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lundi 24 avril 2023

L'espace de la conscience


 

Ramana Maharshi est, avec Nisargadatta et Âtmânanda, le plus influent maître de non-dualité au XXè siècle.

Il a peu écrit, mais surtout des poèmes de dévotion, dans différentes langues. Plusieurs textes sont en sanskrit, que j'ai traduis et publiés.

Un texte important que je n'ai pas traduit est l'Enseignement secret de la science suprême selon Ramana, Ramana-para-vidyā-upaniṣad. Il s'agit d'un poème en 700 versets qui présente sa pensée. Il n'a pas été rédigé directement par Ramana, mais par Lakshman Sharma, l'un des rares élèves à qui il a donné des cours particuliers. Ce poème didactique est particulièrement intéressant, car il reflète la pensée de Ramana à la fin de sa vie et il a été composé sous son contrôle direct. Il aurait, en effet, vérifié chaque verset et l'aurait remanié quand cela lui semblait nécessaire.

Le contenu est, au départ, assez classique : le monde et l'individualité sont une illusion qui se dissolvent dans l'évidence de la pure conscience. Mais un bref passage, 507-515, détonne. Il y est question de ce qui tient le plus à coeur au sage d'Arunâchala : la plongée en soi, dans le "coeur", ce lieu en soi où se révèle l'énergie du Soi, ātma-śakti. Dans cette dizaine de versets étonnants, il n'est plus question d'illusion et de pure conscience, mais de la Shakti divine qui prend possession du corps et de l'âme, pour les transformer à jamais.

Cet ensemble culmine dans le verset 15, qui aurait pu être proclamé par un maître du Tantra, de la Pratyabhijnâ, ou plus encore, de la tradition de Kâlî :

jñāna-agninā viśvam idam pradagdham

saha ahamā yatra mahā-śmaśāne

cid-vyomni tatra aham-ahantayā 

sadā-śivo nṛtyati kevalaḥ san

Cet univers est consumé par le feu de la connaissance,

avec le 'je', dans le grand champ de crémation,

dans le ciel de la conscience.

Là, cet éternel Shiva danse, seul

en tant que 'je suis je'.

_____________________

Mais dans les versets qui suivent, cette énergie, cette Shakti se dissout dans le Soi sans formes. Dans l'état de réalisation, il n'y plus de Shakti, plus de Mâyâ...

Ici encore, j'observe une certaine tension dans la pensée de Ramana, autour de la problématique de l'énergie, de la vie : 

L'éveil est-il la fin de la vie, ou la transformation de la vie ? 

J'ai brièvement évoqué ce conflit intérieur, dans l'introduction de ma traduction des œuvres sanskrites de Ramana. 

Quoi qu'il en soit ce verset est magnifique et très clair.

lundi 24 août 2015

Le conseil de Ramana

"Où ?"
Telle est la question.

Où apparaît le monde ? 
Où apparaît le corps ?
Où apparaissent les sensations ?
Où apparaissent les émotions ?
Où apparaissent les pensées ?

Il était une fois un homme qui voulait sauver son pays et transformer le monde par la pratique des mantras. Il pratiquait avec rigueur, selon les règles transmises.
Et pourtant, rien ne se passait. Son pays restait ce qu'il était. Il vivait au pied d'une montagne sacrée, il mangeait, il dormait, il se purifiait comme il fallait. Mais rien. Nulle révolution, aucun déchaînement de puissance divine.
Frustré, il alla voir un jeune ermite dont on lui parlait depuis des années. 

Il le trouva dans la montagne, au pied d'une grotte aménagée. Le jeune homme était assis. Notre sauveur du monde se prosterna, lui expliqua toutes les pratiques qu'il avait faites en vain : "J'ai pratiqué encore et encore, j'ai récité des millions de mantras, mais rien ne se passe. Je ne comprends pas ce qu'est la pratique. A quoi sert-elle ?"

Le jeune homme le regarda, en silence.


Au bout d'un quart d'heure, notre sauveur avait perdu patience. En plus, il faisait chaud et humide, et il avait un monde à sauver ! Il s'adressa alors au jeune ermite : "Je sais que, selon la tradition, il existe une initiation par le regard... Mais je n'y comprends rien ! Si vous ne voulez pas parler, écrivez au moins sur un bout de papier !" Alors le jeune homme écrivit sur un bout de papier, ceci :

"Si l'on observe avec attention cela dont s'élance [le murmure silencieux ] 'je suis je', alors le mental s'y résorbe. C'est cela, la pratique".

