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mardi 3 mai 2022

Encore mieux que le détachement : être désintéressé


 Il me vient aujourd'hui un point essentiel, mais dont il est très rarement question. On dit que l'on doit se détacher de tout. C'est vrai, et c'est possible quand on sent une plénitude, un attrait intérieur. Car s'il l'on essaie de se détacher sans cette contrepartie positive, on finira par se sentir de plus en plus frustré, jusqu'à revenir encore plus fort dans nos vieilles habitudes.

Mais il y a autre chose : la vie spirituelle exige beaucoup. Et le plus qu'elle exige, c'est que nous aimions la Présence pour elle-même. 

Qu'est-ce que cela veut dire ? Quand je regarde ma vie spirituelle, je constate que j'aime les bienfaits de la Présence, ses dons en quelque sorte. Le calme, la joie, la sensation de légèreté, d'harmonie, de facilité. Et même, le plaisir, le plaisir physique de sentir, de ressentir cette "vibration" d'être, si profonde. Et ensuite, ces dons ruissèlent en cascade sur les autres dimensions de ma vie. La plénitude intérieure apporte sécurité et une sorte de confiance, une insouciance, des consolations, des compensations, un élan et une énergie. 

Or, il est clair que tout ceci peut être détourné par l'ego. Je le sais parce que j'en ai fait mille fois l'expérience. L'ego récupère cette paix, cette énergie, pour satisfaire son amour-propre, son besoin d'appropriation et de contrôle. Combien de gens ont fait carrière sur ces dons de la Présence ? Et je ne parle pas seulement des "gourous" ! Mais bien de nous tous ou de la plupart d'entre nous. Nous vivons des grâces de la Présence. Et nous aimons ces grâces, quand nous ne sommes pas totalement ingrats. 

Mais pour autant, aimons-nous la Présence pour elle-même ? Supposons qu'il n'y ait plus aucun don, plus aucune consolation, ni sensible, ni mentale ? Serions-nous encore dans l'amour de la Présence ? Non, sans doute. Notre "amour", notre attrait pour la Présence est donc une sorte de commerce. Disons les choses clairement : nous donnons de l'attention, du temps, contre l'argent des bénéfices que nous ressentons. C'est donnant-donnant. Dès que je ne reçois plus, ou moins, j'investis moins. Soyons honnêtes : pour la plupart d'entre nous, la vie spirituelle est un bizness. La Présence est une manne, un filon, nous l'exploitons pour nourrir notre égoïsme. C'est dur à entendre, mais n'est-ce pas vrai ?

Qui aime la Présence d'un amour désintéressé ? Qui l'aime gratuitement, comme elle nous aime gracieusement ? Qui l'aimerait si elle ne donnait rien ? Quel cœur est capable de l'aimer, elle-même pour elle-même, et non "je l'aime pour elle m'aime" ou "je l'aime pour moi-m'aime" ? 

Or, quel amour est-ce là, qui est intéressé, habile, prudent et comme calculé ?

On répondra peut-être qu'un tel amour désintéressé est au-delà de nos capacités, qu'il est déraisonnable de demander pareille pureté, que c'est au-delà de nos forces et que, peut-être, ça n'est pas naturel...

Mais regardez que que l'amour humain exige, ou même ce que l'amitié mondaine exige ! Ne doit-on pas la fidélité à ses amis et à ses proches, quand bien même on n'en retirerait nul profit pour soi ? Même si cet idéal est destiné à rester un idéal, n'est-ce pas là du moins l'idéal dont nous avons conscience ? Comment donc notre relation à la Présence pourrait exiger moins que cela, alors qu'elle nous donne infiniment davantage ? 

Ne pas chercher la Présence pour ses dons, mais pour elle-même. Cette direction est inévitable, même si ce breuvage nous paraît trop amer encore. Mais cela est du à notre manque de maturité. Enfant, le thé nous paraissait insipide ; aujourd'hui, nous payons pour ses subtilités. Je parie qu'il en ira de même pour notre vie spirituelle. Nous portons déjà ce pressentiment. Nous rechignons devant le vertige du sacrifice total - parce que c'est bien cela dont il s'agit - mais nous savons déjà que c'est inévitable. 

De plus, demander, calculer et vérifier, tout cela trouble notre repos, notre joie, notre délectation. Et si nous plongions les yeux fermés ? Sans attendre, sans ces demandes implicites, sans cette mendicité qui alourdit notre jouissance simple ?

