dimanche 21 octobre 2018

Unir la conscience à l'espace


Quand je retourne l'attention vers la source,
"l'esprit regarde l'esprit",
en un silence simple,
une présence nue.

Cela se retrouve dans la tradition tantrique du mystérieux Indien Pha Dampa Sangyé, l’Éveillé Sacré-Père.

Sa disciple tibétaine, la Mère Sans Pareille, chanta :

Comme l'espace vide n'est fait de rien et ne fait rien,
Cet esprit même n'a ni support ni objet ;
Laissez-le reposer dans sa sérénité naturelle
sans fabrication.
...
Lorsque l'esprit observe l'esprit,
les vagues de pensées conceptuelles disparaissent.

Ce qui équivaut à "contempler l'espace" :

Lorsque l'on regarde droit dans l'espace,
Tout autre objet visuel disparaît.
...
Comme l'espace vide
Est dénué de couleur, de formes et d'image,
Ainsi cet esprit même
Est dénué d'image, de couleur et de forme.

(Machik Labdron femme et dakini du Tibet, pp. 92-93)

Ainsi la conscience s'unit à l'espace.
Comme dit un poème attribué à Âryadéva,

Lorsque ton corps et ton esprit demeurent sans artifices,
Une conscience nouvelle s'élève 
qui s'étend aux confins de l'espace vide.

(ib. p. 180)

Selon Âryadéva, la reine des méthodes 
est d'unir la conscience à l'espace.
La conscience et l'espace ne font plus qu'un,
sans forme ni couleurs,
embrassant et imprégnant toutes les formes et les couleurs.
La Mère Sans Pareille appelait cette contemplation
"Ouvrir la porte de l'espace".

jeudi 18 octobre 2018

En soi ou dans le Soi ?



La spiritualité actuelle roule sur une lourde ambiguïté :

les appels à l'amour de "soi m'aime" résonnent partout.

Mais de quel Soi parle-t-on ?

Rare sont les esprits clairs à ce sujet.

On pourrait me répondre que le message des Oupanishads, qui sont la source originelle de l'idée du Soi, sont déjà porteuses de cette ambiguïté.
Mais paradoxalement, répondrai-je, l'ambiguïté s'y trouve exprimé plus clairement, en pleine connaissance de ce qui se joue.

Le Soi (âtman) est la plénitude (brahman). Mais ce centre de soi qui est le centre de tout est transcendant. Intime, il est lointain. Il n'est pas l'ego. On ne peut dire non plus qu'il soit impersonnel, au sens où ce serait une réalité de l'ordre du mécanique, de l'inerte, de l'indifférent. Mais c'est le Loin-Proche, comme dit Marguerite Porète.

Cette ambiguïté est aussi exprimée avec beauté par Outpaladéva :

Seigneur !
Certain errent dans leur moi,
dans un profond mal-être.
D'autres errent dans le Soi,
dans un profond bien-être !
(Hymnes à Shiva, X, 12)

Le paradoxe est évident dans ces deux vers sanskrits, quasi identiques, sauf pour leur conclusion.

Il y a aussi cet autre verset, anonyme, cité dans le Commentaire de la stance 56 de l'Essence de la vérité absolue, par Abhinava Goupta :

L'un dit "Il n'y a que moi !" [="je suis seul !"] :
ainsi cet individu souffre du violent poison de l'angoisse.
Un autre dit : "Il n'y a que moi ! Il n'y a personne d'autre que moi. Ainsi suis-je guéri de tout crainte !"
(Commentaire de Yogarâdja ad 58)

Bien sûr, l'individu renaît de cette mort.
Peu à peu, une autre vie se révèle, dans laquelle la personne devient vraiment unique en se libérant peu à peu des schémas mécaniques. Mais pour que cela soit possible, je crois que la distinction entre moi et Soi doit être claire.

Ainsi donc, la différence entre vie intérieure et nombrilisme est-elle infime.



mardi 16 octobre 2018

Comment faire l'expérience du silence intérieur ?


L'autre jour, je me suis surpris à m'épuiser tout seul...
Comment ?

Par le bavardage intérieur. Vous savez, cette "radio" allumée presque sans interruption, cette course qui nous saoule de mots, de bribes de discours plus ou moins décousu, plus ou moins confus.

Parfois, cela me fatigue tellement, que j'allume une autre radio pour "couvrir" le bruit de la première ! 
Je mets une chanson, j'écoute d'autres voix, ou bien je lis.

Mais la fatigue persiste, car le bavardage sous-jacent ne s'arrête pas. J'ai le sentiment de vivre l'esprit couvert de poussière, fragmenté, parfois à la limite du mal de tête.

Pour me "nettoyer", je peux, par exemple, prend une douche froide. C'est efficace, essayez si vous ne l'avez pas déjà fait.

Mais peut-on se nettoyer autrement ? Que faire quand on n'a pas de douche froide sous la main ? Ou quand on a simplement pas l'envie d'en passer par le choc du froid ?

Il y a une méthode ; ou plutôt des trucs très efficaces pour moi, et que j'aimerais partager avec vous :

Avez-vous remarqué qu'il y a deux façon de lire en silence ?

-La première consiste à énoncer mentalement les mots, à "subvocaliser". Mais cela oblige à ralentir.
-La seconde façon consiste à lire sans répéter les mot dans notre tête. Essayez, c'est étonnement facile et amusant.

Le premier truc consiste à se mettre à l'écoute de ces "subvocalisations" : maintenant, là, arrêtons-nous et écoutons ces paroles mentales. Parfois, nous bougeons même les lèvres, un peu, pour accompagner et aider cette vocalisation mentale.

