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mercredi 2 mars 2022

Pourquoi l'art est-il important dans le shivaïsme du Cachemire ?


Pourquoi le "shivaïsme du Cachemire" donne-t-il tant d'importance à l'art, à la musique, au théâtre, à la danse et, tout spécialement, à la poésie ? 

Répondre à cette question peut apprendre quelque chose d'essentiel à celles et ceux qui veulent parcourir aujourd'hui la voie du Tantra.

Il existe deux modèles d'expérience spirituelle dans le Tantra au sens large : 

1) le modèle tantrique de la dévotion modérée : conversion au shivaïsme, adoption des symboles et des règles, accomplissement régulier des rituels, etc. ; et 

2) le modèle kaula de la trance manifeste, "explosive" : tremblement, évanouissement, larmes, dépassement des règles sociales, dépassement du dégoût, etc.

Il y a alors un dilemme : soit je pratique en conformité avec l'ordre social, mais je n'ai pas la véritable expérience spirituelle ; soit j'ai la véritable expérience spirituelle, mais je me retrouve exclu de l'ordre social. Autrement dit, soit je sacrifie l'expérience intérieure à l'intégration extérieure ; soit je fais l'inverse, car pour accéder à la véritable expérience, je dois accepter de risquer de mettre en péril ma "normalité".

Or, ce dilemme nous concerne encore aujourd'hui. Par exemple, le chamanisme appelle de plus en plus de gens. Mais la question se pose de savoir si une expérience réelle est possible tout en conservant un mode de vie "normal", socialement acceptable. Cette question est sujet à débat. 

Pour les uns, l'expérience spirituelle est toujours compatible avec une vie normale. Pour les autres, l'expérience véritable n'est accessible que si l'on quitte une vie normale, socialement intégrée, pour aller mener une existence en marge de la société, par exemple comme sâdhu, yogi errant, sannyâsî, moine ou ermite. 

Pour les partisans de cette option, dont on retrouve des équivalents dans toutes les traditions, l'authenticité de l'expérience intérieure se prouve par des changements de vie extérieurs qui vont à l'encontre des conventions sociales. La liberté spirituelle se paie par l'exclusion sociale.

Abhinavagupta propose une troisième voie pour sortir de ce dilemme.

Il prône une expérience intérieure intense, mais sans mettre en danger la vie sociale. Comment est-ce possible ?

C'est possible parce qu'il existe un genre d'expérience très intense et pourtant socialement acceptable. La tradition kaula reproche à l'approche tantrique "classique" son ritualisme et son absence d'engagement intérieur. La tradition kaula exalte au contraire l'intensité de l'expérience, en utilisant des termes comme "possession" (âvesha) ou "transmutation" (vedha) et en décrivant des signes précis et spectaculaires. Tout cela vient de l'ancienne tradition des Kâpâlikas, ces "porteurs de crânes" qui vivent en marge de la société indienne avec leur partenaire spirituelle et se livrent à des pratiques qui les excluent de cette société, comme celle de boire de l'alcool ou de vivre dans des champs de crémation.

Abhinavagupta décrit, dans le chapitre IV de son Tantrâloka, ces différents points de vue et leur éthique respective. Il conclue que la tradition qu'il considère comme "ultime" n'enjoint ni n'interdit rien. Le seul critère est l'efficacité, la capacité à émouvoir. 

Mais concrètement, que suggère-t-il ?

Eh bien il ne dit pas clairement les choses, en dehors de ce critère de l'efficacité qu'il répète sans cesse. Cependant, il suggère fortement ceci : Entre la voie du conformisme et la voie de la transgression, il existe une autre possibilité. Cette troisième voie est celle de l'expérience esthétique. Par exemple, le théâtre, la danse et la musique. Et, bien sûr, la poésie.

En effet, ces pratiques artistiques sont socialement acceptables et, en même temps, elles provoquent de puissantes expériences intérieures. 

La "lumière des tantras" (tantra-âloka, le titre de son "manuel"), est donc la lumière de l'art. La poésie est la voie. La musique est la voie. En un sens, tout rituel est déjà une représentation artistique, mais souvent dépourvue d'émotion. L'art, au contraire, permet de chercher des émotions, toutes les émotions, et même des états modifiés de conscience, des formes de transe, des états d'hypnose, avec des manifestations correspondantes : larmes, rires, mouvements spontanés, etc. L'art est, par excellence, le lieu de la manifestation de la nature sauvage qui habite les humains civilisés, mais en accord avec les mœurs et leurs règles. 

Bien sûr, l'art est parfois rejeté et certains religions le rejettent presque entièrement. Mais ce sont des cas extrêmes. La culture est la manière dont nous exprimons notre nature, mais de manière socialement acceptable. L'art est au cœur de ce processus de sublimation. Le théâtre en est l'un des exemples parmi les plus anciens. Le lien entre théâtre et religion est d'ailleurs bien connu.

Je pense donc que le message profond du "shivaïsme du Cachemire" est de proposer l'art, en particulier les arts libéraux, comme troisième voie spirituelle, comme modèle de l'expérience spirituelle la plus radicale et la plus profonde au sein du monde. 

Dès lors, l'intérêt d'Abhinavagupta et de la plupart des maîtres du Tantra pour la poésie, la musique, etc., prend tout son sens. L'art est le lieu d'expression le plus adéquat de la transgression spirituelle dans un cadre socialement acceptable, en raison de la sublimation qu'il permet. Dans l'art, je peux m'exprimer sans limites et sans craindre d'être mis au ban de la société. Voilà pourquoi le "shivaïsme du Cachemire" accorde tant d'importance à l'art.

mardi 3 novembre 2020

Qu'est-ce que le corps ? Le point de vue de la tradition Kaula



La tradition tantrique Kaula est, pour autant que je sache, la seule tradition spirituelle à exprimer une vision positive du corps. Non pas seulement un corps comme moyen, comme pis-aller, comme obstacle que l'on surmonte ou comme outil, mais le corps comme absolu. Car telle est la non-dualité que propose de réaliser la (ou les) traditions Kaula : le corps est l'absolu. 

Bien évidemment, cela soulève des questions. Mais le mystère Kaula est là, dans cette équation, dans cette énigme, ce brahman qui se présente à la fois comme une réponse et comme une question, un kôan. Comment le corps pourrait-il être l'absolu ?

Le mot central de cette tradition est kula. Qu'est-ce que kula ? C'est le corps, l'absolu, la conscience, l'énergie, le souffle, la puissance, la femme, la matière, le tout. Entre autres. Qui comprends kula a tout réalisé. Le Déesse le demande au début du Tantra de la Triple Souveraine : "Comment l'absolu donne-t-il immédiatement la réalisation que tout est (l'absolu) ?" Comment réaliser que le corps est l'absolu ? Qu'est-ce que cette réalisation ?

