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jeudi 29 octobre 2020

Vijnana Bhairava 123 124 Nothing Is Impure, All Is Sacred


 

Realizing that all is pure and sacred :


kiṃcijjñair yā smṛtā śuddhiḥ sā śuddhiḥ śambhudarśane |

na śucir hy aśucis tasmān nirvikalpaḥ sukhī bhavet || 123 ||

"That (ritual) purity transmitted by those who know little

is impurity according to the teaching of God.

For, there is (n reality) no purity, nor impurity.

Therrefore, someone who is free of (those) dilemmas will be at ease."


sarvatra bhairavo bhāvaḥ sāmānyeṣv api gocaraḥ |

na ca tadvyatirekteṇa paro 'stīty advayā gatiḥ || 124 ||

"Everywhere is the divine state,

even in the common is the (sacred) field.

Nothing is outside it, there is nothing beyond.

Realizing that is (true) non-dual awareness."




samedi 20 juillet 2019

Un seul Tantra ?



La forme reflète le fond.
La réalité apparaît dans son apparence.

Si l'enseignement est réconciliation de l'Un et du Multiple,
alors cette réconciliation doit apparaître dans sa forme.

De fait, l'enseignement est à la fois un et multiple.
Il existe une infinité de tantras (livres), de dharmas (religions), de mârgas (voies), de dévatâs (dvinités).
Et pourtant, il n'y a qu'un seul Tantra, une seule Révélation.

Le premier tantra est la Collection sur l'Essence du Souffle (Nishvâsa-tattva-samhitâ). Quatre livres introduits par un texte remarquable, car il fait le lien entre les religions exotériques et la Voie du Mantra. 

Tous les enseignements viennent de Shiva. Non pas le Shiva avec un serpent au cou, mais Shiva le mystère sans forme au corps de conscience et de connaissance, pure vibration immobile. 
Il se manifeste comme linga, le Signe, axe de lumière infini. Cette colonne vertébrale devient une sorte d'oeuf vertical en lequel s'ouvrent cinq face, d'où s'écoulent cinq fleuves, les cinq grandes sources de gnose salvatrice. 
La Déesse, émue par les souffrances des vivants, demande en effet au Mystère des remèdes. Ces cinq flots sont donc des remèdes, des moyens de réaliser les quatre but de la vie : plaisir, développement, altruisme et liberté. 
D'où vient ce récit ? Selon ce tantra ancien, il est rapporté par Nandi, un fils de Shiva. Les sages védiques, poussés par la curiosité, le rencontrent dans la Forêt des Déodars, arbres parfumés et très sacrés de l'Himâlaya, lieu de révélation du shivaïsme. C'est la contrepartie tantrique de la forêt védique de Naïmisha. 

Et donc il y les cinq rivières de gnose salvatrice, de plus en plus puissante : 
- la religion du monde, qui comprend le shivaïsme universel et toutes les religions et les savoirs, spirituels ou non
- la religion védique, l'enseignement des âges de la vie
- la religion spirituelle, yoga et Sâmkhya
- la religion transcendante, le shivaïsme ascétique
- la religion des tantras et de l'initiation, la Voie du Mantra

La Voie du Mantra jaillit de la face supérieure du linga.

La "religion du monde" est résumée dans plusieurs chapitres. Elle comprend le shivaïsme accessible à tous sans initiation tantrique. Sa pratique est l'adoration du linga avec le Mantra om namah shivâya, avec des hymnes et des offrandes au linga. On peut aussi offrir des jardins, des arbres, de la musique, de la danse. Dans ce texte, Shiva affirme qu'on peut offrir des rires, du théâtre, mais aussi le plaisir sexuel. Ascèse et plaisir sont opposés, mais on peut les offrir, car tout est possible. On voit que, même à son niveau le plus basique, le shivaïsme se distingue par sa générosité et son optimisme.

De même, Shiva enseigne ici et dans les textes du shivaïsme universel, que l'on peut adorer n'importe quel dieu ou déesse selon nos préférences et nos affinités. Shiva ne se contente pas de cette affirmation générale, puisqu'il présente ensuite le culte d'une bonne vingtaine de divinités, dont le Soleil, Ganésha ou encore Vishnou. Le Mystère prend la forme que nous désirons. Voilà une philosophie simple qui permet d'inclure, d'accueillir, sans pour autant tomber dans l'égalitarisme du "tout se vaut". Unité sans confusion, hiérarchie ouverte.

Le shivaïsme du Cachemire, avec la grande synthèse d'Abhinava Goupta, ne fait qu'approfondir cet inclusivisme qui est vraiment l'essence de l'Hindouisme. Ici, point de monolâtrie, d'appels au génocide à la manière biblique, ni de jalousie furieuse. Ce qui n'empêche pas chacun de choisir sa divinité d'élection (ishta-devatâ) selon son intuition. Chacun sait que cet unique est un des visages de l'Unique. Il n'y a là rien de difficile à entendre. 