A présent, nous écoutons. Et nous arrêtons simplement de vocaliser mentalement. Pas besoin de subvocaliser pour comprendre ces mots que vous êtes en train de lire !
Souvent, se mettre à l'écoute des subvocalisations suffit à les faire cesser. Je ressens cela comme un réveil. 

Et alors, il se passe quelque chose de merveilleux : une sensation de silence, même s'il y a du bruit "à l'extérieur". Un silence qui est une coulée de présence fraîche, limpide. Un peu comme une douche froide, vous voyez ? Mais une douche intérieure, invisible, privée, gratuite et toujours accessible.

Ces douches de silence font un bien fou. Pour moi, c'est l'un des aspects de la contemplation, elle-même un aspect de la vie vraie, que j'appelle "vie intérieure" ou "vie philosophique".

Le second truc est le bruit au dehors. Allez dans un endroit bruyant, ou mettez de la musique fort. Mettez-vous à l'écoute de vos subvocalisations. Par contraste, le silence sera encore plus fort ! Pour ma part, je sens toujours comme un soulagement, comme si je lâchais un fardeau. L'effet est vraiment physique. La sensation d'allègement, de planer...mais en clarté, en toute lucidité.

Comme un bâillement, une porte qui s'ouvre, une serrure qui se débloque, une crampe qui s'en va...

Voilà donc le point essentiel : pour faire l'expérience du silence intérieur, il suffit d'écouter le bruit intérieur. Alors, peu à peu, ça s'apaise. 

Une autre clé est de ne pas se juger : après des dizaines années de pratique, c'est toujours ici et maintenant, la même magie. Les habitudes sont ancrées depuis si longtemps... J'aime cette humilité, je la trouve facile, car elle va bien avec le silence. Ils font un joli couple.

Et puis il y a cette sensation d'étonnement. Comme un courant d'air frais sur le visage. A sentir. Subtil, évident.

Et c'est comme sauter. A un moment, il y a peut-être le réflexe de s'accrocher, de mouliner des bras... Peu importe. Juste écouter, à l'affût des subvocalisations. 

Peu à peu, cela devient plus subtil. Des couches de vocalisations plus subtiles se dévoilent. Puis s'arrêtent à leur tout. La bouche et la gorge se détendent. C'est un voyage, l'un des plus beau que je connaisse. Pas un voyage à mesurer. Mais à savourer, curieux et courageux, comme un enfant qui explore.

Et le plus beau, c'est que je peux faire cette expérience profondément reposante sans avoir à sacrifier mon intelligence. Ma pensée s'affine même, elle gagne en force. 

Et quand je dois vocaliser, c'est-à-dire parler, cela est plus clair, le timbre, les inflexions de la voix, sont plus riches et nuancées. Nul besoin de sacrifier l'intelligence à je-ne-sais-quel bonheur débile. C'est un vrai bonheur où je me retrouve entier, intègre, sans amputation, disponible, ouvert, frais.

Essayons. Explorons, maintenant. Vivre sans mots à l’intérieur. Comme des oisillons qui s'élancent. Vertige. Ivresse. Étonnement. Émerveillement.

jeudi 11 octobre 2018

L'Eveil sauve-t-il de la superstition ?

L'Eveil, c'est-à-dire la découverte de la contemplation, est-il une source de connaissance suffisante ?

La contemplation, avec ses deux dimension de silence et de ressenti, suffit-elle comme source de connaissance ?

Nous avons déjà constaté maintes fois que le progrès dans la contemplation ne correspond pas toujours à un progrès moral. De même, l'éveil compris comme découverte importante de "ce qui nous dépasse" ne va pas toujours de pair avec une maturité morale équivalente. 

On pourrait s'attendre à ce que l'intuition de l'unité débouche sur une vie différente, sans égoïsme ni égocentrisme. Mais l'expérience montre que cela ne se passe pas ainsi. De même, les traditions orientales qui inspirent les discours sur l'éveil affirment que l'éveil est une source de connaissance sans limites, y-compris sur le monde. Les éveillés traditionnels sont plus ou moins omniscient et disent des choses sur le monde et son organisation.

Mais que valent ces connaissances ? Méritent-elles même le nom de "connaissance" ?

Prenons par exemple un enseignement célèbre dans la tradition tibétaine du dzogchen : le "Libre des morts", ici dans la belle traduction de Philippe Cornu.

D'abord, nous trouvons des textes magnifiques sur la découverte de la présence nue, avec des descriptions précises et relativement factuelles. Dans ce genre, il y a La Libération naturelle par la vision nue :

Dans cette claire vacuité où les pensées passées se sont évanouies sans trace aucune,
Dans cette fraîcheur où les pensées à venir ne sont pas encore nées,
A l'instant où s'établit le mode naturel sans fabrications,
Voici cette conscience qui, à ce moment, est en elle-même tout ordinaire,
Et dès que vous tournez votre regard nu sur vous-même,
Ce regard qui n'a rien à voir débouche sur la clarté,
La Présence dans son évidence, nue et vive... 
(p. 110)

Voici une description limpide du retournement de l'attention sur elle-même, l'éveil à l'ouverture limpide ici, au dessus des épaules, là où les autres voient une tête :


C'est exactement cela, n'est-ce pas ?

Mais dans ce même Libre des morts, on trouve plus loin un enseignement sur les signes présageant une mort imminente :

Si on défèque lorsque point le soleil,
Et qu'il ne s'élève aucune vapeur des matières,
On appelle cela "la disparition des fumées
Du moine dans les pures cités terrestres",
Et l'on mourra dans neuf jours.

