vendredi 30 septembre 2022

Désir et imitation


Le désir est inséparable de la vie. Au fond, il n'y a pas de vie sans désir, ni de désir sans vie, si bien que les deux sont inséparables. De même, le désir est inséparable de la conscience. Ceci revient à dire que le désir n'est pas étranger à la conscience, ni même une qualité de la conscience, mais un autre nom pour la conscience même.

Comprendre le désir en toute sa portée est donc ouvrir la porte à une réalisation de la vie, de la conscience. 

Or, l'un des visages du désir est l'imitation. 

Du moindre degré de conscience jusqu'à la contemplation la plus simple, l'élan vers l'Un est désir d'union, d'assimilation, d'intégration, de fusion, voire de digestion. 

Les humains s'imitent. La participation, la bhakti, sont au cœur des relations humaines. L'admiration, la dévotion, l'identification sont au cœur de l'expérience. Le Tantra appelle ce pouvoir vimarsha, terme le plus difficile à traduire. Être conscient, c'est se manifester et s'identifier à certaines manifestations en opposition à d'autres.

Les héros, les gourous, les dieux que l'on prie : autant d'images, de présences auxquelles on s'identifie. Tout le monde imite. Des symboles, des modèles, des stars, des archétypes. L'éducation est imitation, depuis l'apprentissage de la langue jusqu'à la fin.

L'une des pratiques du Tantra consiste à imiter une incarnation du divin. L'osmose joue à tous les niveaux et dans tous les sens.

Mais aussi, désir à cause d'un manque, d'une contraction. D'où le consumérisme, l'hédonisme, l'épicurisme. D'où la croissance, le progrès, l'exploration, inévitables.

Le yoga, en tant que désir d'union, est une des formes de l'imitation.  

La bhakti, l'amour divin ou dévotion est, bien sûr, imitation de l'Objet aimé.

lundi 26 septembre 2022

Stage méditation d'éveil selon le Tantra

 Stage weekend de pratique intensive de la méditation selon la tradition du Tantra.

A Nogent-sur-Marne, près de Vincennes en région parisienne. 

Les 22 et 23 octobre 2022.
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dimanche 25 septembre 2022

Yoga de l'émerveillement


Description du yoga de l'espace, de la Méditation de Shiva (śiva/bhairavamudrā) :

hānādānatiraskāravṛttau rūḍhimupāgataḥ /

abhedavṛttitaḥ paśyedviśvaṃ citicamatkṛteḥ // 

Abhinavagupta, Tantrāloka, V, 74

"En se familiarisant avec 

le Mouvement qui ne prend ni ne rejette,

grâce à ce mouvement unifié,

on voit toutes choses dans l'émerveillement :

la conscience vivante."

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La méditation n'est pas un effort mécanique, mais une familiarisation qui enracine tout l'être (corps, énergie, esprit, inconscient) dans un regard simple.

Ce regard est décrit comme "mouvement" (vṛtti). Le choix de ce terme est très significatif. Dans les autres traditions, vṛtti est en effet connoté de manière péjorative. Selon la célèbre définition du yoga donnée par Patanjali, le yoga consiste à bloquer les mouvements du corps, de la parole et de l'esprit.

Ici, nous sommes dans une approche radicalement différente. La conscience est immobile, mais d'une immobilité en mouvement, une vibration, spanda. Elle est un élan d'extase créatrice, non une chute subie dans une dualité accidentelle. La conscience est vibration, mouvement, élan, vague, onde, désir, éveil, éclosion, expansion. Autant d'images traditionnelles qui pointent vers le paradoxe qu'est notre essence. Le monde, le corps, le mental, ne sont pas des étrangers venus troubler la paix du Soi, mais les manifestations du Soi, leur prolongement inséparable, comme les vagues sont la manifestation de la mer.

Et donc, on habite ce mouvement de manifestation du vide dans le vide, comme des nuages dans le ciel :

les cinq sens totalement ouverts, le mental absolument silencieux. Pure perception sans mot dire. Bouche bée, pure ouverture, transparence sans aucun filtre, l'attention se fond dans l'émerveillement. 

Rien ne disparaît, tout se révèle dans la lumière, lumière sur lumière, ciel dans le ciel, sans aucun conflit ni inconfort, comme des reflets sur une eau calme. 

Tout s'unifie, le corps, l'attention, la volonté, le monde, ne forment plus qu'une seule sphère, comme une fleur éclose en plein jour.

La dualité de disparaît pas, l'unité ne s'impose pas. "Sans prendre ni rejeter". Comme l'enfant béat, un regard simple plonge jusqu'aux racines de l'être et ouvre les nœuds, défait ce qui est factice, comme une eau fraîche dans une terre desséchée. 

dimanche 18 septembre 2022

"Tu es le corps" et non pas tuer le corps


 

On me dit souvent que le Tantra, 

c'est "la Nature mobile, Prakriti, face à la Conscience immobile, Shiva".

C'est tout simplement faux.

Cette idée-là, c'est le Tantra tardif, le pseudo-Tantra où la philosophie du Tantra est remplacée par la philosophie dualiste du Sâmkhya.

Le Tantra authentique enseigne justement l'inverse : Shiva est la matière, l'objet ; Shakti est la conscience, le sujet. Shiva est le contenu de l'expérience ; Shakti est le contenant, l'expérience elle-même, ce pur élan qu'est la conscience.

Cela se retrouve même dans les tantras tardifs, comme par exemple ici, dans le Brihan-nîla-tantra "le Grand Tantra de la Déesse bleue", quand Shiva dit à la Déesse :

ahaṃ deho maheśāni dehī tvaṃ sarvarūpadṛk || 7-86 ||

"Ô Maîtresse des dieux !

Je suis le corps.

Toi, tu es cela qui possède le corps,

tu es cela qui perçois toutes les formes".

"Moi, Shiva, je suis le corps, je suis la matière, je suis le contenu, cela qui est perçu".

"Toi, Shakti, tu es conscience, mouvement, vision, perception, tu es cela qui, en chaque être conscient, voit."

Cette inversion est la base du Tantra shâkta, centré sur la Shakti.

