Dans le domaine spirituel, il en va de même. Untel s'éveille, se "réalise". Il en reçoit un genre de charisme. Il attire les foules. Et, à cause de ce succès même, son entreprise de partage de l'Intérieur échoue. Une petite société se forme autour de lui ou d'elle, avec ses ducs et ses duchesses, ses cercles intérieurs et extérieurs, ses fiefs, ses cabales. Le culte se développe : on vend sa présence, sa personne, la proximité, le contact. On vend ses vêtements, sa nourriture, la terre sur laquelle il ou elle a marché. On vend tout. Pour partager la Bonne Nouvelle, bien entendu. 

Mais ce temple devient vite une prison. Le cercle intérieur, proche de l'éveillé, devient une bande de cerbères revendeurs de shakti, de grâce ou comme vous voudrez l'appeler. Puis l'éveillé meurt. On vend ses reliques, on fait des règles et le monde que l'éveil était censé transcender, se reforme de plus belle. La lave de l'expérience brute se pétrifie en système fixe. L'eau vive de la Vie se durcit en règles. L'éveil, simple, innocent, universel, inné, devient source de pouvoir. Parler de l'éveil revient à revendiquer une autorité sur les autres, le contraire même de l'éveil. Les luttes apparaissent, avec leurs factions et leurs partisans. Les réformes succèdent aux anathèmes, les guerres aux excommunications. Les éveillés sont brûlés par le zèle des Gardiens de l'Eveil. La religion est devenue l'opposé de la spiritualité. Le succès même cause l'échec. Le Yang devient Yin, emporté par son élan propre.

Cela semble inévitable, parce que le problème vient de la solution elle-même. Ce processus ressemble à ce qui arrive aux ennemis du Capital : ils se battent, lancent des idées. Mais si tout cela marche, alors cela crée du désir, donc un commerce potentiel. Donc les anti- Capitals sont rachetés par le Capital. Parce que l'anticapitalisme "marche", il finit dévoré par le Marché. Ainsi le succès de l'anticapitalisme fait son échec. Ça n'est pas un accident, mais la marche même des choses. 

Souvent, on croit que le charisme d'Untel vient de son supposé "éveil" ou de son "énergie". 
Pourtant, les faits démentent souvent cette hypothèse. Combien de gourous adulés par des foules, démasqués ensuite ? 
Ce sont donc des projections. C'est de la foule que provient le charisme. Ce sont les disciples qui font le maître en projetant sur lui leur propre énergie. Voilà pourquoi un caillou peu attirer des hordes, comme le caillou de la Mecque, par exemple. C'est tout le processus de la religion : nous renonçons à notre propre pouvoir spirituel pour le remettre entre les mains d'un gourou qui est ensuite censé nous le donner. C'est un peu la même illusion qu'avec les banques : quand nous allons emprunter, nous croyons que la banque nous prête l'argent qu'elle a, alors qu'elle emprunte, elle, notre argent à nous. Son argent, c'est notre argent. Sa puissance, c'est notre puissance, que nous lui avons donné. Même chose pour les entreprises : leur puissance vient du fait que nous travaillons pour elles ou que nous achetons leurs produits. Il en va de même aussi pour l'Etat : sa puissance est le produit de la puissance que chaque individu lui remet. Toute servitude est volontaire.

Le pouvoir du gourou, de l'aimé (et parfois, de l'homme qui bat la femme), de l'Etat, du Capital, du Marché, de Dieu même : tout cela ce sont des illusions d'inversion, toutes fondées sur le même mécanisme. Nous donnons du pouvoir à un être ou à une entité, nous oublions que son pouvoir vient de nous, puis nous l'adorons, la supplions, la fuyons, le redoutons, etc. 

Au fond, c'est l'essence même de l'illusion : nous craignons ou désirons un monde que nous créons nous-mêmes. La conscience universelle idolâtre ses propres créations. Elle se perd à son propre jeu.