Que de poésie. Et il y en a des pages et des pages dans la même veine. On nous propose également des "remèdes" (p. 334):

Si les excréments ne dégagent aucun vapeur, on se tournera face à l'ouest au moment où le soleil est au plus haut, et l'on inscrira les syllabes des [cinq] éléments sur le crâne d'un cheval. On poussera alors d'innombrables hennissements, autant que l'on pourra, et [la mort] sera repoussée.

Magnifique, n'est-ce pas ?
Des poètes, je vous dis.
Et ce genre de poésie ne se trouve pas que dans le bouddhisme tantrique, mais aussi dans le shivaïsme tantrique, ce qui n'est guère étonnant, attendu que l'un est la source de l'autre. Dans les tantras en général, on trouve souvent des chapitres sur la manière de "tricher avec le Temps", c'est-à-dire avec la mort (kâla-vancana).

Si la vision nue de notre Visage Originel est source d'omniscience, comment expliquer, ici et ailleurs, la coexistence de niveaux de connaissance si différents ? 
En fait, dans les exemples cités plus haut, on ose à peine employer le mot de "connaissance". Il s'agit plutôt de superstition à l'état chimiquement pur. 

La seule conclusion possible est que l'éveil ou la contemplation de notre Vrai Visage, en ses dimensions de silence et, même, de ressenti, ne mène nullement à la connaissance du monde. Et dans "monde", on peut inclure le corps et le cerveau. Voilà pourquoi le tantrisme et même le Vedânta, etc., sont plein de superstitions, à côté de descriptions pointant clairement et directement vers notre Vraie Nature.

Voilà pourquoi, à mon sens une vie intérieure qui ne serait faite que de contemplation (c'est-à-dire de vision de notre nature véritable, Soi, Dieu, etc.) serait incomplète. Cette expérience nue doit être complétée par une réflexion. D'où les deux dimensions nécessaires à une vie intérieure équilibrée : contemplation (=expérience pure, nue, vierge de toute interprétation) et réflexion. Voilà pourquoi la vie intérieure est une existence philosophique, c'est-à-dire amoureuse du Vrai.
A mon avis, c'est faute d'admettre ceci que les individus et les groupes se fourvoient et tombent dans des drames. 
Une voie spirituelle qui promet le bonheur en échange du renoncement à l'esprit critique n'est-elle pas une escroquerie ?

vendredi 5 octobre 2018

Le mystère de l'être dans la tradition des Vîrashaiva


Nous l'avons dit et redit : le shivaïsme du Cachemire s'est diffusé longtemps hors du Cachemire.
Quelques uns de ses bourgeons se voient dans le Joyau de la couronne de la doctrine (Siddhânta-shikhâ-mani), un texte composé vers le XIIIe siècle dans le Sud de l'Inde par un certain Shivayogi, dans la tradition Vîra-shaiva. Cette école shaiva se distingue par son refus du système des castes, son universalisme, sa riche littérature en langue locale (kannâda), son culte du linga de Shiva effectué sur la main, ses tantras propres, et une doctrine éclectique.

Dans le Joyau de la couronne de la doctrine, Shivayogi décrit une élévation de l'âme à travers cent-une stations spirituelles (sthâla). La première est une description de l'âme. Elle est le Soi, au plan le plus intérieur, le Soi de conscience ; or ce Soi intime est Dieu, l'absolu source de tout. Pour décrire l'âme, il faut donc décrire aussi Dieu :

Shiva est absolument un,
il est la force intime,
débordante de conscience et de joie.
Il est sans hésitation, sans forme,
sans état et sans évolution.
Parce qu'il semble affecté par 
un aveuglement sans commencement,
on le nomme "âme".
Il devient alors dieu, homme ou animal,
selon les genres [d'âme].
Ce magicien, seigneur absolu, les guide,
présent en leur cœur. (V, 33-35)

Le commentateur, un certain Maritonda du XVIe siècle, précise que le Soi est "débordant de conscience et de joie, c'est-à-dire qu'il est Lumière absolument libre", libre d'assumer n'importe quelle forme. Ainsi la Mâyâ, l'illusion de la dualité, l'aveuglement, est reconnue comme une mystérieuse liberté de "se prendre pour", pouvoir propre à la conscience. L'illusion de ne voir que la dualité et d'oublier l'unité est aveuglement. L'aveuglement est identification, l'identification est conscience, la conscience est liberté ; et cette liberté est le plus grand pouvoir de ce mystère qu'est l'être. C'est la Shakti, l'énergie, le monde, la conscience. C'est la présence intime, reconnue par chacun comme étant "je" : cette libre Lumière étant évidente et toujours présente comme lumière en laquelle se révèle toute chose, elle est "immédiatement vue par tout le monde en tant qu'elle n'est pas affectée par le moment et le lieu : elle est le "je" intime, directement présent."

Ce Soi intime, évident, n'est donc autre que l'Immense, l'absolu, le mystère de l'être révélé ici et maintenant au cœur de chacun. "Dieu" et l'âme sont deux façons de désigner la même entité. Dieu est l'original ; l'âme est le reflet. La personne est donc l'Immense qui s'incarne pour faire l'expérience du monde à travers les trois états de veille, de rêve et de sommeil profond, avec ses états d'équilibre, d'agitation et d'inertie.