Le sauveur du monde était déçu : "Mais je veux des mantras à réciter !"
Le jeune ermite sourit doucement, et griffonna ces mots :

"Si l'on récite un mantra, observons avec attention d'où surgit le son de ce mantra. Le mental s'y résorbe alors. 
C'est cela, la pratique".

Cela se passa en Inde, en 1907. Le sauveur auto-proclamé était Kâvyakantha Ganapati. L'ermite était Ramana. La montagne sacrée était Arunâchala, dans le Sud.

La suggestion de Ramana vaut pour toute "pratique" : 
Si vous voulez sentir, sentez la source des sensations.
Si vous voulez courir, sentez la source de l'élan.
Si vous voulez voir, voyez cela qui vois.
Si vous voulez aimer, sentez la source de l'amour.
Si vous voulez jouer de la musique, plongez dans l'élan à la source de la musique.
Si vous voulez résoudre un problème, ressentez cela d'où vient la solution.
Et ainsi de suite...


Il y a ainsi deux dimensions dans la pratique : 
voir cela qui voit ; 
ou aimer cela qui désir, veut, ressent. 
Deux faces d'une même pièce. 
Juste une nuance.
Connaissance ou amour.
Vision ou désir.
Inséparables comme l'air et le vent.

Pour la petite histoire, Ganapati repartit dans son ashram, où il avait déjà des disciples. Il avait été touché par Ramana. Mais pas converti. Par la suite, c'est lui qui essaya de convertir Ramana ! Mais Ramana resta tel quel, aussi immuable que la montagne sur laquelle il habitait. 
Ganapati incarnait une autre approche que celle de Ramana : 
sauver le monde par la magie, par l'occulte. 
Par la suite, il fut fasciné par Aurobindo, l'homme qui prétendait avoir des super-pouvoirs et qui voulait aussi changer le monde. Ganapati eut un disciple qui fonda un institut aurobindien pour perpétuer sa pensée. Il essaya bien des fois de convertir Ramana. Mais, voyant qu'il n'arrivait pas plus à changer Ramana qu'à changer le monde, il s'aigrit et se mit à critiquer Ramana, l'accusant de quiétisme, de fuir le monde. Il prétendait que lui et Aurobindo étaient supérieurs à Ramana. 
Ganapati était un adepte des tantras. Alors on dira qu'il était fasciné par les super-pouvoirs, comme la Mère l'était par l'occultisme en général. Ce n'est pas faux. Il appartenait à la tradition Shrîvidyâ, une tradition du tantrisme. 
Le hic, c'est que Ramana aussi était sensible à cette tradition. Pas initié, certes , mais il conseillait chaudement la lecture de son texte philosophique central, le Tripurârahasya, et il fit bâtir un temple shrîvidyen en guise de mausolée pour sa maman, identifiée ainsi à la Déesse. 
Mais alors, où est la différence ?
Elle est subtile, mais on la retrouve partout et en tous temps. Deux parfums, deux sensibilités.
D'un côté, l'approche de ceux qui veulent mettre le divin au service d'eux-mêmes, sous prétexte de sauver le monde.
De l'autre, ceux qui se mettent au service du divin, dans l'abandon.
Juste une question de priorité, donc.
Evidemment, des deux côtés on parle de "service", du "divin", et ainsi de suite.
Pourtant, la différence est immense.
D'où un Ramana de plus en plus froid à l'égard d'un Ganapati manipulateur, alors qu'il était l'accueil incarné.
Ce n'est pas que Ramana fuyait le monde. Il lisait les journaux anglais chaque jour. Mais il était convaincu que la priorité était à la conversion intérieur, le reste devant suivre.

La pratique, c'est la présence à la Source. 
Mantra ou bla-bla, peu importe pourvu qu'on pratique cette présence.
L'attention se retourne. 
Le désir plonge en sa source, laquelle est aussi sa fin.
La vague contemple l'océan. La vague aime l'océan.
L'océan se contemple en la vague. L'océan s'aime en cette vague.
C'est tout.


PS : les "traductions" en sanskrit des œuvres tamoules de Ramana par Ganapati ne sont donc pas fiables. De même, ses interventions dans les Talks, où celles de ses disciples, sont tendancieuses : ils sont obsédés par les super-pouvoirs (siddhi) et la location du Soi dans le corps. Le disciple de Ganapati, Kapali, contredit même le point de vue de Ramana dans le commentaire (sanskrit) qu'il a composé pour Saddarshana ! Lequel texte a pourtant été publié par l'Ashram de Ramana... Comme quoi, un commentaire sanskrit peut être parfaitement hypocrite : on peut commenter un auteur en le mettant sur un piédestal, tout en le trahissant. Et l'exemple de Kapali n'est pas le premier dans la littérature indienne.

samedi 25 avril 2015

D'où vient la dualité ?

