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lundi 23 août 2021

Mystère du son


En Inde, la flûte de Krishna. En Europe, les roseaux de Pan. En Chine et au Japon, le Shakuhachi du "moine du vide" (komusô). Cette méditation par le son aurait été transmise de la Chine au Japon au XIIIe siècle. L'Ordre komusô a été interdit à l'ère impériale, mais la pratique s'est transmise jusqu'à nos jours.

Plus d'infos.








vendredi 30 avril 2021

Les fausses notes, essentielles ?

Chacun aspire à l'harmonie. Pas de fausse note, des accords fluides. 

Cependant, certaines fausses notes semblent nécessaires pour exprimer une plus vaste beauté. Ainsi la beauté en musique, comme ailleurs, ne se réduit pas à l'harmonie. Il y a aussi un charme du rugueux, du sensible, du chaloupé, du contre-temps, de la tension créée par la disharmonie, avant un retour final à l'harmonie. Une mélodie est toujours un écart par rapport à l'harmonie, de même que toute histoire est un bouleversement, avant un retour ultime à l'équilibre. Personne n'écouterait un accord perpétuel, ni ne regarderait un film où tout irait toujours parfaitement bien.

Dans cet article fascinant, l'Auteur explore ces thèmes à la lumière du débat, dans la musique européenne, entre une vision arithmétique et une vision sensualiste. Si la beauté musicale est affaire de justes proportions, comme l'enseignait Pythagore, comment expliquer que certaines fausses notes participent à la beauté d'une mélodie ?

C'est un point très important et qui ne concerne pas que la musique, mais aussi la morale individuelle et la politique. Quelle est la place du Mal ou du mauvais dans l'univers ?

Voici un râga indien, Jog, qui joue justement sur des variations entre tierce majeure et mineure :



mercredi 21 avril 2021

Quand le vide se met à vibrer



 Rilke chante, inspiré par on ne sait quel mystère :

"Est-ce en vain qu'on raconte que jadis, dans la plainte chantée pour Linos,

une musique audacieuse, la première, traversa la rêche fixité,

et qu'alors seulement, dans l'espace effrayé, d'où soudain s'échappait

pour toujours un jeune homme quasi divin,

le vide se mit à vibrer,

de cette vibration qui maintenant nous emporte, nous console, nous aide."

Rilke, Première élégie de Duino, trad. Lefebvre

______________________________

Linos, fils de la Muse Calliope fut, dit-on, le plus grand joueur de lyre de tous les temps, tué par Apollon ou Héraclès.

L'espace, sans la Vibration (spanda), sans conscience, sans émerveillement, demeure "rêche", morne, stérile (sushka en sanskrit), aveugle et, à vrai dire, n'accède même pas à l'absence, car l'absence présuppose encore le cri muet, l'étonnement (camatkâra) "Ah, il n'y a rien !" 

Or, l'espace qui ne vibre pas, solide pour ainsi dire, se sent rien. Il peut donc bien tout accueillir, il n'en sait rien, il n'en sent rien. Il n'est pas encore - ou plus - capacité, puissance et pouvoir. Il n'est pas néant. Il est l'indicible par défaut, ce Multiple pur qu'évoque Proclus, le terme ultime des débordements de l'Un, ce dernier étant l'ineffable par excès. Certes, il échappe, mais par manque d'unité, ou plutôt par manque de sensibilité dirai-je, avec Abhinavagupta. Cet espace n'a pas de cœur, ce cœur battant qui, seul, "nous emporte, nous console, nous aide".

Espace et miroir illustrent la Conscience universelle. Mais partiellement, tant il est vrai que comparaison n'est pas identification. Le grand miroir universel, cœur de tout, possède lui-même un cœur, âme de l'âme, âme des âmes, vie de toute vie.