Mais comment l'Un peut-il ainsi se multiplier ?
Parce que l'Un est doué de conscience. La conscience, c'est-à-dire le pouvoir de "se prendre pour" et donc de "s'identifier à" n'est pas étrangère à l'Être. Il en va comme de la mer et des vagues. Ils sont inséparables :

L'Energie présente en l'Immense
est éternelle.
Elle consiste en trois états [d'équilibre, d'agitation et d'inertie].
Quand son [équilibre] est rompu, elle [semble] surgir en [l'Immense], on la dit alors "triple". (V, 39)

Le commentateur, ici encore, fonde son explication sur la doctrine du shivaïsme du Cachemire : "L'Energie est présente en l'Immense" signifie qu'il n'y a aucune contradiction entre la dualité et l'unité. Cette énergie inhérente à l'être est vimarsha-shakti, le pouvoir de "se prendre pour" que chacun peut observer. Le commentateur, fidèle à la philosophie tantrique de la Reconnaissance, ajoute que, sans ce pouvoir d'identification qui comporte certes une part d'aveuglement, l'Être serait comme un miroir ou un cristal transparent : il serait inerte, insensible, mort, inanimé, sans vie, comme une pierre. 
La conscience est à la fois manifestation de l'unité et de la dualité, sachant qu'elle ne fait que se prendre pour ce qu'elle a toujours été potentiellement : une infinité de personnes et de mondes. Elle contient tout cela, "comme l’œuf du paon" ou comme la graine contient l'arbre. 
La vie est réalisation de soi, actualisation d'un potentiel infini. Le commentateur cite même une belle stance du Poème pour la reconnaissance du Maître en soi (Îshvara-pratyabhijnâ-kârikâ) d'Outpala Déva :

Dieu, qui est la conscience elle-même,
manifeste à l'extérieur
ce qui est à l'intérieur,
comme un yogi,
sans matériau,
manifeste une myriade de choses.
(V, 39)

"A l'intérieur", ici, ne signifie pas que les choses apparaissent "dans" la conscience comme des nuages dans l'espace, mais bien plutôt que les choses sont conscience, Lumière, Être. Cela répond à la question de savoir ce que devient cette tasse de thé, par exemple, quand je ne la perçois pas. Elle est alors présente, en réalité, mais de manière indifférenciée de moi, de la Lumière, de l'Être. Tout est toujours présent, mais de manière indifférenciée de moi ; "moi" ici ne désignant ni le corps, ni l'esprit, mais la Lumière, l'Être. 
Percevoir cette tasse, là, "devant moi", revient à la percevoir face à "mon" corps. Comment ? Tout est moi, l'être infini que je suis.  Percevoir cette tasse, de manière différenciée, c'est donc me percevoir moi-même comme tasse. Comment ? En excluant tout le reste, en mettant de côté ma plénitude, à la manière d'un sculpteur qui élimine la matière de la pierre pour en faire ressortir une forme particulière. 

"Comme un yogi" : comme quelqu'un qui pratique la magie d'hypnose et fait apparaître devant son publique une scène qui semble réelle. Notez que l'Être ne crée pas à la manière d'un rêve, ni à partir d'habitudes passées (karma, inconscient), ni à partir d'atomes. Non, il crée directement, en se réalisant lui-même comme monde. Toute expérience est une expérience de soi, entendu comme Être. 
Evidemment, quand je vois cette tasse, ça n'est pas moi, Untel, qui me vois moi-même. Sans doute je projette des habitudes individuelles sur cette tasse ; mais la perception, c'est-à-dire l'existence de cette tasse, est perception de l'Immense par soi. 
Et c'est dans un second temps, à l'intérieur de cette création universelle, que chaque individu "crée" son monde privé. Il n'y a donc aucune confusion entre la création universelle et la création individuelle, cette dernière étant très limitée et soumise aux lois de la création universelle. 
Il n'y a donc pas, ici, l'idée New Age selon laquelle l'individu "crée" le monde. L'idée des pouvoirs surnaturels (siddhi) existe bien sûr dans le tantrisme en général, mais la Reconnaissance est ambivalente sur ce point. Je vous renvoie aux Hymnes à Shiva d'Outpala déva parus récemment.
Par contre, chaque personne peut se reconnaître comme cette conscience universelle qui est à la source de tout. C'est la reconnaissance libératrice, source de paix, de joie et surtout d'émerveillement.

mercredi 3 octobre 2018

Faut-il aspirer à être conscient jusque dans le sommeil profond ?


L'état de sommeil profond, sans rêve, semble être un état privé de conscience. Dans cet état se trouve inclus les états d'inconscience comme l'évanouissement, le coma ou même les "blancs" durant l'état de veille.

Face à cette inconscience apparente, il existe deux réponses :

- 1 - On peut considérer que l'état de sommeil profond apparaît "dans" la Lumière consciente, comme tout le reste, ce que l'on sait parce qu'on se souvient que durant le sommeil profond, "il n'y avait rien". La Lumière est ce qui révèle ce "rien", cette absence d'objets. Donc la conscience est toujours présente et n'est pas interrompue par l'état de sommeil profond. De plus l'état de sommeil profond est déjà un état de pure conscience. Si on le confond avec de l'inconscience, c'est pas négligence, par aveuglement sur ce qu'est vraiment la conscience. 
Comme on voit, cette première approche mise tout sur la compréhension de ce qui est déjà donné dans l'expérience ordinaire. Du coup, il n'est pas nécessaire de cultiver une forme quelconque d'expérience spécial, comme un état de méditation par exemple. 
C'est typiquement l'approche du Védânta.