Aimer le silence pour cette Présence mystérieuse, cet insaisissable "loin-proche" qui comble en s'échappant. Tel est le destin spirituel. Mieux que le détachement : le désintéressement. Nu, pur, simple, candide, confiant, intègre, ne demandant rien, accordant tout, offert comme l'enfant sur le sein de sa mère. Sans retour, sans intérêt, sans réflexion ni examen. Simple. L'amour pur. Franc et qui affranchit.

vendredi 16 octobre 2015

Adorable unité !



Quand la France était mystique...

Un magnifique poème de Jean de Labadie, un jésuite du Grand Siècle, puis pasteur protestant :

Source de multitude ! Adorable unité !
De qui comme d'un point tous les nombres découlent,
vers qui comme à leur centre encore eux-mêmes roulent,
Avec eux reçois-moi dans ton immensité.

Je suis avec tous eux sorti de ton grand sein,
Qui sans se diviser, s'allonger ou se fendre,
Comme il a tout donné, peut encore tout reprendre,
Sans pour prendre ou doper être plus ou moins plein.

Ton unité reprend, ton unité reçoit,
Et quoi que mille biens coulent de ta poitrine,
Quoi qu'un nombre infini s'y rende et s'y termine,
Ton unité pourtant ne croît, ni ne décroît.

Tout être autre que toi se change à tout moment
Acquérant ou perdant des qualités contraires,
Ton unité demeures égale en tous mystères,
Et meut tout sans se voir sujette au mouvement.

Les esprits et les corps de tes dons embellits
Ont leurs plus riches biens par mesure et par compte.
Mais ta seule unité tous leur nombres surmonte,
Ils ne les ont qu'épars, Tu les as recueillis.

Que l'on coure l'univers de l'un à l'autre bout,
Nul être n'est parfait, et chacun d'eux soupire
Après le bien, qu'un autre, ou que lui trouve à dire.
Mais en ton unité se trouve ensemble tout.

Elle est tout à la fois soleil, lumière, feu,
Terre et ciel, aire et mer, être d'homme, être d'ange,
Sans matière pourtant, sans forme et sans mélange,
Et d'un air éminent qu'on a jamais conçu.

Encore est-elle plus, cette rare unité,
Et pour grand tas qu'on fasse de biens et de choses,
On n'en assemble point, qu'elle ne tienne encloses,
Et ne surpasse encore de son infinité.

Ô Dieu qui seul est tout ! Un et tout sans doubler,
Source sans s'épancher, et sans te bouger centre !
Quand dans ton unité veux-tu que ma ligne entre ?
Et que mon eau s'arrête à toi sans plus couler ?

Fais que je ne sois plus en moi si divisé,
Que mon âme en ton coeur vive plus recueillie,
Et qu'en lui ton amour de sorte me rallie,
Qu'étant un avec toi, je sois divinisé.


Abyme de lumière

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Un poème de Claude Hopil, vers 1630 (?) :

Acte très simple et pur, essence très abstraite
Sublimité cachée et plus que très secrète,
Solitaire hauteur,
Abyme de lumière, ô Dieu je vous adore,
Confus je vous admire, ô mon doux Créateur,
Dès le point de l'aurore.

Seigneur, je veux avoir de vous la connaissance
Par l'oeil mystérieux de la simple ignorance
Qui voit qu'il ne voit pas.
Dans cet être abyssal, penser voir quelque chose,
C'est dire qu'on peut voir, dans un épais brouillard,
Des lumières la cause.

Je cherche à tâtons
Je suis seul sans mon Roi, ne pouvant seulement
Sans sa grâce exister un seul petit moment,
Mais j'espère de voir un jour mon salutaire.
Je me pâme de joie, et je me meurs d'amour
Croyant qu'il n'est pas seul au séjour solitaire
De sa divine cour.

mardi 5 mai 2015

Mon Bien-Aimé



Mon Bien-Aimé est comme les montagnes,
Comme les vallées sauvages,
Comme les îles exotiques,
Comme les fleuves puissants,
Comme le murmure des vents du Sud pleins d'amour,

Comme la nuit tranquille
Lorsque pointe l'aurore,
Comme la musique silence,
Comme la solitude harmonieuse,
Comme le festin qui charme et rempli d'amour.

Notre lit est tout fleuri,
Entouré de cavernes de lions,
Tendu de pourpre,
Établi dans la paix,
Couronné de mille boucliers d'or.

Jean de la Croix, Le Cantique spirituel

Le Cantique des cantiques, inspiration de Jean :

lundi 1 décembre 2014

Dieu seul


Dieu seul.
Ah ! Quelle parole ! qu'elle est grande, qu'elle renferme des choses !
Plus de créatures, plus de soi-même, plus de dons de Dieu : vide total, perte entière de tout ce qui n'est pas Dieu seul, Dieu en lui-même, Dieu sans aucun milieu.