L'espace, n'en déplaise, est "fixe", déterminé ; non par son ouverture accueillante, mais par son défaut de conscience, de ce pouvoir de frémir qui anime les libertés, qui fait l'imprévisible et l'évolution - qui fait l'Histoire. Il n'en sait rien. Mais justement, dans le "savoir" gît le cœur, la braise précieuse entre toutes. L'espace est "fixe" : il n'est que ce qu'il est. Dès lors, l'espace reste déterminé, délimité. Sa simplicité est close, et Pascal à eu raison de célébrer la supériorité de la "pensée" sur l'espace, car l'espace dépasse certes, mais il n'en sait rien. L'espace conscient, en revanche, n'est pas seulement ce qu'il est. Il n'est pas seulement ceci ou cela, mais pouvoir inépuisable de s'épancher en un ceci, en un cela, en leur séparation, en leur réunion, puis en leur annulation simultanée. L'espace conscient, "clairière" de l'être, n'est pas clôture, le Soi n'est pas pure identité, mais bien pouvoir de se réaliser sans jamais être confiné. Il est ce qui échappe en manifestant, tout l'opposé de l'espace qui, malgré son absence de limites, demeure foncièrement limité par son inertie. 

"Quand l'espace se met à vibrer". Cette main-là, posée ici, n'est rien. Puis un je-ne-sais-quoi l'anime, avant tout mouvement visible. Là s'entrouvre la chambre nuptiale. La lyre se met à chanter, n'en déplaise à A-pollon, à cette caricature de l'Un que l'Un reste trop souvent dans nos spiritualités.

mercredi 3 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 71 72 73

Shiva Vinadhara-Dakshinamurti - Chola Bronze : hindu_art
Shiva jouant de la vînâ

L'expérience de la bonne surprise :
ānande mahati prāpte dṛṣṭe vā bāndhave cirāt |

ānandam udgataṃ dhyātvā tallayas tanmanā bhavet || 71 ||
"Quand on connait une immense joie

ou quand on voit un proche après longtemps,
on médite cette explosion de joie.

En se dissolvant en elle, on fait un seul esprit avec elle."

L'expérience de la gastronomie :
jagdhipānakṛtollāsarasānandavijṛmbhaṇāt |
bhāvayed bharitāvasthāṃ mahānandas tato bhavet || 72 ||
"Que l'on ressente à fond l'état de plénitude,

le bâillement de félicité

savouré dans la plénitude engendrée par la viande et la boisson.
On deviendra alors félicité infinie."

L'expérience de la musique :
gitādiviṣayāsvādāsamasaukhyaikatātmanaḥ |
yoginas tanmayatvena manorūḍhes tadātmatā || 73 ||

"L'adepte qui ne fait plus qu'un
avec l'incomparable plaisir éprouvé dans le chant
et autres (formes de musique), en stoppant son mental
parce qu'il s'identifie à elle, devient ce plaisir."



vendredi 15 mai 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 41

Chola - Shiva Vinadharadaksinamurti Maître de la musique - LANKAART
Shiva joue la vînâ d'espace

Leçon sur le verset 41 du Vijnâna Bhairava Tantra, l'expérience de la musique, l'éveil pas la musique :

tantryādivādyaśabdeṣu dīrgheṣu kramasaṃsthiteḥ |
ananyacetāḥ pratyante paravyomavapur bhavet || 41 ||

"Celui qui se concentre totalement
sur la fin de chaque son prolongé 
d'un instrument à cordes, par exemple,
deviendra l'espace ultime."

mercredi 18 mars 2020

Un film magnifique sur la musique indienne

Voici un film magnifique sur la musique indienne, sous-titré :


A partir de 11', vous pouvez voir et entendre Zia Mohiuddin Dagar, le prof de mon prof, jouer de la Rudra Vînâ, l'instrument sacré de Shiva. J'en jouerai cet été, vers le 17 août, au Domaine de Chardenoux, dans le cadre de la semaine "l'Appel de l'Inde" :

vendredi 31 janvier 2020

Les yeux fermés

Self catering holiday accommodation, cottage, Wales, golden meadow

Trop de lumière tue la lumière.

Trop de lumières dans le ciel. Nos enfants ne pourront plus se perdre dans la Voie Lactée.