Jeu. 
Ce petit mot suggère beaucoup - que nous pouvons également adorer en sachant que nous sommes la source du pouvoir. Nous pouvons jouer, sciemment, à adorer untel ou telle chose, en sachant qu'il ou elle n'est qu'un reflet, un symbole, un outil. 
Mais comme tout jeu, il comporte risque. Le risque de se prendre au jeu. D'oublier que l'on joue, sachant que le jeu requiert aussi un minimum de sérieux pour s'y laisser prendre, sans quoi le jeu ne commence pas. Tout est dit dans cette ambiguïté de la posture du joueur.

Par ailleurs, chacun admet que l'"énergie" est universelle. La conscience est partout présente. Et pourtant, nous éprouvons le besoin de la concentrer en une personne (un gourou), en un lieu (un espace sacré). Et nous l'oublions. Et alors nous nous sentons frustrés, en manque d'énergie. Nous aspirons à la proximité avec le gourou pour recevoir un peu de cette énergie partout présente, mais que nous croyons n'être présente que dans le corps sacré du gourou. 
Nous avons ce besoin profond de limiter. De chercher l'infini dans le fini. L'océan dans une goutte. L'éternel dans le transitoire. Ce qui n'a pas de forme dans une forme. C'est le sens profond de toute activité humaine. Et, je dirais même, de toute vie. Et même, de toute existence. Tout tend à incarner l'infini, car tout est manifestation de l'infini.

D'où les religions. Cela était vrai, du moins, dans les société pré-industrielles. Mais une série d'innovations technologiques est en train de changer la société et les possibilités humaines en profondeur. D'autres modèles sont désormais possibles. Peut-être. 

mardi 16 juillet 2019

La pleine lune du gourou

le regard du gourou

C'est aujourd'hui la Gourou Purnimâ, jour de la pleine lune des maîtres, une fête indienne très importante (guru) où l'on rend particulièrement hommage à tout ce qui nous enseigne.

Il ne s'agit pas seulement des gourous au sens moderne, des "swamis" et autres "sadgurus" du folklore contemporain, mais de l'essence profonde du gourou, guru-tattva. 

Qu'est-ce qu'un guru ? 
C'est un être ou une chose qui a le pouvoir de pointer vers un au-delà de lui et de tout. Le guru est pradarshaka, "celui qui indique". Dans l'hindouisme récent, le gourou tend à remplacer tout ce que cette riche culture a perdu. Dans la tradition pré-islamique, le gourou est un personnage, certes ; il est toutefois bien davantage. Un gourou peut être un chien ou un brin d'herbe. Le plus souvent, le gourou est un homme qui explique des textes, un lecteur qui fait la leçon, c'est-à-dire la lecture, adhyâya. 
Que l'on ne me sorte pas, je vous en prie, la définition de guru que l'on trouve à la fin de l'Avadhoûta-gîtâ, ce texte tardif et notoirement misogyne. 

Selon Abhinava Goupta, le gourou n'est pas nécessairement un être "réalisé" (siddha). Il doit seulement connaître les textes. Même si Abhinava reconnaît que certains peuvent s'éveiller spontanément, il rappelle que le plus important (guru) est la connaissance intellectuelle (bauddha-jnâna), la gnose fondée sur les textes (tantra), car c'est elle, et uniquement elle, qui permet d'atteindre la liberté en cette vie. Les initiations et autres opérations occultes ne permettent d'atteindre la libération qu'après la mort. C'est du moins ce qu'il enseigne dans le premier chapitre de son Tantrâloka.

Toutefois, comme on a vu pour la tradition de Kâlî, la Reconnaissance et le shivaïsme en général, le gourou est bel et bien au centre de la transmission. Il y a plusieurs visions du gourou : une vision du gourou comme transmetteur de connaissance textuelle, très importante dans le tantrisme ; et une vision du gourou comme canal d'une grâce plus mystérieuse, que ce soit par un rituel initiatique dont les résultats ne sont pas directement visibles, ou par une sorte de transmission d'énergie de conscience. Ce dernier cas est parfaitement illustré par la tradition de Kâlî, où l'on a je crois le plus ancien récit d'éveil par transmission "directe", sans paroles ni symboles (cliquer ici pour le début de ce récit). Dans le Kâlî-krama comme dans le Dzogchen, il y a trois niveaux de transmission : direct, par symbole, et verbale.

