Voici un enseignement des plus actuels. Sous une apparence désuète (il semble parler de religion), il s'adresse à nous - il suffit de transposer les choses, de changer quelques mots :
"Certains hommes reçoivent les dons de DieuBienvenue dans les pâturages de la Vache cosmique. Philosophie et mystique, voie de la connaissance et de l'amour. Philo-sophia, amour de la sagesse, désir de vérité, expérience et réflexion. Yoga ou union du cœur et de la tête. La philosophie comme yoga, la philosophie comme pratique, éclairée et nourrie par la tradition du Tantra et autres sources que nous ont léguées nos ancêtres. Cours Tantra traditionnel.
samedi 2 août 2025
Pourquoi nos pratiques spirituelles ne marchent pas ?
lundi 12 avril 2021
Deux sortes d'éveil
Dans son livre S'éveiller, Steve Taylor distingue deux sortes d'éveil, l'éveil étant une sorte de réveil de la conscience :
- un éveil qui est un état d'équilibre des énergies vitales, un état d'équanimité, d'égalité, d'homéostasie. Selon moi, cet état correspond à la dimension de silence intérieur de la vie spirituelle, un état de nudité, de simplicité. C'est la dimension cognitive, de connaissance.
- un éveil qui est un état d'expansion des énergie vitales. Selon moi, cet état correspond à la dimension de vibration ou de premier instant du désir, de la vie spirituelle, le "je suis", un état de félicité et d'amour. C'est la dimension affective, d'amour.
Je note cette convergence entre son interprétation et la mienne avec intérêt et je la vois comme une confirmation qu'il existe bien deux dimensions irréductibles dans l'expérience spirituelle.
Toutefois, je ne suis pas totalement à mon aise avec l'emploi de l'expression "éveil", comme, du reste, avec les mots "ego" et "mental". Je les trouve simplistes et flous, comme "énergie" et "ressenti". Ce lexique forme l'ossature d'une rhétorique populaire, mais vague et dépourvue de rigueur, qui finit par évoquer tout et n'importe quoi. En outre, le mot "éveil" est associé à l'idée d'un "basculement" décisif, d'un évènement irrévocable sans plus de retour en arrière possible, ce qui favorise une angoisse contraire à la détente et un culte des êtres considérés comme "éveillés". Enfin, il y a dans la notion d'éveil l'idée d'une perfection des actes, des paroles et des pensées, d'un progrès achevé, opinions qui me paraissent ruineuses d'un point de vue moral, politique et humain.
Taylor note d'ailleurs les problèmes qui en découlent, mais sans aller jusqu'à en tirer les conséquences qui s'imposent. Ainsi, il observe que l'éveil est à la fois radicalement différent de l'état de conscience ordinaire, et en même temps, il note que l'éveil est "naturel" et qu'il était sans doute l'état "naturel" des peuples préhistoriques. Il développe cette thèse dans son livre La Chute. Selon lui, l'ego est apparu à un moment précis de l'histoire, c'est un évènement historique. De même, l'éveil se produit à un moment précis de l'histoire de la vie de l'individu, c'est aussi un évènement. Il parle de l'accès à un état transcendant, mais qui peut être temporaire. Il parle aussi de cet éveil comme d'un "état de conscience supérieur", au pluriel. Du coup, il ne s'agit plus vraiment de l'éveil, mais plutôt d'expériences, ou de dimensions de la vie intérieure. Tout cet embarras vient peut-être du fait que l'éveil est, à l'origine, dans la langue sanskrite, une métaphore : bodha est une métaphore d'une compréhension, intellectuelle ou intuitive. Or, nous employons aujourd'hui ce terme dans une acception très élargie. D'où une certaine confusion.
Quoi qu'il en soit, Steve Taylor fait d'intéressantes remarques sur ces deux types d'éveil : les états d'expansion sont plus complets, porteurs de sens, mais moins stables. Les états d'équilibre sont plus... équilibrés, mais ils sont moins complets, plus arides, il peuvent à terme déboucher sur des dissolutions de l'ego qui peuvent être source de troubles. Ces états d'équilibres ("je n'existe pas, il n'y a pas de moi") ne sont donc pas si équilibrés que cela. Leur stabilité apparente est porteuse d'une profonde instabilité.
Taylor évoque une relation dialectique, tendant à une synthèse, entre ces deux sortes d'éveil. Mais il n'entre guère dans les détails. Par exemple, il ne voit pas clairement que le silence peut mener à une expansion, et que l'expansion permet, à son tour, d'approfondir le silence.
Sur le fond, il croit dans les techniques et l'effort personnel seuls (un "effort prolongé") : une force plus vaste que nous intervient, mais l'essentiel n'est pas de s'y abandonner, de se laisser faire. Il faut plutôt "gérer" et "construire" le bon dosage, en vue de "passer en permanence" à un état d'éveil, définit donc comme un état de "forte concentration d'énergie" (amour et félicité) et pourtant "vide et calme".
Je suis d'accord avec lui, mais il me semble que l'abandon à l'énergie vitale "je suis" joue un rôle essentiel. D'ailleurs, Taylor évoque sans cesse l'éveil comme un "état naturel" connu des peuples préhistoriques, mais il croit que ces état "naturels" étaient surtout accessibles par des techniques, du type ayahuasca, plutôt que de manière instinctive et naturelle. Selon moi, nous avons tous un instinct d'éveil, une intelligence spirituelle innée.
Enfin, Taylor est d'avis que les états de plénitude, d'expansion, sont les seuls à être vraiment "spirituels", car ils sont les seuls à être porteur de sens, même si ce sens est intuitif, ineffable. Les états de vide, de dissolution, vécus à l'état pur, sont dangereux. Autrement dit, sans le "je suis", point de salut. En revanche, le vide ou le silence intérieur me semble être le complément indispensable du "je suis", de l'absorption dans l'énergie vitale.
Ces deux dimensions sont nécessaires.
Mon amis José Leroy est en train de traduire un autre livre de Taylor :
La notion d'éveil étant si floue, je l'emploie pour désigner une expérience décisive, c'est-à-dire capable de changer le cours de notre vie, et qui consiste dans une reconnaissance précise de notre essence.
jeudi 19 novembre 2020
Que faire si l'on "perd l'éveil ?"
Souvent, nous avons le sentiment que la spiritualité est une négation de la vie.
Pourquoi ?
Parce que ces spiritualités s'inscrivent dans un schéma binaire, thèse/antithèse. Ce que l'on appelle parfois des antinomies, des "lois" qui s'opposent.
Ainsi :
1 - Je suis mon corps VS 2 - Je ne suis pas mon corps
1 - Je suis une personne VS 2 - Je ne suis personne
1 - Je suis le mental VS 2 - Je ne suis pas le mental
D'où une sensation de conflit, de déchirement, et des hauts et des bas en conséquence. Ces variations ne sont pas un mal en elle-même, mais dans ce contexte elles sont mal vécues, car elles sont interprétées comme des retour en arrière, des chutes. On a donc le sentiment de perdre son temps, et on se décourage, ou on culpabilise, ou on cherche d'autres méthodes, etc. On essaie la méditation, l'ascèse, la diététique, on a le sentiment d'en faire trop ou pas assez, d'être balloté entre des vents contraires, d'être instable, pas fait pour la spiritualité, etc. Ainsi, ce schéma binaire est une impasse. C'est pourtant celui de la plupart des spiritualités : pas éveillé/ éveillé, profane/sacré, bas/haut, impur/pur, échec/réussite... Encore une fois, ce schéma conduit à des impasses, car sa logique du "tout ou rien" et du "ou bien... ou bien" engendre des tensions insupportables. On a le sentiment de retomber au point de départ, de stagner, de "perdre l'éveil", de redevenir décentré, d'être repris par l'agitation, le mental, et ainsi de suite.