Trop de lumière dans les chambres, dans les bureaux, dans les salles d'accouchement, dans les salles d'agonie, sur les écrans...

Trop de lumière, trop de volonté de contrôler, plus de confiance.

La confiance, ce serait de laisser faire le corps, l'instinct, en observant juste, juste au cas où. Trop d'enfants trop stimulés avec des emplois du temps de ministres. La confiance, ce serait de laisser les choses mijoter au petit feu de l'ennui. Sans injonctions, sans techniques, sans enjeux posés. Laisser faire le corps, c'est-à-dire l'intellect, car ce sont-là différentes nuances d'un même spectre, celui de la vie. La confiance, ce serait de laisser la femme accoucher sans lui dire de faire ci ou ça. La parole est un pouvoir merveilleux. Mais dans ces cas-là, ça brise la magie de l'instinct. Rester en retrait. Juste au cas où. Laisser l'être entrer en son état second, un état qui n'est pas un état discursif, mais intuitif. Il y a un temps pour tout. 

L'intellect fait partie du corps. Penser, c'est sentir, et il n'y a pas de sensation si brute qu'elle soit absolument dépourvue de tout discours. Il y a continuité à travers une infinité de degrés.
Mais il y a un temps pour tout. Comme les régimes d'une boîte de vitesse. Pourquoi opposer la 1ère et la 5ème ? Seulement, chaque régime à son temps et son lieu. 

Quoi qu'il en soit, fermer les yeux. La sieste. L'ennui. La solitude. Il y a des pouvoirs du corps qui ne s'éveillent que dans les ténèbres. Baisser la lumière. Pour naître et pour mourir. Or méditer, c'est un peu cela : mourir et renaître. Comme accoucher et agoniser. Comme s'endormir et se réveiller. Comme tomber malade et guérir. Comme manger puis digérer. Comme l'hiver et le printemps. La nuit et le jour. C'est très important l'obscurité. Le silence. La solitude. C'est dans cette mort que l'arbre rassemble sa sève pour un nouveau cycle. Je regard ce paysage, glacé, immobile, envahi de ténèbres. Les animaux, quand ils sont malades, se cachent. Quand ils sont parturiants aussi, et agonisants. Or, ne sommes-nous pas des vivants, des êtres de vie ? 
Alors oui, des sages-femmes, des sages-hommes, des conseillers, des coachs, des hypnotiseurs, des chamans, des anges, des guides... mais discrets, en retrait, juste au cas où/ 

Comment "je médite" ? Par instinct. Je laisse l'attention vagabonder, papillonner, butiner. Puis parfois se poser. Plonger. Humer. Savourer. Puis repartir. Décroché. Vacant. Rêvassant entre chien et loup, indistinct, souple, sans plan, virevoltant. Parfois plus vif, parfois sombrant. Calligineux. Chaud et lourd, ou frais et léger. C'est le véritable et bon sens de la posture de Témoin, à mon sens. L'action dans le repos, le repos dans l'action : formulation abstraite, dont le sens est le vagabondage sauvage. Pif paf pouf. C'est une musique, une danse, parfois immobile, parfois dynamique.

Mais dans une demi-vue, un clair-obscur. Un entre-deux mondes.
Et pour que cela s'active, il faut fermer les yeux, les oreilles. Se taire. C'est ce que je fais spontanément quand je me sens fiévreux ou nauséeux. Comme n'importe quel vivant. Et cela ne détruit pas mon individualité. Ni mon intellect. Au contraire, la personnalité est plus déliée, fluide, imbibée, nimbée de cette clarté crépusculaire de fin de chaude journée. Il n'y a aucun conflit là-dedans. Les sociétés humains ont longtemps valorisé l'intellect, à cause des circonstances. Aujourd'hui, on tombe dans l'excès inverse. Mais comme demander de choisir entre le bleu et le rouge. Certes, ce sont bien des teintes distinctes. Mais enfin, elles font bien partie du même spectre !