Abhinavagupta déplie ce kôan longuement. Voici un passage (p. 197 de l'édition Gnoli) où il évoque ce qu'est kula, le terme-clé :


 kulaṃ sthūlasūkṣmaparaprāṇendriyabhūtādi samūhātmatayā kāryakāraṇabhāvāc ca / yathoktaṃ saṃhatyakāritvād iti / tathā kulaṃ bodhasyaiva āśyānarūpatayā yathāvasthānād bodhasvātantryād eva cāsya bandhābhimānāt / uktaṃ hi kula saṃstyāne bandhuṣu ca iti / na hi prakāśaikātmakabodhaikarūpatvād ṛte kim apy eṣām aprakāśamānaṃ vapur upapadyate / tatra kule bhavā kaulikī siddhis tathātvadārḍhyaṃ parinirvṛtyānandarūpaṃ hṛdayasvabhāvaparasaṃvidātmakaśivavimarśatādātmayam / tāṃ siddhiṃ dadāti / anuttarasvarūpatādātmye hi kulaṃ tathā bhavati / yathoktam : vyatireketarābhyāṃ hi niścayo 'nyanijātmanoḥ / vyavasthitiḥ pratiṣṭhātha siddhir nirvṛtir ucyate // 

"Kula, c'est ce qui est physique, subtil et suprême à la fois ; et c'est le souffle, les facultés (du corps et de l'esprit), les éléments etc. C'est tout cela et c'est la relation de cause à effet (entre ces éléments). Comme dit Patanjali : 'Parce cela engendre des effets en s'associant ensemble'. Ainsi, (l'absolu) est kula car c'est la conscience elle-même qui existe ainsi, par cristallisation : (elle) s'identifie erronément (à ses manifestations) et s'emprisonne par sa pure liberté absolue de conscience. En effet, il est dit que kula exprime la cristallisation et la parenté (or, tout est unifié par la conscience, tout est donc 'apparenté' et forme un tout, une famille). Car aucun corps qui serait autre que la Lumière-conscience ne peut être engendré s'il n'est pas identique à la conscience, qui est Lumière, manifestation (, car une chose qui ne se manifeste absolument pas n'existe absolument pas ; tout est donc conscience). Dans ce kula, la (conscience) est la perfection, l'excellence (bhava) de ce tout. Elle est stabilité de cette (réalisation), félicité du retournement (de la conscience sur elle-même), identification qui est réalisation de Dieu, réalisation qui est conscience absolue, dont la nature propre est le Cœur. La (conscience absolue) donne cette réalisation, car quand on s'identifie à l'essence absolue, tout devient ainsi (l'absolu). Comme dit (Utpaladeva) : 'En effet, c'est par des raisonnements qu'il y a certitude quand au sujet et à l'objet. Cette certitude est l'état fixe, la stabilité, la perfection, la béatitude."


Ce passage peut sembler obscure, j'en conviens. Abhinava consacre au fond tout son commentaire, sa méditation explicative (vivarana) à déployer le cœur du message de la tradition Kaula : le corps est l'absolu.

Les prémisses ressemblent à celles du Vedânta ou de la "voie directe" populaire aujourd'hui : tout est conscience, tout dépend de la conscience. Mais, alors que ces non-dualismes excluent ensuite le tout pour ne laisser que la conscience, ici on comprend que tout est conscience, également et selon la forme propre de chaque chose, tout comme les vagues sont l'océan. En effet, que les vagues soient l'océan ne fait pas disparaître les vagues. Même elle n'ont pas d'existence indépendante, elles ont leur forme propre, leurs effets propres. Donc tout est l'absolu : c'est cela, la véritable non-dualité, et c'est cela, l'absolu même. Juste avant ce passage, Abhinava a expliqué diversement le mot "absolu" (anuttara). A chaque fois, uttara désigne une hiérarchie et an- nie cette hiérarchie. Tout est l'absolu. Le corps, le sol, les montagnes, le souffle, tout. Cette identité universelle est "le Cœur". Pas simplement l'absolu transcendant, mais l'absolu qui est tout, et qui est pourtant au-delà de tout. La grande différence avec les autres non-dualisme est qu'ici l'absolu est mouvement, activité. C'est le point-clé. Si vous avez intégré cela, vous pourrez entendre ce que proclame le shivaïsme du Cachemire. Sinon, vous resterez dans la soupe new age que servent actuellement bon nombre de charlots qui prétendent "transmettre la tradition du shivaïsme du Cachemire", etc.

Tout est le corps de l'absolu et tout est l'absolu. Cela est rigoureusement vrai. Vous noterez qu'Abhinava cite Utpaladeva qui affirme que l'on parvient à cette "certitude" (nishcaya) par des raisonnements. Ici, la connaissance est à la fois rationnelle et sensorielle. Elle n'est pas cette connaissance amputée que les commerçants veulent nous fourguer, sous prétexte que "peu importe le flacon..." De plus, même si tout est l'absolu, le corps physique est au coeur de ce tout. Le corps est le tout, car le tout est une extension du tout, et surtout parce que le corps est le lieu du plaisir. Au coeur du corps, il y a le plaisir. Et le plaisir est le coeur de la conscience, la pulsation "je suis je", le coeur du coeur, le centre du centre, la "vérité de la vérité" comme dit l'Upanishad. Comment ? Quand je plonge mon regard (par un "retournement", parinirvṛtyā dans le passage ci-dessus) dans ce plaisir. Il n'est plus alors évanescent, l'opposé de la douleur, mais il se révèle comme coeur, vie et substance de tout. Voilà pourquoi tout ce qui donne du plaisir et qui dérive du plaisir est "moyen" privilégié de célébration de cette certitude : le vin, la nourriture et le sexe, les trois "mystères" (brahman), les trois "expansions de conscience", causes de plaisir et manifestations de ce plaisir qui est le plaisir de l'absolu à être ce qu'il est, c'est-à-dire à être tout et à être au-delà de tout.

Voilà, en très bref, pourquoi le corps est l'absolu.

dimanche 1 septembre 2019

L'Eradication des ténèbres - III

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Suite et fin du Tantra kaula ancien, l'Eradication des ténèbres (Timira-udghâtana). En passant, ce titre est intéressant : il désigne l'opération de la cataracte. Quand on le rapproche du rôle central de la gnose salvatrice dans le tantrisme en général et dans la tradition du Koula en particulier, cela fait bien sûr penser au gnosticisme, à l'hermétisme et, plus généralement, au platonisme au sens le plus large, autour de l'idée qu'il existe une connaissance capable de nous sauver et de guérir nos maux.