Inversion totale donc par rapport à la répartition classique des rôles. En général, le masculin est l'esprit et le féminin est la matière qui reçoit les formes de l'esprit, tout comme la femme reçoit la semence de l'homme.

Mais dans le Tantra, c'est l'inverse. Shakti est la pure conscience, le mouvement infini. Shiva est la matière première de ce mouvement. Shakti est le potier, Shiva est l'argile.

iti tantrâgatakramam.

samedi 17 septembre 2022

La Bhagavad Gîtâ de la Déesse


 Le livre le plus connu de l'hindouisme est la Bhagavad Gîtâ. Sur ce modèle, il existe de nombreuses gîtâs, de nombreux "chants", dont un pour Shiva.

Moins connu, il existe un équivalent pour la Déesse : La Majesté de la Déesse, Devî-mahâtmya.

A côté de ce poème fondateur, il y a la Devî-gîtâ, dans lequel il y a un chapitre plus spécialement philosophique. La Déesse y énonce ses "noms". Or, parmi ces noms figure vimarsha, terme intraduisible qui définit la Shakti dans la grande tradition du Cachemire, et plus particulièrement dans la philosophie de la Reconnaissance, Pratyabhijnâ :

vimarśa iti tāṃ prāhuḥ śaivaśāstraviśāradāḥ /

avidyāmitare prāhurvedatattvārthacintakāḥ //

"Ceux qui connaissent l'enseignement de Shiva

l'appellent 'vimarsha'.

Ceux qui méditent la vérité impersonnelle du veda

l'appellent 'ignorance'." 

(Devîgîtâ, IV, 10)

"l'enseignement de Shiva", ce sont les tantras. Le terme de vimarsha désigne la philosophie de la Reconnaissance et le maître qui l'a institué, Utpaladeva. Ce texte est donc postérieur à Utpaladeva qui a vécu au Xè siècle.

Il est intéressant de constater que ce verset met le Tantra côte à côte avec le Vedânta. Il s'ensuit que vimarsha est identifié à avidyâ, à l'ignorance. Autrement dit, la Déesse affirme qu'elle, la Shakti, est ignorance !

Au total, ce texte est intéressant, mais il est imprégné du Vedânta qui domine la scène indienne après les invasions musulmanes. Néanmoins, il y a des versets à approfondir, notamment les 11-12-13-14-15-16-17 du même chapitre, qui démontrent que la conscience est conscience de soi, réflexive, mais sans dualité. 

Au verset 13, la conscience se manifeste elle-même en manifestant les choses et les êtres, "comme une lampe" (dîpavat). Il est ensuite montré que la conscience est l'expérience même (anubhava) et que, donc, tout est conscience. Non pas la conscience comprise comme substance inerte, mais la conscience comprise comme acte pur.

Mis ensuite, le verset 16 identifie la conscience au "témoin" et repart en direction du Vedânta. 

Quoi qu'il en soit, la présence de ce point sur la conscience réflexive non-duelle est importante, car il est propre au Tantra et au Yogâcâra bouddhiste. Il est contesté par le Vedânta qui, au contraire, soutien que toute conscience de soi implique nécessairement une dualité, une séparation. D'où la conscience définie par le Vedânta qui finit par ressembler à une étrange "conscience inconsciente". En effet, qu'est-ce qu'une conscience qui n'est pas consciente d'être consciente ? D'un autre côté, être conscient de la conscience, n'est-ce pas objectiver la conscience ?

Le Tantra affirme que non, que la pleine conscience de soi - "je suis" - n'implique nulle dualité.

lundi 12 septembre 2022

Espace et toucher

(Yves klein)

Pourquoi les textes ?

Parce que les tantras (=les livres) sont pleins de trésors inconnus.

Par exemple, l'état de conscience tantrique est ainsi décrit : 

yā sparśā sparśagagane carantī nirniketā /

sarvāvaraṇanirmuktā mudrā sā khecarī smṛtā //

(Mahânayaprakâsha d'Arnasimha, 102)

traduction :

"L'état de conscience spatiale

est absolument transparent,

il est sensation qui s'élance

dans l'espace du toucher, sans limite."


mercredi 7 septembre 2022

Yoni, union ou séparation ?


On entend souvent dire "LA yoni". En sanskrit, le mot est plutôt masculin, mais peut parfois être féminin : yonî. Toutefois, dans les poèmes les plus anciens, yoni est toujours masculin.

L'origine du mot YONI n'est pas claire. On trouve deux racines, de sens contraire. Suivre ces pistes est l'étymologie, différente certes de l'étymologie sanskrite traditionnelle, nirukta. Isidore de Séville nous invitait à "trouver la vérité des choses en trouvant la vérité des mots."

D'abord YU- "séparer, éloigner, tenir à distance", rattaché à YUCH- "s'en aller, partir"

Puis YU- "unir, joindre", rattaché à YUJ- "joindre, unir, ajuster" qui a donné YOGA.

Le yoni évoque donc à la fois séparation et union. Il désigne aussi un lieu de réunion, de convergence, des eaux par exemple ; une source, un lieu de naissance, une fontaine, un nid, le foyer d'un feu, la matrice et, par extension, un genre, une race, une espèce.

A noter que, selon le Tantra, il y a un linga dans le yoni et un yoni dans le linga. Shiva et Shakti s'interpénètrent. 

Le yoni est le lieu du yoga. A l'origine, la réunion.

Pourquoi bloquer les mouvements ?

 


Certains yogas aspirent à supprimer les mouvements (vṛtti), tous les mouvements.

Le Tantra propose des yogas différents : adorer le début et la fin des mouvements pour transformer les mouvements. Une alchimie d'écoute et, donc, d'amour.

Les mouvements ordinaires, pleins de souffrance, chevauchent les souffles de l'inspir et de l'expir. Ils sont attraction et aversion, passion et colère, naissance et mort, exaltation et abattement, combat et fuite, et ainsi de suite. 

Entre eux palpite le Souffle originel, comme entre les articulations, entre les doigts et autres interstices du corps subtil. 

"Adorer", c'est donner son attention.

Quand le début et la fin des mouvements ne sont pas adorés, ils deviennent inconscience et profond sommeil. Les mouvements sont alors états de veille et de rêve, perception et imagination dont on se sent le jouet. 