Jean-Nicolas Grou, Manuel des âmes intérieures, p. 236

mercredi 12 novembre 2014

La merveille des merveilles


Nous voyons, mais nous ne voyons pas ce par quoi nous voyons.
Nous vivons, mais nous ne vivons pas ce par quoi nous vivons.
Nous ressentons, mais nous ne ressentons pas ce par quoi nous ressentons.

Il y a une incommensurable différence entre réaliser ceci est dire que l'absolu, Dieu ou la source sont inconnaissables. Il existe dans le platonisme et le christianisme une tradition de connaître Dieu en connaissant qu'on ne le peut connaître. La la docte ignorance ou théologie négative. On ne peut connaître Dieu, mais seulement ce que Dieu n'est pas. Mais cela reste une connaissance objective. La source demeure un objet au-delà de notre portée. 
En Occident, la réalisation de la source comme Soi reste rare. J'ai mentionné dans le passé quelques textes chrétiens, mais cela reste marginal.
Cependant, voici un exemple récent de réalisation de la source comme Soi, tiré de Dieu existe. L'auteur veut montrer que l'on peut découvrir Dieu en soi, non pas comme on découvre une chose, mais comme on reconnaît la conscience, comme on reconnaît que c'est la lumière blanche qui rend possible la vision des couleurs :

"La perception implicite de l'infini est la condition de possibilité de la perception explicite du fini. Que cette vision, cette perception soient non thétique [non objectives] est une nécessité. Si elles ne l'étaient pas, la vision de la lumière blanche, prise réflexivement comme objet, ferait obstacle à la vision des couleurs particulières [objectives]. L'erreur serait en effet de penser que la lumière et l'infini doivent d 'abord être vus thétiquement, comme des choses, comme des objets, pour permettre ensuite la vision des choses colorées et des choses finies".

Autrement dit, il ne faut pas mettre sur le même plan le sujet et les objets, et ne pas vouloir que la connaissance du sujet, de la conscience, du Soi, relève du même niveau que celle des objets. Un sujet qui deviendrait objet ne serait plus sujet. Conscience chosifiée n'est plus conscience, mais chose.

"Une telle interprétation "chosifiante" nous conduirait à des absurdités psychologiques, et à une mécompréhension profonde... 
Mais de même qu'il est possible dans un second temps d'acquérir, par une variation de l'attention, une vision explicite de la lumière, il est possible, par un mouvement de retour sur soi, de prendre l'ouverture à l'infini de notre subjectivité comme un objet propre de considération. 
Cette remontée vers les conditions de possibilité de l'expérience la plus anodine constitue à coup sûr le point de départ de l'aventure métaphysique. C'est à partir de cette réflexion que l'intelligence philosophique en viendra à théoriser clairement l'idée selon laquelle cette ouverture elle-même présuppose l'existence d'un être infini qui en soit l'origine. 
Malheureusement, cette réflexion peut n'avoir jamais lieu. Absorbés par le spectacle bariolé des couleurs, certains restent aveugles à la lumière, qui pourtant les leur fait voir, et se privent ainsi du plus grand émerveillement qui soit, celui qui naît non du contenu du spectacle, mais de la merveille des merveilles : qu'il y ait un spectacle

Saint Bonaventure, au XIII e siècle, s'en étonnait :

Quel étrange aveuglement pour notre esprit de ne point apercevoir ce qui s'offre d'abord à nos regards, ce sans quoi il lui est impossible de rien connaître.
Mais il arrive que notre oeil, fixé sur diverses couleurs, ne voit pas la lumière qui les lui rend visibles ou, s'il la voit, il ne la remarque pas. Il en va de même pour l’œil de notre âme : fixé sur les êtres particuliers et généraux, il n'aperçoit pas l'être lui-même, qui est au-delà de tout genre, bien qu'il s'offre d'abord à sa pensée et lui fasse voir tout le reste. Ainsi la formule se vérifie pleinement [la formule d'Aristote] : "semblable à l’œil du hibou aveuglé par la lumière, l’œil de notre âme et ébloui par trop d'évidence". Habitué aux ténèbres du créé et aux fantômes du sensible, dès qu'il regarde la lumière de l'être souverain, il lui semble ne plus rien voir. Il ne comprend pas que cette obscurité suprême opère l'illumination de notre esprit. Ainsi, l'oeil du corps en face de la pure lumière a l'impression de ne rien voir".