Trop de lumière tue la lumière.
Fermer les yeux. Sans chercher. Laisser venir. Même la posture la plus biscornue. Méditer en cochon-pendu. Qui sait ? Et le remède-miracle de ce moment peut devenir le poison d'un autre. Il faut une longue, une très longue expérience pour commencer à sentir les lois de la vie. Puis on oublie. Puis ça revient. 
D'où le succès du Vijnâna Bhairava Tantra : de brèves inductions, comme autant de pistes de décollage, des presque-riens, car il suffit d'un rien pour partir. Ou pour revenir, plutôt. Pour changer de régime. Les yeux fermés. Trop de lumière tue la lumière. Se laisser mijoter, en paix, en cocon, dans la caverne-matrice. "Laisser pisser", comme on disait dans l'Ancien monde. Confiance totale, instinctive. Des centaines de générations sont nées, ont vécues, sont mortes. Et probablement beaucoup plus, sur les milliards de mondes des milliards d'univers. Trop de lumière tue la lumière. Confiance dans le printemps qui vient, qui a besoin du plein hiver pour venir. 

Il y a plusieurs sortes de chamanismes, de culture : la "tente obscure" et la "tente claire". Trop de lumière tue la lumière. A trop vouloir montrer, on rend aveugle. Un temps et une mesure pour chaque chose.

Laisser l'enfant naître, divaguer, s'ennuyer, tournicoter, laisser le vieillard mourir. Être là, juste au cas où. Ne pas entraver les changements de régime, de vitesse. Laisser faire le hasard. Les énergies du vide. Les puissances du rien. Sans enjeux. Mais sans fuir les tensions non plus. Stress ou détente, une seule vie. Je veux dire : un seul corps, un seul souffle, un seul cœur, un seul ventre, etc.

J'écoute cette musique. Je ne sais pas si je l'écoute ou si je la joue. Je suis à la fois la cause et l'effet. Elle illustre, sans mots, tout ce que je viens d'essayer de dire :

mardi 28 janvier 2020

Le grain de la voix

Medieval Musicians

Comment interpréter une musique d'un passé dont on n'a aucun enregistrement ?

Voici une vidéo passionnante qui examine ce problème à propos de l'ensemble Grain de la voix :


D'un côté, les partisans du "récentisme", selon qui il faut s'appuyer sur les traditions les plus récentes, dont on a des enregistrements, par exemple la chorale anglaise ou le grégorien bénédictin. C'est la voie suivie par la quasi totalité des chanteurs de musique ancienne jusqu'aux années 1990.

De l'autre, les partisans du réformisme, selon qui il faut s'appuyer sur des traditions récentes, mais voisines : chant corse, géorgien, libanais, etc. Ces groupes, comme Organum et Grain de la voix, s'appuient aussi sur des textes, ceux de compositeurs italiens par exemple. Mais ces textes sont eux aussi difficiles à interpréter.

Organum, avec une influence corse/occitane manifeste :


Grain de la voix interprète la messe de Machaut :


La même oeuvre de Machaut par Organum, plus monastique :


La même oeuvre de Machaut par l'ensemble Gilles de Binchois, plus "récentiste" :


Au total, on pourra entendre une dizaine de versions de cette célèbre messe. Les interprétations sont très différentes, pour le moins.

Finalement, le goût est en partie au moins, une question d'éducation. L'auteur de la vidéo ci-dessus compare ces façons d'interpréter au pain blanc et au pain rustique. Ce dernier est plus corsé, d'aspect comme de goût, mais sa palette de saveurs est plus riche. Pour y accéder, il faut accepter de suspendre provisoirement ses références culinaires. Il en va de même pour la musique. Et pour tout. 

On reproche à Grain de la voix un ensemble un peu flou, nuageux, voire confus, à l'opposé des progressions bien tranchées à l'anglaise. Mais, même des défauts peuvent contribuer à relever une saveur, comme le notait déjà Marc-Aurèle. 

vendredi 3 janvier 2020

Fausses notes

Aucune description de photo disponible.