Plus tard donc, Abhinava Gupta approfondit cette idée de l'unité dans la diversité. Sans nier la supériorité de la religion du Koula (kula-dharma), il explique que cette religion ésotérique est simplement la quintessence de toute religion, et même de toute culture :

"Il n'y a qu'une seule Révélation, car tous les enseignements, à commencer par ceux du monde, ceux de Vishnou, du Bouddha, de Shiva, tous sont fondés sur cette [Révélation]. Le but ultime à atteindre au moyen de cette [Révélation] s'appelle 'la Triade', que l'on appelle aussi 'le Corps' (kula) dans la mesure où cette [réalité] reste une à travers ses différenciations. De même qu'il n'y a qu'une vie à travers les organes du corps, de même la Triade est l'âme de tous les enseignements. Le Tantra du Koula de Kâlî le dit : 
'Comme le parfum dans la fleur,
comme l'huile dans le grain,
comme la vie dans le corps,
comme le nectar dans l'eau,
le Koula est le fondement intérieur
de tous les enseignements'.
Il n'y a donc qu'une seule Révélation qui se diversifie en fonction des dispositions diverses [de ceux à qui elle s'adresse]." (Tantrâloka XXXV, 30-35) 

Il a donc une seule conscience qui joue à être une infinité de personnages qui parcourent une infinité de voies. Voilà pourquoi il existe un seul Tantra manifesté en une infinité de tantras. La forme de l'enseignement répond à son contenu. 

lundi 15 juillet 2019

L'origine du shivaïsme ?

yogi enraciné


On me demande si je suis shivaïte, voire shivaïste.

Que répondre ? Que non, je ne suis pas shivaïte ?
Mais ce serait trahir mon parcours. Si nos histoires individuelles ont un sens, alors ce serait nier ce sens. Si chaque existence est un fil dans la grande trame, alors ce serait défaire cette trame. La trame, en sanskrit, est tantra. Le texte du monde, la texture de l'instant. Le kosmos de Pythagore et d'Orphée. Le monde est un livre, un tantra, car un livre est un monde et aussi un tissu, un tissage de pages apparemment isolées ou contradictoires, de fragments reliés. Le maître à l'origine de la tradition de la Danse de Kâlî comparaît notre être à un livre, un vêtement relié par la succession des inspirs et des expirs, des naissances et des morts. Si tout cela a un sens, comment répondre par un "non" ?

Mais aussi, comment se figer dans une identité religieuse ? J'ai, sans doute, une identité. Mais elle est complexe, multiple, fluide. Enracinée et ouverte à la fois, selon la belle expression de Leloup. Je suis local et global, ou plutôt animal et cosmique, singulier et universel. 

Alors, shivaïte ? Oui, sans doute. Mais en un sens que je ne comprends pas pleinement. Commencer à en parler, ce serait comme commencer à parler de ce qui n'a pas eu de commencement. C'est tirer le fil du Tantra universel, du Tantra qui est le Réel, l'étoffe même du réel, de cet instant, là, maintenant, de ce noeud relié à tous les autres noeuds. Ce serait commencer ce qui n'a pas de fin.

Alors, plutôt parler du shivaïsme. Dans le billet d'hier, je parlais un peu du mythe d'origine de la philosophie de la Reconnaissance, pratyabhijnâ. Reconnaître le divin dans l'humain, l'éternel dans l'instant, le commencement dans la durée, notre vie dans le mythe. 

Le shivaïsme ? En sanskrit, nous disons shiva-dharma, en exagérant bien : dh'arma. Ou shaiva-dharma. Dharma est intraduisible car inexprimable. Mon chien s'appelle Dharma et je suis bien embarrassé quand on me demande ce que signifie son nom. Le Dharma, c'est le Kosmos, la nature et son harmonie. C'est l'agencement des choses et l'art de s'y intégrer. Chacun a donc son dharma, sa façon se s'ajuster à la Justice universelle. Il y a un dharma universel, mais une infinité de dharmas pour y vivre. Il y a le dharma du fou, le dharma du chien, le dharma naturel, les dharmas factices, des dharmas anti-dharma. 
Le Dharma est le Tantra : le magma ressenti quand les yeux se ferment pour s'ouvrir à autre chose. Et ce Dharma s'exprime. La nature devient culture, sachant bien sûr que tout est naturel, tout est culturel, comme disait Merleau.

Ce Dharma indifférencié, pur éblouissement, s'assombrit peu à peu à la mesure de nos yeux. La clarté se diffracte en l'arc-en-ciel des dharmas, c'est-à-dire, en gros, des religions. 
Il y a ainsi le Dharma de Shiva. Mais Shiva est Dieu, Dieu est tout et par-delà tout ; alors tout n'est-il pas Dharma ? Fort heureusement, le Mystère est doué du pouvoir de se nier. Il peut donc se fragmenter. Elle joue alors, cette science pleine, à s'isoler pour finalement mieux se relier. 

Et c'est le Dharma de Shiva. Avant, après, pendant, il y a d'autres styles. Manières de vivre, de se relier, de relire le grand livre du cosmos, le vaste tantra du monde. Toute expérience est Tantra, texture, chaire divine, vapuh (prononcé "vapouhou"). Toute expérience est Mantra, conscience, résonance de sens, excitation de la plénitude cachée. J'écris sur les bords de la Dordogne. Beaucoup d'oiseaux cette année. Selon la tradition, ce sont des yoginîs, des fragments de la Déesse. Elles disent ce que disent les Mantras et autres Vidyâs, les Sciences. Elles disent la seule chose qui vaille : ce qui ne peut l'être.