- 2 - On peut considérer que l'état de sommeil profond apparaît "dans" la conscience, mais que la conscience est alors voilée par un voile d'inconscience, à l'image d'un miroir couvert de poussière. En plus de comprendre, intellectuellement, que tout est comme enveloppé dans l'espace de la conscience, il faut donc, en plus, chercher à maintenir cette conscience jusque dans le sommeil profond, au lieu de sombrer dans l'inconscience. Une sorte de méditation, donc.
Cette approche présuppose que la conscience a un pouvoir de se cacher à elle-même, de s'aveugler librement à elle-même. La conscience est toujours présente, mais comprendre cela ne suffit pas. Il faut confirmer par une expérience spéciale, accessible seulement par la méditation.
C'est typiquement l'approche du shivaïsme du Cachemire, du Dzogchen et de la Mahâmudrâ.

Ce seconde approche ne nie pas entièrement la première, en ce sens que la compréhension de ce que sont le sommeil profond et la conscience, y jouent un rôle. Mais cela est jugé insuffisant.

Et voilà pourquoi des générations entières de chercheurs de vérité ont essayé, et essaient encore, de "rester conscient" chaque nuit ; et échouent, nuit après nuit.
Notez que je ne parle pas ici de "rêve lucide", mais bien de sommeil profond lucide.

Moi-même je me suis interrogé longtemps sur la possibilité de parvenir à cette expérience, et sur la pertinence de cette quête.

Car que signifie "être conscient" ? 
Et que signifierait "être conscient" jusque dans le sommeil profond ?
ces questions sont importantes car, si l'on ne sait pas ce qu'on cherche, comment pourrait-on le reconnaître quand il se présente ? Comment ferait-on, alors, la différence entre un état de sommeil profond ordinaire et un état de sommeil lucide ?

L'état de sommeil profond peut se définir comme un état vide de tout objet. En effet, si je reste conscient, même vaguement, de quelque sensation que ce soit, je ne suis pas endormi, ou je dors d'un sommeil très léger, comme il arrive lors d'une sieste.

Or, je peux revenir sur cette expérience par la suite, quand mes facultés sont actives. Et je me dis alors "je n'avais conscience de rien". La conscience est donc ininterrompue, et cette simple réflexion sur l'expérience suffit à le réaliser. Ce que nous prenons naïvement pour un état d'inconscience est en réalité pure Lumière, sans aucun contenu, sans aucune dualité, sans aucune différenciation.

Et cette expérience, vécue la nuit ou en d'autre circonstances, peu importe, est la seule et unique expérience vierge de tout contenu. C'est l'expérience nue, la "pure conscience". Les intervalles entre les pensées sont des moments sans pensées, mais pas sans sensation. Il ne s'agit donc pas de conscience pure. De même, quand je fais silence, à l'intérieur, et que cesse le bavardage intérieur, les perceptions ne s'arrêtent pas. La Lumière continue d'éclairer des choses. Il y a des objets, un contenu. L'espace de la conscience n'est pas vide. 
Les intervalles entre les pensées et les moments de méditation, de présence silencieuse, ne sont donc pas des moments de pure conscience. 

Et c'est là que la question devient subtile : quand je cherche à être conscient dans le sommeil profond, je cherche, en réalité, à conserver une certaine conscience du temps

Pourquoi ? Pour m'assurer que "j'étais conscient durant ce temps", durant le temps de cet état de sommeil profond. 

Or, la conscience du temps, c'est-à-dire, ici, de la durée, n'est possible que s'il y a conscience d'un changement, si subtil soit-il. 

Or, le changement est nécessairement le changement des objets. En l’occurrence, quand je m'assoupi à demi, une certaine conscience de la durée persiste grâce à une certaine conscience du corps, du souffle, d'une activité mentale. Des expériences peuvent ainsi montrer que, même quand je fais silence intérieur et que le silence se poursuit ainsi, vierge de tout discours, une certaine conscience de la durée demeure, car une activité subtile demeure. Même sans compter mentalement, il reste en effet possible d'évaluer une durée. Ce qui prouve qu'il y a une activité, du changement, donc des objets, et que donc cet état de silence n'est pas un état de pure conscience, c'est-à-dire de conscience sans objet. 

Quand je m'endors tout en voulant rester conscient, il se passe en réalité que ce conserve la conscience d'une activité subtile afin de me prouver, grâce à la conscience de cette activité subtile, que "je suis resté conscient".

Il y a donc une contradiction intrinsèque. Ce projet de "rester" conscient jusque dans le sommeil profond est donc impossible à réaliser :
- soit je conserve une conscience de la durée pour me persuader que "je suis resté conscient pendant tout ce temps", mais alors, je ne suis pas vraiment en état de sommeil profond ;
- soit je lâche même cette activité subtile, mais alors je perds toute notion de durée et je n'ai plus aucune conscience temporelle, et donc plus aucun moyen de savoir si "ma conscience a continué pendant toute cette durée" du sommeil profond.

La seule issue est de voir que le sommeil profond est pure conscience, sans contenu sans objet. Autrement dit, voir que je m'épuise à créer une expérience qui, de toutes façons, est déjà donnée, nécessairement, attendu que nul ne peut se passer longtemps de l'expérience de sommeil profond. 
Pourquoi chercher une expérience inévitable ?

Cette réalisation fait toute la beauté du Védânta et même du shivaïsme du Cachemire.
En effet, dans le Poème sur le Frémissement (Spanda-kârikâ, 12), on peut lire :

Le néant ne peut jamais devenir objet de contemplation, au motif que ce serait un état sans conscience. Car quand on revient sur [cet état de néant ou de sommeil profond], on est certain que "cet [état] est passé" 

et que donc il s'est révélé dans la Lumière qu'est la conscience. 