On le voit : le gourou est simplement l'intermédiaire entre le Moi factice et le Moi réel, entre l'humain et le divin. C'est un office, une fonction (adhikâra), un rôle qui d'ailleurs peut être de passage. Et qui l'est, en général. Selon le shivaïsme, les gourous sont des Mantras, des sortes d'anges qui s'incarnent sur terre sur ordre de Shiva, le gourou des gourous, pour délivrer les âmes ordinaires avant de se fondre en Shiva une fois leur tâche accomplie. De même que la raison d'être d'un mot est de se faire oublier en pointant ce qu'il exprime, de même la raison d'être du gourou est de s'effacer, de devenir un canal transparent pour ce qu'il partage. Evidemment, c'est à la fois facile et difficile. N'importe qui peut, selon les circonstances, être investi "gourou". Cela donne des devoirs, pas des droits. Et c'est un fardeau, pas un cadeau. Un film indien magnifique reflète bien cette conception du gourou : The Guide. Je n'en dirai pas plus, je vous conseille seulement de regarder cette fable instructive qui vous fera plonger au cœur de l'essence du gourou.


lundi 27 mai 2019

Mes maîtres vivants


Dans l'idéal, il serait préférable d'avoir un maître.
Ou pas.

Dans les traditions, le maître est de fait un homme qui imite un génie spirituel. Par exemple, un lama tibétain est censé incarner la perfection d'un Bouddha. Un gourou imite Shiva, Vishnou, Krishna, Kâlî, etc. Un maître de Vedânta "représente" Shankara. Un directeur spirituel chrétien montre le Christ, un maître zen est censé être un Bodhidharma en chair et en os, etc. 

Mais, comme de fait bien souvent ce "maître vivant" (expression sikh/sant) est loin d'égaler le génie dont il se réclame, un ensemble de règles, de rituels et de symboles pallie cette infériorité. D'où la rigidité, le dogmatisme, la lourdeur des traditions.

Quand vous lisez Longchenpa et que vous vous retrouvez face à tel Rimpotché, fut-il doté d'un beau pédigré, un certain décalage est évident. En théorie, vous pourriez poser les questions que vous auriez toujours voulu poser à Longchenpa. En pratique cependant, les choses sont bien différentes. Le Rimpotché n'a souvent qu'une connaissance superficielle et passive de la pensée de Longchenpa. Quand vous le questionnez, vous avez l'impression d'appuyer sur un bouton et d'entendre une réponse toute faite. Le nombre des questions audibles par le Rimpotché est limité, de même que le nombre de réponses possibles. Si votre question ne rentre pas dans les cases, vous réalisez rapidement que votre interlocuteur ne fait que répéter, ne fait qu'imiter un ancêtre glorieux. Tel Rimpotché est un individu quelconque déguisé en Longchenpa. Mais il n'est pas Longchenpa.

Rares sont les gourous à la hauteur de leur tradition. Ils sont plus occupés à diriger la vie de leurs ouailles, à faire la promotion de leur tradition (ou leur propre promotion, la frontière n'étant pas toujours nette) et à gérer leur patrimoine.

Combien de maître "vivants" ai-je rencontré ? 
Pour moi, un maître vivant est un individu passionné par ce qu'il transmet, curieux et, surtout, capable de penser par lui-même et qui connaît à fond sa tradition, la philosophie dont il se réclame. J'ai connu peu de ces individus : Douglas Harding me vient à l'esprit en premier, et il portait, à sa manière, une certaine tradition de pensée ; ensuite Nyoshul Khenpo pour le dzogchen, l'un des rares, si ce n'est le seul, à paraître s'intéresser vraiment à son sujet. Et... je crois que c'est tout, parmi les "vivants" du moins. 

Mais cet adjectif convient-il ? 
J'ai d'autres maîtres, qui me parlent à travers leur parole, écrite dans des livres. Ces maîtres-là sont-ils moins vivants ? Quand vous faites l'expérience de la relative médiocrité des représentants de telle ou telle tradition glorieuse, vous revoyez - pourquoi pas ? - votre jugement sur les livres. 