Quoi de plus simple que cette vision qui se voit elle-même, comme un ciel éblouissant ?




mardi 28 octobre 2014

Se laisser couler



Nous allons vers notre centre.
C'est inévitable.
Toutes les rivières coulent vers la mer.
Toutes les vies vont vers la source de la vie.
C'est la voie du désir aveugle.
Laissons tomber l'observation des pensées, des sensations...
Laissons-nous couler au fil de notre élan vital,
Comme une brindille emportée par le courant.
C'est la voie du bien-être :
Nous avons un instinct du centre en nous.
Il suffit d'épouser nuement
Notre propre volonté
Pour qu'elle se perde en l'élan
En lequel toutes choses naissent.
Il n'y a pas de voie plus courte ni plus savoureuse.

La rivière se perd comme rivière,
Mais se trouve comme océan.
Ce silence n'est pas un néant,
Mais un chant.
Une sorte de choeur.
Une fontaine de vie
A laquelle on s'abreuve
Et dans laquelle on n'aspire qu'à se noyer
Une fois goûtée.
Les mystiques chrétiens l'appellent
"La connaissance amoureuse".
Tout perdre,
C'est tout gagner
Tout laisser,
C'est tout recevoir,
Mais cette mort n'est pas possible par un exercice.
Plutôt, on découvre en soi un point de pure félicité.
On y vient, y revient
Et l'on s'y ensevelit.
On s'y laisse ensevelir.
Et ce comble de l'impuissance
Est le prélude au comble de la liberté.

Madame Guyon dit :

"Ici tout est Dieu : Dieu est partout en tout ; et ainsi, cette âme est égale en tout. Son oraison est Dieu même, toujours égale, jamais interrompue..."


vendredi 10 octobre 2014

La méditation consiste t-elle à ressentir quelque chose ?


Suite des conseils de méditation d'un moine du Grand Siècle :

"Le quatrième [défaut de la méditation] est que nous désirons Dieu, car tout désir marque en nous du vide, et de l'imperfection, et étant dans le désir, nous ne sommes pas dans la possession et la jouissance.

Donc pour remède, possédons continuellement Dieu notre bien souverain et infini, tout et uniquement présent, qui nous remplit tous de tout lui-même, et qui se donne à nous en jouissance et fruition très admirable, en tant que la condition de cette vie le peut permettre et ne veuillons jouir de lui qu'en la manière qu'il lui plaira.

Le cinquième [défaut] est, que nous jetons notre regard comme de nous-mêmes en Dieu, et par ainsi nous faisons quelque mouvement et acte propre pour tendre à Dieu.

Donc pour remède, demeurons continuellement unis à Dieu, par un regard sur lui comme sur le seul être existant, et par l'anéantissement de nous et de tous nos actes propres, comme venant de nous. Et par ainsi ce notre regard sera un regard non pas actif, mais passif et infus, tiré de Dieu hors de nous sur lui : de sorte que nous demeurerons toujours en notre rien.

Le soleil en son midi frappant par ses rayons un cristal transparent, il le pénètre intimement, et l'éclaire de toutes parts. Et par son efficace il tire de lui vers soi une splendeur réciproque, et cette splendeur réciproque du cristal vers le soleil est, non pas tant du cristal comme du soleil, lequel en frappant, pénétrant et illuminant le cristal, lui fait jeter et réciproquer cette splendeur vers soi. 

De même Dieu jetant ses regards amoureux sur l'âme, dardant ses lumières favorables sur elle, et la prévenant et comblant de ses grâces efficaces, il tire d'elle par sa vertu infinie des regards très intimes d'un amour réciproque, lesquels en vérité ne sont pas tant de l'âme comme de Dieu, lequel étant tout esprit, vie et lumière, prévient, pénètre, illumine et embrasse divinement l'âme."

Simon de Bourg-en-Bresse, Les Saintes élévations, 1657


mardi 7 octobre 2014

La méditation est-elle une introversion ?



"Voici cinq défauts subtils que nous commettons, soit en nos distractions, soit en nos recueillements :

Le premier : nous contestons et combattons contre nos pensées superflues, nos distractions et nos tentations, et contre leurs objets, comme contre quelque chose de réel. Et par ainsi elles s'impriment bien souvent plus vivement dans notre esprit, et nous inquiètent davantage.

...Anéantissons toutes choses, et particulièrement nous-mêmes, dans cet abîme infini d'être, de lumière et de vie ; et ce même abîme qui anéantira nos personnes et tout ce qui est créé, dissipera et perdra soudain toutes nos distractions et tentations...