Plus étonnant, je trouve ce même argument, celui du retour réflexif, dans la tradition de la Mahâmudrâ, dans Rayons de lune, trad. Christian Bruyat, pp. 378-379. Le contexte est une objection sur le relâchement dans la méditation :

Maître Shang déclare :

Lorsque vous méditez sur le Mahâmudrâ [=sur le Soi],
Ne cherchez pas à procéder comme ceci ou comme cela,
Car il n'y a ni début, ni fin, ni intervalle.
Au moment de raviver l'attention, restez détendu.

[Objection :] Ne commet-on pas, en procédant ainsi, l'erreur de sombrer dans un état d'inertie mentale et de perdre la continuité de la méditation ? Aucunement ! Le fait de relâcher l'attention au moment de la raviver crée une attention dénuée d'attention. Le fait de rester dans un état libre de spéculation est une attention parfaite à la vraie nature fondamentale de l'esprit [=le Soi, Mahâmudrâ]. Cela dépasse de loin l'attention rigoureuse.

Vient ensuite le passage-clé, avec une citation des Entretiens de Gampopa :

La luminosité [=la conscience] imprègne également le sommeil profond et le rêve. Au réveil, en revenant sur ce que l'attention-mémoire [smriti] n'a pas retenu, on acquiert la conviction qu'il n'y a rien d'autre que la luminosité. Le flot [de la méditation] est alors ininterrompu.

Passage étonnant, qui pourrait être de la plume d'un adepte du Védânta, et passage presque identique à celui du Poème du Frémissement cité plus haut. L'auteur des rayons de lune qualifie de "saut décisif" cette réalisation de la présence de la Lumière consciente jusque dans le sommeil profond.

Il n'est donc pas nécessaire de faire effort pour "rester conscient" durant l'état de sommeil profond. Par contre, durant l'état de veille, il faut plonger encore et encore dans le frémissement du cœur, jusqu'à l'orée du sommeil.

La "conscience-témoin" est-elle un obstacle à la vie intérieure ?


En parcourant Lilian Silburn, une vie mystique, je tombe sur ce passage (p. 258) :

Abhinavagupta et Ruysbroeck s'élèvent violemment contre ce quiétisme vide sans élan ni spontanéité, et je comprend maintenant pourquoi la mauvaise vacuité, fausse attitude dès le début, devient un obstacle infranchissable, [celle du] témoin également, par contre tout ce qui est '"vie", passion, obstacles naturels ne sont pas infranchissables.

Ici, elle semble dire que la conscience comme "témoin" de tout, est un obstacle, une impasse.

C'est le Védânta qui s'est fait une spécialité de développer cet enseignement, très simple et clair :
tout apparaît et disparaît dans une Lumière qui, elle, n’apparaît ni ne disparaît. C'est la conscience, Lumière immuable qui illumine tout ce qui change, c'est-à-dire...tout.

Pourquoi ce fait serait-il un obstacle ?
Car c'est bien un fait, donné, constaté, vu, et non pas une construction ni le résultat d'un choix ou une "posture" parmi d'autres. Comme dit Shankara, l'éveil à la conscience dépend de la réalité, et non de ce que l'on fait ou ne fait pas. Le seul choix est de m'intéresser ou pas au discours qui me parle de cette conscience-témoin.
Mais en quoi serait-ce un obstacle ?

Peut-être parce qu'elle nous met en retrait, à distance de la vie, du quotidien ?

Mais je crois qu'il est possible de vivre cette conscience-témoin sans fuir dans une abstraction coupée de la vie. Pour moi, la conscience-témoin est une réalité. La "réaliser" me conduit au silence, une netteté soudaine, comme un coup d'essuie-glace sur le pare-brise. Tout est plus clair, net, limpide, vif, coloré, présent. Je ne constate pas de fuite.
Et surtout, ce silence n'empêche pas le ressenti profond, la vibration du cœur. Si je n'avais jamais entendu parler de ce ressenti, peut-être serait-ce le cas... Mais, une fois informé, je ne vois pas d'obstacle.

Pour moi, l'enseignement du Védânta sur ce point est une aide précieuse. On le trouve aussi dans la Reconnaissance, mais moins accentué. 

mardi 2 octobre 2018

Sensation viscérale

J'appelle sensation viscérale, ou ressenti profond, ou encore vibration du cœur, la sensation distincte qui est, selon moi, l'une des dimensions inévitable de la vie intérieure.

Cette sensation est difficile à décrire, mais elle est bel et bien une réalité de la contemplation. Je dirai qu'elle est sa dimension affective. Elle est présente, à divers degré, dans les traditions.

Comment donc la décrire ?

- C'est une sensation, au sens le plus large

- Cette sensation est corporelle, localisée le plus souvent dans les entrailles, la poitrine ou le dos

- Elle a des degrés d'intensité

- Elle semble s'intensifier quand l'attention se pose sur elle

- Elle n'est pas nécessairement accompagnée de silence intérieur, mais elle peut y conduire

- Elle est constamment présente, comme une veilleuse, même quand on y prête pas attention

- Cette sensation se donne comme une sensation d'unité, de valeur et de sens, quoi que ce sens ne s'explique que très difficilement et nécessite un effort d'interprétation, ce qui constitue le moment réflexif de la vie intérieure.