Arunâchala, Dieu fait montagne, la conscience se manifeste comme inconscience

Pour le Vedânta, la réalité est une, et la dualité n'est qu'une illusion due à l'ignorance ou aveuglement (avidyâ). 
Mais d'où vient cette ignorance ? A qui appartient-elle ? En général, le partisan du Vedânta répond par une pirouette : Demander d'où vient l'ignorance, c'est cela, l'ignorance !

Pour la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), en revanche, la dualité est la libre manifestation du Soi. Jouer à se manifester à soi comme autre que soi, tel est son désir, sa liberté, son cœur, son âme. 

Là où le Vedânta parle d'être (sat), la Reconnaissance parle d'acte (kartritâ) ou d'acte d'être. 
Pour le Vedânta, la vérité est du côté de l'absolument immuable, du transcendant. 
Pour la Reconnaissance, la vérité est du côté du mouvement, de l'initiative, de l'élan, de la création, de l’illusion, de la magie. 
Vertigineux renversement.

Ce passage d'Utapaldeva le montre bien, qui critique le Vedânta et sa théorie de l'illusion :

"Même si la réalité, la conscience, est une (seulement, comme le prétend le Vedânta), la dualité entre les phénomènes n'est pas possible, car elle reste sans cause (et inexplicable. Pourtant, elle se manifeste bien !). De plus, l'action est impossible pour cette conscience (ainsi conçue par le Vedânta comme une pure unité).
Mais si le Soi, la conscience, manifeste comme séparé (de soi ce qui est Soi), parce qu'il prend conscience de soi en un désir d'agir ainsi fait (qu'il est à la fois unité et dualité, identité et altérité), alors (la dualité) s'explique ! 
Même dans l'acte d'être, ou d'exister, comme dans "il est", ou "il existe", une chose privée de conscience propre est incapable d'agir, car elle est privée de liberté, en ce sens qu'elle n'a pas le désir d'exister.
Dès lors, la vérité ultime de la (dualité), c'est que c'est le sujet conscient lui-même qui fait exister la (dualité), ou (on peut dire que) c'est le sujet conscient lui-même qui existe sous telle ou telle forme, sous la forme de l'Himâlaya par exemple."

Utpaladeva, Autocommentaire au poème pour la Reconnaissance, II, 4, 20

Autrement dit, l'Himâlaya n'est pas une illusion inexplicable, mais Dieu qui se fait montagne, le Soi qui se fait autre, parce que tel est son désir, parce qu'il est libre, parce que c'est cela, être conscient. Le désir est l'essence de la conscience, ce qui la distingue de la matière, des choses privées de conscience propre. 
Si illusion il y a, c'est alors celle qui consiste à oublier que la dualité est une manifestation de l'unité, de la conscience. Donc, le Vedânta est dans l'illusion. Mais cette illusion magique fait partie du jeu de la conscience, qui joue ainsi tous ces personnages, qui assume ces points de vue, jusqu'à se reconnaître elle-même en sa plénitude.

Dieu se manifeste comme montagne. Tel est le cas de la (petite) montagne du Sud de l'Inde, Arunâchala, la montagne rouge, manifestation de Dieu sur terre selon Ramana et d'autres croyants. Ramana a composé en tamoul un hymne à cette montagne de la dualité, libre manifestation de la conscience destinée à rappeler à ses amoureux que toute chose et tout être sont des manifestations de la conscience :

"Je suis je" ?



Dans un billet précédent, je mentionnais l'enseignement si simple et profond de Ramana :

Qui suis-je ? 
- Je suis je !

En sanskrit, Ramana dit : 
ko'ham ? 
- Aham aham !
Et pareil en tamoul : 
Nân yâr ? 
- Nân nân !

Dans la plupart des livres, aham aham est traduit par "je je". Mais c'est une traduction erronée. Aham aham veut dire "je suis je". Comme dans beaucoup de langues, la copule n'est pas exprimée.

Mais que veut dire "je suis je" ?

A ma connaissance, cette expression certes singulière n'a qu'un seul précédent dans toute la littérature sanskrite : dans la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ). Celle-ci décrit l'état de conscience ultime comme un "je suis je". Ce qui signifie simplement que le Soi est conscient du Soi, comme Soi. Non-dualité. 
Et toutes autres expériences - "je suis Untel", "ceci est une voiture", "les chiens ne font pas des chats", etc. - ne sont que des inflexions de cette pleine conscience, de cet acte parfait, de ce plein ressaisissement de soi. Tout est le même, qui joue à être différent. Tout est soi, qui se diverti en se prenant pour un autre.