Le second est que lorsque nous nous voyons distraits, pour nous recueillir nous nous introvertissons. 
Mais premièrement l'introversion suppose l'extraversion, alors que nous devons être continuellement unis pour le total engloutissement de nous et de toutes choses dans notre grand Tout infini, le seul être existant, de sorte qu'aucune chose créée ne nous puisse distraire et désunir de lui. 
Deuxièmement, nous introvertissant, nous nous enfuyons craintivement des choses, lesquelles nous devrions généreusement faire fuir et évanouir par la vue vivre de Dieu tout présent et qui seul est vérité. 
Troisièmement, plus nous nous enfuyons par peur d'elles, comme de quelque chose de réel, et plus leurs images s'impriment dans nos esprits et nous remplissent de distractions et de tentations. 
Quatrièmement, c'est toujours à refaire, car en nous enfuyant ainsi des choses, dès que nous devons recommencer une oeuvre extérieure, nous sommes derechef distraits et abattus en cette oeuvre. 
Cinquièmement, en nous introvertissant nous nous recherchons imperceptiblement nous-mêmes et aspirons à quelque consolation sensible, comme il appert parce que nous croyons que nous ne sommes pas bien introvertis, et nous ne nous contentons pas tant que nous n'avons quelque goût et expérience sensible pour nous assurer que nous sommes unis.

Pour remède... quand nous sommes distraits, soudain relançons-nous en lui, par une foi vivre, mais simple et nue, par un nu et pur amour... comme si nous n'étions pas, et par la vue vive de Dieu comme de l'être infini et seul existant."

Suite au prochain numéro...

Simon de Bourg-en-Bresse, Les Saintes élévations de l'âme à Dieu par tous les degrés de l'oraison, 1657, chap. 24

jeudi 2 octobre 2014

Se laisser trouver par le silence


C'est un grand abus que de prétendre entrer par soi-même dans l'état d'inaction, cette grâce dépend de la pure libéralité de Dieu, elle n'est pas pour tout le monde, il faut la recevoir avec humilité lorsqu'il la donne ; mais il y a de la présomption et de l'orgueil à s'y porter sans y être appelé. 

Tout ce qu'on peut faire est de s'y disposer par la pratique des vertus, de la mortification, de la retraite, de l'oraison ; mais laissez-vous chercher et laissez-vous trouver dans l'excellence de cet état surnaturel. 

Si vous faites autrement, vous ne serez pas sous la conduite de Dieu, mais sous celle de votre amour-propre, vous ne ferez aucun progrès dans la vie intérieure, et plus vous voudrez vous mettre en silence, plus votre intérieur sera dans le bruit : votre esprit sera comme ces huissiers qui en commandant de se taire font plus de bruit que ceux qui parlent.

Maximien de Bernezay, Traité de la vie intérieure, 1686

lundi 29 septembre 2014

S'unir au centre de tout par le centre de l'âme

Cloître des Récollets, "ceux qui se recueillent"

L'âme est capable de recevoir l'effet de l'amour [divin] et peut être unie même dès cette vie à son Dieu ; car elle a en soi une partie suprême laquelle est purement spirituelle... C'est le sommet ou pointe de l'âme où les simples vues et conceptions spirituelles éternelles de Dieu... se forment.
Cette action [de l'amour divin] se commence en l'entendement, mais elle se perfectionne et accomplit en la volonté... et ensuite... toutes les autres puissances inférieures sont aussi souvent attirées à cette union...Premièrement mon cœur, qui est ma volonté, se réjouit en mon Dieu, le possédant ; puis toutes mes autres puissances, même les sensitives, qui en sont la chair.
[Ces unions par l'entendement et la volonté] ne sont pas une fiction ou imagination des âmes dévotes... Au commencement avant d'y être habituée, elle n'y peut pas pour l'ordinaire demeurer longtemps, parce que ses puissances ne peuvent pas tenir bon en l'abstraction et unité d'opération, mais retournent aussitôt à ce à quoi elles sont accoutumées, c'est-à-dire aux sens et en la multiplicité, ou diversité d'opérations de discours, de vues et d'affections... mais quand elle y a fait progrès, elle prend une habitude qui lui rend cette union plus faciles... L'âme ayant acquis cette habitude et facilité est dite être en état d'union...