Le chapitre V de l'Eradication décrit l'enseignement oral du Koula (upadesha) et sa puissance. Quelques bribes (de ce manuscrit passablement abîmé, mais préservé par le climat sec et frais de la vallée de Kathmandou, où il a été découvert) :

"Ecoute, Déesse, l'instruction de la gnose du Koula !", le Koula désignant à la fois la tradition de ce nom, la connaissance, le cosmos, la famille divine, la communauté des siddhas et des yoginîs, le corps, la conscience, le souffle, la conscience, la Koundalinî et la Shakti. 
"Recevoir cette instruction du gourou, c'est gagner à la fois la jouissance et la liberté". Bhoga, ici rendu par "jouissance" est difficile à traduire. Mais quand il va avec moksha, l"la liberté", cela s'entend comme un oxymore : bhoga désigne en fait l'expérience incarnée, tandis que moksha désigne, dans la culture brahmanique, la délivrance du principe conscient hors de cette incarnation, après la mort. Ce que suggère donc cette expression paradoxale, c'est une liberté en cette vie même (jîvan-mukti). Il ne s'agit pas de se "délivrer de" l'emprise du corps, mais de recouvrer sa liberté, laquelle est la liberté divine, transmise gracieusement à l'individu par le truchement des ces "instructions du Koula". 
"Quand la gnose est transmise, il y a assurément libération."
"Les êtres à qui est révélée la vertu (vîrya) de la gnose jouissent de nombreux plaisirs/expérience (bhoga encore)"
Les pouvoirs surnaturels sont également une conséquence de cette liberté en cette vie :
"La gnose procure à la fois jouissance et liberté, attraction, magnétisme, dissension, ruine, respect de la part des rois, paralysie, etc. ainsi qu'une expérience manifeste (pratyaya), la réalisation des paroles et la découverte de nombreux Mantras, masculins et féminins."
Mais cette gnose doit rester secrète :
"Il faut s'efforcer de (la) cacher, ne pas l'écrire, ne pas la lire, mais la transmettre de bouche à oreille."
Cette rhétorique n'est pas propre au Koula, elle est pan-shivaïte, puis pan-tantrique, c'est-à-dire présente dans toutes les religions de l'Inde qui ont imité le shivaïsme. 

Le chapitre 6 décrit la possession du yogi/ de la yoginî par la Shakti de Shiva (rudra-shakti-samâvesha) : c'est la pratique central de cette tradition chamanique de l'Inde.

"La Déesse demanda :
Qui est cette Shakti transmise (de maître à disciple) ? Quels signes (de sa présence) manifeste t-elle ?
Quand elle est dans le corps, elle engendre des états comme la paralysie/ la langueur. Comment savoir qu'elle est (bien) transmise ? Comment se déroule cette transmission ? 
Comment va-t-elle vers le bas et vers le haut ? Comment atteint-elle (Shiva) ? Comment en faire l'expérience ?Grâce à qui et à quel moment procure-t-elle la réalisation ? A quels signes reconnait-on cette réalisation ?
Bhairava répond :
- Elle infuse tout le corps et le monde, le vivant comme l'inerte (litt. "l'oeuf de Brahmâ, donc le corps et aussi le monde). Présente en bas comme en haut, la tradition affirme qu'elle est omniprésente. Elle infuse aussi le corps de tous les êtres vivants. Grâce à la juste mise en pratique des instructions, elle résorbe (les états) inférieurs et déploie les (états) supérieurs... Elle s'active par un triple yoga (dans la création, la subsistance et la destruction). C'est ainsi qu'elle transmute (le disciple).... Elle infuse le corps de ces trois façons, cette Shakti suprême que (le maître) doit faire entrer (dans le disciple). Le maître grâce à qui se produisent les signes est un maître source de libération, dit-on." 

Ensuite vient une description du yoga visionnaire, en contemplant le ciel bleu dans la posture de Bhairava (yeux grands ouverts, bouche entr'ouverte) :

"Grâce au joyau des instructions du Koula, le yogi contemple une vision divine dans le ciel. Il voit d'abord les yeux fermés (dans l'obscurité ?), puis directement avec ses yeux (ouverts). En premier, il voit juste l'ombre des yoginîs. Quand il persévère dans ce yoga, ces formes se développent. Il contemple une forme bleu sombre, terrible ou paisible, ornée au complet (au singulier, mais désigne peut-être des formes plurielles). Tant que cette vision dure, (le yogi) voit des nombreuses formes. Il contemple chaque jour la Mère/ les Mères dans l'espace intermédiaire, entourée des terribles Bhairavas et de myriades de yogis. Il contemple à la fois la cité du Seigneur du yoga et la félicité du Soi/ sa propre félicité."
A ma connaissance, c'est là l'une des plus anciennes descriptions du yoga visionnaire qui se développera ensuite en Inde et au Tibet. 

Dans le chapitre 7, les expériences visionnaires sont à nouveau décrites. La Déesse demande comment les visions célestes culminent dans la libération, et Bhairava/Shiva répond :

"Le meilleur des yogis, constamment attelé à ce yoga, contemple la totalité des trois mondes, tous les aspetcts de l'oeuf de Brahmâ. En s'élevant, il atteint Shiva.
D'abord, il voit une forme, (comme) à la fin d'un rêve, les yeux fermés.
Par une pratique constante, il voit les dieux directement, 
de ses yeux (pratyaksha). Il entend aussi leur parole, ils sent leur contact, leur parfum. Quand il progresse, ce maître des yogis, l'esprit inspiré par la vérité, contemple les formes divines dans le monde entier aussi bien que dans le ciel (sarvalokasya câmbare). Il devient un gourou, réalise les désirs, devient sagace, il possède le sens des livres et du Vedânta, il compose des poèmes divertissants, ornés de figures ravissantes, il séduit le monde entier, il charme les charmeuses, il possède les hommes et les femmes, il est célébré, ravissant les esprits. Ce yogi, établi dans ce divin yoga du ciel, contemple d'un esprit au-delà de l'esprit. Il voit les trois mondes, l'enfer, le monde des nâgas et le monde céleste", etc.
"Il voit des syllabes tracées dans le ciel".
"Il voit le monde d'Indra avec ses vaisseaux du soleil et de la lune."
Bref il voit tous les niveaux de l'univers jusqu'à la Shakti suprême (parâ).
Ce yoga visionnaire "céleste et divin" (divya) est donc présenté comme une voie graduelle, rapide (shîghram) et complète en elle-même vers la paix (shântam padam).

Le chapitre 8 présente les "cinq joyaux" de l'enseignement du Koula, mais le texte est très abîmé. Le pointe essentiel est que, sans la Shakti de Shiva, sans cette expérience de se laisser envahir par cette énergie, rien n'est efficient, tout est stérile. Le troisième joyau est "la transmission de la Shakti dans notre propre corps ou dans le corps d'un autre, qui fait bouger tout le corps (litt. "qui agite la cité entière") et qui le dote d'une force immense". 
La méditation (dhyâna) est l'état "mental au-delà du mental" (manonmanî) "sans se soucier de rien (acintitam bhave ?). où le yogi "contemple le monde entier". 
Le yoga : "Pratiquant intelligemment dans un lieu sauvage ou dans la montagne, le yoga libéré de tous les couples d'opposés procure sans tarder la réalisation au yogi".
"Les êtres accomplis par (ce) yoga se divertissent en de nombreuses expériences".

Le chapitre 9 décrit le maître et la Shakti suprême (parâ, la Déesse centrale dans le Trika). La Shakti de gnose est "celle qui transmet la gnose, c'est-à-dire la possession par la Shakti de Shiva (rudra-shakti-samâvesha-jnâna-samkrânti-kârakam)". Bien sûr, un tel maître est rare. Sans elle/lui, on ne fait qu'errer dans les traditions, les religions, les textes, les sanctuaires et les vaines pratiques. 