Tel est le message de Ramana. Et aussi le message de la philosophie de la Reconnaissance, que Ramana connaissait, notamment à travers des œuvres comme Le Secret de la Déesse Tripurâ (Tripurârahasya) ou Les Jubilations de l'esprit (Mânasollâsa, traduction à paraître aux éditions Nataraj), textes de la philosophie de la Reconnaissance telle qu'elle continua de s'élaborer dans le Sud de l'Inde, après être née au Cachemire un peu avant l'An mille. La Reconnaissance est ainsi la philosophie du tantra non-duel et celle de la tradition de Tripurâ, même si ses adeptes aujourd'hui n'ont plus guère d'intérêt pour cette sagesse extraordinaire et lui substituent plutôt (mais sans savoir, car ils s'en fichent) le monisme aride de Shankara. 
Soit dit, au passage, que Ramana connaissait mieux la Reconnaissance que le Vedânta selon Shankara : il ne cite jamais ou presque jamais les œuvres de Shankara, alors qu'il cite le Tripurârahasya et d'autres textes de la Reconnaissance, ainsi que le Yoga selon Vasishta, texte non-tantrique, mais composé lui aussi au Cachemire à la même époque que les premiers textes de la Reconnaissance. Enfin, Ramana fit bâtir un temple autour de la tombe de sa mère et y installa le palais de la Déesse, le mandala de la Reine des univers, le Secret des secrets.


Bref. 
"Je suis je". 
Comme le disent ces beaux versets à la fin de La Grande méditation d'Abhinavagupta :

Dieu donne.
Dieu reçoit.
Dieu est tout ceci,
Dieu est ce monde.
Dieu offre et il est l'offrande.
Car je suis ce Dieu !

Que tout aille bien
pour le monde entier !
Que tous les êtres fassent 
le bien de leurs semblables !
Que les maladies guérissent !
Que tous les êtres
soient partout et toujours heureux !

jeudi 4 décembre 2014

La sensation de soi, sensation du Soi ?



Il y a dans la vie intérieure deux dimensions : le silence et le cœur. 

Le silence est l'espace de pure conscience, impersonnel car sans traits personnels, sans forme ni couleurs, sans limites. Il est de l'ordre des faits. Il est la réalité. D'où les expressions : "c'est ce qui est", "c'est impersonnel". La reconnaissance de cet espace apporte une paix profonde. 

Mais il y a une seconde dimension de la vie intérieure, souvent ignorée ou négligée, surtout par les gens qui sont davantage sensible à la non-dualité : c'est le cœur. Ce que j'appelle cœur est un ressenti. Quoique toujours présent au fond de chacun - d'où son nom de "cœur" - il passe généralement inaperçu. Sa reconnaissance est souvent déclenchée par la rencontre avec une personnalité charismatique (un "maître", un "avatar", etc.). Mais en réalité, il est toujours présent et sa reconnaissance est facile. Il est comme un courant ou une force qui se fait sentir au centre de la poitrine, au centre de notre être. je dis centre de la poitrine, mais c'est le centre de la poitrine telle qu'on la ressent, la poitrine ou le corps subjectif, tel qu'on le ressent soi-même.

Or, sans cette dimension, la vie intérieure reste souvent lettre morte. Le silence de pure conscience est certes au-delà des concepts, mais si l'on ne vit que cela, la vie intérieure reste aride pour ainsi dire. 
En disant cela, je veux simplement attirer l'attention sur la dimension du cœur et souligner combien elle est importante dans la vie intérieur. Mais elle est souvent négligée dans l’approche non-duelle. D'où, à terme, des déceptions, des impasses. 
Prenons un exemple pour montrer l'importance du ressenti du cœur : celui de Ramana Maharshi. ce sage indien mort en 1950 incarne l'innocence et la pureté. On dit qu'il a connu l'éveil en 1896, sans maître ni instruction. Mais est-bien vrai ? Que dit Ramana ? 

Voici deux témoignages de Ramana sur cet éveil. le premier est sur son expérience de mort en 1896. Jeune adolescent, il mime la mort qui l'angoisse et essaie de comprendre qu'est-ce qui meut en lui :

"D'instinct, je retenais ma respiration et je commençais à plonger à l'intérieur tout en réfléchissant sur ma vraie nature. Je m'allongeais comme un cadavre et j'avais l'impression que mon corps était vraiment devenu rigide. Je n'étais pas mort, j'étais au contraire conscient d'être vivant, existant. D'où cette question qui surgit en moi : Qu'est-ce que ce 'je' ? Je sentais qu'il était une force ou un courant à l'oeuvre en dépit de la rigidité ou de l'activité du corps, même s'il existait en connexion avec lui. C'était un courant, une force ou un centre qui constituait ma personnalité, qui me faisait agir, me mouvoir, etc. La peur de la mort a disparu. J'étais absorbé dans la contemplation de ce courant."