Ces trois états se succèdent sans cesse et forment le samsâra, le cycle de l'existence absurde.

Quand le début et la fin des mouvements sont adorés, tout devient le pur cycle de la créativité de la Présence, la dans de la conscience.

Les mouvements ne sont pas à bloquer ni à supprimer, mais à écouter en leur surgissement et en leur fin. Aube et crépuscule.

Epouser les moments de suspens.

L'écoute des intervalles est le secret du Tantra.

Supprimer les mouvements (vṛtti) revient à supprimer la Shakti, la Déesse ; car, comme le chante la Célébration de la Déesse :

yā devī sarvabhūteṣu vṛttirūpeṇa saṃsthitā /

namastasyai namastasyai namastasyai namo namaḥ //

"Hommage, hommage,

hommage à toi, hommage à toi, hommage à toi,

déesse présente en tous les êtres

sous la forme du mouvement !"

(Mârkandeyapurâna, 82, 29)

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https://david-dubois.com/enseignement/

mardi 6 septembre 2022

La philosophie, juste "intellectuel" ?


J'entends souvent dire que tel discours est vrai, mais qu'il est seulement "intellectuel". La philosophie, de même, serait seulement "intellectuelle". On parle aussi de compréhension "intellectuelle".

Dans ces exemples, "intellectuel" est synonyme de "superficiel". On dit encore que "ce ne sont que des mots", pour dire (encore des mots !) que ces mots sont impuissants à produire en l'âme quelque changement réel, profond et durable.

Mais 

1) Ce genre de cliché est lui-même fait de mots et il est donc lui aussi "juste intellectuel". S'il est vrai, il est donc lui aussi superficiel et stérile - s'il est vrai. Et l'on rencontre plusieurs autres slogans qui souffrent du même défaut (ils sont faux s'ils sont vrais) :"C'est un jugement", "c'est le mental", ainsi que leurs variantes.

2) Que "intellectuel" soit "superficiel", cela est un jugement qui manque de sincérité. On le voit à un fait très simple : si, vraiment, la réflexion philosophique et le débat intellectuel étaient "superficiels", "seulement des mots" et incapables de produire un effet réel, alors ceux qui soutiennent cette opinion devraient se comporter en conséquence. Je veux dire que, si les mots et les idées sont sans importance réelle, alors ils devraient rester calmes en tout échange. Il en va comme ceux qui disent que tout est un rêve et qu'ils sont éveillés à cette vérité. Si vraiment je suis en train de rêver et que je le sais, alors je dois me comporter en conséquence ; en gros, avec équanimité.

Or, je constate que les mêmes gens qui affirment que "ce ne sont que des mots" réagissent fortement aux mots, aux idées. Ils ne restent pas sereins face à certaines idées qui pourtant ne sont "que des concepts"". Ils s'emportent ou se laissent emporter par la feu des mots, comme s'ils y croyaient ou plutôt, comme si les mots étaient loin d'être superficiels, comme s'ils avaient un réel pouvoir sur le réel. Comme si les mots étaient vrais. Et de fait, je suis d'accord avec leurs réactions, je pense qu'il y a des idées graves, puissantes et sérieuses. Des idées qui tuent, qui bouleversent, qui changent des vies...

La réflexion philosophique est donc une PRATIQUE qui engage tout l'être. Débattre, discuter, penser seul ou en groupe, cela n'est pas anodin. C'est une pratique. La philosophie est une pratique de transformation de soi. Penser, c'est se transformer en transformant sa vision du monde. 

Pratiquer la philosophie est difficile. Cela demande de prendre du recul par rapport à nos opinions sans pour cela tomber dans le scepticisme. Il faut exercer l'écoute, l'ouverture d'esprit, la curiosité, l'analyse, la maîtrise de soi, la mémoire, la concentration, la patience, l'humilité. La philosophie est une pratique physique qui enseigne, a minima, la maîtrise de soi.

Si vraiment la philosophie était une pratique superficielle, les gens devraient pouvoir débattre sans jamais s'émouvoir. Or, on constate qu'il n'en est rien. Pourquoi ? Parce la pensée est un vrai pouvoir. Bien sûr, on devrait, par la pratique justement, apprendre peu à peu à prendre du recul. Mais cela demande de la pratique. Un exercice quotidien.

La prochaine fois que vous avec le réflexe d'employer l'adjectif "intellectuel" dans le sens péjoratif de "superficiel", observez comme des mots qui ne sont "que des mots" peuvent facilement vous toucher au plus profond. Et réfléchissez. La pensée est-elle vraiment si superficielle ? Et si la pensée est toujours superficielle, alors cette pensée même est superficielle.

Dès lors, n'est-il pas plus judicieux de pratiquer l'art de penser ? Sans le dénigrer, sans l'idolâtrer. Mais en s'exerçant avec patience et jusqu'à la fin de notre vie, humblement, chaque jour un peu ?

jeudi 1 septembre 2022

Les désirs sont-ils détruits dans l'éveil ?


Les désirs ne sont pas détruits dans une "extinction" impersonnelle. 

Ils ne sont pas non plus réorientés "vers Dieu", la Déesse, le divin ou quelque équivalent, tout en restant "des" désirs pluriels.

C'est plutôt que le désir s'unifie. Il se révèle, peu à peu ou d'un seul coup, comme étant un seul et unique désir. Il n'y a qu'un désir, une énergie, un élan créateur, qui semble se fragmenter à mesure qu'il se manifeste envers des objets apparemment fragmentés. 

L'unique élan que je suis, que tout est, devient une foule de désirs parfois antagonistes. L'"éveil" consiste à s'éveiller à cette unité : il n'y a qu'un seul désir. 

Il y a donc des renoncements à "des" objets du désir, mais non pas au désir lui-même. 

Le désir, pris en lui-même, ne peut d'ailleurs pas d'être renoncé. Même dans le sommeil profond, le désir est, encore, comme désir de n'être rien, comme désir d'abstraire. Cependant, dans cet état de sommeil profond, le désir pur, total, un, n'est pas pour autant révélé, car il y a encore un objet : ce "rien", justement, cette absence d'objets distincts, absence ou abstraction qui est aussi un objet, une construction délimitée. L'éveil ne peut donc avoir lieu dans le sommeil profond, mais seulement maintenant, dans l'état de veille.