Le chapitre 10 décrit le mauvais puis le bon disciple. 

Le mauvais est, par exemple, "le logicien, le ritualiste, handicapé, l'intouchable, celui qui a une voix de corbeau, l'illettré, celui qui est malade, qui ne respecte pas ses engagements initiatiques (samaya), l'impulsif, celui qui a les dents pourries, qui ne respecte personne, etc. En gros, ce texte semble respecter la vision classique/brahmanique/bouddhiste du mauvais disciple. 

Le bon disciple est tout le contraire : dévoué au shivaïsme, expert dans tous les systèmes, toujours attaché au maître divin (guru-deva), impartial envers tous, endurant, sans rancune, paisible, vérace, fidèle, gardant ses engagements initiatiques (samaya). Le maître peut initier même les Barbares (les étrangers, mlecchas). 

Le chapitre 11 décrit différents yogas, autour de l'opposition entre "le yoga du labeur" et "le yoga du nectar d'immortalité". Ce dernier est le yoga de la liberté où "le yogi joue à sa guise en tous les états, il jouit de tout et tel est sa pratique". Ce yoga est simple,sans Mantra ni mandala, etc. C'est le nectar du yoga qu'obtiennent les adeptes du Koula. Ils contemplent "par ce yoga céleste et divin" la conscience "au centre du corps, immaculée". Shiva ajoute "Quelle merveille ! Quel miracle ! Pour ce (yogi), tout est divin, tout est conscience, le Soi, l'expérience directe".
Ce qu'il faut, c'est un maître capable de transmettre cette "Shakti de Shiva", car "s'il trouve un maître sans Shakti, comment le disciple pourrait-il atteindre la réalisation ? SI l'arbre est tranché à la racine, comment pourrait-il fructifier ? Le maître possédé par la Shakti de Shiva est le meilleur des maîtres."

Le chapitre 12 décrit l'origine de ce yoga, sa lignée (avatâra) et encore une fois la grandeur de ce yoga comparé aux "adorateurs du linga" qui ne font que réciter des Mantras "sans que rien ne se passe".

Il y a enfin quelques feuilles fragmentaires, avec des sujets comme "le trident des Shaktis", "l'essence du yoga" (yoga-sadbhâva), l'observation du souffle ("l'expérience essentielle de la respiration se trouve à la pointe du nez", "Le puissant (yogi) consume les objets en se tenant dans la cavité du nez", "Shiva est présent à la pointe du nez dans tous les corps"..., "tant que le souffle ne sort pas, il est dit 'indivis'"...). Ainsi le yogi réalise l'être unique dans tous les corps, à la fois présent dans son corps et libre de tous les corps : "Quand il lâche le corps, le vivant va reposer dans l'espace extérieur, il est alors libre des objets. C'est cela, l'absolu sans peur". 

Enfin, l'ultime chapitre rejette les chakras, les pranayamas, tous les concepts qui n'est "ni consciente, ni inerte, ni soi, ni autre, qui est pleine connaissance débordante, état de plénitude qui n'est ni le corps, ni abandon du corps, ni abstraite, ni concrète, ni lointaine, ni proche, ni dans le corps ni dans le ciel, ni entre les deux". L'état du Koula est cet état qui qui est affranchi de tout cela. Quand on lâche tous ces états, il reste le Koula, "état de plénitude, plaisir total (mahâ-sukha)".

Malgré l'état du manuscrit, le message de ce texte ancien est clair : l'essentiel est l'expérience vivante de l'énergie dans le corps. Cette énergie ne se limite pas au corps, mais elle doit passer par une expérience corporelle, spontanée ou basée sur un yoga visionnaire ou un yoga du ressenti du du souffle. Le seul thème du Koula qui n'est pas absordé dans ce manuscrit est le yoga sexuel.
Abhinava Goupta et le shivaïsme du Cachemire intègrent cette tradition ancienne, mais la dépassent : pour Abhinava Goupta, rien ne peut certes mener à l'Eveil, car la conscience est libre. Mais rien ne peut l'empêcher non plus. Il ne rejette donc pas les techniques (l'adoration du linga, etc.), mais souligne juste qu'une méthode est valide dans la mesure où elle est valide pour telle personne à tel moment. Ni rejet des méthodes, ni dogmatisme, plutôt pragmatique, dans la perspective où, la conscience étant absolument libre, tout est possible.

Pour ma part, je retiens du Koula, tradition parfois touffue et baroque, que l'essentiel est la plongée en soi.

mercredi 28 août 2019

L'Eradication des ténèbres II : les signes de la Koundalinî

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Voici la suite de ma traduction de l'Éradication des ténèbres (Timirodghâtana), un des plus anciens textes du Koula, le Tantra non-duel.

Après la description symbolique du lieu du Tantra (cliquer ici)et du dialogue entre Shiva et Shakti, cette dernière lui demande dans le second chapitre les secrets du yoga du Koula, source de la réalisation en cette vie. Ce yoga consiste à se laisser posséder (âvesha) par l'énergie divine (rudra-shakti), laquelle n'est autre que la Koundalinî, même si le terme n'est pas employé dans ce texte ancien. Ce yoga se présente comme indépendant des théories, dualistes ou non-dualistes, indépendant aussi des circonstances et des conditions de vie.

Le Chapitre III - La vanité des religions comparée à l'expérience de la Koundalinî

Le chapitre III souligne ces différences entre cette pratique intérieure et le shivaïsme ordinaire : 

"La vérité des livres de ce monde n'a rien de commun avec la pratique non-duelle (qui ne se base pas sur la dualité entre "pur" et "impur"). Les "sciences" dont s’enorgueillissent les savants ne mène qu'au malheur. Ceux qui méditent le sens des Védas se contentent de la lettre, ils ne trouvent pas la paix transcendante, "ceux qui savent la vérité (des Védas)", égarés qu'ils sont. D'où leur viendrait la connaissance (libératrice), même en lisant des millions de livres ? Les (rituels) grossiers à base de camphre, de curcuma, etc. sont absurdes. Ceux qui suivent des règles de bonne conduite (vinaya) mais qui sont privé de réalisation sont partout répandus, en pleine confusion. Ils ne connaissent pas la félicité du Koula, Ô belle aux yeux de gazelle ! Ils se contentent des Tantras et des Mantras, qui ne leur font aucun effet (pratyaya). Ils n'ont pas la gnose du Koula : les hommes se contentent d'être bien sages. Ils s'adonnent à nourrir le feu de boulettes amères, par exemple ; d'autres "purifient les éléments", d'autres imaginent le Point et la Résonance, ainsi que les (autres étapes de l’ascension du Mantra) le long du canal central. Ils se satisfont d'un rituel qui (prétend être) la connaissance du réel. Mais la connaissance du Koula est celle des yoginîs et des magnanimes. Ceux qui sont bien sages (vaineyikâh) sont comme des insectes (sans cervelle), ils se distinguent par leur inclination à la servitude (pashutvam) !"