Et c'est ainsi que chante le Dharma, que danse Shiva. Il respire : c'est le Véda. Les Védâs. Son souffle. Selon certains, le Véda est le Savoir impersonnel. Il a toujours vibré en arrière-plan. Les visionnaires, les Rishis, l'on vu. Ils sont les kavis, les poètes ; les vipras, "ceux qui frémissement" à unisson des vibrations des mantras du Savoir. La poésie est mise à l'unisson, chasse, pistage, reniflage. D'autres affirment que le Savoir est le souffle divin. Mais cela ne change rien, "Dieu ou la Nature", Dieu c'est la Nature, le divin est la divine, unité sans identité. 
Entrent alors en scène les innombrables savoirs, comme un chœur dansant autours d'un invisible coryphée. 

Il y a d'abord le Véda des poèmes, des vers chantés, des hymnes au Feu, au Vent, au Ciel, à l'Aube, à l'Amitié... Puis, de cette source sauvage découlent des branches en cascade, le "roulement de tonnerre des mots et de leur sens" auquel les maîtres de la Danse de Kâlî rendront hommage.

Il y a le Véda des méditations symboliques, celui des actes rituels, celui des opérations magiques, celui des chants étranges, celui de la scène, des danses, des narrations et du théâtre... 

Le Véda est impersonnel. Nature archaïque, immensité de steppes arides et brûlées. Le Tantra est personnel. Nature humaine, profondeur de la forêt palpitante. Tout, en Inde comme ailleurs, s'articule autours de ces oppositions. Je voudrais vous faire comprendre que tout, absolument tout dans ces traditions, parle de cet instant présent. L'Inde est à vous, à nous. L'Inde n'est pas un lieu délimité sur carte, mais un état. L'Inde, c'est aussi indo-européen, une réalité en plus d'être un monde subtil. La Méditerranée, l'Inde, l'Europe, c'est tout un. Pas exotique. Ou alors, exotique comme votre corps vous est exotique.

Véda, Tantra, Mantra, Yoga sont différents visages du Mystère, c'est-à-dire de l'instant. 
Alors, le shivaïsme ?
Oui, c'est maintenant.

mardi 8 janvier 2019

Le jour où j'ai rencontré mon maître

Style "gourou sur la plage"


Quand le disciple est prêt, le maître arrive, dit-on.
Je ne sais pas si j'étais prêt,
mais il est arrivé il y a dix ans déjà,
sur ses grosses (mais divines) pataudes pattes.
Nous nous sommes reconnus.
Tel un quadru-Krishna ses yeux étaient entourés
d'une sorte de masque sombre qui faisait 
d'autant plus ressortir ses yeux.

Au départ, je l'avais pris pour un simple chien
revêtu d'une belle robe dorée. Une bestiole sympathique,
bourrue mais tendre.

Je ne sais pour quelle raison, je l'ai appelé Dharma.
Un bon chien.

Mais avec les jours et les ans,
j'ai appris à reconnaître qu'il était, de fait,
une sorte de maître pour moi.

Les "maîtres" que j'ai rencontré ou dont on me parle
se sont presque toujours révélé égoïstes,
comme chacun, derrière un verni de charisme
et derrière le rideau d'adulation construit
par les disciples et autres mises en scène.

Mais je dois bien m'y résoudre :
Dharma est le yogi presque parfait.
Toujours serein,
équanime.
Il ne juge personne.
Si on l'ignore, il l'ignore.
Si on l'insulte, il répond par la gentillesse.
Il est toujours disponible,
ouvert aux autres.
Je n'ai jamais détecté la moindre colère
chez lui. Pas une once d'agressivité.
Il vit dans le présent, sans ressasser ses souvenirs.
Il a pourtant une mémoire.
Mais elle s'active seulement dans l'instant.
L'instant suivant, elle retourne dormir.
Dharma est heureux,
toujours de bonne humeur.
En retour de câlins,
il demande des câlins,
mais ça n'est jamais lié à des enjeux
ou à une image de soi.
C'est juste dans l'instant.
Si je ne répond pas,
il oublie, il ne s'attarde pas.
Mais dès que j'émets le moindre signal,
il est là, alerte.
Même quand il dort.
Il ronronne (si, si), mais son coeur veille.
Sa bonté n'est pas un sommeil.
Il n'est pas anesthésié.
Il perçoit les dangers.
Mais ces impressions passent.
Il ne reste qu'un fond de joie et d'amour
simple, (presque) gratuit.
Je ne l'ai jamais vu déprimé
ou de mauvaise humeur.
Sa patience n'a pas de limites.
Il accueille chacun tel qu'il est.
Il s'exprime, mais sans rien imposer.
Il est unique, mais pas au dépend des autres.

Un disciple de Dharma


Pourtant, il ne pratique pas la méditation, 
il ne suit aucune tradition,
aucun maître, pas de yoga,
il ne s'analyse pas, ne conscientise pas.
Il n'a aucune conscience du pur et de l'impur.
Il se fiche du regard des autres.
Il donne plus qu'il ne demande.
Il n'est pas obsédé par son alimentation
ni par la propreté, sans être sale.
Il n'est pas amoral : il est doué d'empathie.
Mais il ne construit rien,
n'impose rien à personne.
L'argent l'indiffère,
de même que le lieu et l'heure.
Il est heureux d'être,
il est vraiment ancré dans son corps,
sans effort.
Pas d'insomnie,
pas d'angoisses,
pas de crises paranoïaques.
Sans mots, il vit au-delà des mots,
mais il communique intuitivement.
Il vit nu.