L'unification des objets du désir comprend trois étapes : 

1) l'unité totale, un seul objet ; cet objet, infini, se nomme alors "Dieu", être, un, mystère, etc. Le désir infini de cet objet infini est appelé "Déesse", "Vague", "Vibration", "Volonté", "Puissance", "Conscience", etc. Ici, le désir et son objet sont inséparables. Shiva et Shakti sont inséparables.

2) la multiplicité dans l'unité : l'état idéal d'éveil en cette vie. Il y a comme une fragmentation des objets, mais sans que cette variété ne cache l'unité de la réalisation, du désir, de la conscience, de l'expérience. Ici Shiva et Shakti se distinguent, mais sur fond d'unité prédominante. A l'image d'un balancement, il y a éloignement, puis retour, sans excès. 

3) la multiplicité dans l'oubli de l'unité : l'état ordinaire, dans lequel la multiplicité des objets du désir entraîne une apparente multiplication des désirs parfois contradictoires. D'où le devenir, le temps et l'espace, qui sont déjà une manière de surmonter ces contradictions.

Voici comment Abhinava Gupta décrit ces trois étapes ou états du désir dans sa Grande méditation sur la Reconnaissance du Seigneur : 

camatkāritā hi bhuñjānarūpatā svātmaviśrāntilakṣaṇā 

sarvatra icchā | kvacittu  svātmaviśrāntirbhāvāntaramanāgūritaviśeṣama-

pekṣya utthāpyate yatra sā icchā rāga iti ucyate, 

āgūritaviśeṣatāyāṃ tu kāma iti | 

"1) S'émerveiller/se délecter (camatkâra), c'est être en train de savourer, ce qui se reconnaît au fait que l'on s'absorbe en soi-même (sans plus faire attention à rien d'autre). C'est un désir de tout (sarvatra). 

2) Mais parfois, cette absorption en soi surgit en relation avec un phénomène distinct, (mais) qui n'est pas désiré distinctement. Dans ce cas, ce désir est appelé 'désir coloré (par l'objet)' (râga). 

3) En revanche, si cet objet est désiré distinctement, on parle de 'désir exclusif' (kâma)." 

(IPVV vol. III, p. 252)

lundi 29 août 2022

Le secret du bouddhisme et l'unité de toutes les traditions


Toutes les traditions contiennent des diamants de l'unique lumière, chacun à sa manière unique.

Cependant, cinq traditions sont au centre du mandala de ma vie intérieure : le Tantra ou shivaïsme du Cachemire au centre, puis la mystique catholique, la Vision de Douglas Harding, enfin le Dzogchen et la Mahâmudrâ. 

On pourrait y voir un fantasme confus de mélanger des spiritualités trop différentes, en particulier les deux dernières, qui sont bouddhistes. 

En effet, depuis son origine le bouddhisme réfute tout Dieu créateur, toute identité, tout Soi, l'existence de toute entité transcendante. Ce ne sont, aux yeux du bouddhisme originel, que des illusions qui engendrent la souffrance. Le bouddhisme semble donc aux antipodes du théisme chrétien ou shivaïte.

On reconnaîtra la parenté de ce bouddhisme avec certaines doctrines "progressistes" qui veulent détruire toute identité - ce qui a paradoxalement l'effet inverse - toute essence, tout ce qui pourrait être permanent, bien définit. 

Toutefois, il existe plusieurs courants dans le bouddhisme. Certains proclament l'existence d'une réalité transcendante et créatrice, quasi personnelle. Par exemple selon le Dzogchen bouddhiste, tout dérive d'un Bouddha primordial, un Bouddha d'avant les temps et les choses. Il est "le Roi créateur de toutes choses", selon le titre d'un tantra dzogchen.

On pourrait y voir une déviation du bouddhisme originel. Et beaucoup de Bouddhistes voient les choses ainsi. Pour ma part, j'y vois autre chose : Plutôt une manifestation de l'instinct de vérité. Je crois que nous avons un sens inné du vrai, du juste et du beau. Et je crois que l'unité est présente en tout et en tous. Rien ne peut exister sans unité. 

Quand le bouddhisme s'efforce de déconstruire toute forme d'unité ou d'identité, il est donc voué à l'échec. Cela ne veut pas dire que le bouddhisme n'apporte rien d'important, mais cela veut dire que les dogmes initiaux doivent être remis en question. C'est inévitable.

Ce destin se manifeste dans la tendance du bouddhisme à enseigner le contraire de ce qu'il enseigne, un peu comme une confession à demi-mots. 

De cette belle fatalité, le Yogâchâra, "l'école de la pratique du yoga", l'une des plus importantes traditions philosophiques du bouddhisme, est l'exemple le plus frappant. Et ceci n'est pas un détail anecdotique, car le Yogâchâra est la base philosophique du Zen, du Tantra bouddhiste, du Dzogchen et de la Mahâmudrâ.

Comment le Yogâchâra confesse-t-il l'unité ? En admettant l'unité de la conscience. 

Habituellement, ses philosophes réfutent la thèse d'une conscience une et permanente à travers le temps, d'un Soi transcendant. Il n'y a que des cognitions, des épisodes instantanés qui, comme les photos d'un film, engendrent l'illusion d'une unité, d'une identité dans les personnes et dans les choses.

Toutefois, même si les cognitions sont des illusions, elles ont de l'unité. Même un rêve est "un" rêve. Un mirage est "un" mirage. Or, d'où vient cette unité s'il n'existe aucune unité ?

Mais attention, le bouddhisme ne nie pas les différences. Seulement, ces différences sont embrassées dans une unité : "une" tasse, "un" croissant, "un" moment, "une" personne. Chaque perception, chaque pensée, est fait à la fois de différences et d'une unité : une richesse merveilleuse (vaicitrya) qu'évoque le verset bouddhiste (de Dharmakîrti expliqué par Jnanashrîmitra) que j'avais cité dans un billet précédent

Quand on perçoit une boule de pâte à modeler qui mélange du bleu et du jaune par exemple, on ne peut pas séparer le bleu, le percevoir séparément, sauf à imaginer un nouvel objet bleu. Et pourquoi ? Parce que, explique Jnânashrîmitra, il y a une indéniable unité de la conscience. Et cette unité enveloppe toute une variété de différences. Et c'est cette unité-des-différences qui définit la conscience, et qui est la non-dualité. 