De fait, dans ce rayon j'ai beaucoup de maîtres. Exigeants et puissants. 
On dit que d'un livre, on peut faire ce que l'on veut, et qu'il ne vous reprendra pas comme un "maître vivant" peut le faire. C'est faux. Combien de fois ai-je vu des "disciples" manipuler leur "maître" pour leur faire dire ce qu'il ne disait pas ? Alors qu'un livre est fixé : il dit ce qu'il dit. On peut lui faire dire autre chose, mais sa parole demeure, imprimée, obstinée. 
On dit aussi qu'un maître peut répondre à des cas particuliers. Mais comme je l'observais plus haut, c'est rarement le cas. Très rarement. Alors qu'un livre dit ce qu'il dit, et il invite ses lecteurs à penser par eux-mêmes, à aller au-delà de la lettre pour trouver des réponses à des questions nouvelles. Le "maître vivant" infantilise. Le maître-livre responsabilise (expression certes fort laide, mais vous m'avez compris).  

Parmi ces maîtres-livres, voici les principaux. En vérité, il y en a des centaines d'autres, dans toutes les traditions, mais je me concentre ici sur ceux qui me paraissent être ceux de toute une vie :

- Abhinavagoupta, la Lumière des Tantras, la Méditation sur le Poème pour la reconnaissance du maître, etc.
- Outpala Déva, le Poème pour la reconnaissance du maître (précisément).
- La Doctrine secrète de la déesse Tripurâ et la philosophie de la Reconnaissance en général.
- Douglas Harding, toute son oeuvre.
- Platon
- Plotin, Proclus, le "néoplatonisme" (un corpus énorme).
- Épictète, Sénèque, Marc-Aurèle, le stoïcisme (et ça remplace des wagons de "développement personnel" !).
- Hadewijch d'Anvers, Jean de la Croix, les mystiques catholiques, franciscains en particulier au XVIe/ XVIIe siècles. Une centaine d'auteurs.
- Longchenpa et quelques textes dzogchen.
- Les deux/trois principaux manuels de la Mahâmudrâ.
- Les Oupanishads, Shankara et Soureshvara.
- Tsongmi, pour le zen.
- Tchouang Tseu.

Voilà. Il me semble que ces auteurs sont de grands "maîtres vivants", vivants dans leur parole. Ce ne sont pas ceux que je "préfère" (je suis loin d'être toujours d'accord avec Platon ou les Stoïciens), mais, indépendamment de mes préférences, je constate en eux une grandeur singulière qui dépasse justement les questions de goût. Ils sont des maîtres. Pour toute une vie. Voire pour plusieurs. Ils ont une valeur objectivement universelle. Vous pouvez y revenir, encore et encore. Ils ne vous lâcheront pas. Ils sont toujours disponibles, silencieux, présents. En même temps, ils ne cèdent pas aux modes passagères et aux diktats du Marché. Ce ne sont peut-être pas des maîtres qui vous transmettent l'éveil d'un coup de baguette magique, mais ils font mieux à mon sens : ils nourrissent l'adulte en vous. Eveil et sagesse, simple, facile et accessible à tous : ils pointent votre essence parfaite et parlent d'une vie à partir de cette vérité. Ils sont les véritables maîtres vivants.


jeudi 9 mai 2019

Qu'est-ce qui est plus important que le gourou ?

Il y a peut-être un gourou là-bas ?

Il y a toujours un gourou, ici


Dans l'hindouisme contemporain, il y a un courant qui fait du gourou l'unique moyen de tout accomplissement. 

Qu'en est-il dans le shivaïsme du Cachemire ?
Il y a un aphorisme attribué à Shiva lui-même :

gururupâyah
Le gourou est une méthode/ un moyen (Shiva-sûtra, II, 6)

Kshéma Râdja l'explique ainsi, en commençant par une définition traditionnelle (nirukti) :

"Le gourou est celui qui proclame (GRinâti) et qui indique (Upadishati) la vérité réelle (tâttvikam). Il est le moyen car il montre la relation nécessaire (vyâpti) entre la vérité et la réalité..."

Finalement, il cite le Tantra de Bhairava-Tricéphale (Trishirobhairava) :

"Le pouvoir des paroles du gourou
est plus important (gurutamâ)
que le gourou."

Il explique : "elle est une méthode car c'est elle seule qui donne l'occasion [de réaliser la vérité]".

