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vendredi 6 mars 2020

Le bouddhisme, une philosophie de l'interdépendance ?


J'observe avec étonnement que le bouddhisme passe pour une doctrine de l'unité, via la notion d'interdépendance.

Or, le bouddhisme est, au contraire, une doctrine de l'in-dépendance, de la séparation, de l'isolation, de la fragmentation absolue.

Selon le bouddhisme, toute unité implique une identité (âtman). Or toute identité n'est une idée fausse, car rien n'est identique en réalité. Chaque chose est donc unique, chaque instant est unique, absolument singulier, absolument différent des autres. Les choses (dharma) sont "abstraites" (vivikta) les unes des autres. Elles sont donc incomparables et indicibles.

Il n'existe aucune relation (sambandha) en réalité :

sarvasya bhāvasya sambandho nāsti tattvataḥ
Dharmakîrti, Sambandhaparîkshâ, 1

"En réalité, il n'existe aucune relation entre les choses" (litt. "pour toute chose")

prakṛtibhinnānāṃ sambandho nāsti tattvataḥ
Ibid., 2

"En réalité, il n'existe aucune relation entre (les choses) qui sont naturellement séparées (les unes des autres)"

Toute relation est imaginaire (kalpitamâtra), sans rapport avec le réel, erronée (bhrânta), conventionnelle, une simple façon de parler ou de commercer (vyavahâra), un peu comme les billets de banque (exemple proposé par Berkeley, mais aussi par les Bouddhistes, ce choix étant lourd de conséquences). Il n'y a aucun Tout, pas d'essence, ni identité ni Moi. Tout cela est construit sur la base d'instants d'expérience singuliers, chaque instant étant un absolu (et non pas l'Absolu), chacun étant unique, le seul à être ce qu'il est, le seul instant, sans aucune relation spatiale, temporelle ou d'identité, avec les autres. 

Or, tout discours est fondé sur l'identité. On ne peut donc rien dire. Toute culture est erronée. La mémoire est erronée. Même la relation de cause à effet (kârya-karana-sambandha) n'est qu'une concession provisoire. En réalité, il n'y a absolument aucune relation réelle. 

Evidemment, cette philosophie a des affinités avec le matérialisme scientifique ainsi qu'avec la "deconstruction" postmoderne. Et ça n'est certes pas un hasard si les Bouddhistes aujourd'hui (ou les sympathisants) sont plutôt scientistes et de gauche. Selon eux, il faut tout déconstruire, détruire, éteindre, éclater. L'humanité (=la civilisation, la culture) est une maladie et un danger, il faut éliminer tout cela. La nature elle-même est dangereuse, puisqu'elle est cause d'imagination et de délires. Il faut rester muet, tendre au "silence du Bouddha". 

Evidemment aussi, tout ceci se contredit : dire que l'on ne peut rien dire, c'est se contredire. D'où les paradoxes sans fin de ce bouddhisme qui fait les joies des amateurs de paradoxes. 
D'où aussi de nombreuses formes de bouddhisme hétérodoxes qui ont cherché à dépasser ce paradoxe en essayant de penser autrement, comme celles qui ont imaginé (!) une "nature de Bouddha", sorte de conscience indestructible et permanente (shâshvata), ou encore comme le dzogchen et son esprit inconditionné. 
Mais cela est toujours resté précaire, quoique parfois sophistiqué, au vu de l'ADN de départ du bouddhisme. 
Cela a permis aussi au bouddhisme de développer des discours originaux, comme le zen, dont certaines branches ont exploré l'expérience de la pure conscience. 
Cela a aussi stimulé un certain dépouillement. 
Mais cela n'a jamais résolu les contradictions inhérentes aux affirmations de départ du Bouddha.

Quoi qu'il en soit, il n'y a pas d'interdépendance dans le bouddhisme orthodoxe. 
Le seul mouvement a avoir vaguement exploré cette notion est celle qui a vécu, mais de façon plutôt informelle, dans le sillage du Buddhâvatamsaka Sûtra en Chine, en étant liée au zen, du reste. 
Par ailleurs, et pour répondre d'avance à certaines objections, est-il besoin de rappeler que la thèse d'une "coproduction interdépendante" (pratîtyasamutpâda) n'est, elle aussi, qu'une concession provisoire au sens commun, et non le fin mot du bouddhisme ? Car enfin, l'idée de base du bouddhisme, c'est que toute notion qui implique une identité est erronée. Il n'existe aucune unité, sous quelque forme que ce soit. "Il n'existe en réalité aucune relation", comme dit Dharmakîrti, qui est, soi dit en passant, sans doute le plus grand des penseurs bouddhistes.

samedi 17 mars 2012

Comment aller droit à l'essentiel ?