Le reste du chapitre est très abîmé, mais le message est clair : les religions existent parce que les hommes ne font pas l'expérience de la Koundalinî. Ils se font alors esclaves de systèmes factices où l'on s'imagine vivre des choses mirifiques, justement parce qu'on ne les vit pas.
Le yoga du Koula, au contraire, n'a pas besoin de visualisation, de règles ou de vaines théories, parce que l'éveil de l'énergie se vérifie directement par ses effets (pratyaya, cihna). Ce sont ces dignes qui sont décrits dans le chapitre IV :

Chapitre IV - Les symptômes de la Koundalinî

Pour la principale méthode d'éveil de la Shakti selon le Koula, cliquer ici. La Koundalinî, c'est la vie, c'est-à-dire la conscience. La conscience est libre. Rien ne peut la forcer à se réveiller. Nul ne peut la contraindre à rester endormie. La Koundalinî, c'est le coeur de soi. Pour la réveiller, il suffit de se réveiller, c'est-à-dire de plonger en soi. Vu de l'extérieur, toutes les méthodes sont possibles, toutes les occasions sont bonnes. Mais en réalité, seule la Koundalinî, le "je suis je", s'éveille soi par soi. 

"La Déesse demande : 
Comment la (Koundalinî) advient dans le corps ? J'ai un doute à ce sujet, Dieu des dieux ! Donne-moi la réponse, Seigneur des dieux !
Shiva répond :
- Ô Déesse, elle (la Koundalinî, la Shakti, la Déesse... Toi !) est omniprésente. Mais elle est (plus intensément présente) dans le coeur des êtres incarnés. Grâce au joyau des instructions secrètes qui constituent la gnose (du Koula), éveillé (depuis toujours), elle s'éveille (à nouveau). Shiva et Shakti se font face à face, omniprésents. Mais cette Shakti de Shiva se trouve dans la bouche du maître et dans la possession (âvesha). Lui, Shiva, est l'inconcevable, la cause primordiale. Sa Shakti est Point (de Lumière) et Résonance (consciente). Il suffit de suivre son ascension pour qu'apparaisse l'expérience qui est la preuve (de l'éveil de la Koundalinî). Le corps s'en trouve immobilisé. Avec la pratique, on voit le divin, le divin dans le corps, Ô Déesse ! En trois mois, on contemple les Yoginîs (dans le ciel face à soi), puis les dieux célestes dans leurs vaisseaux. Selon la profondeur de la pratique, on contemple toute la création. D'abord, on sent un tremblement dans le coeur, puis (comme) une énonciation dans la gorge. Puis la tête tourne, signe de la transmission. Un à un, (les cakras) se mettent à tourner, de même que les membres et chaque partie du corps, jusque dans les articulations. Il y a (comme) un vertige et une ivresse dans le corps entier, par la puissance de cette science du Koula. Il y a (comme) des changement d'humeur, d'état. Il ne faut pas en avoir peur : c'est la Maîtresse suprême qui joue. Il ne s'agit ni d'une possession démoniaque, ni d'une maladie mentale. Quand on la bloque où qu'on lui fait violence, on n'est pas délivré. Grâce à cette Shakti du Désir, le yogi devient un gourou. Elle est source de plaisir sexuel dans le corps. Transcendante, elle guérit de tous ce qui tire vers le bas (pâpa). 
...
Cette possession par la Shakti de Shiva est la possession éternelle, sans effort, elle est la source ultime de l'union délicieuse avec les dieux célestes, elle procure à la fois la jouissance et la liberté. 
...
Qui s'adonne à ce yoga ne connaît ni jour, ni nuit. Il ne sent pas la faim ni la douleur en son corps.
...
Sans effort, il réalise une myriade de moudrâs et de bandhas. Il tremble, chante, danse, manifeste une multitude d'états.
...
Il est impossible de faire cette expérience même par des millions d'autres systèmes."

Là aussi, malgré les lacunes et les quelques passages que je ne comprends pas, le message est clair : quand la Koundalinî s'éveille, toutes sortes de symptômes se manifestent, dont les moudrâs et les bandhas (au passage, je me demande si ce texte ne comporte pas ici la plus ancienne mention des moudrâs et bandhas qui apparaîtront ensuite dans le hatha yoga), ce que le principal vulgarisateur du "Siddhayoga" au début du XXe siècle, Swâmî Vishnou Tîrtha, nommera les "kriyâs" ou "manifestations spontanées de la Koundalinî/Shaktipat sous forme de mouvements" que l'adepte ne doit en aucun cas essayer de bloquer.
On notera aussi que l'énergie part du cœur, ainsi que l'absence de serpent (mais j'ai mis un serpent en illustration, quand même).

Au final, tout cela est très simple : on plonge en soi, instinctivement, et on se détend. Comme dit Shiva dans ce tantra : teṣu teṣu na bhetavyaṃ, krīḍate parameśvarī "n'ayez pas peur de ces manifestations : c'est la Maîtresse suprême qui joue".

dimanche 25 août 2019

L’Éradication des ténèbres - chapitre I

There is a Story behind celebrating Shravan Somvar is That Once upon a time there was a rich business man in Amarpur village. To know the further story of the Lord Shiva visits the ReligiousKart and read the complete Story.

La tradition Koula, c'est le Tantra non-duel, la transmission de l'éveil dans le corps. 
Je voudrais ici essayer de retraduire l'un de ses textes les plus anciens, datant peut-être du VIIIè siècle, L’Éradication des ténèbres (Timora-udghâtana, cliquer ici pour voir la transcription que j'utilise), un manuscrit unique découvert au Népal. Le texte est très corrompu, de nombreux passages manquent. Mais ce texte me semble témoigner du Tantra non-duel à l'état pur, primitif, avant les versions édulcorées ou sophistiquées qui sont apparues ensuite. Et le texte est cité par Abhinava Goupta et Kshéma Radja, bien que ces citations ne se retrouvent pas dans le manuscrit qui nous est parvenu.

Le premier chapitre décrit le contexte symbolique de la transmission entre Shiva et Shakti, entourés de yoginîs, de siddhas et autres sages mythiques.