C'est dit noir sur blanc, de la façon la plus explicite : le gourou n'est qu'un moyen, un intermédiaire, un instrument, une méthode parmi d'autres. Il ne doit son importance (guru signifie, littéralement "lourd", donc "important") qu'à son pouvoir d'indiquer la vérité, pouvoir qui dépend du pouvoir de la parole. Le discours qui indique la vérité est plus important que celui qui le dit : il est gurorgurutamâ, ça n'est pas moi qui l'invente
Selon le shivaïsme du Cachemire, le gourou est là pour expliquer la Parole. L'inversion de cette hiérarchie traditionnelle (le guru est plus important que ce qu'il dit et même que la tradition, etc.) a inauguré une autre "tradition": le gourouisme. Selon ce courant, très en vogue depuis quelques siècles, le gourou a un pouvoir spécial de transmettre l'éveil/la libération. C'est la théorie de la "transmission" (samkramana). Mais dans le shivaïsme du Cachemire, cette "transmission" est une métaphore pour la transmission d'une parole, qui peut être symbolique ou poétique, et qui a le pouvoir de pointer vers la vérité, comme le doigt pointe la lune. 

On retrouve une conception semblable dans Le Banquet de Platon. Le brillant Agathon désire être près de Socrate, croyant ainsi qu'un peu de sa sagesse se transmettra à lui. Il est comme ceux qui croient que la mystérieuse "présence du gourou" est un moyen efficace et suffisant. Mais Socrate lui répond que la sagesse n'est pas une substance, comme le contenu d'un vase que l'on pourrait verser dans un autre vase. Transmettre la sagesse, dit-il, c'est parler pour indiquer à autrui la direction où il trouvera lui-même la sagesse, c'est-à-dire vers l'intérieur, en soi. La "transmission" est une conversion, un retournement du regard vers la Source, qui se trouve au-dedans de celui qui la cherche. C'est aussi une "réminiscence", c'est-à-dire une reconnaissance, un rappel de ce que l'on a toujours su, sans se le dire clairement. Le gourou est celui/celle qui le dit clairement. Rien de plus. 

Bien sûr, cela n'empêche pas une communion, un partage en silence. Cela n'exempte pas non plus d'un certain respect, sans quoi tout dialogue est simplement impossible. La parole suppose une éthique. C'est ce que le shivaïsme du Cachemire appelle les "samayas", les règles initiatiques. Mais c'est du simple bon sens, la bienséance la plus élémentaire (ne pas insulter ni frapper le gourou, ne pas le voler ni lui marcher dessus, etc.), et non le culte de la personnalité des adeptes du gourouisme. 

L'idolâtrie d'un charisme personnel n'a rien à voir avec la reconnaissance de la vérité qui gît au fond de chacun. Mais il est vrai que la frontière est souvent vague entre idolâtrie et pédagogie. Les aigrefins pullulent, prêts à tout pour gagner de l'emprise. Les gogos ne manquent pas non plus, prêts à renoncer à leur responsabilité pour quelques moments d'extase. 
Pourtant, il n'y a qu'à écouter et réfléchir.

La lune est plus importante que le doigt qui pointe.
Le doigt qui pointe est plus important que celui/celle qui le pointe.

samedi 2 février 2019

Se libérer de l'ego individuel par l'ego du gourou ?



L'ego est le faux Moi auquel la conscience s'identifie par erreur et par habitude. C'est la cause de toutes les souffrances.

Mais l'ego n'est pas seulement individuel.
De même qu'une personne n'est pas toujours un individu, 
mais peut être un groupe, une entreprise ou une entité abstraite, l'ego peut être collectif.

Or, si l'ego individuel est dangereux, l'ego collectif l'est encore plus. Les intelligences s'aditionnent rarement. En revanche la force de l'identification est démultipliée. Les réactions en chaîne sont beaucoup plus fortes, pour le meilleur et pour le pire. La plupart des individus perdent toute lucidité dans les dynamiques de groupes. Le collectif semble favoriser l'inconscience. 