Méditer, pour quoi faire ?

Pour calmer l'esprit. Une fois apaisé, il verra les choses telles qu'elles sont et les croyances sans fondement se dissiperont. Du coup, moins de souffrances. Telle est le pronostic du Bouddha et de bon nombre d'autres mystiques.

Imaginons l'esprit serein, pareil à une lampe abritée du vent, capable d'illuminer une fresque sans la déformer par sa propre agitation. 

Mais comment voir ? Que faut-il voir exactement ? Et comment ?

Dagpo Tashi Namgyal, un tibétain du XVIe siècle, expose la manière de voir les choses telles qu'elles sont dans son Rayon de lune, réputé être le plus détaillé manuel de la tradition dite de la "Mahāmudrā de la conscience naturellement présente en toute expérience" (sahaja-jñāna).

Vu qu'il est bouddhiste tibétain, on s'attend à un exposé de la méditation analytique du Madhyamaka. En effet, il est question de voir l'absence de substance dans les êtres et les choses : c'est la fameuse vacuité. 

Mais quand il entre dans le détail de cette méditation, ô surprise, on constate qu'il parle d'autre chose. Le Madhyamaka est mentionné, mais en passant, à côté de maîtres de l'école de la pratique du yoga (yoga-ācāra). Comme, par exemple, Dharmakīrti :

"En examinant les choses, on constate
Qu'elles n'ont pas d'existence réelle
Et sont dépourvues de nature intrinsèque
Aussi bien unique que multiple."[1]

Dharmakīrti fait ici allusion au raisonnement du "ni unité ni multiplicité" propre au Madhyamaka. C'est normal, car l'école de la pratique du yoga est venue plus tard que le Madhyamaka et l'a intégré. Le fondateur de cette dernière, Nāgārjuna, aurait vécu vers 150. Pour Dharmakīrti, on parle de 600-660. Mais cette intégration de la dialectique du Madhyamaka ne s'est pas faite sans recul critique.

En effet, alors que le Madhyamaka se concentre sur la chose et s'efforce de montrer que tout concept à son propos mène à des absurdités, l'école de la pratique du yoga ramène au sujet. Le monde est un rêve. Qui rêve ? C'est à chacun d'en faire l'expérience pour lui seul. C'est beaucoup plus simple, plus directe, et enraciné dans une expérience.

De même, Dagpo Tashi Namgyal résume la méditation analytique en l'incorporant dans une démarche différente de la dialectique du Madhyamaka. Au lieu d'analyser l'objet ou le sujet - mais considéré comme s'il était un objet comme les autres ! - il ramène son lecteur à ce qu'il y a de plus immédiat, de plus intime.

Il met ensuite en garde contre la dialectique du Madhyamaka avec notamment cette stance de Nāgārjuna souvent citée :

"Les Vainqueurs ont enseigné que la vacuité
Était l'émancipation de toutes les vues.
Ceux qui ont pour vue la vacuité,
Ceux-là, disent-ils, sont incurables."[2]

Puis il conclut avec un passage des Etapes de la méditation qui commence par nous enjoindre de "contempler le fait que les trois mondes ne sont qu'esprit."[3] Il n'y a donc que deux étapes dans ce Madhyamaka de l'expérience directe : premièrement, comprendre que tout est esprit ; deuxièmement voir l'esprit vide, pareil à un ciel transparent. Exit les raisonnements alambiqués du Madhyamaka.

La méditation analytique - comprenez la dialectique madhyamika - n'est donc pas indispensable. Elle représente même un danger, comme une formule magique qui peut agir contre son manipulateur imprudent.
Il conclut :

"La compréhension expérimentale que (1) les phénomènes sont l'esprit et que (2) la nature absolue de l'esprit, tel l'espace, échappe à l'observation est de loin supérieure à toute analyse conceptuelle de la vacuité"[4].

En clair, pas besoin de cette dialectique-là. Il suffit de retourner le regard vers ce qui regarde. Un fois entré dans la Tour des prodiges du Bouddha-Soleil, tout est dans tout.