L’Éradication des ténèbres

Chapitre I : Shiva et Shakti

"Shiva et Oumâ (la Déesse) sont au sommet du Mont Kaïlash. C'est un sommet charmant, entretenu (-sevite) par les êtres accomplis et les yogis, par des hordes de nymphes, des esprits des forêts, des créatures célestes, entourés d'arbres, ornés de mines de joyaux, des pics variés, des nuages vivants, nimbé de l'éclat de l'or inondé de soleil, peuplé de sages (rishi) et d'innombrables magiciens, de hordes de lotus, de fleurs rouges Tchampa (comme les encens) et autres, nimbés d'une aura écarlate due aux arbre Ashoka et d'autres arbres magnifiques. 
Shiva est assis sur un trône d'or et de pierres précieuses avec Shakti. Orné de crânes, il est entouré de ses cinq faces et il porte seize serpents. Doué de trois yeux, sa chevelure est une masse relevée, comme une tiare, au sommet de laquelle siège la Lune. Ses cheveux rougeoyants inspirent la terreur, tel un feu brûlant. En guise de cordon sacré, il porte un cobra (nâga). Ses boucles d'oreille imposent le respect. Il porte les rois des nâga en guise de bracelets et d'autres anneaux d'épaule. Le Dieu des dieux resplendit de tout cela, en serrant contre lui la Déesse, Oumâ, ainsi que le trident aux pointes terribles. Ce héros porte aussi aussi un glaive tranchant comme le diamant, une hache puissante et un rosaire splendide. Ses oreilles sont ornées de lotus ; il tient une queue d'éléphant en guise de chasse-mouche et ses chevilles sont ornées de clochettes. Il est revêtu d'une peau de tigre qui fait peur à voir, ainsi que d'une longue dague décorée de gravures. Orné de la Grande Moudrâ, sa longue langue lèche (l'espace), créant et détruisant le samsara. Il tient un crâne dans sa main gauche, un tambour damarou, ainsi qu'un disque et un arc. Couvert de cendres, il tient un lotus et sa dame. Il rit à gorge déployée, d'un rire qui paralyse (kilakilâyantam ?) terrible, incarnation de la peur, entouré de grand yogis et de grandes yoginîs. 

(manque une feuille...)

La Déesse (probablement) demande :
Révèle-moi le nectar du Koula, l'essence de la tradition pour les nuls (mûrkha ?).
... (un passage que je ne comprends pas)
 (pour ?) les imbéciles ignorants perdus dans la jungle des systèmes, qui ne connaissent pas la félicité ultime, le nectar suprême, la gnose du Koula. 

(Shiva répond ?) :
Ô Déesse ! C'est la Shakti du désir qui est la source de toute réalisation, quelque soit la pratique ou la règle. 
Là où il n'y a pas de pratique compliquée, pas de préférence pour la dualité, ni pour la non-dualité, c'est là que je suis, comme un caruka (?).
Que l'on soit célibataire ou marié, engagé dans un projet, où que l'on soit, on atteindra la réalisation grâce à la possession par la Shakti de Roudra reçue d'un maître, grâce au Yoga du Koula."

Après une longue introduction qui nous situe dans l'ambiance baroque du Tantra, Shiva délivre l'essentiel de son message dans cette dernière phrase : peut importe les signes extérieurs et les situations. Seul importe la grâce, "la possession par la Puissance de Roudra". Roudra est un autre nom de Shiva. La Puissance de Roudra (rudra-shakti) est l'énergie divine quand elle se manifeste par la possession, l'envahissement de tout l'être par une énergie, un mouvement comme une vague, qui submerge le corps qui la reçoit. Les signes physiques et intérieurs de cette transmission d'énergie seront décrits aux chapitres 4 et 6, que nous verrons ensuite.

L'essentiel est la plongée à l'intérieur, directement. Sans attendre. Ici et maintenant. Nous avons tous ce savoir instinctif. C'est tout.

samedi 27 juillet 2019

Se détacher des rituels

flux et reflux


Abhinava Goupta nous invite à prendre du recul par rapport aux pratiques factices :

"Laisse tomber (tyaja), loin derrière toi,
la pratique réglée (vinaya), pauvre en mérites,
pleine d'afflictions, dépourvue d'expérience personnelle,
privée de la science de la libération." (TÂ XXXVII, 28)

Dans ce verset, il utilise la terminologie bouddhiste. Il conseille de se délivrer des pratiques factices inventées par des maîtres incompétents qui n'ont d'autre rôle que de perpétuer l'illusion du monde. Les systèmes, rituels ou yogiques, sont des prisons mentales. Le Tantra (le Texte) est une prison, le Véda (le Savoir) une autre, selon Shiva dans l'Ânanda Tantra :

"Ceux qui s'y connaissent ne croiront pas à la doctrine des 'sages védiques', qui est limitée, pétrie d'afflictions, qui ne produit que des fruits maigres et évanescents. Ils accorderont foi à la Révélation de Shiva." 

Abhinava poursuit : "Ce qui est cause de chute selon les 'sages védiques' permet une réalisation rapide selon l'enseignement de gauche - d'où l'on voit que la religion védique est prisonnière de la caverne de l'illusion magique, Mâyâ." (TÂ XXXVII, 10-12)

Tous ces enseignements sont en partie vrais, mais ils sont limités, ils n'enseignent qu'un aspect du Mystère. Ils sont vrais en ce qu'ils affirment, faux en ce qu'ils interdisent. Les savoirs sont des gouttelettes issues de la réalisation infinie de l'Infini par l'Infini. Tel est le message de la religion Kaula, religion sans forme, sorte de parfum subtil présent en toutes les religions, pressentiment de la vérité auquel répond notre intelligence instinctive. 

En particulier, les disciplines et pratiques en tous genres sont comme de la lave pétrifiée. Le succès même devient échec. Tout cela sert ensuite à faire exister des pouvoirs, des sociétés, des groupes, avec leur dose de bêtise indispensable à leur conservation. La liberté ne se limite pas à l'individuel, mais elle passe par l'individuel. Inévitablement, le doigt qui pointe la lune en vient à la cacher. Ceux qui en sont avisés exercent donc leur discernement : ils séparent le bon grain de l'ivraie. Car la pratique est inévitable, vu que l'absolu est action, mouvement. Mais à force d'échecs et déconvenues, nous sommes conduits à reconnaître la part vraie et à laisser tomber le reste. 

La pratique vient du plus profond : alors elle est vivante. Sinon, elle remplace un autre mécanisme, une autre routine, et ne fait que perpétuer le mal-être. L'indépendance est le terreau de la pratique juste : pratiquer comme sans pourquoi, dans un perpétuel oubli, plongé dans une pleine intensité. Pratiquer comme on improvise sur un thème musical, comme on suit des vaguelettes du regard. Dépouiller pour savourer.  

vendredi 26 juillet 2019

La légende du Ventre du Poisson

Dans la vision tantrique, les révélations religieuses et philosophiques sont toutes hiérarchisées selon un double principe de transcendance et d'inclusion, depuis les Védas et les sciences mondaines tout en bas, jusqu'au sommet où se trouvent les Shakti Tantras, axés autour de deux traditions : la Triade ou Trika, diffusée notamment par le prince Râma, et la Danse de Kâlî ou Kâlî-krama, révélée dans un cimetière de la vallée du Swat au nord du Pakistan par une assemblée de yoginîs autour de Mangalâ. Plus un enseignement et une pratique sont non-dualistes et désinhibés, plus ils sont situés en haut de la pyramide, près de la source des tantras, présence nue de l'instant présence, silence brut.

Mais au-delà des tantras et infus en eux "comme le parfum dans les fleurs", se trouve le Koula. Par la suite, la religion du Koula (kula-dharma) en est venue à désigner des systèmes tantriques pleins de rituels et d'interdits. Mais à l'origine, la tradition Kaula est bien distincte de la tradition tantrique et elle se présente comme largement supérieure.

Pourquoi ?