Chacune de nos représentation quotidienne illustre cette non-dualité, dans laquelle unité et différences sont compatibles. Rien de plus banal, rien de plus miraculeux. Il est peut-être impossible de rendre raison de ce paradoxe. Et pourtant, nous en faisons l'expérience à chaque instant.

Grande est la portée de cette découverte, de cet "éveil" : la conscience de l'unité ne détruit pas les différences ; la conscience des différences ne cache pas l'unité. C'est une seule conscience en réalité, une seule et même expérience, déjà donnée ainsi. 

Reconnaître cette non-dualité, cette harmonie, ce paradoxe, c'est l'éveil à l'émerveillement. C'est ce que disent le bouddhisme et le Tantra, et tous les autres avec eux, chacun à sa manière.

Le secret du bouddhisme, c'est donc qu'il célèbre l'unité de la conscience. Et en particulier, les deux traditions bouddhistes du Dzogchen et de la Mahâmudrâ sont de magnifiques chants à la louange de l'unité-des-différences. Voilà pourquoi elles font partie de ma famille spirituelle, même si je ne suis pas "bouddhiste".

Et parce que toutes les traditions tendent à la célébration de cette unité, elles sont frappées du sceau de l'unité.

samedi 27 août 2022

Un autre yoga



On m'interroge souvent sur le yoga sexuel.

Directement ou indirectement.

Certains dirons que ce lieu n'est pas le lieu.

Je pense que le véritable yoga sexuel n'est accessibles

qu'aux âmes de qualité.

Ce lieu convient donc, et cela est vrai pour tous les sujets de l'arcane.

La déliquescence est telle, qu'il suffit désormais d'écrire en français 

pour se cacher aux yeux des vulgaires.

Voici donc un enseignement de la tradition Shrîvidyâ sur ce point :

yo yaṃ bodharasasphāra ca sītkāra rasottaraḥ |

svasvatantraikacicchīla dīpti dīpitadīpanaḥ |

ekāneka kalākālā kalitotīvakaścana |

anāśritatayābhāta camatkāra rasottaraḥ |

"Cette expansion du nectar de l'éveil,

ce soupir, au-delà même de ce nectar/ ce nectar supérieur,

cette beauté de la conscience unique

libre en elle-même,

cette lumière, à la fois excitée et excitante,

une et multiple, énergie intemporelle,

ce mystère incompréhensible,

cet ineffable manifesté absolument,

cet émerveillement, est le nectar suprême."

Le Jeu de l'énergie du désir (Kâmakalâvilâsa)

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Ces paroles décrivent l'expérience de l'éveil dans le contexte du Sacrifice primordial (âdiyâga), le rituel secret Kaula. Chaque mot a un double sens : description de la conscience et description du désir. 

En effet, le grand point de la tradition Kaula est que l'absolu est conscience et désir. Conscience unique, désir unique. Conscience indifférenciée, désir indifférencié, conscience universelle, désir universel, conscience sans objet, désir sans objet, conscience une, désir...

Le "soupir" (sîtkâra, litt. "faire sssss..." ou "sh..." en inspirant) est la manifestation du désir, de l'absolu. Selon la tradition secrète, il est le Mantra suprême, le plus puissant de tous. S'absorber en lui, c'est s'absorber dans le désir primordial, en l'absolu divin, ultime, la Source universelle. Cette onomatopée désigne, dans la culture indienne (et pas seulement dans le Tantra) l'expression du plaisir, du désir, de l'excitation, de l'essence du désir (kâma-tattva) qui est l'absolu, la puissance infinie, la Conscience universelle.

vendredi 26 août 2022

Conscience de conscience, ou pas ?



Dans la Reconnaissance du Seigneur [comme étant le Soi] (Îśvara-pratyabhijñā), l'adversaire bouddhiste soutient qu'il est possible pour la conscience de prendre comme objet une autre conscience. Dit de manière plus technique : un acte de conscience ou une cognition (jñāna) peut prendre une autre cognition pour objet et aussi, elle peut devenir elle-même objet d'une autre cognition. 

Cette idée est très importante pour le Bouddhiste, car elle lui permet de soutenir que la mémoire, qui est une cognition fondamentale dans la vie quotidienne, est simplement une cognition d'une cognition. Se souvenir d'avoir mangé un croissant ce matin, c'est simplement une cognition présente ("se souvenir") qui prend pour objet une cognition passée ("d'avoir mangé un croissant ce matin").

L'intérêt de cette explication de la mémoire, du point de vue du bouddhisme, est de se passer de l'hypothèse d'un Soi permanent, d'une conscience permanente. 

Il n'y a pas une telle conscience, notamment parce que c'est une hypothèse inutile, attendu que l'on peut expliquer la mémoire sans elle : Se souvenir, ce n'est pas être une conscience atemporelle qui revient vers le passé, c'est "simplement" un acte de conscience présent et éphémère qui prend pour objet un autre acte de conscience éphémère passé, mais qui a laissé une "trace" mémorielle dans le psychisme. Bref, l'idée que la conscience peut devenir objet de conscience est essentielle dans le bouddhisme.

Or, Utpaladeva, le philosophe du Tantra, réfute cette explication. 

En effet, il observe que la conscience ne peut pas être objet de conscience. Car alors, cette conscience deviendrait un objet manifesté, et donc délimité, et inerte, privé de conscience. Or, la conscience est, selon une définition que le bouddhisme admet, "cela qui manifeste", comme une lumière qui rend manifeste les objets qu'elle éclaire. Donc, si la conscience était objet de conscience, elle serait "cela qui manifeste" et qui pourtant serait en même temps "manifesté" par une autre lumière, comme une lampe éclairée par une autre lampe. 