De fait, l'Histoire nous montre que l'ego collectif peut devenir un monstre vecteur des plus terribles idéologies. Combien de morts à cause de l'idéologie communiste ? 50, 100 millions ? Les ego collectifs, comme tous les egos, se nourrissent d'inconscience, d'automatismes, de réaction et de haine contre des ennemis réels ou imaginaires.

Quand l'ego individuel s'abandonne à un ego collectif, il se sent souvent soulagé : là est le piège des religions et autres partis politiques. Là est aussi le piège du culte du gourou : notre ego s'abandonne à un autre ego et se croit libéré.

Peut-on se libérer de l'ego en servant un maître, un parti ou une Cause ? On se libère de l'ego individuel en s'identifiant à l'ego collectif... On se nourrit des ennemis de cet ego, bien plus dangereux que n'importe quel ego individuel. 

Combien de meurtres par le plus dangereux serial killer ? Quelques dizaines ? 
Combien de meurtres par le communisme ? Quelques dizaines... de millions.

L'ego a besoin d'ennemis. Nous avons besoin d'un ennemi. Les ennemis du maître ou de la sangha : l'ego individuel, le mental, l'intellect, la science... 

Tout ego a besoin d'un ennemi ; mais bien sûr, tout ennemi n'est pas engendré par l'ego.

Quoi qu'il en soit, à mon sens la famille, la communauté spirituelle et le maître ne sont que d'autres ego. Ils n'offrent qu'une libération illusoire. 
Mais bien entendu, la famille, le maître ou la nation peuvent être de belles choses, à condition de ne pas s'y abandonner. 

dimanche 30 décembre 2018

Le chercheur a-t-il besoin d'un maître ?



L'image du gourou n'est pas brillante. Ce mot est devenu synonyme de charlatan et de scandales sexuels. Il faut dire que les abus n'ont pas manqués depuis quelques décennies. Depuis toujours, en fait.

Je crois que le pouvoir corrompt. Tout simplement. Quand un maître a du pouvoir, les tentations ne sont jamais loin. C'est une loi de la nature humaine. Et rares sont les humains qui la transcendent. Surtout ceux qui prétendent la transcender.

Faut-il pour autant renoncer à l'idéal du maître ?

J'ai eu beaucoup de gourous dans ma vie. Quelques uns ont tenté de me manipuler, mais la plupart étaient des gens droits. 

Ce qui est difficile, c'est de concilier la tête et le cœur. Quand on se laisse séduire, on devient aveugle. Et pourtant, le cœur est vital. Sans émotion, on ne bouge pas, rien ne change. Comment concilier émotion et lucidité ? Pas facile... C'est un peu comme dans les relations amoureuses. Vivre à la fois du cerveau gauche et du droit est un art que nous ne maîtrisons pas. Cela s'apprend.

D'où l'importance d'une spiritualité qui affirme la complémentarité de la connaissance et de l'amour. Je crois que c'est possible. Si dès le départ on vous conditionne en vous disant que l'intellect est mauvais, qu'il faut s'abandonner aveuglément, la catastrophe n'est pas loin.

Et surtout, il faut voir qu'il y a plusieurs modèles de maître. A côté de l'Avatar Suprême et du culte de la personne, dont il faut se méfier, il y a d'autres modèles possibles : l'ami, le guide, le conseiller, l'aîné, le frère, l'enseignant, l'instructeur, l'exemple, le partenaire de discussion, le maître-artisan, l'expert...

Mais, me demanderez-vous, que devient alors le noble idéal de l'abandon inconditionnel, de se perdre totalement dans le maître ? 
A mon sens, cet idéal et bon et beau, à condition de ne pas s'adresser à la personne du maître, mais au maître vivant en nous-mêmes. Dès que l'on se focalise sur une personne en chair et en os, il y a projection et la porte s'ouvre à tous les abus.
Par exemple, si l'on se donne entièrement à Krishna, très bien. Par contre, si l'on fait une confiance aveugle à une personne qui se dit (explicitement ou non, les choses sont souvent subtiles) être Krishna ou je ne sais quel Avatar de l'amour, alors il faut rester lucide. Quitte à vivre un moment de frustration temporaire. D'autant plus que le véritable Amour vit au fond de nous.