Day by Day, 31 mais 1946

Ce qui est remarquable, ce sont les mots qu'il utilise pour décrire ce qu'il ressent : "Qu'est-ce que ce 'je' ? Je sentais qu'il était une force ou un courant à l'oeuvre en dépit de la rigidité ou de l'activité du corps, même s'il existait en connexion avec lui. C'était un courant, une force ou un centre qui constituait ma personnalité, qui me faisait agir, me mouvoir, etc."

Ramana décrit bien un ressenti, et non la découverte d'un simple fait impersonnel. Il ne parle pas d'un espace infini, mais d'abord d'une sensation, d'une force ressentie, même si cette force ouvre sur un infini. De plus, il ajoute que cette force constituait sa personnalité. C'est extraordinaire ! Il ne parle pas d'un fait, d'une simple réalité, mais bien de l'âme, du moi, ou plutôt du moi qui est au cœur du moi, du centre de soi. Une force vivante, qui ne fait qu'un avec la vie. 

Mais ce ressenti n'est-il pas qu'un avant-goût de l'absolu, de notre vraie nature ? 

Dans cet autre passage, il répond clairement à cette question :

"Q : Est-ce que la réflexion 'Qui suis-je ?' conduit à un certain point dans le corps ?
R : Manifestement, la conscience de soi est en relation avec l'individu lui-même et doit donc être expérimentée dans son être, avec un centre dans le corps comme centre de l'expérience. Cela ressemble au moteur d'une machine électrique qui peut faire toutes sortes de choses... Comme une dynamo, cela vibre et peut être ressenti par un esprit calme qui y porte attention. Les yogis et les pratiquants le connaissent sous le nom de shurana qui, dans le samâdhi [la méditation], scintille en conscience.
...
Q : Comment cette conscience se manifeste t-elle quand ce centre - le Cœur - est atteint ? Comment le reconnaîtrais-je ?
R : Avec certitude, comme pure conscience, libre de toute pensée. C'est la conscience pure, indivise, de votre Soi...
Q : Est-ce que le mouvement vibratoire du centre est ressenti en même temps que l'expérience de la pure conscience, ou avant, ou après ?
R : C'est la même chose. Mais le sphurana [la vibration] peut être ressentie subtilement même quand la méditation s'est suffisamment approfondie et stabilisée et quand la conscience ultime est proche, ou durant une grande peur soudaine, un grand choc, quand l'esprit s'immobilise. Il attire l'attention vers lui, de sorte que l'esprit du méditant, rendu sensible par le calme, s'oriente vers lui et finalement plonge en lui, dans le Soi."

Guru Ramana, 30 juillet 1936


Le ressenti du cœur, comme un "je suis je" sans mots et ininterrompu, est donc bien à la fois la voie vers la Source et la Source elle-même, car "l'amour de Dieu est Dieu lui-même". Il est également frappant de constater que Ramana emploie un terme tantrique - sphurana - et qu'il pointe les émotions fortes comme occasions de reconnaissance de soi, comme dans les claqssiques tantriques tels que le Vijnâna Bhairava ou les Spandakârikâ. D'ailleurs, Ramana était-il un adepte du Vedanta de Shankara ? Il est souvent présenté comme tel. Pourtant, il ne cite jamais les grands commentaires de Shankara. Il ne mentionne même pas les avoir lu. Et certains maîtres de ce Vedânta traditionnel n'ont pas manqué de le remarquer. En revanche, Ramana citait et lisait des textes du tantra non-duel, comme La Doctrine secrète de la déesse Tripurâ ou l'Hymne à Dakshinâmûrti. De plus, il a fait construire un temple de la déesse Tripurâ dans son ashrâm, avec un shrîchakra, le grand mandala de la tradition du tantra non-duel de Tripurâ...

Sphurana est un mot sanskrit qui n'appartient pas au Vedânta de Shankara, impersonnel, froid et ascétique, mais au tantra non-duel au "shivaïsme du Cachemire", qui célèbre la liberté d'agir et de désirer, qui est chaleureux et plein de vie. Quoique l'oeuvre de Shankara ne soit pas sans vérité ni valeur. Bref. Synonyme de spanda ou vibration, sphurana désigne l'absolu, la source ultime de tout et de tous, en tant qu'elle est ressentie en nous, dans notre chair. 
Ramana ne parle pas d'un silence mort, sans ressenti, mais bien d'un courant de félicité et d'amour ressenti dans le corps, au centre de l'individu, qui attire tout l'être et le guide comme il faut. Ramana ne parle pas de "voie négative", de "laisser tomber l'illusion de l'individu" ni rien de ce genre.