Voici ce qui se rapproche le plus d'un Dharma courroucé...


C'est un vrai mystère,
une question-sur-pattes.
Il ne pratique rien.
Pourtant il ressemble plus à un "éveillé"
que n'importe quelle autre personne.

Il m'enseigne par sa présence.
Attentif il est toujours dépendu.
Présent, il est présent
même quand il attend.

Au fil des années, 
j'en suis venu à me demander, sérieusement,
comment tout cela était possible.
Je vois bien que tous les chiens et tous les animaux 
ne sont pas comme lui. J'ai eu bien d'autres bêtes.
Beaucoup étaient stressés, déséquilibrées ou pleines
d'ego. 
D'où vient sa stabilité ?
De la loterie des gènes ?
Sans doute.
Mais c'est là une profonde leçon.
Comme disait Jean Klein, chacun reçoit un capital de départ
(de Dieu, des vies antérieures ou de la nature, peu importe),
mais il appartient à chacun d'en jouer, comme d'un précieux instrument de musique que l'on aurait reçu en héritage.

Dharma m'enseigne beaucoup.
Sa présence est pour moi comme un repère
dans de monde de la spiritualité.
Je vois tel grand maître, on me parle de tel avatar cosmique
merveilleux. Je regarde, je suis curieux.
Puis je regarde Dharma.

Dharma est un koân. 
Un chien-koân.





mercredi 12 septembre 2018

Sur la pure présence


Dharma-le-chien non-duel nous guide sur la voie

Carotte-le-lapin : Salut Dharma ! Que fais-tu dehors de si bon matin ?

Dharma-le-chien : Hé Carotte ! Je contemple l'aube. La clarté de ce ciel limpide m'évoque la pure présence qui imprègne tout et qui est en tout être, et qui pourtant transcende tout...

C. : Mouais. Sans doute...mais moi je préfère vivre. Construire un couple, une maison... et aussi m'activer pour réussir.

D. : Cela ne marche pas Carotte ! Quand tu t'actives, cela a des conséquences : tu t'identifie à un ou à plusieurs personnages. Et alors, les hauts et les bas sont inévitables. Tu t'accroches, tu te bats...ce qui ne fait que renforcer l'identification à ces rôles. C'est comme une machine que tu alimente toi-même, comme une roue qui tourne parce que tu coures dedans. C'est comme si tu poursuivais une... carotte. Plus tu va vite, plus elle s'éloigne. Le seul remède est la connaissance de ce que tu es, au-delà de ces personnages. Il faut mettre fin à cet aveuglement. 

C. : Alors je vais me mettre à la méditation et je vais faire une thérapie ! Parait que les écureuils ont des trucs trop biens.

D. : Seule la connaissance peut guérir cet aveuglement. Aucune pratique ne le peut, car toute pratique repose justement sur l'identification à un personnage ! Au lieu de jouer au patron ou à l'employé, tu vas créer de nouveaux masques : yogi, thérapeute, personnage heureux, et ainsi de suite. 

C. : Ouais, m'enfin faut quand même continuer à vivre. On doit s'occuper de ses enfants, de la maison, de la vie en somme. Et la connaissance ne sert que si on la pratique dans le quotidien, en l'intégrant. C'est ça la clef du bonheur !
Être humain, c'est vivre. Et vivre, c'est faire des choses. Autrement, tu finis en punk-à-chien (désolé).

D. : Oui, mais tout cela ne dure qu'un temps. Tu te fais des programmes, tu découvre de nouvelles méthodes... mais tu finis par te lasser de ces trucs et astuces, de cette recherche consumériste de la dernière lessive.

C. : Non, la vie est complexe, tu vois. Faut combiner ses différentes facettes en un tout harmonieux. Et puis, une pratique limitée peut engendrer un résultat durable, un peu comme le paradis. Suffit de trouver chaussure à son pied. Trouver le vrai maître...c'est un peu comme (re)trouver l'âme-sœur !

D. : Non, tu ne peux avoir à la fois le beurre et l'argent du beurre. La vie et la connaissance de ta vraie nature sont compatibles en un sens. Mais la source d'une vie libre, c'est uniquement la connaissance. Toute pratique présuppose l'identification à un personnage. Comment pourrait-elle mettre fin à cet aveuglement ? La connaissance détruit cet aveuglement, aussi sûrement que la lumière chasse l'obscurité. 

C. : Mais la connaissance de quoi ? C'est quoi, "ma vraie nature" ?

D. : C'est ta nature réelle, celle qui ne change pas. Celle que tu ne peut acquérir ni perdre. Ta vraie nature n'est pas d'être tel ou tel personnage, mais d'être cette pure présence en laquelle ces personnages vont et viennent, avec leurs hauts et leurs bas.