- Cette sensation est quasi indiscernable de l'amour, et d'une présence personnelle, c'est-à-dire comme une présence

Dans une perspective scientifique, c'est-à-dire neurologique ou évolutionniste, ce ressenti est difficile à expliquer. A quoi sert-il ? A quelles organes correspond t-il ? 

Comme souvent, nous avons des indices, mais rien de concluant. Des zones cérébrales, le nerf vague (non, ça n'est pas une blague), un réflexe de survie ? 

Michel Hulin a proposé une théorie psychologique dans La Mystique sauvage.

Voici quelques paroles de Bernard de Clairvaux qui expriment bien une interprétation de ce ressenti, mais qui reste très proche de ce ressenti :

"La cause d'aimer Dieu est Dieu. La mesure en est d'aimer sans mesure. Cela suffit-il ? Absolument peut-être. Mais seulement au sage...
...personne ne peut Te chercher, si ce n'est celui qui t'aura d'abord trouvé."

L'Amour de Dieu, 16, 22, trad. Alain Michel

Enfin, ces images de Chartreux (extraits du film Le Grand silence) expriment, eux aussi, ce ressenti :

dimanche 30 septembre 2018

Un Silence offert à la vie du Dedans


Voici un témoignage d'une collègue de la région d'Angers semble t-il, qui date des années soixante. Une recherche simple, dépouillée, indépendante, une vie intérieure vraie :

"La Vacuité surgit parfois de la manière la plus inattendue - interrompant par exemple une douleur violente (...)
Essayons de caractériser cette Vacuité, lorsqu'elle se constitue avec plus de continuité. L'impression qui domine est rendue par le mot que nous avons choisi pour la désigner : celle d'un Vide, d'un Rien mais qui, bien loin de décevoir, comble, tout au contraire. Une Vacuité. Les images qu'on pourrait utiliser ne rendent pas cette impression spécifique. 
Les moins inadéquates ? 
L'air, subtil, léger, invisible, clair, le vent. Le silence et son étrange musicalité, après qu'on ait longuement entendu le murmure de la mer. La transparence de certaines flaques d'eau dans les rochers, si parfaite, qu'elles sont entièrement invisibles. Ou bien, on pensera à un mouvement : celui...du rein dans le vide ! A une échappée. A une fuite longue et longue et longue, dans l'espace. 
C'est sans doute cette image de l'espace qui est la plus satisfaisante. Il n'est rien. Mais pourtant tout se situe en lui. Il est vide, nu, illimité, parfait, présent ; nous sommes en lui, il est en nous, là, partout. Il est sans pouvoir, mais le lieu où se déroule tout pouvoir. Sans lui, tout serait confusion inextricable ; par lui tout s'ordonne ; est simplement, là. Notre propre centre est en nous, certes, mais en lui tout autant et mieux encore. Il est inconcevable, irreprésentable, insaisissable, lui-même sans rapports, mais le lieu de tout rapport.
(...)
Ainsi un nouveau mode d'être s'est découvert : il ne détruit rien de l'ancien, mais il le met, lui, ses ambitions, espérances et prétentions, à sa juste place. Le problème métaphysique n'est pas résolu : il est dissipé."

Geneviève Lanfranchi, De la vie intérieure à la vie de relation, 1966, pp. 79-81

On trouvera des extraits de son Journal dans Le Vide, Hermès, éditions Les Deux Océans

samedi 29 septembre 2018

Hasard et nécessité : les deux visages de la liberté ?

La sélection naturelle est un modèle explicatif aussi simple que puissant. Élégant. N'en déplaise aux préjugés.

Petit rappel avec cette remarquable vidéo :


Est-il possible de concilier ce modèle avec celui d'une conscience universelle souveraine qui crée tout selon son libre désir ?

Peut-être. Selon la Reconnaissance, école philosophique inspirée du tantrisme et née au Cachemire vers 950, tout a une source unique : la conscience. Cette conscience est à la fois une Lumière permanente, toile de fond en laquelle tout se révèle ; et un pouvoir de "se prendre pour" ceci ou pour cela. Ainsi, l'être-conscience peut se manifester en prenant cette manifestation pour un autre ; ou pour le néant ; ou pour une réalité étrangère qui impose ses lois.


Le dynamisme créateur propre à l'être-conscience est comparable à une sève qui se cristallise peu à peu. L'extase jaillissante prend forme, et les formes forment des habitudes, qui se durcissent en lois. 

La Lumière elle-même se solidifie, s'opacifie. Le Mystère se réalise comme matière. 

Le mouvement infini ralentit jusqu'aux rythmes des molécules, qui elles-mêmes tendent, peu à peu, à l'immobilité. 

De même, sur le versant subjectif, le libre pouvoir de se réaliser sous des myriades de formes devient un individu, délimité, définit, doté d'une nature, disons d'un tempérament.

Pour la Reconnaissance, la personne est engendrée par l'union de la Lumière et de la conscience, cette dernière étant comprise comme ce libre pouvoir de "se prendre pour" - liberté d'être libre, jusqu'à l'ivresse du jeu de la servitude. 

Or, le hasard et la nécessité pourraient bien être deux visages de cette liberté.

La sélection naturelle est le jeu du hasard et de la nécessité. Par "hasard", il ne faut pas comprendre "absence de cause", mais plutôt, "cause aveugle", non issue d'une décision, d'une délibération. L'Inde n'a guère pensé le concept de hasard, sauf dans le Yoga selon Vasishtha, oeuvre non-dualiste sans équivalent, composée au Cachemire, vers 950, à l'époque donc de la Reconnaissance. On nous y propose l'image d'un corbeau qui atterri sous un cocotier. A cet instant, une noix se décroche, tombe sur le corbeau et le tue. Image de la pure coïncidence. Le cocotier n'a pas "voulu" tuer le corbeau. Le hasard est ainsi la rencontre fortuite de séries causales qui ne participent pas d'une même pensée, d'un même vouloir.