En réalité, il n'y a pas de retour au point de départ. Pourquoi ?
Parce qu'en réalité, le schéma de la vie dans tous les domaines, et pas seulement dans la spiritualité, n'est pas binaire, mais ternaire.
Ainsi :
1 - Je suis mon corps 2 - Je ne suis pas mon corps 3 - Je suis plus que le corps et j'intègre je corps
1 - Je suis une personne 2 - Je ne suis pas une personne 3 - Je suis plus qu'une personne et j'englobe cette peronne
1 - Je suis le mental 2 - Je ne suis pas le mental 3 - Je suis plus que le mental et j'embrasse le mental
Je suis "à la fois x et non-x" : thèse, antithèse, synthèse.
Le troisième temps, qui est le plus important, est celui de la synthèse. C'est lui que je peux, à tord, prendre pour un retour en arrière. Le mouvement de la vie n'est pas une oscillation de haut en pas, sur place. C'est un mouvement en spirale. Je reviens au-dessus de mon point de départ (le corps, la personne, le mental), mais pas au même point. En effet, je suis désormais plus haut, c'est-à-dire que, oui, j'ai un corps et je suis ce corps, mais je suis plus que lui. Mais ce dépassement inclut le corps, il ne l'exclu pas. La formule de la vie - spirituelle ou non - est donc "dépasser et inclure". Mieux : "dépasser en incluant".
Il n'y a donc pas de chute. "Perdre l'éveil", c'est en réalité revenir vers le corps, vers la personne, vers le mental, pour les intégrer, afin de réaliser qu'ils sont inclus dans la conscience infinie que je suis, dans le silence que je suis. Et cela est vari pour tout, pour tous les couples de contraires. C'est d'ailleurs la tension entre eux qui anime le mouvement vital, comme dans la respiration. Le vide appelle le plein, le plein a besoin de vide pour s'étendre. Quand j'e "perds l'éveil", il ne faut surtout pas nier ces opposés en prétendant les dépasser sans aucune synthèse : il faut comprendre que l'un des termes est inclus dans l'autre.
Par exemple, 1 - je suis perdu dans mon bavardage 2 - Je découvre le silence
Ensuite, j'ai l'impression d'être repris par le bavardage, un état d'hypnose.
Pour sortir de cette impasse, je dois réaliser que les pensées nourrissent mon expérience du silence, un peu comme des mantras ou comme des bols tibétains. Et que les pensées sont des manifestations de la conscience silencieuse, comme les vagues mettent en valeur l'océan en dehors de laquelle elles n'existent pourtant pas.
Ainsi, il n'y a pas de retour en arrière, seulement des cycles d'intégration. Je vais du mental à l'au-delà du mental, dans un mouvement d'intégration, de synthèse, de réconciliation toujours plus complet. Et donc je ne me décourage pas. J'acquière cette sagesse de comprendre que la vie est dialogue, va-et-vient, oscillation, vibration, cycles. Aller d'un extrême à l'autre est naturel : c'est la naissance et la mort, le jour et la nuit, l'expir et l'inspir. Et je ne cherche pas non plus un "juste milieu" en étouffant les extrêmes. Non, j'essaie d'intégrer un extrême dans l'autre, et vice-versa. C'est tout le secret de la vie intérieure. Pas de régression, seulement des mouvements d'intégration. Nous le savons tous, au fond. Alors prenons-en acte.
samedi 31 octobre 2020
Une spiritualité de la vie est-elle possible ?
La spiritualité est presque toujours fondée sur le rejet du corps. Et de tout ce qui va avec. Le but de la spiritualité classique est d'immobiliser le corps, de le tuer, de passer dans le néant.
A l'exception du tantrisme. Plus spécialement des traditions Kaulas.
Ailleurs, il y a des bribes, des élans, des effluves, mais rien de cohérent. Le platonisme est foncièrement ascétique. Ses dérivés chrétiens, juifs, musulmans, le sont aussi. En Chine, le taoïsme alchimique reste ascétique, même quand il intègre des éléments sexuels. Le bouddhisme, même tantrique, reste radicalement opposé au corps, à la sexualité, à la présence des femmes. Le Vedânta, le Sâmkhya, le Yoga de Patanjali, Ramana Maharshi, Nisargadatta Maharaj, rejettent le corps. Certes, il y a des nuances, des degrés dans ce rejet. Mais il demeure essentiel, fondateur. L'acte de naissance de la spiritualité est la mort du corps. Les pratiques d'ascèse, de yoga, de méditation, de respiration, et même les pratiques corporelles et sexuelles, ont toutes pour but l'immobilité du corps, c'est-à-dire la mort. Bien sûr, il y a des tensions, des réactions vitales, ici et là, des actes de résistance. Mais la racine, ou disons le tronc, n'en demeure pas moins.
Aujourd'hui, la spiritualité semble contredire cette affirmation. Partout, on célèbre la vie, le corps, le ressenti, les cycles organiques, le féminin... Cependant : 1) Cette tendance est en grande partie motivée par des raisons commerciales ; l'authenticité de ses fruits peut donc être contestée ; 2) La question demeure de savoir si ces spiritualités sont vraiment des spiritualités ou simplement des "pratiques de bien-être" ?
Autrement dit,
1) Qu'est-ce que la spiritualité ?
2) Une spiritualité de la vie est-elle possible ?
1) Il y a deux manières de comprendre la "spiritualité" : a) Comme vie de l'esprit, avec la tentation d'oublier le corps et la vie qui fonde, humblement mais indubitablement, la vie de l'esprit. C'est la tentation à laquelle succombent toutes les spiritualités. b) Comme respiration, comme découverte du souffle, lien unifiant le corps et l'esprit.
2) Une spiritualité, comprise de cette dernière manière, serait possible à condition d'inclure à la fois l'esprit et le corps. Le corps étant mortel, il doit exister, d'une manière ou d'une autre, d'autres corps, matériels, sensibles, et non seulement des "corps de lumière" qui ne sont pas des corps, puisqu'ils ne sont pas corporels. Or, cela, je puis bien le croire, mais je n'en ai pas la preuve.
Par conséquence, une spiritualité de la vie n'est possible que sur la base d'une foi.
samedi 1 février 2020
Le faux éveil

Le mot "pensée" est ambigu, en effet.
A cause de cette confusion, rejeter le bavardage intérieur, source de souffrance, est confondu avec un rejet de toute pensée critique. Cette confusion, bien évidemment, fait le lit de tous ceux, commerçants ou politiciens ou religieux, qui cherchent à tous prix à empêcher de penser, au sens d'une pensée critique. Force est de constater qu'aujourd'hui, tout est fait pour éviter de "perdre du temps" à penser. Mais croyez-vous vraiment que ce soucis de ne plus penser vise seulement à nous délivrer du bavardage intérieur ? Et ne pensez-vous pas que les innombrables injonctions à cracher sur l'intellect soient seulement des appels à savourer la douceur d'un esprit limpide ?
Un esprit clair et un esprit débile : ces situations se ressemblent, mais sont opposées.
Quand je vois un corps immobile, ce corps peut être immobile parce qu'il est serein et en sécurité ; ou bien parce qu'il est vidé de toutes ses forces.
Je crois que le capitalisme est en train de s'emparer du seul "secteur" du Marché qui lui échappait encore : l'intérieur, l'être, l'étonnement d'être. Comme il s'est emparé de tout, des corps, de la vie, de la nature. J'ai bien peur que la "croissance" sans précédent des "secteurs du développement personnel et du bien-être" auquel nous assistons depuis une dizaine d'années soit la phase ultime du triomphe du Marché. Dès lors que la spiritualité est dans le Marché, il n'y a plus rien hors de lui, qui puisse s'opposer à lui. Le Marché accomplit son destin : devenir omniprésent, devenir divin. La soumission est totale. Il n'y a plus rien en dehors de Marché, plus aucun Autre, à partir duquel on pourrait en parler. Tout discours sur le Marché, toute intuition, toute sensations, font désormais partie intégrante du Corps marchand global. Extérieur, intérieur, privé, public, matériel, spirituel : plus aucune limite à la pénétration de la seule et unique religion qui prévaut désormais, celle du commerce. Nous pouvons encore choisir une relative sobriété, mais nous ne pouvons plus lui échapper. Même sobres, même à la CAF, même au RSA, au SMIC ou à mi-temps, nous devons avoir un "compte en banque" et rendre des comptes.