La vie intérieure, la voie vers la plénitude et la plénitude elle-même, n'est rien d'autre que cette découverte du ressenti du cœur, âme de notre âme, et l'aventure qui en découle !






vendredi 25 avril 2014

Combien d'étapes pour être enfin soi ?


Un jour, un certain Sarma demanda à Ramana s'il fallait suivre un chemin méthodique pour arriver à être un mystique accompli. En effet, Ramana lui-même semble avoir passé des années abîmé dans la contemplation, les yeux fermés. Les gens disaient qu'il pratiquait la concentration, la méditation ou une forme d'ascèse.


La question posée en tamoul, la langue natale de Ramana et traduite en anglais, vérifiée par lui (car Ramana parlait et lisait l'anglais), était celle-ci :

Dans la vie des mystiques occidentaux, on trouve des descriptions de la voie mystique avec les trois étapes bien distinctes de la purgation, de l'illumination et de l'union. L'étape de la purgation correspond à la période de ce que nous appelons (en Inde) la sâdhana. Y a-t-il eu ces périodes dans la vie de Bhagavan (Ramana) ?

Ramana répondit :

Je n'ai pas connu ces périodes. Je n'ai jamais pratiqué aucun prânâyâma (exercice du souffle), ni aucun japa (récitation de mantras). Je n'avais aucune idée de ce que sont la méditation ou la contemplation. 
Et même quand j'en ai entendu parler ensuite, ça ne m'a jamais attiré. Même à présent mon esprit refuse d'y prêter attention. 
Une sâdhana (une pratique spirituelle) implique un objet à atteindre et un moyen pour l'atteindre. Que pourrait-on atteindre que l'on ne possède déjà ? Dans la méditation, la concentration et la contemplation, la seule chose que nous ayons à faire est ne pas penser et rester tranquille. Alors nous serons dans notre état naturel. 
Cet état naturel a bien des noms (sanskrits) - moksha, jnâna, âtma, etc., et ils donnent lieu à maintes controverses. Pendant un temps, je suis resté les yeux fermés. Cela ne veut pas dire que je pratiquais une sâdhana. A présent encore, je reste parfois les yeux fermés. Si les gens disent qu'alors je pratique une sâdhana, qu'ils le disent. Je m'en fiche. 
Les gens semblent croire qu'en pratiquant une sâdhana le Soi va un jour descendre sur eux sous la forme d'une grande chose, avec une immense gloire et qu'ensuite ils auront ce que l'on appelle sâkshâtkâra ("le fait de rendre évident", la "perception directe"). Le Soi est sâkshât (évident), certes... Mais il n'y a pas d'action (kâra) ni rien à accomplir (krta) à son sujet. Le mot kâra implique que l'on fasse quelque chose. Mais le Soi n'est pas réalisé en faisant quelque chose, mais plutôt en ne faisant rien - en restant tranquille et en étant simplement ce que l'on est en réalité.


Peut-on être plus clair ?

samedi 23 février 2013

Qui est "je suis" ?

Conférence du lundi 25 février 2013 sur le shivaïsme du Cachemire

La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhinâ), de même qu'un vaste courant de la philosophie occidentale, affirme que le moi est une construction mentale, produite principalement par le langage. Pourtant, elle affirme également que l'absolu est le Soi. Mieux, le Soi est la conscience la plus immédiate que l'on peut exprimer sous la forme d'un "je", d'un "je suis je" dont tous les sujets et les objets ne sont que des manifestations partielles et factices. Il y aurait donc deux "je", l'un authentique et l'autre, factice.

Temple des yoginîs, centre de l'Inde

Mais comment peut-on affirmer que l'absolu est "je" ? N'est-il pas, dès lors, condamné lui aussi à n'être qu'un concept dualiste élaboré par opposition avec le "tu" et le "il" ? N'est-il pas une fiction dualisante (vikalpa) marquée par l'emploi d'un mot ? Or, comme le fait remarquer Dharmakîrti, la division en soi et autrui n'est-elle pas la base de toutes les émotions destructrices ?