Projeter le divin que nous portons sur une personne est puissant, et donc tentant. Mais c'est jouer avec le feu. J'ai rencontré tant de gens qui prétendaient pouvoir jouer sans se brûler ! Mais ils ont presque tous été blessés et déçus. Les projections psychologiques, héritées de l'enfance et de nos ancêtres, sont des forces qui nous dépassent. Les exemples ne manquent pas. Génération après génération, des chercheurs l’apprennent à leurs dépends. 

Quand une personne a du charisme, de l’ascendant, pour une raison ou une autre, il est très, très difficile de ne pas en devenir dépendant. Et les promesses de liberté au bout du tunnel de l'obéissance ne sont bien souvent que des attrapes-nigauds. C'est comme en amour : il faut savoir à la fois ouvrir son cœur et raison garder. Il y a le "coup de foudre", mais aussi les affinités profondes qui sont importantes.

En vérité, ce que nous cherchons est au fond de nous. Cela nous dépasse, mais c'est en nous, caché dans nos sensations, nos émotions, nos pensées. Là, au centre, au cœur, à la source. Trouver le maître, c'est répondre à l'appel, se souvenir (smara) et ainsi réveiller le désir divin (smara aussi) en nous.

Le chercheur a besoin d'un maître.
Mais qui est le chercheur ?
Qui est le maître ?
Le maître est la vérité du chercheur.
Le trouver, c'est se trouver.
S'éveiller à ce qui, en nous,
est plus vaste que nous.
Alors, dans ce rappel atemporel (smara),
il y a enfin révélation de l'union (yoga)
toujours déjà accomplie,
mais comme cachée par 
les fausses croyances.

Les personnes sont des maîtres extérieurs et donc temporaires. Abhinava Goupta conseille de les questionner, comme une abeille qui va butiner de fleur en fleur. Mais le miel est à l'intérieur. Le discernement est vital à l'amour. Sinon c'est l'impasse. L'abandon, oui. Mais à qui ?

- Au maître intérieur, à la Déesse du cœur. Au mystère insaisissable qui attend patiemment notre écoute.


mardi 31 juillet 2018

Comment reconnaître un être réalisé ?


Comment reconnaître un être réalisé ?



On entend souvent l'expression "être réalisé" ou "éveillé".

Selon la philosophie de la Reconnaissance, la réalisation (siddhi) ne consiste pas à acquérir des pouvoirs surnaturels, ni à visiter des lieux spéciaux, mais à réaliser (vimarsha) que tout les phénomènes sont la libre manifestation des pouvoirs infinis de la conscience. Il ne s'agit pas d'acquérir un pouvoir, naturel ou surnaturel, mais de réaliser que le pouvoir absolu coïncide avec soi-même, avec "notre Soi" (sva-âtmâ), avec la conscience. La conscience est à la fois pouvoir de se manifester ("lumière", prakâsha) et pouvoir de réfléchir sur ce qui se manifeste ("jugement", "pensée", vimarsha). Elle est le divin concret.

Pour atteindre à cette réalisation, la voie la plus efficace est celle qui allie connaissance et amour : une connaissance amoureuse, un amour doué de foi, nourri par la raison (tarka, vichâra) et basé sur l'observation de l'expérience ordinaire (vyavahâra). Ainsi l'intellect, organe de la connaissance aussi appelé "coeur", s'affine et devient capable de "vision subtile" (sûkshma-drik), laquelle est alors capable de s'inverser et de reconnaître le divin en soi-même : c'est la reconnaissance (pratyabhijnâ), équivalent de la réalisation selon la philosophie de la Reconnaissance.

Subjectivement, cette reconnaissance se traduit par la paix, la joie et la certitude.
Mais vu du dehors ? Y a-t-il des signes ?

Selon le Secret de Tripourâ (Tripurâ-rahasya), un texte de la Reconnaissance, il n'existe pas de signes sûrs (XXI, 18 et suivants).