Mais ceci est absurde car contradictoire. Si la conscience est "cela qui manifeste" (ou "qui connaît"), alors elle ne peut pas être "ce qui est connu", elle ne peut être objet. Être un objet, en effet, c'est être inerte (jada), incapable de manifester, et surtout incapable de se manifester en manifestant autre chose. 

Bref, une "conscience d'une conscience" est une contradiction, comme parler d'un carré qui serait rond, tout en étant carré. C'est impossible. 

Donc une cognition ne peut être cognition d'une autre cognition. Une conscience ne peut avoir conscience d'une autre conscience, pas de manière objective du moins. Donc l'hypothèse d'une conscience permanente est bien nécessaire pour expliquer la mémoire et tout le reste de l'expérience commune.

Ainsi le bouddhisme, ou plus exactement la philosophie yogâcâra, se trouve-t-elle mise en difficulté.

Or, je lis à présent un extrait d'un auteur bouddhiste qui dit précisément le contraire de ce que dit le bouddhisme d'ordinaire : Non, la conscience ne peut avoir conscience d'une autre conscience ; non, une cognition ne peut pas connaître une autre cognition, cela, nous le réfutons.

Voyez cet article (faut s'inscrire sur le site, c'est gratuit) :

https://www.academia.edu/85395944/Unity_and_Difference_in_the_Citr%C4%81dvaita_Dharmak%C4%ABrti_2022_Handout_

La phrase qui nous intéresse se trouve au bas de la page 2 :

na hi saṃvit para-saṃvidam āviśati| eka-saṃvid-argala-vigamād eva ca sva-para-vidām  anya-anya-samvedana-apavādaḥ|

"En effet, la conscience n'entre pas dans une autre conscience. C'est justement parce qu'il est impossible de transcender l'unité de la conscience que nous réfutions l'idée que deux consciences ont conscience l'une de l'autre." (Jnâna-shrî, Sâkâsiddhishâstra)

1) Ce Jnânashrî, un Bouddhiste donc, emploie un terme tantrique fortement connoté shivaïsme : âvishati "elle entre", elle prend possession, elle pénètre. Ce terme est central dans le shivaïsme du Cachemire. En général, il désigne la possession, par exemple pas un esprit. Mais en contexte ésotérique, ce terme et ses dérivés désignent l'absorption dans le divin, le fait que la puissance divine (shakti) nous pénètre et (re)prend possession de nous. Le choix d'un terme si connoté est étonnant pour un Bouddhiste.

2) Il affirme le contraire des Bouddhistes qui "parlent" dans l'Îshvara-pratyabhijnâ.

3) Malheureusement, la date de Jnânashrî n'est pas connue avec exactitude (vers 975-1025, les dates d'Abhinavagupta). Impossible donc de dire s'il connaissait ce nouvel enseignement de la Reconnaissance. Mais cela est possible.

4) Ce passage évoque immanquablement la philosophie de la Reconnaissance et ce qu'en dit Utpaladeva.

5) Donc, finalement tout le monde tend à admettre que rien, absolument rien ne peut exister en dehors de l'acte de conscience. 

6) Je me trompe peut-être dans ma traduction de ce passage, il appartient à de plus sagaces de me corriger.

mardi 23 août 2022

Les sûtras de la Trinité


Les trois préceptes révélés à Hadewichj d'Anvers, correspondant aux trois personnes de la Trinité :


Soyez prompte et zélée en toute vertu,

— et n’ayez garde de vous appliquer à aucune.

Ne négligez aucune œuvre,

— et ne faites rien de particulier.

Soyez bonne et pitoyable à toute misère,

— et ne prenez soin de personne.


Hadewichj, Lettre XVII, traduction Porion


Chaque sûtra comprend deux aspects : un aspect relatif et un aspect absolu.

lundi 22 août 2022

Dieu éveillé ?


Si Dieu existe, il a un Moi. Il a aussi, sans doute, un genre de corps.

Dans ces conditions, comment peut-il échapper au pouvoir de l'illusion de la dualité, Mâyâ ? 

S'il a un Moi, en effet, il a un ego et il a donc toutes les passions qui s'ensuivent. Dieu a même le plus gros de tous les egos. Si l'ego est la source de toutes les souffrances, Dieu est l'être qui souffre le plus. Dieu est une personne qui a tout d'une personne, mais en plus grand. Donc il serait le plus grand des égoïstes. 

On pourrait répondre que Dieu est une exception, sans que l'on puisse expliquer ce privilège. Il échappe à l'illusion, mais l'on ne peut expliquer comment. Normalement, être une personne, c'est être soumis à l'illusion. Sauf dans le cas de Dieu.

Mais on ne voit pas pourquoi. Si Dieu est une personne, il a un Moi et il a un corps. Ce corps est peut être fait de choses subtiles, ce peut être un corps de conscience, un corps sublime. Cependant, comment se fait-il que Dieu ne soit pas soumis à la servitude qui découle du fait d'avoir un corps, même si ce corps est extrêmement vaste et subtil ? Avoir un corps, c'est posséder quelque chose auquel on s'identifie, quelque chose à défendre face aux autres. Tous les vices s'ensuivent fatalement. On pourrait alors dire que Dieu est malade et que la vie spirituelle a pour but de participer à sa guérison et à la guérison de l'univers.

Et puis Dieu a une intelligence, une parole, une volonté, il fait des choix. Autant de mystères ou d'absurdités, selon que l'on admet ou non l'existence de Dieu.

Mais essayons de changer de point de vue : il existe un cas qui ressemble à Dieu, celui de la personne "éveillée". En monde, il y a des personnes qui réalisent que "tout est conscience". Et pourtant, elles conservent leur corps et leur personnalité. Selon la tradition du Tantra, cette possibilité existe et elle s'appelle "être délivré en cette vie même" (jîvan-mukta). C'est un état paradoxal : on reste une personne et pourtant, on est censé être quelque chose de plus. 

On pourrait croire que ce problème, ce paradoxe n'existe que dans le Tantra, mais il n'en est rien. Même dans une tradition théiste "dualiste" comme le catholicisme, le "saint" incarne ce même paradoxe. Il existe en tant que personne, et pourtant il n'existe plus, mais c'est Dieu qui "vit" en lui. Cette contradiction reste un mystère.