Séverin Rubéric (moine récollet), La Voie d 'amour, 1623


jeudi 4 septembre 2014

"Un moi fondamental qui nous rend déiformes"



A côté de la pratique du silence intérieur, j'ai distingué la pratique du cœur qui consiste à se laisser aller dans la sensation du "je suis". Cette pratique est au cœur de toute vie intérieure, de toute mystique. Dans le Je mystique, Joel Goldsmith décrit bien cette forme de méditation :

"Fermez les yeux et en vous-mêmes, en silence, comme une chose sacrée et secrète, dite doucement le mot "je...je...". Ce Je au centre de vous-même est puissant ! Ce Je en plein cœur de vous est plus grand que n'importe quel problème du monde extérieur. Ce Je au centre de vous est venu pour que vous ayez la vie, et pour que vous l'ayez en plus grande abondance. Ce Je est avec vous "avant qu'Abraham fut", dans l'attente de votre reconnaissance et votre gratitude" (p. 2, 1971).

Il est La Vive flamme d'amour et de félicité qui anime le cœur de l'âme, mais qui ordinairement n'est pas reconnue. 
Cependant, les mystiques chrétiens ne reconnaissent pas généralement ce moi comme Je, mais comme une entité purement transcendante, même si elle se fait sentir au centre de soi. Bien sur, Paul a dit "Ce n'est plus moi qui vit, mais le Christ qui vit en moi", mais les orientations doctrinales ont le plus souvent empêché la reconnaissance du Je comme étant Dieu ou la Source.



Voici une exception. L'enseignement d'un obscur moine capucin mort en 1631, Constantin de Barbançon. Il distingue la vie intérieure dualiste, opération de la volonté tendue vers un Dieu transcendant, de la vie intérieure ultime - non-dualiste dirai-je - opération de Dieu reconnue comme notre acte d'exister et d'opérer, notre moi :

"(Dans la méditation Dieu) se communique ... pour être le premier principe et plus intime de notre être et de tout ce que nous sentons et opérons.... nous le devons unir avec ce que nous sommes.... comme devenu notre nous-mêmes, notre moi ou égoïté fondamentale, nous faisant déiformes et divins."
Anatomie de l'âme, I, p. 39

Selon lui, la pratique du Je est supérieure à celle du silence passif, bien que cette dernière soit condition de la première :

"Quand cet être et opérer de nature est outrepassé, et que plus outre que ce silence on trouve le nouvel être et opérer de la grâce surnaturelle et déiforme (qu'aucuns prennent pour Dieu même comme nous venons de le dire), c'est alors que nous retrouvons premièrement... un moi fondamental de participation de l'être divin, qui nous rend déiformes ; et puis un opérer tout nouveau, qui lui est proportionné."

Op. cit. p. 53-54

Plus loin, il distingue encore plus nettement l'approche transcendante, par silence et négations, de Dieu comme "Autre", de l'approche de la reconnaissance du Soi comme étant Dieu :

"Qu'au lieu qu'en la première élévation à Dieu on pratiquais un progrès continuel vers Dieu par un oubli et détachement de soi-même, n'arrêtant en nul degré de son propre être, mais tendant et s'écoulant toujours en Dieu - afin qu'en se négligeant on se peut finalement perdre et immerger en Dieu au sommet de son esprit - ici, au contraire, rien de plus dommageable à l'âme que si elle voulait par actes de son désir, encore que subtilement produits, se promouvoir et adresser à Dieu comme à un autre et distinct par-dessus soi... Le secret consiste à bien entendre que la relation ou l'attention, ou l'extension que l'âme doit avoir envers Dieu ne doit pas être comme en tant qu'il est sa fin et le terme ou l'objet de ses opérations, mais comme préalable et premier principe fondal et fontal de tout son opérer. Et, en tant que tel, il n'est pas alors autre et distinct, mais comme devenu radicalement et fondamentalement son moi."

Anatomie de l'âme, III, p. 145

Autrement dit, le Je est Dieu et il n'est pas le but de la pratique, mais sa condition toujours déjà présente et parfaite. La pratique est la reconnaissance de ce qui rend possible toute pratique, toute "opération". On ne va pas vers Dieu, mais on reconnait que tout procède de lui, et c'est dans cette contemplation que l'âme se convertit vers lui. De plus, les opérations, les pratiques et aussi bien la vie quotidienne tout entière sont transformées selon cette reconnaissance. Donc tout se résume à la reconnaissance "Je suis je" dont parlent Ramana et d'autres mystiques.
Chacun peut en faire l'expérience sans attendre.

P.S. : ces extraits sont tirés de l'excellent Expériences mystiques en Occident de Dominique Tronc. Il s'est appuyé sur les livres de la Biliothèque de Chantilly. Comme cette bibliothèque s'est retrouvée sur Google Book, on peut lire l'original de Constantin ici :

mardi 12 août 2014

Une science mystique ?