La vie, c'est comme le piano.
Il n'y a pas de fausses notes.
Une fausse note, 
c'est une note séparée des autres.
Toute note est fausse.
Toute note est juste.
Consonant, dissonant.
Mes doigts bougent sans savoir l'avenir.
Ils se fondent en l'avenir,
tendus vers cet horizon
qui est aussi la source de l'harmonie.
Déliés. Des velours de chat.
De fines gouttes sur l'eau calme.
Se laisser élargir par les ronds limpides.
Raccompagné au silence
par ces gouttes vibratiles.
Laisser l'écoute se mettre en place,
se retrouver elle-même,
cette écoute dans laquelle
il n'y a pas de fausses notes.
Bénies par le silence,
chacune entre en scène, unique,
majestueuse comme une reine :
des bulles avec l'assurance
de l'océan.

mercredi 24 juillet 2019

Un autre maître de musique dans le shivaïsme

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Tout le monde sait que la flûte de bambou (bansurî) est l'instrument de Krishna.
Mais un autre conte indien offre une autre version de l'origine de cet instrument.

Il était une fois un jeune homme, Matanga, qui allait dans la forêt rassembler du bois pour les rituels du brahmane qu'il croyait être son père. Mais en chemin, il croisa un âne qui lui révéla qu'il était le fils d'un barbier qui avait eu une aventure avec sa mère, une vraie brahmane. Etant issu d'une union "à rebrousse-poil", l'âne juge donc que Matanga est un intouchable, un Tchandâla. Matanga débute alors une quête surhumaine pour devenir brahmane. Il pratique l'ascèse et le yoga pendant des millénaires. Indra, le chez des dieux, lui accorde n'importe quel voeux, mais lui explique qu'il est impossible de changer de nature : un intouchable ne peut en aucun cas devenir brahmane. Matanga demande alors le pouvoir d'assumer n'importe quelle forme et d'être adoré par les brahmanes à jamais.
Matange devient un grand yogi et un savant en gnose shivaïte. Un tantra important passe par lui, qui le décrit comme "un tigre parmi les sages". Son ashram est sur le mont Himavat, où toutes les créatures vivent en harmonie, illuminées par le feu de sa Gnose et la profondeur de son absorption yogique. 

Alors qu'il pratiquait ainsi, le vent soufflait dans des bambou. Il se trouva que, dans certain d'entre eux, les trous faits par des abeilles et l'inclinaison par rapport au vent était parfaite pour les faire vibrer. Or ce chant distraiyait Matanga de sa méditation sur Shiva. Il prit donc un bambou parfait, en fit une flûte et en fit sortir les septs sons de la gamme. Charmés par ce son inouïe, Shiva et Pârvatî apparurent à Matanga qui se mit à pleurer à leurs pieds. Il demanda alors à Shiva la Gnose qui permet de téruire toute souffrance, et Shiva lui répondit en lui transmettant un tantra "salutaire, facile à comprendre et clair, au sens profond". C'est le tantra de Matanga-pârameshvara, un des textes importants du shivaïsme dualiste. 

Matanga est aussi l'auteur d'un traité de musique, la Brihaddeshî, qui est le premier à parler des râgas et à décrire les douze intervalles de la gamme. Il y distingue aussi différents genre musicaux. Ce traité est le plus important après celui de Bharata et son commentaire par Abhinava Goupta. La musique et la danse sont depuis toujours présents dans le shivaïsme. Le fait que Matanga soit un intouchable est également significatif. Matanga est aussi le gourou de Shabarî, un des premiers dévots de Râma. Il écrit :

"Il n'y a pas de dance sans son (nâda).
Le son est donc l'essence du monde.
Le son est la Tradition,
il est Brahmâ. Vishnou est son,
de même que la Shakti suprême et Shiva."

mardi 26 juin 2018

Décadence de la musique ?

Ces jours-ci, je réfléchis à la question du Kali-yuga.