L'éveil est éveil à un au-delà de la personne. Et pourtant, la personne demeure. Ce mystère de la personne se retrouve jusque dans la "personne suprême", lequel est une personne, mais sans les défauts de la personne. 

Et ce problème est présent pour chaque personne : il y a à la fois une immensité qui transcende la personne, et une personne qui est un individu. Nous avons tous une double identité : une identité personnelle et une identité transpersonnelle.

Enfin, notons que nous retrouvons ce même problème à l'échelle collective : chaque individu à plusieurs identités. Je suis à la fois un simple être conscient, et aussi un Français, de telle origine, de tel genre, avec ses coutumes et habitudes. 

Or, ce mystère est un problème, car il est très difficile de comprendre comment ces deux identités, apparemment contraires, peuvent coexister. Et comment une personne, divine, humaine ou autre, peut-elle être "éveillée" ?

jeudi 18 août 2022

Pas de libération spirituelle sans la raison


 

"Qui veut se soumettre le monde doit se soumettre à sa raison,

au-dessus de tout ce qu'il désire ou que les autres hommes veulent de lui.

Nul ne peut devenir parfait en amour qui n'obéit d'abord à sa raison.

Car celle-ci aime Dieu selon sa dignité, et les hommes nobles selon que

Dieu les aime, et les pécheurs selon leurs besoins.

C'est ainsi que l'âme doit tendre de toutes ses forces à la perfection de l'amour,

de l'amour inapaisable à jamais."

Hadewichj d'Anvers, Lettre XIII

Hadewichj est l'une des trois yoginîs d'Occident, avec Margerite Porète et Madame Guyon. Les trois yoginîs d'Orient étant Jnâna Sâgara, Mangalâ Devî et Hemalekhâ.

Il n'y a pas de spiritualité solide sans exercice de la raison. Le but est "la perfection en amour", le pur amour, absolument gratuit, de Dieu pour Dieu. La raison est l'intelligence naturelle, laquelle est aussi élan vers le divin.

Cet amour pur est "inapaisable", car pourquoi l'élan vers l'infini aurait-il une fin ? C'est comme une pierre qui tombe dans un océan sans fond. Sa chute n'a pas de fin.

Cette fin sans fin se reflète dans la raison elle-même, laquelle approche de l'absolu sans jamais le saisir exactement, comme un polygone ne sera jamais un cercle, même s'il s'en rapproche au fur et à mesure que se multiplient ses côtés.

mercredi 17 août 2022

Ce que même la Sagesse ne peut dire

peinture d'Odilon Redon

Je suis tombé sur un passage étonnant dans un texte d'un maître dzogchen tibétain, maître qui inspire beaucoup le Dalaï Lama.

Dans ce passage, ce maître répond à une question d'un disciple : les visions lumineuses qui surgissent dans la pratique du yoga de l'espace, sont-elles les mêmes dans le dzogchen et dans les autres traditions ? Car apparemment, elles le sont.

Notre maître dzogchen répond qu'il y a dans toutes ces visions quelque chose de semblable, à savoir, le fait que ce sont des visions qui se développent, comme ce que nous voyons quand nous fermons les yeux en appuyant légèrement dessus.

Mais il ajoute aussitôt que les visions propres à la pratique du dzogchen, qui sont issues d'un yoga de l'espace très dépouillé, sont différentes. Comment ? Il ne peut le dire. Il cite alors un verset d'un poète indien de langue sanskrite, très célèbre. Il le cite en tibétain, mais le voici en sanskrit :

ikṣu-kṣīra-guḍa-ādīṇāṃ mādhuryasya antaraṃ mahat / 

tathā api, na tad ākhyātuṃ sarasvatyā api śakyate //

"Grande est la distance entre la douceur du sucre de canne,

celle du lait et celle du miel !

Et pourtant, même la déesse de la sagesse et de l'éloquence

ne pourrait décrire cette [différence]."

(Le Miroir de la poésie, Dandin, I, 102, cité par Jigmé Tenpai Nyima dans Questions et réponses sur le dzogchen, 20, dans A Greater Perfection : Scholasticism, Comparativism and Issues of Sectarian Indentity in Early 20th Century Writings on rDzogchen, par Adam S. Pearcey, SOAS 2018, p. 249)

Ainsi, il y a dans l'expérience intérieure une unité ; mais il y a aussi des nuances. Or, ces nuances échappent autant au langage que l'unité.

Notez aussi que l'adjectif antara, que je traduis ici par "distance", peut signifier "distant" ou... "proche". Ainsi, le poète Dandin semble suggérer que ce que les choses ont de semblable (leur "unité") échappe aussi bien au langage que ce qu'elles ont de différent. C'est ainsi le langage descriptif tout entier qui est, peut-être, impuissant. D'où la poésie.

Enfin, la déesse de la sagesse et de l'éloquence est Sarasvatî, forme de la déesse Parâ, forme de la conscience plénière, personnification de la conscience de l'unité ou de l'identité. Ce qui semble encore suggérer que la conscience des différences (la "dualité") échappe à la conscience de l'identité. Cette idée qu'en un sens la dualité est plus profonde que l'unité est, à son tour, profondément tantrique. 

dimanche 14 août 2022

L'art du désir

 

Nâga-kalâ, l'art des serpents


Quand le Tantra valorise le Désir, ça n'est pas pour justifier LES désirs, les désirs ordinaires de consommation, de propriété, etc.

Au contraire, quand je plonge de tout mon être
dans le Désir, le seul désir à la racine de tous les autres,
LES désirs tendent à disparaître.

Si je mets en pratique cette plongée répétée
et totale dans le Désir,
il doit donc s'ensuivre un amenuisement DES désirs.
C'est comme une rencontre amoureuse.

Donc, à strictement parler,
le Tantra ne propose pas le renoncement aux désirs,
mais il y a bien une libération progressive
de l'emprise des désirs.

Le Tantra célèbre le Désir,
le Je Suis,
Mantra qui est la vie,
essence de tous les mantras,
c'est-à-dire de tous les désirs,
car un mantra est un désir, un élan.