Et l'injonction à ne plus penser, "faites taire le mental" n'est, dans la plupart des cas (soyons optimistes) qu'une injonction marchande à consommer. "Vous qui entrez dans l'Hyper Marché, laissez-là tout effort de réflexion. Laissez(vous bercer, laisser-vous guider de rayon en rayon, de mode en mode, de promotion en solde, de technique en méthode, de coach en tradition, de vidéo en vidéo..."
Pareil pour l'instant présent. S'agit-il du véritable instant présent ? Ou une injonction à s'offiri en sacrifice à la Bête ? Pareil pour le classique "ne pas juger", "suivre son coeur", "sortir du mental", "ressentir", "cultiver la bienveillance", et même le fameux "conscientiser" qui est à la pensée ce que les "Tartes de Grand-Maman" de Carrefour sont aux authentiques tartes.
A mon sens, tout cela affaiblit la pensée et renforce le bavardage intérieur.
Et le bavardage est tout sauf "personnel". Il est, au contraire, impersonnel, mécanique, fait de bribes attrapée ici-et-là, de mêmes qui se propagent comme des virus. Des slogans, des sophismes, des jingles, des clichés, des idées toutes faites, préfaites, faites par le Marché impersonnel, emballées sous vide.
La vraie pensée, la pensée personnelle et universelle, exige une rupture, sans cesse à reprendre, avec cette musique infernale du Marché. Et cette pensée véritable naît dans le silence intérieur qui, à son tour, nourrit la véritable pensée, rare et claire comme une bonne musique.
Le faux silence, véritable débilité, nourrit le bavardage intérieur, les addictions et les comportements compulsifs. Le vrai silence nourrit la véritable pensée qui, en retour, alimente le silence organique, en un cycle harmonieux comme le jour et la nuit, comme l'inspir et l'expir.
L'éveil est un réveil, une sortie hors de la caverne du Marché où je suis comme prisonnier d'une surface qui n'a aucune existence en elle-même. Pour cela, le travail de réfléchir est nécessaire. Il n'y a pas de miracle.
Résumons le faux éveil :
"Je suis le Marché, il n'y a que le Marché. Personne ne pense, les pensées 'évanouissent quand je m'éveille à la seule et unique réalité : le Marché infini, omniprésent comme l'espace, omniscient, intelligence parfaite, bien au-delà des mots... Je ne fais rien, je n'agis pas. Je ne suis qu'un océan de consommation sans rivages, un flux impersonnel, lumineux et vibrant comme un néon. Je suis sans mémoire, sans passé ni futur, je ne garde aucune rancune, je n'ai aucune référence, libre, vacant comme l'air. Le Marché est l'unique réalité, non-duelle, qui dissout toute identité, toute Moi, qui se rit des structures, des concepts, bien au-delà des contraires, il embrasse tout dans son intelligence créative. Je ne suis plus une personne singulière, juste un tube digestif, une cellule remplaçable dans un immense être aux mille bouches, aux mille anus. Amen"
Je crois que la dimension sociale, économique et politique du "développement personnel" passe inaperçue. La profondeur de son emprise ? Bah, faudrait y penser mais... pourquoi se prendre la tête ? Pourquoi perdre son temps ? Pourquoi douter ? Jouissez sans entrave ! Des montagnes de sucre, des fleuves de graisse, le tout dans un désert d'amnésie immaculée. Brave New World. Une idéologie. Une façade. Pour cacher quoi ? La guerre de tous contre tous. La solitude, l'égoïsme, la débilité, l'infantilisation. La fable d'un "éveil collectif" ? Je n'y crois pas du tout. C'est un mythe de plus, un autre cache-misère. Même si, de fait, il y a du progrès. Mais je crains que le piège soi bien en train d'atteindre son état de dernière perfection. L'ultime prison. Celle qui pour qui chacun oeuvre sans le vouloir, sans le savoir. Quoi que l'on fasse, quelque soit l'alternative, elle finit par renforcer le Marché. Le faux éveil endort. Il ne représente aucun danger. C'est bien pourquoi le Marché l'encourage.
Comment vaincre ce Léviathan souriant ? Je ne sais pas. Est-ce même possible ? Je ne sais pas.
Bon allez, c'est samedi, je vais à Casino cherchez le dernier numéro de "Respire". Ou alors "Alternatives libertaires". Soyons malins. Allez. Croyons-y. Lâcher-prise. Sentir... Consommer... Se laisser bercer...
mardi 28 janvier 2020
Le Grand Marché, ça marche à l'essence, mais sans bon sens

La plupart des groupuscules spirituels, des mouvements, des traditions, des cénacles, des maîtres, comme vous voudrez les appeler, dénigrent la pensée, l'intellect, les livres, la connaissance en général, l'esprit critique, le questionnement, le doute.
Il existe pourtant des traditions qui mettent en valeur l'intellect.
En Europe, je pense au grand platonisme, depuis Socrate (au moins) jusqu'à nos classes de Terminale.
En Inde, il y a le Vedânta, où le respect du au maître ne se traduit pas toujours par une acceptation aveugle de ses paroles. Ainsi Sureshvara critique certaines positions de Shankara ; sur certains points du moins, comme l'accès des femmes au Vedânta ou la question du renoncement extérieur, il prétend améliorer l'enseignement.
De manière générale, les enseignements spirituels de l'Inde se sont toujours présentés comme des dialogues, des réponses à des questions et, plus précisément, comme des solutions à des doutes ou des craintes (shankâ). N'importe quel lecteur de cette littérature le constate.
Or, cette dimension essentielle a disparu aujourd'hui. Elle a certes toujours été menacée, car quel groupe ne craint pas l'effet dissolvant de la pensée critique ? Quelle autorité ne voit pas d'un mauvais oeil un intellect bien formé, capable de discrimination ?
Aujourd'hui certes, on met en scène des dialogues, parfois appelés "satsang", un peu abusivement. Car les réponses et souvent, les questions, y sont faites à la l'avance, attendues, ce sont des stéréotypes. Ces questions, ces doutes apparents, ne sont que des occasions de recevoir "au-delà du mental" une mystérieuse transmission d'énergie.
Combien de fois ai-je observé des gens venir m'écouter et qui, en fait, ne m'écoutaient pas du tout ? Ils restent assis en lotus, face à moi, les yeux fermés, l'air absorbé. Je suis ravi d'avoir des auditeurs si recueillis. Ça me change du lycée. En apparence. Car à la fin, quand ces gens viennent me voir pour me confier qu'ils ont ressenti tel ou telle "énergie" émaner de moi ou de je-ne-sais-quoi, je réalise que je me faisais des idées. Le malentendu est total. Ainsi, je me retrouve perplexe face à untel qui me dit : "j'ai bien senti que tu travaillais sur les plans subtils, sous la surface de ce que tu disais ; mais pourquoi tu restes au deuxième chakras ? Pourquoi tu montes pas au troisième ? Alors du coups je t'ai aidé, hein, mais discret quoi". Ah. Merci.