Parce qu'elle ne dépend pas de rituels complexes. Son temple, c'est le corps. Tous les moyens sont bons pour célébrer la conscience, l'expansion, l'immensité frémissante. Koula, en sanskrit, désigne à la fois la Famille Shiva-Shakti, les Yoginîs, l'énergie, le corps, le Tout, le Cosmos, le souffle, autrui, la femme, le silence net.

Le Koula reprend les symboles tantriques comme le crâne, par exemple, mais les intériorise complètement. Cette tradition (sauf dans la branche Krama) va jusqu'à interdire les pratiques transgressives ascétiques, comme par exemple le "voeux du crâne" et tout ce qui va avec, et se concerne plutôt les gens qui vivent dans le monde, avec ou sans famille. L'important n'est pas l'extérieur, mais l'intérieur. Pas de linga, pas de cendre, pas de déguisement, pas de béquilles, pas de fuite dans des mondes parallèles. Juste ce qui se présente.

Tout y est plus simple et spontané. Pas de rituel ou d'initiation complexe. La pratique est axée sur le corps, le souffle, l'émerveillement. L'intensité remplace la prolixité. Peu de techniques. Le Koula, c'est de la poésie, des hymnes, de l'ardeur, un certain état d'être. La transmission est soit par discours, soit par geste symbolique, soit directe, par la simple présence. La méditation est axée sur l'écoute du souffle, sur la "méditation de Shiva" (voir les billets à ce sujet) et sur le yoga sexuel, appelé "rituel primordial". Mais, à ma connaissance, aucune source Kaula (= du Koula) ancienne ne prescrit la rétention de la semence. Bien au contraire, l'absence de rétention est une condition sine qua non de l'accès à la pratique, comme le rappelle ici Abhinava Goupta qui fait allusion au mythe fondateur du Koula :

"Le prérequis sur la voie du Koula est l'écoulement de la virilité. Ceux qui bloquent ce flot sont ceux qui "font remonter leur semence" [: ils ne sont pas qualifiés pour la  pratique du Koula]." (TÂ XXIX, 42)

"Ceux qui font remonter leur semence" sont les ascètes et les yogis partisans de la continence, avec ou sans relation sexuelle. Ils ne peuvent pratiquer la religion du Koula. Ce qui n'empêche pas une certaine forme de rétention, mais dans une perspective très différente de celle du Hatha Yoga. Abhinava Goupta ne prescrit pas la rétention, mais la délectation (rasa-âsvâda), l'émerveillement (camatkâra). C'est une approche esthétique peut-on dire, au sens où elle est centrée sur la perception des sens et sur le ressenti viscéral. 

La pratique de la rétention stricte est une pratique bouddhiste, le Hatha Yoga étant une invention bouddhiste. Bien sûr, le yoga en général est plus ancien et le Hatha Yoga reprend les symboles et les expression du yoga du Koula, le yoga du corps, mais les pratiques sont complètement différentes. L'idée du Hatha est d'inverser le cours naturel des choses : bloquer le mental, le souffle, la semence. C'est le vieux projet bouddhiste d'aller à contre-courant grâce à des techniques (upâya) et des artifices (yukti). Le but ultime est d'interrompre la vieillesse, la maladie et la mort, le samsâra.

Dans l'hindouisme, il s'agit plutôt de célébrer les forces de la nature pour se les agréer. Dans le Koula, il y a une sorte de sacrement des forces vitales, avec en plus, au plan intérieur, une attention spéciale au ressenti. Mais pas de technique très particulière, pas de posture, pas de respiration, en tous les cas rien de comparable à ce que l'on trouve dans le Hatha Yoga et les techniques de yoga sexuel bouddhistes, avec leur arsenal de blocages musculaires et respiratoires pour "inverser" le cours naturel des choses.

D'où vient le Koula ?

Les sources sont unanimes : d'un divin brahmane devenu pécheur par nécessité. 
Il est nommé Matsyendra, Macchanda, Matsaghna, Mîna, selon les sources. Sa légende connaît différentes versions.

Mais attention, ce Matsyendra n'a presque rien à voir avec le Matsyendra de la tradition des Nâtha Yogis. Cette tradition, c'est en le bouddhisme tantrique intégré dans la religion shivaïte. Rien à voir avec le Koula même si, ici et là, des éléments du Koula y ont été intégrés. Il y a des échos du Koula dans le Hatha Yoga et autres pratiques adoptées par l'éclectisme Nâtha, mais ils sont largement déformés. Goraksha Nâtha, le fondateur légendaire de la tradition des Nâtha Yogi, était un yogi bouddhiste, sans aucun lien avec Matsyendra. Le Yoga des Nâthas est le Hatha Yoga bouddhiste, une pratique découlant d'un état d'esprit opposé à celui du Koula. Pour résumer encore une fois, le Koula se veut naturel, tandis que le bouddhisme, depuis son origine, se veut anti-naturel. Nature et culture, en très gros. En plus de la question de la rétention, le Koula se distingue du nâthisme par la place qu'il accorde aux femmes. 

A ma connaissance, la position du Koula à propos des femmes est unique parmi toutes les religions. Selon le Koula, non seulement une femme peut être initiée, pratiquer, atteindre la perfection et devenir gourou, mais en plus son pouvoir d'éveil est considéré comme plus fort que celui de l'homme, car la femme peut procréer, manifester sa Shakti à l'extérieur, ce dont l'homme est incapable, comme le rappelle Abhinava Goupta. 

De plus, dans les tantras du Koula de Kâlî, la branche la plus intérieure du Koula, c'est Shakti qui répond aux questions de Shiva, à l'inverse de ce qui se passe dans tous les tantras shivaïtes et bouddhistes. Le nâthisme, au contraire, se montre largement misogyne, à l'image du bouddhisme depuis ses origines - à l’exception des Yoginîs Tantras justement, inspirés manifestement par le Koula. Les sources sont claires sur ces points.

Quoiqu'il en soit, selon les sources anciennes du Koula (principalement le chapitre IX du Kaula-jnâna-nirnaya), 
Matsyendra est la source du Koula dans notre Âge du Malheur (kali-yuga, rien à voir avec Kâlî). Il est l'incarnation de Bhairava née dans l'Assam ou, disons, dans l'Est de l'Inde.  


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Bas-relief de Matsyendra Nâtha, avec sa canne et sa ceinture de yoga, trônant sur le Ventre du Poisson, symbole des mystères Kaula

Pour comprendre sa légende, il faut revenir en arrière.
Shiva rappelle à la Déesse qu'ils avaient un jour visité l'Île de la Lune pour y révéler le Tantra Kaula, c'est-à-dire l'ensemble des Écritures de cette tradition originale. Mais ils étaient accompagnés d'un de leur fils, Kârttikeya, mieux connu aujourd'hui sous ses noms tamouls de Vélan, Mourougan ou Soubramanyam. Or, ce fils est un adolescent terrible. Fils du Feu et de l'Eau, il pose souvent problème par son tempérament emporté. Choyé par les Furies (Mâtrikâs) selon certains, il est parfois pris de folie. Et c'est ce qui arriva cette fois là. Il s'empara de la Gnose du Koula (kaula-jnâna, c'est-à-dire la Gnose issue de la Famille Shiva-Shakti) et le cacha au fond des océans. En père irrité par ce gnome perfide, Shiva le transforma en souris et scruta les eaux pour retrouver son Tantra, véritable engeance de ses entrailles et de celles de la Déesse. Il le repéra dans le ventre d'un poisson. Shiva l'attrapa, lui ouvrit le ventre et récupéra son Tantra, la Gnose du Couple divin. D'où le nom de l'enseignement secret du Koula : "le ventre du poisson" (matsya-udara). 