Dans sa Réalisation du réel (Tattvasiddhi), le bouddhiste Śāntarakṣita cite ce vers célèbre de Dharmakīrti (Pramāṇavārttika II, 219) :

S'il y a un Soi, il y a la notion de "l'autre".
Cette division entre le Soi et l'Autre engendre la haine et l'appropriation.
En découlent directement
Toutes les pathologies mentales. 8

A quoi Utpaladeva, philosophe de la Reconnaissance, rétorque, dans sa Réalisation du sujet comme conscience (Ajaḍapramātṛsiddhi) :

Les êtres dépourvus de conscience (propre)
Sont presque inexistants : ils n'existent que dans la manifestation, dans le Soi.
C'est une seule et même manifestation de notre Soi (qui se manifeste)
Comme soi-même et comme autrui. 

Mais cette affirmation est-elle justifiée ? Est-il légitime de désigner l'absolu, ou même la conscience, comme "je" ? Cette réflexion nous permettra de prolonger les séances précédentes sur la question du rapport entre la conscience et le désir. La conscience est-elle sans ego ? Ou bien faut-il, comme le fait la Reconnaissance, reconnaître que le "je" est l'essence même de la conscience ? Le non dualisme du Védânta tient que la conscience est sans ego. Elle n'est donc un "Soi" qu'en un sens faible, métaphorique. Le non dualisme de la Reconnaissance, en revanche, soutient que la conscience est "je". Elle est donc un "Soi" au sens fort.

Cette voie, originale, peut se réclamer de l'héritage prestigieux des Upanishads, pour qui "je" est le nom privilégié du Soi, de l'absolu, de notre vraie nature. Au vingtième siècle, cette thèse sera aussi partiellement reprise par Ramana.

Qu'est-ce que le "je" ? Une illusion seulement plus ancrée que les autres, ou bien l'indice de l'absolu ?

Le lundi 25 février ainsi que le lundi 25 avril 2013, au CPEC, 37 bis rue du Sentier, 75002 Paris, 18h30-20h30.

Bibliographie :
Sur Abhinavagupta, l'un de ses principaux philosophes.
Sur le statut de l'ego dans la pensée indienne.

mercredi 24 octobre 2012

"Je suis je"





Quand cette réalité que l'on perçoit dans le cœur
Émerge peu à peu du cœur et se déploie comme conscience,
Elle prend des myriades de noms.
Mais à y regarder de plus près, le plus éminent est "je".
Il est le plus éminent car il est présent dans le cœur de chacun,
Accompagné de "suis",
Sous la forme de l'expérience du Soi toujours présente, "je suis",
Révélation de l'existence.
"Suis" est donc le sens véritable de "je", les deux sur un pied d'égalité.
Dieu, l'être transcendant,
Est présent dans le cœur sous la forme d'un "je suis je",
Essence du Soi, être simple, libre des pensées.
Parmi les innombrables noms qu'on lui donne
Dans les religions et les langues des hommes,
Nul autre nom n'est aussi juste ni aussi élégant
Que ce nom : "je".
Pour ceux qui sont attirés par le Soi,
Seul le nom "je suis je", parmi tous les noms de Dieu,
Résonnera sans cesse au firmament du cœur
Une fois l'ego anéanti.
Et il restera là, au centre de l'attention,
Telle une ultime parole silencieuse.
Même si vous vous contentez de penser sans cesse
Ce nom premier, "je suis je", l'attention recueillie sur ce sens du "je",
Alors cette pratique vous conduira à la source d'où jaillit la pensée fausse "je (suis Untel)",
Matrice de l'ego qui fait lien avec un corps (limité).

Une Guirlande de paroles lourdes de sens, Guru Vacaka Kovai, poèmes de Muruganar et Ramana Mahari, 712-716, traduit par TV Venkatabramanian, R. Butler et D. Godman.

jeudi 3 février 2011

Mais enfin, c'est quoi ?

Seigneur présent en son essence

A l'intérieur de toutes les créatures

Comme "je" (bien qu'il) ne soit pas objet de science,

Maître des maîtres, dieu primordial incréé,

Je te salue, sublime Ramana, océan de compassion.

Lakshman Sharma, élève de Ramana Maharshi, Shrîramanaparavidyopanishad



Pour les sens il est inexistant, mais il peut être connu par la conscience : Sivam se manifeste comme réalité, comme "Je".

Muruganar, barde et amis intime de Ramana, Padamalai



Il n'y a pas d'être qui ne soit conscient et qui ne soit, par conséquent, Shiva.

Ramana, Talks with Ramana Maharshi n° 450


La seconde citation est extraite d'une traduction anglaise récemment publiée par David Godman.


vendredi 28 janvier 2011

Le monde est-il un mythe ?