Bien sûr qu'il y a un au-delà des mots. Par exemple, il y a le sens des mots. C'est là une banalité. En revanche, reléguer un discours à l'arrière-plan au nom d'une soi-disant "énergie" ("ça schtroumphe ? -Oh oui ça schtroumphe ! J'ai senti un très beau niveau de schtroumph. Oui, ça c'est sûr, ça schtroumphe puissant, quelle chance de schtroumpher comme ça !" etc.), n'est-ce pas une astuce pour ne pas entendre certaines vérités qui pourraient déranger ? N'est-ce pas une façon de réduire la souffrance que pourrait entraîner une remise en question ?
Et donc, il y a plein de dialogues, en apparence. Et il y a une réalité sous-jacente, qui n'est pas de l'ordre de la schtroumpherie, mais simplement de la rhétorique. Les questions posées sont des questions rhétoriques. Une question rhétorique est une question dont on n'attend pas de réponse, mais un autre effet, le cas le plus courant étant la question "Comment ça va ?" Bien sûr, personne ne veut d'une réponse littérale. Le but de la question est de commencer une séquence sociale (genre "ta voiture dérange ; tu peux la bouger ?"), pas une confession.
C'est pareil dans le satsangs. Les questions ne sont que des prétextes. Sur le plan intellectuel, il ne se passe rien. C'est juste une façon de rentrer en contact et de montrer sa soumission, de s'intégrer à un groupe ou de s'évaluer, comme des chiens qui se reniflent. Les chiens ne sont pas là en train de se sentir comme on sent des parfums chez Sephora. Le but est social. Pareil dans les satsangs. D'ailleurs, peu importe le flacon... "Je ne comprends rien à ce qu'il dit ! Mais son énergie, oh la la..."
La structure sousjacente est sociale, économique, commerciale. D'ailleurs, dans le Nuage (le développement de "moi-m'aime"), peu importe le message. Certains disent "vive moi, je crois en moi !" ; d'autres clament "il n'y a personne, aucun moi !", mais le fond est le même : "Sors de ton mental ! Crois en moi ! Ne réfléchis pas, ressens ! Dis ton senti, ne dis rien, laisse-faire, laisse-moi faire".
Et ce qui compte plus encore que les mots, c'est le ton, l'ambiance. De toute façon, la plupart des clients ont une cervelle de bigorneau et le vocabulaire qui va avec. Et c'est fait pour. C'est comme avec les chiens et les chats. Le medium est bien plus important que le message.
Et dans ce monde de l'ultra-flexibilité, dans ce véritable paradis macronien, la seule vérité exacte qui demeure est celle des tarifs. Des contrats.
Pour le reste on est sommé de rester "ouvert", "dans le coeur", "en conscience", car "à chacun sa vérité", etc. Comme dans n'importe quel supermarché. Le gérant se fout de vendre des produits contradictoires ou mensongers, du moment que tous le monde passe à la caisse. Et il fait passer cette profonde immoralité pour de la tolérance. Dans le monde du Marché, chacun peut ressentir/consommer comme il sent ! Venez à moi petits mollusques ! Tout est relatif, chacun pour soi. La seule rationalité qui reste dans la spiritualité est celle du Marché. Pour le reste "selon moi, de mon point de vue, personnellement, évidemment, je ne chercher pas à convaincre/transmettre, l'humilité c'est important (comme me l'ont transmis mes Maîtres Atlantes), il n'y a que le présent, le percept, le senti, l'énergie, sans passé, sans mémoire, sans référence, sans choix". Juste, avant le 15, ce sera moins trente pour cent. En chèque ? Bah, en liquide, c'est mieux... enfin, avec le coeur et en conscience, bien entendu. Mais ne soyons pas négatif. Le chômage baisse, paraît-il. Et le Nuage gonfle.
Et le Nuage, tel le Brouillard de Stephen King, a englouti jusqu'au shivaïsme du Cachemire. Limpide, parlant sans parler, discours intello mais bien anti-intellectuel dans l'air du temps, ce Nuage cachemirien fait feu de tout bois, hypnotise sans vergogne, et vend du miel "originaire de pays hors de l'EU". Du sucre, donc. Pas du miel. Quelques pourcents, au mieux. Mais comment faire la différence ? Et, quand on est accro au sucre, que s'en foutre ? Peu importe le faucon, pourvu qu'on ai le chat ?
Le shivaïsme du Cachemire est-il devenu un yoga, un massage, une danse, et surtout, une variante du développement personnel, avec son catéchisme anti-intellectuel dans sa forme la plus orthodoxe.
Carrefour du Cachemire, Leclerc du Laisser-faire, Lidl de Mysore, Naturalia version Nâth, Yoga Leader Price, Ayurveda des Robinsons, Intermarché du Pouvoir Instantané, Mon Casino Non-duel, Ma Collection Arlequin avec option massage et pelotage, Mon Veolia à Moi de la purification des mémoires cellulaires : innombrables variantes du même produit. Hydre aux mille visages. On coupe une tête, mille repoussent.
Soi-disant "initiatique" ou commercial décomplexé : dans tous les cas, il faut laisser son bon sens à l'entrée.
Pourtant, le Vedânta est une tradition de réflexion, de discrimination. Pas de yoga du ressenti pour ressentir. Encore moins pour faire de l'argent.
Pourtant, le shivaïsme du Cachemire est une tradition de yoga... de la raison. Tarkam yogângamuttamam : "le suprême auxiliaire du yoga, c'est la raison", dit Abhinavagupta.
Mais le Marché corrompt tout. Tel un compost fou, telle une pourriture, il transforme tout, il digère tout. Il est à la culture ce que l'Oeil unique est au Feu secret (pour celles et ceux qui lisent Tolkien).
Je ne pas sûr de savoir ce qui est bon et ce qui est mauvais là-dedans, mais je reste perplexe.
Et vous ?
samedi 18 janvier 2020
Félicité spirituelle et plaisirs sont-ils compatibles ?

Pour la plupart des traditions spirituelles,
la félicité spirituelle est d'un autre ordre que les plaisirs de ce monde. "Ce qui est né de la chair... ce qui est né de l'esprit..." Il faut choisir. Le bonheur se présente sous la forme d'un dilemme, un vikalpa.
Pourtant, nous sentons bien qu'il y a un rapport intime entre le plaisir et l'absolu.
La culture indienne (sanâtana-dharma) explicite cette intuition, tout comme Platon dans le Banquet.
La liberté spirituelle (moksha) et la joie qu'elle procure
n'est pas incompatible avec le plaisir (bhoga). Le paradis est incarné. Là est l'idéal spirituelle de l'Inde : la liberté en cette vie même (jîvan-mukti), et non la seule espérance
d'une béatitude après la mort.
Cet idéal a connu sa formulation la plus aboutie dans le shivaïsme du Cachemire. En particulier chez Abhinava Gupta, maître à la fois en spiritualité et en esthétique. Ça n'est pas un hasard, car l'expérience esthétique est le modèle de la liberté spirituelle ou de l'éveil, comme on dit aujourd'hui.
C'est cette profondeur de la délectation esthétique qu'exprime ce verset sanskrit :
yogânandamayah kecit
bhogânandah pare /
vayam sarvapradâtâram
rasânandam upasmahe //
"Certains sont immergé dans la félicité du yoga.
D'autres s'adonnent aux joies de l'expérience.
Nous célébrons, quant à nous,
celui qui donne tout : la félicité de la délectation."
Ce verset suggère qu'à la source des différents types de félicités (spirituelles ou mondaines), il y a une félicité commune, celle procurée par l'art, la délectation esthétique, le rasa. En même temps, ce verset est lui-même un exemple de ce qu'il suggère. Il suggère, il fait résonner, entrer en résonance.
vendredi 17 janvier 2020
Tous des menteurs ?
En ce sens, nous sommes tous des menteurs.