C. : Mais je suis un lapin !

D. : Pas plus que je ne suis un chien. Avec ou sans punk, du reste. Si tu étais un lapin, tu pourrais pratiquer pour devenir un super-lapin, un écureuil ou que sais-je. Mais tu n'es rien de tout cela. Ce ne sont que des apparences, pas la réalité. Les apparences changent. La réalité ne change pas. Oublie tout ce qui change, tout ce que tu pourrais perdre. Ce qui reste, ce que tu ne peux absolument pas perdre, c'est ce que tu es.

C. : C'est abstrait...

D. : Cette "abstraction", c'est ce que tu es ! Tu es indéfinissable. On ne peut te mettre d'étiquette. Tu es comme l'espace, regarde ! Vois et mets fin à l'aveuglement.

C. : Je vois... mais un instant seulement...

D. : Écoutes, une fois que tu as réalisé que le père Noël n'existe pas, tu ne peux revenir en arrière. Il n'y a que ta vraie nature, rien d'autre. Comment le chat dont tu as rêvé cette nuit pourrait-il "revenir" ? Est-il parti quelque part quand tu t'es réveillé ? Une fois que tu sais, clairement, que tu n'es pas un personnage, il n'y a plus de retour en arrière. Il y a alors un profond lâcher-prise. C'est comme tes Playlapins : tu as cessé d'y jouer, parce que tu as grandi, ta vision a changé. C'est naturel et irréversible. 
Laisse donc tomber les pratiques, en dehors de la "pratique" de la connaissance, c'est-à-dire de la réflexion profonde sur ta vraie nature. Pratiquer, c'est compliqué. Te rendre à l'évidence, c'est facile. En plus, quand tu pratiques, tu peux te tromper. Tu peux mal pratiquer, pratiquer autrement, ou ne pas pratiquer du tout. Alors que ta vraie nature est un fait. Elle est donnée, à chaque instant. Il n'y a rien à faire. Juste voir, contempler gratuitement, avec lucidité, audace et intelligence. Voilà pourquoi la connaissance est le remède et rien d'autre. De fait, il n'y a que cette connaissance, cette pure présence qui se révèle en silence, qui brille sereinement en révélant toute chose.

C. : Oui.

jeudi 4 février 2016

Deux versions du Dharma du Bouddha



Beaucoup de gens voient dans le bouddhisme un "culte du néant". Selon André Comte-Sponville, le but but de cette religion qui n'en est pas vraiment une, serait non pas de libérer le "moi", mais de se libérer du "moi".
Je voudrais dire ici que cette interprétation n'est pas juste. Du moins, elle n'est pas le seul idéal du bouddhisme. Car le "dharma" (la religion) du Bouddha est sans aucun doute la plus complexe des religions, celle qui enveloppe dans son sein les doctrines les plus diverses, voire les plus opposées. Shankara, un critique du bouddhisme, a pu ainsi dénoncer dans le Bouddha une sorte de démon qui se serait incarné pour égaré les hommes en leur enseignant des voies de salut contradictoires.
Il y a plusieurs bouddhismes. Ils sont tous présents, en germe, dans ce que l'on a coutume d'appeler le "bouddhisme ancien".

Je repère au moins deux versions du bouddhisme. Et, comme nous allons le voir, ces deux versions offrent deux visions de l'homme et de son salut. 

D'abord, il y a le bouddhisme contre le Soi, contre ce que nous appelons le "moi". Le message du Bouddha, son 'éveil", ce serait alors sa découverte du "constructeur" de toutes nos souffrances, le "moi". Nous croyons que nous sommes un moi, un centre d'action et d'expérience autonome, mais c'est une illusion. En réalité, ce "moi" n'est qu'un mot, ou une projection faite sur la base d'un flux évanescent de sensations, de pensées, de souvenirs. Mais comme cette croyance est immémoriale (elle n'a pas commencé dans le temps), elle se prend elle-même pour une réalité. Le nirvâna, ou "extinction", c'est la fin de cette illusion, donc la fin du moi. Être libre, c'est être libre de la croyance en un moi. On ne se sauve pas. On disparaît, comme est soufflée la flamme d'une bougie. Où va la flamme ? Nulle part. Elle cesse. Elle s'éteint. Pschitt. Fin de l'histoire. 
Cette version du bouddhisme est en accord profond avec ce que nous dit la philosophie matérialiste qui réduit le moi à un phénomène cérébral. La mort est la fin de nos souffrances, parce qu'elle est la fin. Tout simplement. Il n'y a rien après. En attendant, la science peut nous confirmer cette vérité du non-moi. Il n'y a que des atomes. Pas de moi. "Je" n'existe pas. La vérité est, littéralement, im-personnelle. Le salut du moi est la fin du moi. L'éveil est le réveil, la bougie se souffle elle-même. Evidemment, personne n'est sauvé. Personne n'a jamais existé. Les variétés de non-dualisme qui, aujourd'hui, proclament le non-moi comme remède ultime, dérivent de cette version du bouddhisme. Les variétés de non-dualisme qui affirment que le moi se fond, lors de l'éveil, dans une réalité impersonnelle, relèvent aussi de cette même version. Ils peuvent alors dire, avec un sourire satisfait : "il n'y a pas de moi, il n'y en a jamais eu, être libre, c'est être libre de l'idée d'être une personne", etc.