Selon cette croyance indienne comparable à l'Âge d'or des Grecs, le temps serait cyclique et en perpétuelle décadence. 
Chaque Kali-yuga ou "âge de la malchance" s'achèverait dans un cataclysme, celui-ci débouchant sur un nouvel Âge d'or, une sorte de "reset" cosmique. Comme s'il fallait le pire pour retrouver le meilleur. Le Mal agirait comme un facteur auto-purifiant ("le mal par le mal"), au service du Bien.

En tout état de cause, il y a deux visions sur ce sujet :
- soit l'on place le Bien souverain dans le passé ;
- soit on le situe dans l'avenir.

C'est ce qui distingue le traditionalisme du modernisme.
Mais bien évidement, une synthèse est possible :
on pourrait concevoir des cycles où chaque retour à la perfection initiale intégrerait, à chaque nouvelle répétition, un peu davantage cette perfection initiale dans son évolution ultérieur. Nous aurions alors un cosmos capable d'apprendre de ces erreurs. De progresser, tout en évoluant de manière cyclique, avec des périodes de décadence inéluctable. Selon une autre image, le mouvement du temps ne serait pas parfaitement circulaire (le point d'arrivée serait identique au point de départ), mais spiralé : le point d'arrivé serait aux mêmes coordonnées horizontales, mais à un pont d’élévation verticale différent. Ainsi, il y aurait à la fois retour et progrès. Le devenir réaliserait la synthèse du Même et du Différents, ce qui, me semble, est l'idée profonde de la tradition platonicienne sur la question.

Il y a des raisons de penser qu'en effet, la répétition (ou itération) est au cœur du changement dans le cosmos. Mais il reste à y intégrer l'énigme humaine : de fait, l'homme peut aller contre la nature. Comment en rendre compte ? Faut-il considérer ce pouvoir comme un pur et simple accident ? Ou bien cette capacité, qui est aussi celle du progrès, s'intègre t-elle à une perspective plus vaste, plus inclusive ?

Prenons l'exemple de la musique.
On entend souvent dire que la musique est de moins en moins bonne ; mais aussi, que c'est du à un vieillissement générationnel. Quand vous vieillissez, vous êtes condamné, par quelque mécanisme naturel, à ressentir les musiques nouvelles comme autant de douleurs.
Cependant, il existe des faits, des indices objectifs pour aguer que la musique de ces cinquantes dernières années est en décadence.
Par exemple, le timbre s'appauvri, de même que l'harmonie.
Les morceaux sont plus forts.
Les phrases d'accroche arrivent plus tôt, et plus souvent.
Les paroles des chansons s’appauvrissent, en terme de variété, de vocabulaire et de syntaxe. Les scènes affligeantes de la dernière "fête de la musique" sur le perron de l'Elysée, nous en ont fourni une bien triste démonstration. 
Les mélodies sont plus grossières. 
Bien entendu, je parle ici des musiques populaires. Je sais bien qu'il y a, à côté de ces produits industriels, une foule impressionnante de groupe et de chanteurs créatifs et originaux. Mais le temps des Beatles a passé.
Regardez cette vidéo qui montre, sur un ton doux-amer, que la plupart des tubes roulent sur les mêmes accords :


On parle aussi de "la combine du millénaire" (Millenial Whoop en anglais, je n'ai rien trouvé en français ; pensez à activer les sous-titres) :


Mais pourquoi cela arrive-t-il ?
L'auteur de cette excellente vidéo (encore en anglais), en découvre quelques unes :


En gros, il s'agit d'un problème d'attention. La technologie contemporaine, post-internet, nous rend impatients, blasés, instables, incapables d'écoute. Des moutons déracinés, voilà ce que nous devenons, à force de zapper et de nous voir offrir à chaque instant le monde sur un plateau. Sans parler des effets politiques... Je veux parler de l'impression de décadence due à l'oubli des progrès réalisés. Il y a de passionnantes recherches sur ce sujet ô combien vital, mais ce sera pour une autre fois. Je pourrais aussi parler du QI et de l'art contemporain... mais à chaque jour suffit sa peine.
Dans le cas présent, il y a vraiment décadence. Baisse de qualité.