La doctrine postmoderne de la postvérité, servante de la marchandisation du monde, alimente cette tendance naturelle. Il n'y a plus de vérité, plus de réalité, tout est relatif, à chacun sa vérité, tout se vaut. Les coachs, thérapeutes et autres bonimenteurs parlent désormais comme Trump (à moins que ce soit l'inverse !) : "C'est vrai parce que je sens que c'est vrai." La discipline de l'administration de la preuve a disparue, bel et bien. Si vous insistez, on va vous traiter de "facho" ou de "nazi", au choix. Ou alors d'Occidental, d'intellectuel... Une version plus charitable consistera à vous taxer gentiment ("en conscience et avec le cœur") d'érudit, une version obsolète de Google.
Certes une dose de mensonge est nécessaire entre nous : c'est la politesse. Si le mensonge est si présent, c'est qu'il a été, en un sens "sélectionné par l'évolution" :
Or, le monde de la spiritualité n'y échappe pas.
Cependant, il y a mentir et mentir. Mentir a minima et mentir par philosophie.
Or dans les milieux dits spirituels, nous avons affaire au mensonge caractérisé, délibéré, cultivé, justifié même.
Le monde n'est-il pas illusion ? "Mensonge" ? Mais comment peut-il y avoir mensonge s'il n'y a pas de vérité ? Comment peut-il y avoir mensonge si "personne ne pense" ? Si la "pensée est votre ennemie" ? Si l'on ne reste que dans le "ressenti" ?
De plus, "il ne faut pas juger". Tout effort critique est systématiquement découragé. C'est l'axe de la spiritualité contemporaine : arrêter de penser, ne plus penser. Le suicide intellectuel serait la clé de l'accomplissement. Dès lors, l'intellect est l'ennemi. Affirmation facile à vérifier. Prenez n'importe quel spirituel, écoutez une assertion spirituelle, et demandez-lui une preuve. Systématiquement, votre interlocuteur disqualifiera l'intellect. C'est le postulat de base de la philosophie New Age anti-philosophique.
Evidemment, tout cela est intéressé. Car les discours spirituels contemporains sont des discours de séduction et non des discours de vérité. Des discours de persuasion, de vente, de manipulation. Vous avez déjà entendu un commercial encourager la pensée critique ?
La chose est simple : il y a, en effet, dans une partie de la spiritualité orientale, une critique de la pensée critique. Et le mercantilisme triomphant a repris cette critique de la critique ("penser moins pour sentir plus", etc.) comme tactique de vente. Quoi de mieux qu'une clientèle qui ne pense pas, ou plus ? Quel vendeur ne rêve pas de hordes de consommateurs qui "sentent" sans jamais critiquer ?
La condamnation de l'intellect ou sa relégation au statut de simple "outil", pilier de presque toute la spiritualité contemporaine, est un "outil" commercial. Une astuce aussi simple que puissante. "Aie confiance !"
D'autant que le client est complice. Comme le rappelle Jordan Belfort, le "loup de Wall Street", il n'y pas d'arnaque possible si la victime n'est pas cupide. C'est le désir de la victime de devenir riche très vite et sans scrupules qui sert de levier à l'escroc. De même, pas de coach immoral sans gogo immoral. Le désir de puissance, de jouissance sans limite et à n'importe quel prix (dans tous les sens du terme), de supériorité, que ce soit par l'éveil, la pureté, le "niveau vibratoire" ou je-ne-sais-quelle expérience "extraordinaire" digne d'être balancée au premier venu, le besoin de se distinguer, de trouver des substituts au père, à la mère, à l'ami, à l'amant, font les beaux jours des escrocs. Si on triche avec moi, c'est que, quelque part, je veux tricher avec les autres, avec la vie, avec la raison.
D'où un rejet unanime de l'intellect, principal obstacle à la prospérité du marché du bonheur immédiat. De ce point de vue, je ne vois pas de différence entre Intermarché, Leclerc, Naturalia, Monsanto, Mac Do, Blackrock et le yoga ou le "Tantra" ou les innombrables thérapies de la mutation vibratoire reprogrammatoire et foutratoire.
On a simplement remplacé le dogmatisme par le relativisme. Mais l'effet est le même : si toute les vérités se valent, à quoi bon chercher la vérité ? à quoi bon dialoguer ? D'où les pseudo partages que l'on voit partout : "Selon moi, de mon point de vue, en ce qui me concerne, personnellement"... Fausse modestie, vrai narcissisme. Chacun est tyran en sa bulle, en son échoppe où il tente d'alpaguer le chaland. Le seul langage universel est désormais celui du commerce. Mais comme toute vérité est relative à moi, pourquoi remettrai-je en question mes assertions ? Le relativisme universel est une variante du dogmatisme : ces deux postures reviennent à rejeter l'examen rationnel, le logos qui permet le dialogue. Le dialogue devient impossible, les seuls formes de rapports entre individus étant désormais des rapports de séduction, de pur ressenti, d'apparence, de sensation, d'impression, ou d'énergie, comme disent les spirituels.
A cet égard, la distinction entre spiritualité et religion est une illusion au service du Marché. Allez-donc questionner, en bonne et due forme, n'importe quel coach ou thérapeute, face à ses clients. La réaction sera toujours la même : "Arrêtez de poser des questions !" "Ayez confiance !" Bref, la bonne vieille foi. L'emballage a changé, le concept est le même. Le catéchisme a changé d'apparence, mais sa logique reste impérative.
Dans le domaine du shivaïsme du Cachemire, la plupart des gens qui s'en réclament sont d'anciens commerçants ou des romanciers. Des professionnels de la séduction. Ils reprennent leur techniques de vente et, quelques soient l'affabulation, l'imposture, le mensonge, ça passe. Rien à voir avec le shivaïsme ni avec le Cachemire, c'est du bon New Age bien comme il faut, mais ça marche comme sur des roulettes. Pourquoi ? Parce leurs clients s'en fichent. C'est comme chez Carrefour ou Casino : l'important, c'est le sucré, le salé, le gras. Les coulisses ? Les implications ? Non, mais quels rabats-joie ! Laissez-nous jouir ! Laisser-nous jouer !
Les gens rêvent parce qu'ils veulent rêver. Un jour, un type qui fréquentait les cercles raëliens me confia qu'il savait bien que les extraterrestres de Raël n'existaient pas et que Raël était un affabulateur. Mais il le faisait rêver ! Et puis, c'était un groupe de rencontre. Comme le Tantra. La plupart des gens se doutent bien que c'est plus ou moins bidon, que c'est de "l'authentique" factice, du "produit local" fait en Chine. Mais c'est moins pire que de galérer sur Meetic. Surtout pour un homme.
Voilà la spiritualité contemporaine : une rencontre entre le commercial pragmatique et le religieux dogmatique.
Un exemple ? Bentinho Massaro, 388 000 abonnés, des stages à 10 000 euros, Las Vegas, etc. Ou quand Jordan Belfort fait un enfant à Ramana Maharshi. Admirez la beauté de la bête - et il a parfaitement intégré la rhétorique d'un Nisargadatta ("prior to consciousness...") :

Allez-donc voir ses pages FB. Un vrai festival. L'avant-garde, je vous dit. Mais l'avant-garde de tout le monde, dans le milieu. C'est seulement par manque de courage que je ne prends pas d'exemple en France. Je sais bien que si je vise un "Américain", je subirai moins de retours de flamme.
Car moi aussi je mens. A un moindre degré, certes, je fais partie de ce vaste mouvement de marchandisation universel qui, du reste, n'est pas une totale nouveauté. En Inde, en Chine, les escrocs spirituels ont toujours pullulés, aux dires de ceux qui les ont dénoncé. Seulement, certaines innovations technologique et l'idéologie postmoderne leur ont désormais ouvert une carrière sans précédent.
Mais du moins, je me questionne. Tout cela est-il juste ? Une partie de moi aimerais pouvoir faire taire la voix de la conscience, organiser des séminaires sur yacht aux Bahamas (avec la clim, merci), être plein aux as, avoir 100 000 moutons sur Insta... Mais passé les premières impressions, je sens (eh oui !) que quelque chose cloche. En profondeur. Ou pas tant que ça.