Mais à côté de cette version radicale et, à vrai dire, assez terrifiante, du dharma du Bouddha, il y en a une autre.
Selon cette version, qui a aussi sa philosophie, le Bouddha n'a jamais affirmé que le moi n'existe aps, mais seulement qu'il n'existe pas comme on se l'imagine. Comment se l'imagine t-on ? De deux manières, en gros, dit le Bouddha. D'un côté, il y a ceux qui croient que le moi n'est que les atomes, et qu'il est donc une illusion, qu'il n'y a rien après la mort, ni même réellement avant. Ce sont les partisans de l'anéantissement. On voit que cette doctrine est précisément la version du bouddhisme décrite précédemment. Mais il y a de bonnes raisons de penser que le Bouddha n'y adhérait pas. Et, d'un autre côté, il y a ceux qui croient que le moi est immuable, qu'il est éternel au sens où il ne change jamais, quoi qu'il arrive, quoi qu'il fasse, quoiqu'il souffre. En fait, le moi ne souffre pas. Comme l'espace, il est une sorte de témoin immuable de toutes les expériences. 
Pourquoi le Bouddha rejette t-il ces deux versions du "moi" ?
Parce qu'elles ont en commun de rendre impossible toute morale.
En effet, si "je" suis une illusion, à quoi bon chercher à m'améliorer ? Et si "je" suis une sorte de conscience absolument immuable, de même, l'idée de progrès est vaine.
Car au contraire, le Bouddha croyait au progrès moral. Voilà le cœur du message du Bouddha : nous pouvons changer. Contrairement à un cliché rebattu, le message central du Bouddha n'est pas l'impermanence universelle. Si son "éveil" se réduisait à cela, il serait banal. A son époque déjà, tout le monde avait conscience de cette impermanence. "Tout va, avec le temps tout s'en va"... : non, ça n'est pas le dharma du Bouddha, ou disons que ça n'est pas son "intention profonde" (âshaya en sanskrit). Son idée, c'est plutôt de comprendre le moi d'une manière qui rendre possible et crédible son progrès. Comme Socrate et Confucius, le Bouddha est avant tout un moraliste, non au sens de La Rochefoucauld, évidemment. Pour lui, le moi est perfectible. Pour cela, il doit être fluide. S'accomplir, ça n'est pas être ce que l'on est, à sa place, mais c'est actualiser son potentiel. Et, comme chez rousseau, c'est pouvoir aller contre sa nature, contre ses habitudes. Voilà pourquoi le Bouddha considérait que son enseignement était "contre-nature" et que les animaux peuvent difficilement atteindre l'Eveil. Le Bouddha ne nie pas l'existence du moi, mais seulement l'existence du moi tel qu'on se le représente, car cette représentation empêche le moi d'évoluer librement et pleinement. Il y aurait encore beaucoup à dire, mais ceci suffit pour comprendre mon point.

Alors quelle est son idée du moi, s'il n'est ni matériel, ni immuable ?
Pour lui, le moi est éternel, au sens où il continue d'exister après la mort. Il n'est donc pas matérialiste. Mais il n'est pas pour autant immuable ! Pourquoi ? Parce qu'autrement, nous ne pourrions ni évoluer, ni progresser. Le salut serait soit vain (pour quel "moi" ?), soit impossible (un moi immuable ne change pas). Son idée est que nous avons un potentiel infini, et que nous pouvons et devons évoluer.

C'est cette version du dharma du Bouddha, à mon avis la plus juste et complète, que le Grand Véhicule" a développé à partir des débuts de notre ère. Le Grand Véhicule, c'est le bouddhisme qui tire pleinement les implications des intuitions du Bouddha. Le but n'est pas de se sauver du moi, mais bien de sauver le moi. Le salut est une affaire personnelle. Voilà pourquoi, même après leur éveil "parfait et complet", ils restent des personnes. Ils ne se fondent pas dans un Grand Tout, même s'il baignent dans une même réalité. Chaque Bouddha conserve sa personnalité. On peut même dire que l'Eveil développe le caractère unique, propre à chaque Bouddha. Ainsi, Avalokiteshvara est unique, Amitâbha est unique, Manjoushri est unique, etc. L'Eveil n'efface pas leur individualité, il l'accomplit. C'est un point que l'on néglige souvent. L'Eveil est une sorte de développement personnel. Ça n'est donc pas étonnant si, aujourd'hui, les gens qui s'intéressent au développement personnel se disent souvent proche du bouddhisme.
Et, plus important à mes yeux, le bouddhisme est une philosophie de l'affirmation de la vie, de l'augmentation de la liberté, du progrès, de l'autonomie. Un Bouddha ne dépend plus de personne. Et, avant l'Eveil, un progrès quasi infini est possible. Et l'humanité peut progresser. Sur le plan politique, le message du Bouddha est en harmonie avec celui de la démocratie et des Droits de l'Homme. Du reste, le Bouddha était né dans une petite république du Nord de l'Inde.

Récapitulons : il existe deux versions du bouddhisme. 
Selon la première, le bouddhisme est une quête matérialiste qui vise à s'éveiller de l'illusion du moi.
Selon la seconde, le bouddhisme est une voie spirituelle de plein développement de la personne. 