Mais alors, dans ce cas, que devient l'idée dont j'ai parlé plus haut, c'est d'une intégration du Mal dans le Bien, celle d'une synthèse donc, et d'un progrès ?

Dans le cas de cette histoire de baisse de qualité de la musique, qui a raison ? Les traditionalistes nostalgiques partisans du "c'était mieux avant" ? ou les idéalistes du progrès ? 
La tendance à laver le cerveau des mélomanes est-elle une vraie tendance à la baisse ? ou bien est-elle partie d'un mouvement plus vaste, qui se révélerait finalement être un progrès ? Échapperons-nous au charme des Quatre Accords Magiques (sans parler des Accords Aztèques, ou Toltèques enfin bref) ? 
Le progrès est-il une illusion ? Ou un fait ?

Inutile de rappeler que tout cela peut et doit être transposé au domaine spirituel.


vendredi 16 février 2018

Yoga et musique

Nombreux sont aujourd'hui 
les "yogas du son", de la voix, des mantras, des nâdas et autres svaras.

Le fait est que le yoga a joué 
et joue un rôle 
dans la musique classique de l'Inde,
la musique hindoustanie.

Quel est le lien entre yoga et musique ?
Le souffle bien sûr,
mais aussi le rythme, la parole et l'émotion.
L'émotion esthétique ou délectation, le rasa,
est au cœur de la spiritualité indienne
comme de toute spiritualité, d'ailleurs.
Sans empathie, sans participation, sans bhakti,
il n'y a rien, on reste sec
et en famine, même si cette émotion
peut être subtile et cachée au monde.
C'est pourquoi Abhinava Goupta expliqua le grand enseignement
des arts de la scène, le Cinquième Savoir (Véda).
Il affirme clairement que l'homme qui ne sent rien
en voyant un beau corps ou en entendant une belle musique,
est... comme une pierre,
il vit en vain. Même plein de Lumière (prakâsha), il est privé de sensibilité (vimarsha, hridaya), c'est-à-dire de liberté (svâtantrya), de vie (ojas).
C'est aussi pourquoi le plus profond penseur du shivaïsme
du Cachemire, Outpala Déva, fut aussi un immense mystique
qui composa de magnifiques poèmes
que j'espère voir publiés à la rentrée prochaine.
Il existe d'ailleurs une version chantée de quelques uns de ces hymnes :


L'exercice du pranayama est une excellente pratique pour les chanteurs.
Presque tous les grands ont pratiqués un "entraînement à la note" (svara-sâdhanâ)
pendant des années, voire toute leur vie. 
On raconte, par exemple, que Krishnarao Pandit
chantait chaque jour avant l'aube, seul, en faisant du pranayama et, même, des postures,
ai-je entendu. 
Souvent, on fait les exercices de gamme avec un rosaire,
exactement comme pour des mantras. 
Le maître de Tansen, le "Mozart" indien,
était à la fois un yogi et un amoureux du divin.

Le Sangîta Ratnâkara, un enseignement sur la musique composé en sanskrit au XIIIe siècle
par un brahmane originaire du Cachemire, 
décrit la manière dont toutes les émotions
résident sur les pétales du lotus du cœur et des autres chakras. Dans le Moûla Âdhâra, il place les quatre félicités (ânanda) bien connues des adeptes bouddhistes de Tchandalî, équivalente à la Koundalinî. 
Au-dessus habite la Puissance du Désir, Kâma Shakti. 
Le Cœur est le sanctuaire de l'adoration du divin en forme de Om, résonance de la conscience. 
Dans le chakra de la gorge habitent les notes de la gamme, et ainsi de suite. 
Sur chaque pétale habite une émotion (voir le chapitre II).

Ce qui n'a pas empêché de grands artistes de mettre en danger leur souffle.
Ainsi l'un des plus puissants chanteurs du XXe siècle,
Mallika Ardjoune Mansour, était accro aux bidies, ces terribles petitescigarettes indiennes.