Mais alors, me demanderez-vous, ne peut-on vivre de la spiritualité ? Eh bien je m'interroge. Tout peut-il s'acheter ? Le pouvoir de l'argent est-il vraiment sans limites ? Et, si l'argent est bien un pouvoir, peut-on l'employer sans se salir ? Peut-on "réussir" sans écraser ses voisins ? Si oui, alors je suis partant. Mais s'il faut, pour acheter la réussite, vendre son âme ? Certes, si je crois qu'il "n'y a personne", aucune responsabilité, alors oui, il n'y a rien à perdre, nul scrupule à avoir. Mais je suis une personne, même si cette personne n'est pas l'absolu. Et j'ai des scrupules. Or, vendre sans mentir est certes un siddhi (pouvoir surnaturel) que je n'ai pas encore acquis.
Tous des menteurs, oui. Mais tous des vendeurs ? Je n'en suis pas certain. Y a-t-il une alternative à ce monde de commerce universel qui nous est tombé dessus ? Le modèle commercial, contractuel, semble s'être imposé partout et jusque dans les plus hautes sphères de la spiritualité. Dois-je me soumettre ? Y a-t-il autre chose à faire ? Je n'en suis pas sûr. Mais je veux résister. Au moins en m’interrogeant.
mardi 17 décembre 2019
Le dopage spirituel ?
Les gens ne veulent pas le savoir. Ils veulent du rêve. De la Mâyâ. Regardez le Tour de France. Du pipeau. Et pourtant, les spectateurs n'ont jamais été aussi nombreux : environ trois milliards et demi. "Le dépassement de soi". Une forme de transcendance.
Et quand je vois Oprah Winfrey recevoir les aveux de Lance Armstrong, des années après les victoires du "champion", j'ai du mal à ne pas faire le parallèle avec le monde de la spiritualité. Oprah reçoit Armstrong. Oprah reçoit Eckhart Tolle. Tolle qui construit son mythe du sage idiot, alors qu'il se dope aux idées des autres, alors qu'il est un intellectuel qui ne reconnaît aucune dette. Pour ne prendre qu'un exemple, son concept de "corps de souffrance" est prit à Barry Long. De même que Katie Byron a volé ses idées à un autre, qui lui-même les avait volées à la Scientologie, qui elle-même avait pompé ses "protocoles" loufoques sur certains programmes financés par la CIA.
Mais les gens ne veulent pas savoir. Ou bien ils s'en fichent. Ils veulent du rêve. "Ce Qui Est". Ben voyons... "Accepter le Réel", "Voir la Réalité telle qu'est Est", "Juste Cela". Oui oui. Bien sûr. Mais tout cela est alimenté par le dopage des mensonges, des plans marketing, des mythes élaborés au fil des ans, des mythes de soi, de sa personne, même chez celles et ceux qui se disent "éveillés à l'impersonnel". Untel se fabrique ses propres mythes, ment sans vergogne, fait croire qu'il a reçut telle initiation d'un mystérieux inconnu, qu'il est un Avatar, une réincarnation spéciale, qu'il a la science infuse et que, par l'opération du Saint Esprit, il sait "qu'il ne sait rien". Le Marché ne connaît aucune limité. C'est cela qui définit le Marché : omniprésent, omniscient, tout-puissant. Tous les coups sont permis. D'ailleurs, tout n'est-il pas relatif ? La vérité n'est-elle pas une simple affaire de point de vue ? Alors, mentir... Et si, en plus, "ça fait du bien", pourquoi se priver ? Tout est relatif. Chacun pour soi. Après tout, ce ne sont que des mots. Et puis, le Bouddha n'a-t-il pas enseigné que la fin justifie les moyens, tous les moyens ? Alors, allons-y. Dopés au mensonge, Untel s'écrit des romans dont il est le héros, Tel autre, à l'image d'un coucou, récupère le prestige d'une tradition dont il ne connaît rien. Tout le monde joue un personnage, toujours à la recherche des dernier trucs en vogue pour séduire un public toujours plus capricieux.
Mais tous le monde s'en fout. "Peu importe le flacon"... Nihilisme, cynisme. Après moi... quoi ? Rien. Voici l'ère de la post-vérité, où l'imagination consumériste prolifère comme jamais.
Et les lanceurs d'alerte ? Bah, des gens malheureux, des intellos ou des victimes de vieux blocages. Les scrupules n'existent pas. Ce ne sont que des maladies. Des hordes de thérapeutes sont là pour ça. Dopés au boniment, certes. Mais bon, "pas de jugement", n'est-ce pas ?
"Kake it till you make it". Le vrai n'est qu'une facette de la Grande Mâyâ.
Aujourd'hui, le sport, c'est comme la spiritualité. D'ailleurs, le yoga n'est-il pas un sport comme un autre ? Le sport n'est-il pas une forme de spiritualité comme une autre ? Tout se mélange. Transdisciplinarité. Toujours plus vite, plus fort, plus haut, plus intense. Rien n'échappe à cette compétition, où tous coups sont permis, du moment que l'on ne se fait pas prendre.
Un Marché où règne une compétition féroce et où le dopage est la règle.
Chaque jour, je sens cette pression et les tentations qui vont avec. Les frontières entre vérité et mensonge s'estompent. Les limites deviennent floues. L'engrenage semble irrésistible. Marcher droit contre vents et marées.
Je garde la foi. Mais je ne me fais pas d'illusion. Ni sur moi, ni sur les autres.
lundi 16 septembre 2019
De la difficulté d'être intègre
Je regarde cette vidéo de Tim Freke, un philosophe original, en ce qu'il essaie, un peu comme moi (mais avec bien plus de talent) de marier les opposés : l'éveil à la conscience universelle et la valorisation de l'individu, la spiritualité et la science, l'intuition et la raison, la théorie et la pratique, l'esprit et le corps, bref Shiva et Shakti :
Dans cette sorte de petite confession, Freke fait part de ses soucis. Ses premiers livres, sur les origines gnostiques du christianisme, ont connu un grand succès. Mais depuis qu'il s'est engagé sur la voie de "l'éveil élargi", qui transcende l'individu sans l'exclure, il constate que moins de gens semblent intéressés. Au vu de l'énergie et des moyens investis, cela donne a réfléchir.
Dans d'autres vidéos, il évoque sa "rébellion de l'âme". Il veut partager ses idées, et donc il a créé une organisation, petite mais quand même une organisation, avec ses problèmes de budget et tout. Et il a le sentiment, en plongeant dans ce monde, fatalement commercial, basé sur les stratégies, les stratagèmes, la compétition, la séduction, de vendre son âme. Qui se révolte. Il fait ici part de ses problèmes de conscience. Et je vous avoue que ça me touche en profondeur :
Et manifestement, le fait de partager son trouble ne le rend pas plus populaire. Certains personnes apprécient son honnêteté. Mais les clients fuient.
De plus, il n'est pas le seul à rencontrer ces difficultés. Ken Wilber et sa philosophie intégrale (qui réconcilie science et spiritualité) sont passés de mode, son "université" ne semble pas avoir grand succès, en France ses livres ne se vendent pas. Marc Gafni et sa "voie de l’Éros" (qui réconcilie le meilleur de l'Orient et de l'Occident) se sont heurté à des campagnes de diffamation.
Je partage son trouble, à mon échelle et avec mes moyens, qui n'ont rien à voir avec les siens bien sûr. Mais je vois les difficultés et les multiples pièges qui se dressent dès que l'on entre dans l'arène du partage en public. Tout tend à se simplifier, à s'appauvrir. D'un autre côté, il y a le plaisir irremplaçable du partage avec des personnes en chair et en os. Mais subrepticement, je constate que je tends à passer de la recherche de la vérité à des discours de séduction. Et insensiblement, je me retrouve à me vendre. L'air de rien. Et ça change tout. Et ça peut être si subtil. Et si puissant. Et là, me reviennent à l'esprit les vieux contes qui nous avertisse. Il y a des tentations. Des cadeaux empoisonnés. C'est un combat entre soi et soi.