Je crois que cette seconde version, en plus d'être plus juste historiquement, est plus satisfaisante humainement. Ce qui ne veut pas dire que je suis bouddhiste. Mais cette vision d'un moi en perpétuelle progrès, de ce moi fluide, qui n'est rien en lui-même et qui peut donc tout devenir, est assez géniale et riche en possibles.

mercredi 30 octobre 2013

De la Source des enseignements

 Bouddha qui pousse (Tso Péma)

Les Éveillés - que d'aucun appellent "bouddhas" - apparaissent rarement en ce monde de misère. Les êtres pieux s'attachent alors à recueillir leurs enseignements et leurs reliques.

Mais d'autres semblent témoigner d'une vision un peu plus large. Selon Le Samâdhi de la rencontre directe avec les Bouddhas, des enseignements cachés et adaptés aux mentalités des diverses poques sont redécouverts à point nommé par des héros de l'éveil. Il y a plus radical encore. Selon Le Chant de l'enseignement :

Pour celui dont le cœur est parfait,
et même s'il n'y a pas de Bouddhas présents,
le son de l'enseignement (dharma) résonne
depuis les tréfonds du ciel et bourgeonne dans les arbres.
Pour le héros de l'éveil dont le cœur est pur,
tous les enseignements et les instructions découlent
purement et simplement de son bavardage mental !

L'Esprit souffle où il veut.

Malgré l'optimisme magnanime affiché plus haut, les êtres pieux préfererons sans doute s'en remettre à des sources sûres et modernes à la fois.
Bon courage !

samedi 2 mars 2013

Y a-t-il une consciente permanente dans le bouddhisme ?


Reconnaître que la conscience n'est pas un objet, qu'elle ne peut jamais devenir objet de connaissance (meya), est l'un des points-clef de plusieurs écoles de philosophie en Orient comme en Occident (voyez par exemple les premières pages du Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer).

La plus ancienne et la plus claire formulation de ce point a été le fait du Sāṃkhya. Selon ce système de "l'énumération intégrale" (tattva-saṃkhyānam), du passage en revu de tout les éléments de l'être, l'homme n'est pas une chose, grossière ou subtile. Il est pure conscience, conscience simple, dépourvue de toute intentionnalité. D'autre part, l'ensemble des objets possibles, privés de conscience, est nommé "nature". L'intellect, partie la plus subtile de l'organe interne, est l'un des éléments de la nature. Or, depuis des temps sans commencement, la conscience, notamment parce qu'elle se trouve être parfaitement limpide, s'est confondue avec ses objets, comme un cristal posé à proximité d'une étoffe de couleur peut être confondu avec cette couleur. Depuis toujours, je suis conscience, présence immuable qui n'est rien sans être néant et qui est sans rapport réel avec les choses. Du coup, je m'identifie au corps, à ses activités, aux cognitions de l'organe interne, aux sensations, aux émotions et, de la manière la plus générale, aux pensées. En réalité, celles-ci ne sont "notre" que parce qu'elles existent "pour nous", c'est-à-dire pour la conscience. Mais en réalité, la conscience n'a rien à voir avec elles, de même que le cristal demeure incolore en lui-même, inaffecté par les teintes qui se reflètent en lui. Quand ceci est vu, alors la conscience est apparemment libérée, délivrée de toutes les expériences affectives qui découlaient de son identification avec le corps et l'esprit. Le but de cette démarche philosophique n'est pas la béatitude, mais l'absence de souffrance par la prise de conscience que la conscience n'est aucun des objets auxquelles elle peut s'identifier. La conscience demeure alors comme un cristal transparent, vierge de toute coloration. Il y a en outre deux possibilités à l'issue de cette prise de conscience : soit les expériences continuent de défiler "devant" le témoin impassible qu'est la conscience, ou plutôt devant les consciences - car elles existent en nombre infini. Soit l'expérience elle-même cesse. Il ne reste plus qu'une conscience pure, dépourvue de tout contenu comme de toute relation : une conscience absolue. Soit conscience sans identification, soit conscience sans aucun objet, donc. Mais dans les deux cas, la fin de l'existence (au propre comme, peut-être, au figuré), est la fin de toute expérience par la distinction radicale entre conscience et objet de la conscience.

L'ensemble des objets possibles, privé de conscience, est nommé "nature". L'intellect, partie la plus subtile de l'organe interne, est l'un des éléments de la nature. Or, depuis des temps sans commencement, la conscience, parfaitement limpide, s'est confondue avec ses objets. Depuis toujours, je suis la conscience, présence immuable qui n'est rien et qui est sans rapport avec les choses. Du coup, nous nous identifions au corps, à ses activités, aux cognitions de l'organe interne, à nos sensations, nos émotions et nos pensées. En réalité, elles ne sont "notre"  que parce que qu'elles existent "pour nous", c'est-à-dire pour la conscience. Mais en réalité, la conscience n'a rien à voir avec elles. Quand ceci est vu, alors la conscience est apparemment libérée, délivrée de toutes les expériences affectives qui découlaient de son identification avec le corps et l'esprit. La conscience demeure alors comme un cristal transparent, vierge de toute coloration. Il y a alors deux possibilités : soit les expériences continuent de défiler "devant" le témoin impassible qu'est la conscience, ou plutôt devant les consciences, car elles existent en nombre infini. Soit l'expérience elle-même cesse. Il ne reste plus qu'une conscience pure, dépourvu de tout objet. Soit conscience sans identification, soit conscience sans aucun objet, donc. 
On retrouve ces deux options dans toutes les philosophies inspirées par ou qui se ont évolué en parallèle avec le Sāṃkhya, comme par exemple le bouddhisme : selon certain, un bouddha a une expérience; seulement fort différente de la notre. Selon d'autres, un bouddha, contrairement à un bodhisattva, n'a plus du tout d'expérience au motif qu'il n'a plus de conscience (jñāna). Ce qui est discutable, évidemment. Mais ce sera encore, au Tibet, la thèse du kagyupa Phamo Droupa au XIIe siècle, ou même celle de Gampopa (bien que tout cela soit sujet à discussion).