On le voit ici chanter avec sa bidie :


Du coup, il eut un cancer des poumons. On le voit ici avec son fils, peu de temps avant sa mort, une cigarette dans la bouche :


Et pourtant, il était une voix incroyable, d'une tenue miraculeuse,
puissante et continue, même dans ses dernières années :


Il appartenait à la tradition peu connue des Vîra Shaivas, 
voie dans laquelle le yoga et l'amour divin
sont deux facettes d'une même vie intérieure.

Je crois que la musique est un yoga,
non au sens de la suppression des émotions
dont parle Patanjali (son yoga n'étant que de la mortification bouddhique à peine déguisée),
mais au sens d'une union de l'âme avec Dieu.

Le dernier concert de Mansour.
Sublime, tout le yoga est là :




jeudi 19 décembre 2013

La musique atonale a-t-elle un sens ?



La musique atonale c'est, en très gros, la musique contemporaine. Ni rythmes, ni mélodies, ni... rien. Des sons à l'état brut, sans logique, sans rime ni raison. Ce brut n'est-il que du bruit ? Frédéric gros n'est pas loin de le dire dans cette conférence, cocasse et cruelle à la fois :


Pourtant, force est de constater que la plupart de ces compositeurs de non-musique furent des chercheurs spirituels. Les titres de leurs œuvres le signifient clairement :






Dès lors, comment expliquer l'absurdité de leur musique, au point que personne ne l'entend comme de la musique ? 

Voici mon hypothèse : Dans la tradition du Vedânta non-dualiste, la méthode pour conduire l'auditeur à l'éveil est de construire un schéma, puis de le déconstruire. Un mensonge, une pieuse fable, que l'on démonte ensuite. Pourquoi, pour laisser à nu la conscience. On ne peut la pointer directement, car elle est partout. On pointe donc quelque part - par exemple ici, au-dessus des épaules -, puis dans un second temps, on dit que ce "ici" est partout et nulle part, qu'il explose telle une sphère de présence sans limites. Autre cas : on dit que le Soi, notre vraie nature, est le sujet qui ne peut jamais devenir objet. Puis, dans un second temps, on dit que le Soi n'est ni sujet, ni objet. En fait, on peut employer mille autres schémas, selon la culture et la mentalité de l'auditeur. Ou des rituels, lesquels ne sont rien d'autre que des schémas en images et symboles. Puis on dit que les rituels sont vains. Ou bien, on peut voir cette pédagogie comme une intrigue et son dénouement. On pose une dualité suprême, épurée, simplifiée (cause-effet, matière-forme, sujet-objet, simple-composé...), puis on l'efface, révélation de la non-dualité. On suscite une tension pour faire vivre un soulagement. Ou bien, c'est comme dire que la lune est "posée" sur la branche de l'arbre. C'est faux, mais ça marche. Le Soi n'est pas le sujet. C'est faux, mais ça marche.

Eh bien pour la musique atonale, le même stratagème est à l'œuvre. Après des siècles de construction, on déconstruit. Pourquoi ? Pour laisser place nette au silence sous-jacent. Ah, j'entends s'élever des voix de protestation ! Mais le fait demeure. Et il y a des précédents traditionnels, comme l'art zen : la peinture vide, la calligraphie "herbes folles", la cérémonie du thé, l'art du tire à l'arc, voire des passages de soûtras bouddhistes qui font exprès d'être absurdes, des charabias exprès pour nous délivrer de nos charabias ordinaires. C'est fade, âpre, insipide. Exactement comme le silence. Pour beaucoup, le vide est insupportable, ennuyeux car, au fond, anxiogène. La musique atonale est une forme de folle sagesse, un koân musical, une musique qui pointe vers la musique du réel : "Hé ! Écoutez ! Il y a aussi cette musique qui se joue maintenant, à chaque instant, sans arrière-monde !"

mercredi 18 décembre 2013

mardi 3 septembre 2013

Viola da gamba



En demeurant sur la fin de chaque son prolongé
D'un instrument à cordes ou autre,
Celui qui ne fait attention à rien d'autre
Deviendra un être dont le corps est le firmament suprême.

Vijnâna Bhairava Tantra, 41


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