Cependant, selon la Reconnaissance, la multiplicité des séries causales, aussi indépendantes qu'elles paraissent, est impossible sans une conscience qui les relie. Pas de hasard sans relation. Or, "relation" est synonyme, purement et simplement, de "conscience". Tout est donc grâce à la conscience. Pas de multiple sans l'Un. 

Dès lors, on pourrait envisager le hasard comme un autre nom de la libre créativité de la conscience. Son pouvoir de se réaliser de façon imprévisible, même à elle-même. Un pouvoir créateur de nouveauté. Cela colle avec la sélection naturelle, car le hasard des mutations génétiques, notamment, y est le facteur de nouveauté. 

Evidemment, cela suppose d'accepter une conscience libre, mais pas à la manière d'un Grand Architecte. Plutôt à la façon d'un musicien qui improvise. Le jeu du hasard et de la nécessité, le vertige tourbillonnant de cette lutte perpétuelle entre les Anciens et les Modernes, entre créativité et inertie, entre passé et avenir.

Mais pour improviser, il faut des lois. Ces lois, c'est la "nécessite". La Reconnaissance connait bien cette notion, nommée nitayi en sanskrit. La nécessité est le visage que prend la liberté absolue de la conscience quand elle se cristallise en habitudes. 

Le cosmos serait donc le jeu du hasard er de la nécessité, c'est-à-dire de la partie de la conscience qui reste libre, face à la partie qui se fige en habitudes. Bien sûr, cette distinction est loin d'être toujours nette. On crée grâce à la nécessité autant que grâce au hasard. L'improvisation, en danse, en musique ou en écriture, en sont de parfaits exemples. La complicité entre hasard et nécessité est inextricable, ce qui marque le génie. La maîtrise technique donne aux notes l'apparence de jaillir de nulle part. Les fausses notes sont intégrées, l'obstacle devient le moyen, dans une danse ou les déséquilibres sont repris, in extremis, dans un nouveau geste d’équilibre, plus profond et plus vaste. 

L'enjeu étant l’émerveillement, la surprise, le vertige de la perte et du retour. 

Illustration à la viole :


Autre forme d'improvisation :


La posture



Il peut sembler étrange de parler de posture dans un cadre non-dualiste où "tout est un" et rien n'est séparé... 
Si tout baigne en un même ciel de Présence, il n'y a rien à faire !

C'est vrai. Mais, ici comme ailleurs, il faut regarder de plus près, et injecter une dose de pragmatisme.
Car si tout est un, tout est interdépendant : la contemplation est une pratique de l'attention. Or, l'attention est un pouvoir qui dépend du corps, physique et énergétique. 

Le corps physique est le corps tel que les autres peuvent le voir : sa position est importante, en particulier la position de la tête. Un port altier, à la manière d'une danseuse classique, a une influence directe sur le degré de lucidité. Et méditer ou contempler, c'est avec le corps, même ce corps physique. En vérité, tout ce qui se fait à l'intérieur, se fait aussi à l'extérieur, avec ce corps. Il n'y a pas de séparation. Il est donc bon d'y veiller, d'aspirer à une certaine verticalité. Avec le sommet de la tête, "pousser" vers le plafond, ou évoquer la sensation de l'espace au-dessus de la tête, comme si notre chef était doucement aspiré par ce volume. Tout cela est subtil. Physiquement, c'est une affaire de millimètres. 

Mais il y a aussi le corps subtil, énergétique, c'est-à-dire le corps tel qu'on le ressent, et que les autres ne peuvent pas voir directement. Ce corps est très différent : transparent, il n'est pas homogène. Il est bon d'évoquer certains ressentis pour le travailler comme une pâte diaphane avec des mains de lumière. 

En particulier, on explore le dos, les omoplates, la nuque, comme un éventail grand ouvert vers l'arrière. Le principe est, à chaque fois, d'aller caresser les "rebords" de la masse vibratoire, par exemple les omoplates. On ressent comme une irradiation à partir d'eux. Ils se déploient alors comme deux ailes. Puis on va "toucher" avec l'attention les extrémités de ces ailes. Et ainsi de suite, à l'infini. Dès que je porte l'attention, sorte de regard de lumière, au loin, une "couche" supplémentaire de vibration se révèle. Ce qui semblait vide et mort se remplit, se dévoile palpitant. Le "vide" est toujours relatif. C'est à ce plan, subtil, que la posture parfaite se ressent, comme entrer dans une veste bien ajustée. Même si l'extérieur semble limité, le corps subtil déploie ses ailes. 

C'est une pratique de la vie de tous les jours, dans le métro ou en train de faire la vaisselle. Légère aspiration vers le haut... et tout le corps se place se lui-même, comme un casse-tête. L'attention redevient alors fraîche et disponible, souple et légère, à la fois centrée et ouverte à l'immensité du silence. Cela suffit, c'est déjà la pleine contemplation.



On raconte l'histoire de ces singes qui, par hasard, avaient vu un yogi solitaire en pleine contemplation, posture parfaite : par jeu, ces bestioles l'imitèrent. Et c'est ainsi que, par hasard, ils s'éveillèrent, dit-on.
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