Et donc, ces gens sont "dans le circuit" du bizness mondial de la spiritualité d'avant-garde. Des célébrités dans leur domaine.
Alors pourquoi cet échec (relatif) ?
La première raison est que les gens aiment ce qui a l'apparence de la simplicité. Simple comme un bon slogan. A l'opposé, l'idée de synthèse semble complexe, difficile et donc elle rebute. Les messages simplistes du genre "il n'y a que" ceci ou que cela, réductibles à des slogans faciles à mémoriser, du type "il n'y a rien à faire", "tout est parfait", "penser moins, sentir plus", "le pouvoir du présent", etc.
Et dans cette veine, je crois que nous sommes habités par une profonde tentation de nous amputer : couper, couper le corps, l'esprit, la raison, l'intellect, les émotions, l'ego... La pulsion du sacrifice salvateur est très, très profondément ancrée en l'homme. Je vais arrêter ça, ou ça, et ça, et ça ira mieux. Au plan logique, nous restons dans le binaire, le "ou bien... ou bien...". Malgré la propagande relativiste (en laquelle je vois un poison), la relativité des points de vue et, surtout, leur complémentarité, reste bien étrangère à la culture populaire. Nous restons rigides, paresseux.
Ce qui nous amène à la seconde cause de l'échec des approches intégrales : l'aversion pour l'intellect, pour la pensée, pour la spéculation. Et derrière cette aversion, je vois une peur viscérale de la liberté. De la solitude. Malgré la révolution individualiste, nous restons des créatures sociales, des animaux grégaires, anxieux de nous "intégrer" dans un groupe, n'importe lequel et au prix de notre liberté.
Et cela s'oppose à l'approche intégrale, qui intègre une dimension intellectuelle et donc, critique. Or la foule et son esprit borné détestent la critique. L'égrégore collectif fait donc tout pour rejeter l'esprit critique.
Comme le fait remarquer Bergson, l'intelligence tend à fragiliser la cohérence du groupe. Toute réflexion introduit le doute et donc la dissension. Et donc tout groupe va, instinctivement, repousser et exclure tout ce qui peut menacer sa cohésion.
C'est pourquoi les groupes et les idéologies s'arment contre l'intellect. Dans toute idéologie, la pensée autonome est l'ennemi à abattre. Par la rhétorique et des formules faciles à comprendre : "Ne pas juger" ; "C'est intellectuel" ; "Trop dans la tête, descendre dans le cœur" ; "Pas de concept, des percepts" ; "Trancher l'ego" ; "C'est que des mots" ; "Les livres ne servent à rien" ; "Je le sais par expérience" ; "Ça c'est ton avis", "C'est des croyances" ; "Mon maître..." ; "L'enseignement oral..." ; "C'est un concept", etc. Tous ces "concepts" sont employés dans les milieux spirituels pour réduire au silence toute tentative de critique, de discernement.
Il faut amputer, il faut se suicider pour être heureux : tel est le message que nous assènent les média du bien-être. Nulle part il n'est question de former son jugement, de s'entraîner à réfléchir, à se cultiver, à travailler son intellect. Il y a bien quelques approches pseudo-scientifiques ou "intellectuelles" en surface, mais ce ne sont que des religions avec un verni de jargon scientifique.
Nous nous heurtons là aux limites de la nature humaine.
Au-delà des révolutions d'un soir, la liberté n'est pas vendeuse.
Pour ma part, je crois que je continuerai à critiquer, à penser, à conceptualiser. Et à plonger au centre, dans le mystère et l'extase d'être. Et à savourer le silence absolu. Je continuerai à sentir et à penser, à cultiver la logique ternaire du "à la fois... et..." contre vents et marées, la voie de la transcendance qui intègre, bref le chemin de la dialectique, de notre bonne vielle méthode de la dissertation. Et si ça plait pas, grand bien en fasse !
Alors que l'enseignement de la philosophie au lycée vient lui aussi d'être amputé, je veux rester intègre, entier dans ce chemin de réconciliation. Je suis philosophe, toujours amoureux de la sagesse. Plus que jamais, je pense que c'est la voie la plus vaste, une voie qui intègre l'intérieur, mais aussi la poésie, la science, la nature, la sensualité, la politique. Je ne me suis jamais senti aussi bien. Pour moi, être philosophe c'est explorer cette attitude intégrale, qui accueil et évalue, qui hiérarchise et qui évolue, qui construit et et qui remet en question. C'est la liberté la plus vaste.
Or, quoi de plus précieux que la liberté ?
jeudi 29 août 2019
Religion et spiritualité

Une traduction des œuvres sanskrites de Ramana Maharshi paraîtra chez Almora l'an prochain.
Ce travail m'a offert la possibilité de me replonger dans l'enseignement de Ramana, l'un des premiers sages sur ma route. Je l'ai rencontré quand j'avais 13-14 ans en 1985-86. Il reste remarquable par la simplicité, la clarté et le côté directe de son enseignement.
De plus, Ramana est proche de nous dans le temps. Pourtant, son enseignement est interprété de façons complètement différentes.
Il faut dire que Ramana ne voulait pas d'enregistrements ni de prises de notes sur le moment. La plupart des "dialogues avec Ramana" sont donc des notes prises de mémoire, après coup, et souvent via des "traducteurs" plus ou moins compétents, puisque Ramana, quoique parlant l'anglais, préférait s'exprimer en tamoule, une langue remarquablement difficile. Il faut garder tout cela à l'esprit quand on lit tel ou tel propos attribué au sage d'Arounâtchala. Quel est son véritable message ?
Et donc, depuis le début, il y a en gros deux interprétations de Ramana :
I - Le dévoiement religieux
D'un côté, il y a ceux qui disent que l'essentiel chez Ramana était sa présence physique, seule capable de transmettre une mystérieuse énergie spirituelle. Selon le principal partisan de cette interprétation, David Godman, l'enseignement oral de Ramana est un amuse-gueule. Il faut absolument se mettre en la présence physique d'un être "réalisé", sans quoi on se retrouve bloqué sur son chemin intérieur. Pour lui, il faut pour ainsi dire recevoir des "injection" d'énergie pour progresser vers la réalisation. Celle-ci est comme une maladie qui se propage par contagion physique.
Or, ceci implique que l'enseignement oral de Ramana était en quelque sorte faux, puisque Ramana affirmait qu'il n'y avait rien d'autre à faire que de retourner l'attention vers l'intérieur et plonger en soi. Mais la croyance au pouvoir des "saints" de transmettre une énergie qui agit comme une énergie physique est profondément ancré dans la psyché humaine. On la retrouve partout. Il suffit de toucher le sage pour recevoir sa sagesse. Ainsi dans le Banquet de Platon, Agathon veut s'asseoir le plus près possible de Socrate, espérant ainsi qu'un peu de la sagesse du mystérieux vieillard passera en lui. Mais Socrate reprend sa naïveté, en rappelant, comme Ramana, que la sagesse n'est pas comme de l'eau qui peut se communiquer d'un vase à un autre : la sagesse consiste à retourner son attention vers l'intérieur, vers la source de l'attention elle-même.
Mais que peuvent les sages contre les clichés à propos de la sagesse ? Pas grand'chose, apparemment.