Mais Kârtikkeya, transformé en souris voleuse, creuse un tunnel sur l'Île de la Lune et s'empare à nouveau de la Révélation, qu'il replonge au profond des eaux. Le Tantra fut cette fois avalé par un poisson monstrueux, de la taille d'un continent, un genre de Kraken. Shiva se mit en colère, devint Bhairava, et tissa un "filet de pouvoir" (shakti-jâla). Il captura le monstre en écumant les sept mers, mais vu la taille de la bête, il n'arrivait à rien.  Il renonça alors à son statut de brahmane et s'incarna sous la forme d'un pécheur. Et là, il réussit à s'emparer de cette large poiscaille, étant donc devenu Matsyendra, le "Maître du Poisson". Dans d'autres versions, il passe douze ans dans le ventre de la bête, avant d'en émerger tel Jonas, à nouveau parfait.

La leçon de cette fable est claire :

La Gnose vient de l'union de Shiva et de Shakti.
Mais est volée, confisquée par le fanatisme et la pruderie brahmanique dans sa forme la plus immature et factice. Ce brahmanisme puérile et pudibond, incarné ici par Kârttikeya, aussi appelé Soubrahmanya ("le Tout-brahmane"), rejette la Gnose du Koula et la cache dans les profondeurs de l'inconscient. Elle s'y trouve dans le "ventre du poisson", le poisson qui symbolise ici l'inhibition, la dualité créée par la société (la "religion des esclaves", pashu-dharma). Pour la retrouver, Shiva, c'est-à-dire le chercheur/ la chercheuse de vérité, doit s'aider de la Shakti (les énergies du corps, le filet étant un symbole de ces énergies dans la tradition Kaula) et renoncer à son statut social factice de brahmane tout pur. Pour accéder à la pratique de la non-dualité, au-delà du pur et de l'impur, il faut lâcher prise, renoncer à l'idéal de la fausse pureté par rejet de la vie. Ce rejet fait bien penser au nihilisme, ce poison évoqué par Nietzsche et qui consiste à mépriser la vie au nom d'un idéal.

Bien sûr, le brahmanisme - qui est largement un nihilisme, surtout aujourd'hui - s'est empressé de censurer ce mythe et cette gnose, et cela selon plusieurs stratagèmes. D'abord en intégrant une partie de ses expressions et de ses Mantras, par exemple dans la Shrî Vidyâ, tradition brahmanique où l'on retrouve des traces du Koula, mais très édulcorées et, surtout, ensevelies sous une montagne de rites répétitifs et redondants, parfaitement étrangers à l'esprit du Koula. C'est ainsi que les adeptes du nâthisme contemporain et les sannyâsîs pratiquent encore cette sorte de tantrisme qui est une déformation du Koula originel, à quelques rares exceptions. De plus, la tradition des sannyâsîs a pris au Koula les noms de ses loges secrètes. Oui, les noms des dix branches des "Dasnâmîs" sont les noms des dix loges secrètes du Koula fondées, selon la légende, par le Maître du Poisson. Les soi-disant gardiens du Temple ne sont souvent que des Cerbères auto-proclamés qui empêchent les autres d'accéder au trésor. Le Dragon est jaloux de "sa" perle. Les régents se font roi. Il en va du Koula comme de toutes les traditions spirituelles : leur succès attire les jalousies, les puissants de ce monde s'approprient les mystères, ou du moins leurs coquille.

Mais au fond, c'est quoi, le Ventre du Poisson ?

C'est la sagesse du corps.
Ni plus, ni moins.
Non-dualité incarnée.
Célébration libre de tout code,
de toute contrainte,
loin de l'ascétisme comme du consumérisme.
C'est le secret caché dans nos entrailles.
Né du corps, au-delà du corps.
C'est la quintessence de ce que l'Inde a à nous offrir,
mais au fond, c'est juste une réminiscience de ce trésor caché
ici, dans chaque cellule.
Juste un rappel,
un appel à explorer.

mercredi 25 janvier 2017

Le moyen est la fin

Comment atteindre l'éveil ?
Par l'éveil.

L'éveil est un palais à mille porte,
une divinité aux mille visages.

L'une de ces portes est le Coeur de la Yoginî.
Qu'est-ce que ce Coeur ?
- L'Absolu :
Anuttara, dit Abhinavagoupta.

Mais concrètement ?
- Dois-je vraiment le dire ?
N'est-ce pas évident ?
Le Coeur de la Yoginî est cela qu'on célèbre dans le Sacrifice Originel.
Ces trois regards ouvrent sur une seule et même Âme, une Vie.



Concrètement, le Cœur est le vagin. Ou yoni. Mais pourquoi ne pas dire Vagin ? Ou Matrice ?
Car c'est bien cela. Et ce Coeur, 
aussi nommé "Bouche de la Yoginî" (yoginî-vaktra) 
ou "Visage secret" (guhya- ou picu-vaktra) 
est l'Absolu(e), l'Immense (brahman),
l'expansion infinie que l'on nomme aussi "conscience".
Pourquoi ?
Mais encore une fois, n'est-ce pas évident ?

Abhinava révèle ceci :

Là, (dans le Cœur de la Yoginî, le Signe divin),
l'Energie du seigneur Dieu
manifeste l'impossible :
elle se contracte et se dilate à la fois,
(alors que Dieu) ne se contracte pas, ne se dilate pas.

Quand ce flot de la félicité
de l'Extase créatrice se répand
cet Univers, qui est saint,
se déploie perpétuellement,
toujours neuf.

Ce moyen pour atteindre l'Absolu 
est décrit ici parce qu'il est cet (Absolu).
Pourquoi le Soleil aux chauds rayons
ne brillerait-il pas même
là où des lampes sont allumées ?

Ceux dont l'âme est plongée
dans les choses et dans le Rite de leur jouissance,
ainsi que dans le plaisir ou la douleur
qu'elles engendrent,
mais sans se laisser posséder
par elles et sans aucune hésitation,
ceux-là connaissent l'intime plaisir
de la cessation de l'agitation.

Extrait de La Lumière des tantras V, 124-126

Le moyen est la fin.
Abhinava n'en dit pas beaucoup plus.
J’ajouterais simplement que la "pratique" décrite ici est à la fois celle du Rituel Originel, l'union entre deux partenaires ; et celle de la "méditation de Shiva" (shiva-mudrâ), la mise à l'unisson de l'intérieur et de l'extérieur, plongeon dans la conscience intime les yeux grands ouverts.

Le Coeur de la Yoginî.

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