Il a existé en France une véritable tradition mystique, un art d'expérimenter Dieu. Au XVIIIe siècle, siècle des Lumières, l'Eglise aura anéanti sa propre tradition mystique, contribuant ainsi au sens moderne de ce terme : "mystique" devient synonyme de phénomène surnaturel, voire de croyance fumeuse, de mystification.

pourtant, dans la tradition qui atteint son zénith au Grand Siècle, "théologie mystique" désigne simplement la connaissance expérimentale de Dieu par diverses sortes de contemplation. Mais plus les années passent, plus cette tradition est attaquée, comme en témoigne l'exemple tragique de Madame Guyon, vraie mystique persécutée par Bossuet et d'autres, enfermée à la Bastille et finalement relâchée. Elle meurt en 1715, en même temps que la tradition mystique. Mais en 1708 paraît encore une défense rigoureuse de la mystique par le Carme Honoré de Sainte Marie. Il entreprend dans un livre en trois gros tomes de définir précisément les termes de la mystique, ses effets et ses degrés en citant les auteurs de la tradition, depuis Jésus, le premier mystique. Un livre extraordinaire qui tente l'ébauche d'une véritable science de la méditation. Voici un extrait :

"Les mystiques "donnent le nom de sommeil spirituel à ce repos et à cette paix dont l'âme jouit dans la contemplation lorsque, par une grâce particulière du Saint Esprit, ayant suspendu tous les actes empressés de ses puissances et considérant Dieu d'un regard tranquille et débarrassé des images sensibles, elle s'endort doucement en Dieu : parce qu'alors étant séparée de toutes choses, s'oubliant elle-même et presque dans l'inaction de tous ses sens, elle n'est occupée qu'à contempler avec paix son bien-aimé et à jouir avec douceur de son amour.
Mais lorsque la douceur de l'amour est grande, la paix et la tranquillité qu'il produit est fort profonde. ils l'appellent oraison de quiétude laquelle on possède Dieu avec un amour très pur et très délicieux, de sorte qu'il semble s'écouler dans l'âme. Dans cette contemplation, l'esprit est éclairé et comme inondé d'un torrent de lumière et de douceur. Dieu est avec lui et il est avec Dieu, ils sont unis ensemble par un esprit plein de suavité qui comble l'âme d'une grande joie.
Lorsque l'esprit est débarrassé de toutes les choses créées et qu'il s’élève au-dessus des images corporelles et sensibles pour être plus attentif à Dieu, c'est une oraison de recueillement surnaturel dans le langage de ces spirituels. Mais ils donnent le nom de silence mystique à cette contemplation qui n'est point obscurcie par les fantômes de l'imagination. Ou lorsque l’âme produit des actes dans cet état avec tant de paix et de tranquillité, qu'ils la rendent attentive à la vérité divine qui parle."

Honoré de Sainte Marie, Tradition des Pères... tome I, Paris, 1708, pp. 28-29



dimanche 10 août 2014

Comme un ciel très net


Sur la contemplation :
Elle "consiste à nous rendre Dieu présent par un acte de foi. Il est en nous-mêmes, Il est hors de nous. Il est en tous lieux, Il est hors de tout lieu, c'est le Centre de tous les êtres. Après avoir fait cet acte de foi notre esprit se plonge dans un profond silence. 

Sur la contemplation infuse :
Elle est "le simple regard, l’œil simple, parce que l'âme se voit comme un ciel extrêmement net et qui n'est embarrassé d'aucun nuage dans un plein midi, lorsqu'ayant effacé toutes les images et les différences des choses créées, elle est inondée d'une clarté très pure et uniforme". 

Epiphane Louis, Conférences mystiques sur le recueillement de l'âme, Paris, 1676, pp. 12-19

samedi 9 août 2014

Qu'est-ce que la solitude intérieure ?


Encore un illustre inconnu, un prêtre qui vécu près de Mons et mourut en 1655 :

"Qu'est-ce que la solitude intérieure ? Je réponds en peu de mots que c'est Dieu. Car le plus intérieur secret et profond de l'homme, c'est son âme, et le plus intérieur, intime et essentiel de l’âme, c'est Dieu.  Or Dieu étant l'être de l'âme, il est dans l'homme plus intérieurement, intimement et essentiellement que lui-même. Ou plutôt, l'homme étant et vivant en Dieu plus essentiellement qu'en soi-même, il s'ensuite que la Retraite et Solitude plus secrète, intérieure et profonde que l'homme peut rechercher, c'est Dieu même, et Dieu seul qui est l'Être et l'essence de son âme."