A


[1] Ibid. p. 98.
[2] Ibid., p. 99.
[3] Ibid. p. 101.
[4] Ibid. p. 102.

dimanche 11 mars 2012

Le bouddhisme existe t-il ?

L'homme de l'Atlantide ?


Joy Vriens vient d'écrire un excellent billet sur le bouddhisme. Un de plus. 

Il y est question de savoir ce qu'est le bouddhisme. Certains, comme Roger-Pol Droit et Eric Rommeluère, attirent notre attention sur la possibilité que ce "bouddhisme" ne soit qu'un mirage propre aux Occidentaux.

Il est vrai que, selon le dharma du Bouddha, tous les noms - c'est-à-dire tous les concepts - sont des illusions (bhrānti), car ils visent des choses réelles et croient les appréhender, alors qu'ils ne saisissent... qu'eux-mêmes ! L'objet saisi dans le concept n'est qu'un aspect du concept lui-même. Le dharma est donc un ensemble de moyens habiles (kuśala-upāya) pour transmettre un au-delà du langage à l'aide du langage, mais aussi par le silence. Cela étant, ce silence est bien plus rare, dans la carrière des Bouddhas, que les discours. Toujours est-il que, selon le bouddhisme lui-même, le bouddhisme n'existe pas.

Le bouddhisme est-il vraiment un mirage ? Je ne le crois pas. Même si le terme, en effet, ne recouvre pas exactement l'expression "dharma du Bouddha". Mais s'il fallait renoncer à un terme parce qu'il n'est pas une traduction exacte, l'on serait toujours réduit au silence, et pas seulement à propos du bouddhisme ! Car enfin, qu'est-ce qui me prouve - ou vous prouve - que ce que vous mettez derrière le mot "miel" est exactement ce que j'y mets ? Faisons un pas de plus : qu'est-ce qui me prouve que la sensation du miel que j'éprouve en cet instant est la même que celle dont je me souviens ? Autrement dit, le problème de la traduction entre cultures est identique à celui de la traduction entres doctrines ou individus à l'intérieur d'une langue, voire entre différentes expériences d'un même individu ! Car, comme l'ont si bien vu le bouddhiste Dharmakīrti et Sartre, le langage est tout entier fondé sur l'hypothèse qu'il existe du Même, du commun, sur la base duquel on peut construire des concepts constitués de "traits généraux". Mais selon Dharmakīrti tout cela est inexact, toute cela n'est que mirage, s'il n'y a pas de "même" dans le réel, mais seulement du "différent", du singulier. Vertige typiquement bouddhiste !

En d'autres termes, affirmer que le bouddhisme n'existe pas est une thèse on ne peut plus bouddhiste. C'est un truc pédagogique pour nous amener à déconstruire nos concepts "fondés sur", visant une "essence", une "nature", etc. 

Mais pourquoi pas le mot "bouddhisme" ? Il a été inventé par les Occidentaux. Oui, et alors ? Les mots "christianisme", "judaïsme", "islamisme", "stoïcisme", etc., l'ont été de même. De plus, le mot dharma lui-même n'est pas bouddhiste.

La question est, au fond, de déterminer quelle est la fonction d'un mot. Doit-il faire connaître quelque chose ? On entend souvent des gens spirituels dire "ah, aucun mot ne peut décrire Cela !" comme s'il s'agissait d'une révélation inouïe. Or, rien de plus banal : le mot "sucre" n'est pas sucré, "bleu" n'est pas bleu, "carré" n'est pas carré... Nous le savons parfaitement, les mots ne ressemblent pas aux choses. Et pourtant, cela ne nous empêche pas d'employer ces mots. Pourquoi ? Parce que la fonction des mots n'est pas de faire connaître, mais de guider l'action. C'est la thèse de Bergson et de la Mīmāṃsā, entres autres. Les mots ne sont pas des descriptions, ne sont pas des tableaux, mais plutôt des panneaux indicateurs dans notre paysage pragmatique. Dès lors, le critère pour juger un mot n'est pas son adéquation à l'objet auquel il se réfère, mais son efficacité (artha-kriyā), sa capacité à aider l'agent à produire un effet désiré. Du reste, c'est aussi la thèse du plus profond philosophe indien du langage, le bouddhiste Dharmakīrti. Il est le premier à admettre - et à démontrer ! - que les mots sont des illusions. Mais, pour autant, ils ne sont pas dépourvus d'efficacité. Quand je dis "Passe-moi le sel", en général, "ça marche", n'est-ce pas ? 