D'un côté, en effet, ces signes sont tout ce qu'il y a de plus intérieurs. On ne peut les voir : "ils ne peuvent en aucun cas être reconnus par les autres" (19). Cette connaissance intérieure est comparable au savoir, à l'érudition. De même que le savoir ne se voit pas, la réalisation ne se voit pas. C'est comme le goût du miel : c'est subjectif, ça n'est pas objectif. Cela tombe sous le sens, mais il est bon de le rappeler, je crois, dans un contexte où l'idée que les réalités spirituelles sont visibles ou sensibles est fort répandue, alors que la première leçon est justement que le spirituel n'est pas sensible. Mais le vulgaire est sans doute trop attaché aux images pour l'entendre.

D'un autre côté, un être lui-même réalisé peut, par une sorte de sympathie plus que par communication, deviner la réalisation d'autrui. Mais même cela est de l'ordre de l'hypothèse, car en vérité, la réalisation concerne la conscience. Or la conscience, au sens où on l'entend ici, n'est pas un phénomène, mais la Lumière qui éclaire tous les phénomènes. Elle n'est pas une chose, mais le libre mystère qui se manifeste en toute chose. Elle n'est donc jamais objectivable. On ne peut percevoir la conscience d'autrui. Et selon la Reconnaissance, la télépathie (si elle existe), n'est pas la perception de la conscience d'autrui, mais l'identification partielle à la conscience universelle, au-delà des limites d'un cerveau. De plus, les prétendus signes de réalisation spirituels, ajoute la Reconnaissance, ne sont pas fiables, car ils ne sont pas propre à cette réalisation. Un psychopathe, par exemple, peut afficher un visage serein. D'autres semblent doués de charisme - lequel, comme on sait, va rarement sans une profonde absence de scrupules. Et surtout, on peut confondre une expérience spirituelle ("koundalini", chakras, astral, sortie du corps, visions, lumières, béatitude, révélations, créativité, sentiment d'amour, etc.) avec la réalisation, qui est une sorte de compréhension totale de soi et du monde, comme nous l'avons précisé plus haut. Or, une expérience intense donne souvent aux gens l'énergie d'apprendre quelques bribes d'enseignement authentique (qui produisent quelque effet sur les débutants) et de se mettre en posture de maître. C'est que l'on observe chez plusieurs thérapeutes charismatiques qui se découvrent des missions "non-duelles". Les borgnes sont rois au pays des aveugles. Mais cela n'a rien à voir avec la réalisation.

Le seul signe extérieur d'un maître (mais ça n'est pas exactement la même chose, selon la Reconnaissance, qu'un être réalisé) est son intelligence des questions concernant le Soi. C'est en fait ce qui définit un maître, en ce domaine du moins.

Donc au final, selon la Reconnaissance, c'est en soi qu'il faut chercher les signes de la réalisation, comme par exemple l'équanimité. Mais l'équanimité ne se voit pas de l'extérieur. Les apparences sont trompeuses. Tout ce qui brille n'est pas d'or, et l'habit ne fait pas le moine. La Reconnaissance conseille donc de ne pas se mettre en recherche d'être réalisés (car on ne peut jamais avoir de certitudes en ce domaine), mais plutôt de chercher un maître, c'est-à-dire un être capable de répondre aux questions essentielles, du genre "qui suis-je ? qu'est-ce qui est réel ? quelle est ma véritable nature ? puis-je vivre sans souffrir ? suis-je le corps ? les pensées cachent-elles vraiment ma vraie nature ?" et ainsi de suite.

Comme on voit, la Reconnaissance ne parle pas de "sentir" la présence (supposée) du maître, ni de se fier à une quelconque intuition, à des "vibrations", etc. Il n'est pas question de "sentir une paix ou une joie sans cause en présence de...", dogme aujourd'hui populaire parmi les gourouistes qui voient le maître comme une sorte de dealer de "joie sans cause" et autres "vibrations de haute fréquence". L'éveil ne se transmet pas, car l'éveil est la conscience, or la conscience n'est pas une chose. Elle ne peut donc se transmettre d'un individu à l'autre, d'un lieu à un autre, sauf en un sens purement métaphorique. La conscience est partout et nulle part en particulier. Comme l'espace, elle ne se déplace pas. Elle vibre certes, elle palpite d'un pôle à l'autre, du sujet à l'objet, mais ce frémissement est immobile.

Il n'y a donc pas de signes auxquels on puisse reconnaître un être réalisé.

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