Hubert Jaspart, Solitude intérieure dans laquelle le solitaire fidèle trouvera le moyen d'être, vivre, mourir et opérer en Dieu, chap. II, p. 12, Paris, 1696


mardi 22 avril 2014

La montagne

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Il me semble que les personnes qui écrivent des choses intérieures devraient attendre pour écrire que leurs âmes fussent assez avancées pour être dans la Lumière divine. Alors elles verraient la Lumière dans la Lumière même.
Elles verraient, comme une personne qui est sur une montagne élevée, voit les divers chemins qui y conduisent, le commencement, le progrès et la fin où tous les chemins doivent aboutir pour arriver à cette montagne ; on voit avec plaisir que ces chemins si éloignés se rapprochant peu à peu et enfin se joignant en un seul et unique point, comme des lignes fort éloignées se rejoignent dans un point central, se rapprochent insensiblement.

Madame Guyon, Écrits sur la vie intérieure, Arfuyen,, p. 23

Tous les chemins aboutissent ici - dans la conscience au présent que nul n'a jamais quitté.


mardi 17 décembre 2013

La Belle ténèbre



Ciel bleu, nulle part

A Marseille, il n'y a pas que le foot et les quartiers Nord.


Il y a ou, du moins, il y a eu de grands spirituels, aujourd'hui oubliés. En dehors de Cassien, je pense à François Malaval, fin XVIIe. Aveugle de naissance, Docteur en Sorbonne (!), il est l'auteur de La Belle ténèbre et de magnifiques poèmes. 


On y sent l'homme du Sud. Sa langue est limpide, tendre et elle va droit au but. Il faisait partie du courant du Pur Amour, illustré aussi par Madame Guyon. Mais Malaval irradie la chaleur et les parfums de la Provence. Quelques extraits, voici le premier :



"Tout cet univers est plein de Dieu, il est partout. Non seulement par sa grâce et par sa vertu, mais encore par sa propre nature. il n'y a pas un atome sur terre, une goutte dans tous les abîmes des eaux, une particule en l'air, un point dans les globes de tous les cieux, où Dieu, Père, Fils et saint Esprit ne soit tout entier.

Il est de même tout entier dans les animaux, dans les plantes, dans les minéraux et dans toutes leurs parties, quand il y en aurait une infinité en chacun de ces êtres.


C'est donc un article de foi que Dieu est en toutes choses ou, à parler plus proprement et selon la rigueur de la théologie, que toutes choses sont en Dieu. Car nous ne disons pas que la mer soit dans l'éponge, mais nous disons au contraire que l'éponge est dans la mer, dont elle est pleine, au dedans et au dehors, aux côtés et en toute sa substance.


Par conséquent, Dieu est dans vous-mêmes, sans le chercher hors de vous. Il est dans votre corps et dans votre âme. Et si vous pouviez voir comment Dieu est dans vous ou, pour mieux dire, comment vous êtes en Dieu, vous vous trouveriez si petite, abîmée dans cette immensité, qu'en vérité vous auriez peur de vous et vous reconnaîtriez que vous n'êtes rien. Qu'est-ce qu'une goutte d'eau dans l'océan ? ...


Que sommes-nous donc, vous et moi, considérés dans l'océan infini de la Divinité, sinon des néants revêtus de quelque peu de vie, qui ne saurions subsister et agir hors de la divinité, non plus que les poissons hors de l'eau ? Quel bonheur d'être toujours dans Dieu, et que ce bonheur est peu connu !


C'est un soleil qui brille jour et nuit sur nous et en nous. Et l'on ne daigne pas ouvrir les yeux pour le regarder. Nous demeurons en ténèbres au sein même de la lumière. Et nous sommes tièdes au milieu du feu qui nous environne.


Ouvrez les yeux, par une vive foi que Dieu est en vous, et vous voilà aussitôt en sa présence. De sorte que la contemplation n'est autre qu'une vue fixe et amoureuse de Dieu présent.


C'est pourquoi, après que vous serez recueilli, demeurez ferme dans cette vue, sans vous figurer Dieu, ni comme juge sur un tribunal, ni comme roi sur un trône, car vous formeriez des images... Mais seulement comme Dieu incompréhensible en lui-même, au-dessus de toute figure, de toute imagination, de tout entendement, et qui seul peut nous faire connaître ce qu'il est."


La Belle ténèbre, 1670, I, "Entrer en contemplation"


Évidemment, il a été mis à l'index. Confirmation, si besoin était, de sa profondeur...
Et puis, nous sommes tous mis à l'index, n'est pas ? Quelle joie !
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