Comment expliquer que les mots soient efficaces, alors qu'ils sont des illusions sans rapport avec le réel ? 

Question délicate, réponse complexe chez Dharmakīrti, que je me garderais bien d'élaborer ici - mais sachez qu'elle a été suffisamment équivoque pour donner lieu à des polémiques encore vives

Cependant, la Reconnaissance (pratyabhijñā) propose une autre réponse : les mots sont bien des concepts, des constructions mentales, mais ce ne sont pas pour autant des illusions. Les concepts ne sont pas des illusions, car ils sont efficaces, utiles. Sans quoi, dit Utpaladeva, l'on serait bien en peine d'expliquer l'efficacité du langage au quotidien - le fameux vyavahāra. Or, le bouddhisme est, à mon sens, incapable d'expliquer d'une manière satisfaisante cette efficacité de ce qui n'est - selon le bouddhisme - qu'une illusion.

Donc, le bouddhisme existe parce que le bouddhisme échoue à expliquer le fonctionnement du langage. Telle est, du moins, la conclusion de la Reconnaissance sur ce point : le bouddhisme existe parce le bouddhisme est incohérent. Ou : le bouddhisme existe comme discours parce que le discours est en vérité autre chose que ce qu'en dit le bouddhisme.

Quoi qu'il en soit de ce point, qu'est-ce que le dharma du Bouddha ?

Joy Vriens évoque sa proximité avec les autres spiritualités de l'Inde. C'est très juste. Et l'un des problèmes de comprendre le bouddhisme est que l'on veut le comprendre sans comprendre ses causes et ses conditions, à savoir, la civilisation indienne. C'est ainsi que Roger-Pol Droit cite les propos "bouddhistes" de Schopenhauer, mais omet de convoquer ceux qui citent le Vedānta. Or, c'est sur le Vedānta que Schopenhauer fonde sa théorie de l'unité de l'être, laquelle fonde la morale : la morale, qui consiste à se mettre à la place d'autrui, est possible parce qu'en réalité, au-delà du voile de Māyā, nous sommes tous un seul et même être. L'empathie en un symptôme de la réalité du Soi suprême et un. 

Soit. Mais quel est le propre du bouddhisme ?

Trois traits. Comment le sais-je ? Parce que, à ma connaissance, ils apparaissent en premier lieu dans des textes bouddhistes, et parce qu'ils y connaissent des développements sans équivalent ailleurs :

1 - La critique du langage et des concepts. Les brahmanes n'ont aucun intérêt à déconstruire la parole vu qu'elle est leur gagne-pain. A contrario, le bouddhisme propose peu d'explications de l'efficacité des mantras, par exemple.

2 - L'égalité de tous les êtres, même au plan pratique. Opposition radicale au système des castes, donc. Lisez Jayanta, lui ne s'y trompe pas !

3 - La pratique de la méditation, assise, en silence, "sans torpeur ni agitation". Ailleurs, méditation (dhyāna) rime avec visualisation ou considération d'un thème, comme en Occident. La pratique de la méditation, quand elle existe dans l'hindouisme, est toujours dérivée d'éléments bouddhistes. Par exemple, chez Patañjali ou Gauḍapāda. Au passage, notez que l'on ne trouve pas une seule ligne sur la méditation ainsi entendue chez Abhinavagupta. Ni même dans le Vijñāna Bhairava.

Bref, le bouddhisme existe et il a une essence.

mercredi 8 juin 2011

Le Soi et l'Autre



Dans sa Réalisation du réel (Tattvasiddhi), Śāntarakṣita cite ce vers célèbre de Dharmakīrti (Pramāṇavārttika II, 219) :

S'il y a un Soi, il y a la notion de "l'autre".
Cette division entre le Soi et l'Autre engendre la haine et l'appropriation.
En découlent directement
Toutes les pathologies mentales. 8

A quoi Utpaladeva rétorque, dans sa Réalisation du sujet comme conscience (Ajaḍapramātṛsiddhi) :

Les êtres dépourvus de conscience (propre)
Sont presque inexistants : ils n'existent que dans la manifestation, dans le Soi.
C'est une seule et même manifestation de notre Soi (qui se manifeste)
Comme soi-même et comme autrui.
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