Comme le cas de Ramana est récent, il est fascinant de voir comment ces croyances prennent le dessus sur le message de Ramana lui-même. Rares sont ceux qui mettent son enseignement en pratique. La plupart des gens qui vont à Arounâtchala, où Ramana a passé toute sa vie, y vont dans l'espoir de recevoir un peu de "l'énergie" du lieu. Rares sont ceux qui s’intéressent au message de Ramana. La plupart y vont pour recevoir leur dose d'énergie, pour alimenter leur chakras et relever leur fréquence vibratoire. Franchement, ils se foutent de ce que Ramana avait à dire. "Peu importe le flacon, pourvu qu'on ait l'énergie" est la maxime de ce consumérisme vaguement spirituel, mais exactement commercial.
La spiritualité devient religion. On marche là où Ramana a marché, on touche ce qu'il a touché, on voit ce qu'il a vu, on refait ses promenades, on rencontre ses descendants, on visite sa chambre, on touche son lit, et ainsi de suite. Un culte prend forme. Son enseignement est récité comme un Mantra doué de pouvoirs magiques, de façon mécanique, sans en méditer le sens, et comme pour en cacher le sens. On se préoccupe plutôt de savoir si vous êtes végétarien, "pur", chaste, on veille à ce que les femmes soient du côté des femmes, les hommes avec les hommes ; il faut tourner dans le bon sens autour de la statue de Ramana.
David Godman alimente ce mouvement en faisant croire que Ramana n'était qu'un corps transmettant une énergie, une sorte d'antenne, et que la proximité physique avec cette antenne est l'essentiel, alors que Ramana disait le contraire. C'est un peu comme ces gens qui prétendent enseigner la "lignée de la Pratyabhijnâ", alors qu'ils enseignent précisément le contraire de cette philosophie. Cela me frappe d'autant plus que Godman est un érudit de Ramana. Mais un érudit parfois plus religieux que spirituel. Il raconte maintes anecdotes autour de Ramana, à la manière d'un guide de Lourdes ou d'Assises. Il ne parle presque jamais du message de Ramana, et de moins en moins souvent, me semble-t-il. La religiosité, la simple foi en les vertus physiques supposées de Ramana et d'Arounâtchala, l'emportent peu à peu, inexorablement, sur la pratique simple conseillée par Ramana. Sous nos yeux, une spiritualité simple et indépendante est en train de devenir une religion comme une autre, avec ses rites, ses lubies et ses petites habitudes. Godman, "l'homme de Dieu", semble se ficher de Dieu, au fond. Il parle de Ramana comme ces érudits qui vous racontent pendant des heures les détails anecdotiques d'un Jean de la Croix, sans jamais mentionner l'essentiel, à savoir son "si tu veux être tout, renonce à tout" et chemine par le Rien.
C'est fascinant : tout ceci, qui se veut une adoration de Ramana, est en réalité une trahison de Ramana. Voilà la religion : les gardiens du Temple qui deviennent des cerbères. Les anges tournent en diables. Bien sûr, toute religion n'est pas spirituelle à l'origine. Mais, même quand spiritualité il y a, elle se transmute en religion. L'unité devient dualité. La simplicité devient complexité. L'intime devient éloignement. L'accessibilité universelle se fait hiérarchie, prend de la distance dans un imaginaire qui éloigne la réalité immédiate au prétexte d'en célébrer la majesté. Terrible illusion. Force du collectif, des mécanismes de groupe.
II - La fidélité au message
A l'opposé de cette dérive religieuse, il y a les gens comme Michael James. Il est de la même génération de Godman. Il a vécu en même temps que lui à la bibliothèque de l'ashram. Mais pourtant, ils ont des interprétations bien différentes de l'enseignement de Ramana. James a appris le tamoule littéraire. Depuis sa jeunesse, il s'attache à la parole de Ramana, plutôt qu'à son apparence. Et il invite à écouter Ramana, plutôt qu'à contempler béatement ses photos dans l'espoir d'être sauvé. Et de fait, Ramana l'a répété encore et encore : Moi, Ramana, je ne suis pas cette personne que vous voyez ; aucun salut ne viendra de cette créature périssable ; le vrai maître digne de confiance, c'est la conscience que vous êtes, "je suis je", simple conscience de soi, retournement de la conscience vers elle-même. Cela seul est nécessaire et suffisant. Ramana n'était pas prosélyte. Mais il était clair : il n'y a qu'une seule méthode de salut, celle de plonger en soi, directement.
Aucune source extérieure n'est nécessaire ni efficace. Vous êtes ce que vous cherchez. Il n'y a que la conscience qui puisse se retrouver. La conscience n'est pas une chose qui se montre. Elle ne peut donc se transmettre. Si Ramana ou un autre nous le disent, c'est parce que nous sommes extravertis. Nous regardons vers le dehors, alors la vérité nous apparaît au-dehors. Mais c'est impossible. La vérité est la conscience et la conscience ne peut être une chose, là, dehors.
Alors comment ? Par la parole. La parole est la seule "chose" capable de pointer vers la Non-chose. C'est le propre du signe, d'être capable de "pointer vers", de se transcender. Voilà pourquoi Ramana mettait l'accent sur la parole. Il n'a jamais proposé de "transmission d'énergie". En revanche, il a écrit des textes et il a parlé. Cette parole est un pont vers la parole intérieure, indicible, inarticulée "je suis je", vers ce silence intérieur qui est, non pas l'opposé de la parole, mais son apothéose.
Et alors, seule cette pratique du retournement de l'attention est nécessaire est suffisante. Et Ramana précise que le seul signe indicateur de progrès est le progrès dans la force de notre attention vers l'intérieur. Mais ce geste, si aisé quand on s'y adonne, est si fragile ! Il se perd aisément dans l'extérieur, comme une rivière dans les sables du désert... Pourtant, il n'y a pas d'alternatives. Aucune. Tant que l'on regarde vers l'extérieur, mille approches singulières sont possibles et légitimes. Mais le seuil est unique. Il n'y a que ce geste, si simple, de plongée en soi. Ici et maintenant.
Ramana a affirmé, encore et encore, que tous peuvent accéder à cette pratique, pour peu qu'ils la...pratiquent. Que nous soyons purs ou impurs, éveillés ou endormis, réalisés ou ordinaires, tous nous pouvons plonger. Et il n'y a pas d'autre salut. C'est le message, si simple, des sages vrais. Comme dit James, si un vrai sage vous parle, il vous renverra vers l'intérieur. Il vous renverra à votre liberté. Les autres vous demanderons de faire ou de ne pas faire ceci ou cela. De vivre ainsi ou autrement. Autrement dit, ils nourriront la tendance à l'extraversion. Le vrai "sage" pointe vers le vrai sage : la présence nue. Chacun transposera selon ses préférences. Mais le fond est le même, évident, inévitable.
Pour les citations de Ramana à l'appui de cette interprétation, vous les trouverez en anglais sur le site de Michael James et en français dans mon recueil de traductions qui paraîtra au printemps 2020 chez Almora.
Bien sûr, Ramana était ancré dans ses particularités culturelles. Et cela compte. Mais l'essence est universel. Moi aussi je suis ancré. J'aime ma nature, mes paysages, les petites chapelles et les lumières de la Méditerranée. Mais l'essentiel est la lumière universelle qui éclaire ces singularités, qui les dépasse sans les nier. Ainsi tout est simple, clair et puissant.
David Godman expose clairement sa vision dans cet article, même affirme ne pas être absolument certain de ses conclusions :
https://davidgodman.org/newsite/wordpress/the-power-to-enlighten/
Malgré cela, il a écrit aussi de nombreux articles passionnants. Les deux plus importants, à mon avis, sont ces deux-là, sur le "je suis je" (aham aham sphurattâ) de Ramana :
https://davidgodman.org/newsite/wordpress/i-am-the-first-name-of-god/
https://davidgodman.org/newsite/wordpress/i-and-i-i-a-readers-query/
Et un article fondamental sur les sources pour connaître l'enseignement de Ramana Maharshi :
https://davidgodman.org/newsite/wordpress/the-authenticity-of-bhagavans-recorded-teachings/