Autre extrait du poème sanskrit de l'élève de Ramana, Lakhsaman Sharma, avec à nouveau la stance inaugurale. Remarquez que le "Cœur" est certes mentionné, mais la définition donnée reste assez abstraite ("la conscience"). C'est que l'auteur semble adopter une perspective très "védântine". Chaque disciple ou témoin de Ramana a ainsi proposé une interprétation colorée par sa propre philosophie. Notons aussi que la quasi totalité des livres relatant l'enseignement de Ramana sont traduits du tamoul oral, car Ramana s'est toujours exprimé dans cette langue difficile. Aujourd'hui encore, même les livres en tamoul vendus à l'ashram sont en fait des traductions de l'anglais ! La seule source tamoule de l'enseignement de Ramana est l'œuvre de Muruganar, cet incroyable poète. Il aurait composé près de 20 000 vers sur Ramana et son expérience auprès de lui. Parmi les textes traduits, la référence, avalisée par Ramana, est le Guru Vacaka Kovai, en 1254 versets. Mais voici l'extrait :

L'Upaniṣad de la science ultime selon Ramana (Śrīramanaparavidyopaniṣad)

de Lakṣmaṇa Śarma


Seigneur présent en son essence

A l'intérieur de toutes les créatures

Comme "je" (bien qu'il) ne soit pas objet de science,

Maître des maîtres, dieu primordial incréé,

Je te salue, sublime Ramana, océan de compassion.


Je salue Dakṣiṇāmūrti[1]

Dont le corps imbibe, comme l'espace,

Ses trois formes manifestes :

Le Seigneur, le Soi et le maître. 1


Nous exposons ici l'habitation naturelle[2] en soi-même,

Synonyme de "connaissance",

Enseignée dans les principales Upaniṣads comme la Māṇḍūkya[3]

Avec la méthode de réalisation adéquate

Et révélée parfaitement par l'expérience innée[4]. 2


(...)

Le réel est dans le Cœur, spontanément manifesté.

Il est l'unique réalité innée, l'essence même de la connaissance.

Reposer dans le Cœur l'esprit en paix,

C'est s'éveiller à lui, et c'est aussi la délivrance. 7


Cette manifestation dans le Cœur est l'essence du Soi,

Et aussi la conscience limpide, une à jamais.

Elle est la réalité - (comme) le fondement -

Du monde entier, nommée "l'Absolu".

(Le monde et sa réalité) sont à la fois différents et identiques. 8


Mais cet univers est projeté mentalement par ignorance

Sur ce fondement immaculé - la réalité -, qui est notre essence innée.

Il semble voiler (la réalité) et paraît réel

Aussi longtemps que dure l'ignorance. 9


De même que le serpent voile la corde

A la faveur de la pénombre,

Le monde voile le Soi

Et paraît réel aussi longtemps que dure l'ignorance. 10


Par ignorance, le Soi (se croit) limité par le corps.

Il est (alors) prisonnier du devenir - "je suis heureux", "je suis malheureux".

Il semble ignorant, séparé du Soi suprême,

Mais il est le Soi lui-même, et rien d'autre. 11


Cette transmigration du Soi est donc une pure affabulation.

Mais on ne le comprend que dans l'état non mental.

"Car il n'y a pas d'ignorance en dehors de l'esprit.

L'ignorance, c'est l'esprit, forme (même) des liens du devenir"[5]. 12



[1] Forme de Śiva qui enseigne la non dualité par le silence. Jeune, ses auditeurs sont des sages âgés. Abhinavagupta et Ramana étaient tous les deux comparés à Dakṣiṇāmūrti.

[2] Sahaja : terme essentiel. "Naturel", donc facile, inné. Ramana disait que la réalisation du Soi est la chose la plus facile.

[3] Texte magnifique et célèbre à juste titre, non dualité inspirée par le bouddhisme du Mahāyāna autant que par les Upaniṣads.

[4] Nija : fait écho au sahaja de la première ligne. Nous sommes déjà le Soi (ātmā). La seule pratique nécessaire et efficace est de s'y plonger (vicāra). Selon l'A., l'état naturel est révélé par lui-même à travers les Upaniṣads et Ramana. On peut aussi comprendre "telle qu'elle a été expérimentée par lui, (par Ramana)".

[5] Citation du Vivekacūḍāmaṇi, traité du XVIe siècle par un certain Śaṅkara Bhāratī, inspiré du Yogavāsiṣṭha.


Écoutez une oeuvre composée par Ramana, "La Science de l'être", récitée dans l'original tamoul. Curieusement, cela sonne parfois comme une récitation coranique par des dévots de quelque confrérie soufie ! :

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