Mais le Tantra met en garde :
LES désirs sont vains,
leurs objets sont des illusions,
ils sont engendrés par Mâyâ,
avec un avant-goût de miel
et un arrière-goût de sang.
Les désirs sont des souffrances
et des misères morales.

Alors le Désir peut redevenir un art.

Le Tantra parle peu de cette prise de conscience,
mais elle est un préliminaire nécessaire.
Pour cela, en Inde on lisait le Mahâbhârata.
Aujourd'hui, on peut faire de même
ou lire la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ
ou encore les écrits stoïciens.

mardi 9 août 2022

La base de toute spiritualité


 

Quand nous sommes déçus par la spiritualité, c'est souvent parce nous allons vers la spiritualité pour des raisons... décevantes. Pour des motifs superficiels, pour des "siddhi" comme on dit en Inde.


Et pourquoi ? Parce que nous n'avons pas pleinement pris conscience du problème, du problème de la vie. Dans toutes les traditions, l'élan intérieur naît de la réalisation de la souffrance, de l'impermanence et de l'absurdité de nos poursuites ordinaires.

La vie est souffrance. Non par accident, de-ci, de-là, mais par nature. La vie est tissée de souffrance, chez l'homme et chez les autres animaux. Y-a t-il un remède ?

Si je ne réalise pas pleinement ce problème, alors je ne peux pas vraiment aspirer à la solution. Si le diagnostic est partiel, le remède le sera aussi. La guérison sera incomplète et je serai déçu.

Nous négligeons trop souvent cet aspect de la vie intérieure, qui est son pourtant fondement !

Sans connaissance des limites de la vie ordinaire, ma vie intérieure manquera d'élan, d'énergie, je vivrai entre deux mondes et sans doute perdrai-je dans les deux. Sans connaissance des défauts inhérents à l'existence, sans maturité donc, je serai tiède. Je ne serai pas heureux dans la vie ordinaire, mais je ne pourrai pleinement goûter à la vraie vie.

Pour nous aider à méditer sur les limites de l'existence ordinaire, je conseille de méditer l'Essence du yoga selon Vasishta, publié chez Almora, en particulier le début.

mardi 2 août 2022

Trinité du Tantra


 Abhinava Gupta décrit le Cœur, cet état de potentiel absolu et, en même temps, d'actualité parfaite, "qui est tout ce qu'il peut être", dans lequel identité et différence sont "en harmonie" (samâpatti) :

etat paraṃ trikaṃ pūrvaṃ sarvaśaktyavibhāgavat // 20
atra bhāvasamullāsaśaṅkāsaṃkocavicyuteḥ /
svānandalīnatāmātramātricchākarmadṛktrayam // 21

"Telle est la Triade suprême et originelle,
en laquelle les Puissances (shaktis) 
ne sont pas séparées.
En elle disparait la contraction, 
née de la peur des phénomènes.
La Triade (des puissances) du sujet 
- du désir, de la perception et de l'action -
y est donc dissoute dans la simplicité
de la félicité intime."

Mâlinîshlokavârttika 20-21

_________________________

Ce Cœur, la Conscience universelle, n'est pas statique. Elle est douée de puissance, c'est un état potentiel, dans lequel les possibles gisent à l'état indifférencié, comme les dessins des plumes du paon préexistent dans l'œuf du paon. 

Nous pouvons faire l'expérience de cet état dans le premier instant de n'importe quel mouvement : désir, émotion, expir, geste...

En immergeant mon corps, mon souffle, ma pensée et jusqu'à mon inconscient dans cette béatitude primordiale, la "contraction née de la peur des phénomènes" disparaît, car elle est interrompue, car le plaisir s'oppose à la contraction. Cette immersion se fait via une attention amoureuse, ardente. Le nectar de l'expansion absolue s'écoule alors depuis le centre de l'être, jusque dans les organes et dans le monde entiers, comme une huile se répand dans les fibres d'un tissus. Notons que c'est la peur qu'il s'agit de guérir, peur des phénomènes, peur des différences, peur de la séparation, peur de la dualité. Il ne s'agit pas ici de nier les différences, mais de les reconnaître et d'en venir à les ressentir comme les prolongements de la félicité intérieure, intime. 

Il faut donc d'abord identifier cette félicité intime dans le premier instant du désir, afin d'en imprégner le corps, le souffle, la pensée, et jusqu'au monde entier. 

Ce Cœur est la Triade, qui donne son nom à la tradition du Tantra à laquelle Abhinava se rattache ici.

mardi 19 juillet 2022

L'élan divin au cœur de l'humain

(Arthur Prince Spear)

Plonger dans l'élan primordial est la grande pratique du Tantra. Une invitation à explorer le mystère du mouvement, n'importe quel mouvement.

 Shiva dit :

udyamo bhairavaḥ //

"L'élan est le divin.

Explication en vers par Varadarâja :

L'élan est l'acte d'émerger instantané,
un 'euréka !' en forme d'expansion de notre conscience 
qui s'écoule comme éclosion du ressenti.
L'élan est un frémissement intérieur,
la sensation 'je suis' en sa plénitude.
Il est tout de tout :
il est (la source) de tous les pouvoirs, 
la (source) indifférenciée, totale,
universelle, en plénitude, de tout choix,
de toute (perception) différenciée.
Il est donc est capable de les engloutir toutes :
tel est le sens du nom 'Bhairava, l'Effroyable".
L'intuition de cette réalité divine
a le pouvoir de dénouer les liens.
Et, une fois les sens et l'esprit à nouveau actifs,
la manifestation de la dualité est guérie."

yo 'yaṃ vimarśarūpāyāḥ prasarantyāḥ svasaṃvidaḥ | 
jhaṭity ucchalanākārapratibhonmajjanātmakaḥ || 
udyamo 'ntaḥparispandaḥ pūrṇāhambhāvanātmakaḥ | 
sa eva sarvaśaktīnāṃ sāmarasyād aśeṣataḥ ||
viśvato bharitatvena vikalpānāṃ vibhedinām |
alaṃ kavalanenāpīty anvarthād eva bhairavaḥ || 
athedṛgbhairavāpatter bandhapraśamakāraṇāt |
vyutthānaṃ ca bhavec chāntabhedābhāsam itīryate || 

Shiva-sûtra I, 5
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