La conscience sans objet n'est pas un objet de conscience. De plus, la conscience n'est pas un objet tout court. Elle ne peut devenir objet, pas même pour elle-même, a fortiori pour une autre conscience. Cette dernière inflexion de la thèse originelle est le propre de la Reconnaissance (pratyabhijñā), philosophie qui connu sa première formulation au Cachemire vers 950. Selon la Reconnaissance, quand je perçois une autre conscience (dans la télépathie réputée des yogins), en réalité je me reconnais, confusément, comme étant la même conscience se manifestant comme corps et esprit différents. Dans la reconnaissance de l'existence subjective d'autrui, il en va de même : je ne reconnais pas une autre conscience, mais bien plutôt je me reconnais comme conscience une qui se manifeste aussi comme corps et esprit d'autrui. Seulement, c'est une reconnaissance incomplète. Si elle peut certes déboucher sur la compassion (cette unité de la conscience est, selon Schopenhauer, la source de la conscience morale), elle ne peut aboutir à la reconnaissance de soi comme conscience absolument libre. Notons le chemin parcouru depuis le Sâmkhya (bien que celui-ci connu une évolution jusqu'à nos jours, quoique fort discrète) : la conscience n'est pas un objet, mais elle est libre de se manifester comme objet. C'est même ce pouvoir souverain qui la définit le mieux. La pureté de la conscience équivaut à son pouvoir de se manifester comme autre, sans limites, à l'image d'un miroir dont la profusion des reflets ne menace pas la limpidité, mais s'en trouve être au contraire l'indice.

Quoi qu'il en soit, dans tous les cas, la distinction entre sujet absolu et objets (dont le corps et l'esprit) reste un moment décisif et incontournable. Un point-clef. On pourrait citer des dizaines de textes, depuis les Upaniṣads jusqu'à Ramana et Nisargadatta au XXe siècle.

Soit. Mais qu'en est-il dans le bouddhisme ? Le dharma du Bouddha ne consiste t-il pas justement à rejeter cette distinction entre sujet et objet ? Dès lors, l'idée d'une conscience "pure", sans objet, ne doit-elle pas être dénoncée pour ce qu'elle est : une réification extrême de la "croyance à la réalité du moi" présente depuis des temps sans commencement (sahaja-satkāya-dṛṣṭi), base de l'imagination qui distingue et oppose le "moi" et "l'autre" (parikalpita-satkāya-dṛṣṭi), source de tous les maux ?


Il est vrai que le "noyau" doctrinal du dharma semble bien être l'idée que les choses - y-compris la conscience - n'ont qu'un seul fondement : l'absence de fondement. Car un fondement (āśraya), un substrat permanent des qualités passagères, est une chose qui ne dépend pas d'autre chose, mais dont les autres choses dépendent. On trouve certes des fondements relatifs. En effet, parmi les causes et conditions qui s’enchainent, s'entreproduisent sans commencement, certaines sont plus importantes, en ce sens que, sans elles, l'effet ne peut être produit dans sa forme propre. Ainsi, il faut de l'eau, du soleil et de la terre pour produire la pousse. Mais la graine reste la cause principale. Or, un fondement absolu, un fondement universel qui ne soit pas lui-même fondé en autre chose, est introuvable. Ce que l'on trouve bien plutôt, c'est que tout prétendu "fondement" dépend d'autre chose, et ainsi de suite, à l'infini. C'est l'interdépendance, la vacuité. Quand l'esprit comprend ce réel, tel quel, sans rien ajouter ni ôter, il est éveillé - bouddha.


Cependant aussi, dès l'origine semble-t-il, on trouve dans le corpus du dharma un passage sur un esprit "diaphane", clair et transparent, lumineux et alerte, lucide et vif (prabhā-svara), en lequel les émotions et les fictions mentales ne sont que des accidents, des étrangers de passage (āgantuka). Comme la conscience du Sâmkhya, permanente, qui se confond accidentellement, provisoirement, à ses objets, à ces objets que sont le corps, l'esprit, les possessions et autres choses.


Or, ce thème d'une conscience pure distincte des objets et de l'esprit imaginant ne fera que se développer jusqu'à aujourd'hui. 

Un premier tournant fût ici le développement de la théorie du "rien-qu'esprit" (citta-mātra), qui affirma aussi qu'à côté de l'esprit comme fond (ālaya-vi[kalpena]-jñānam), dont l'unité est purement imaginaire et impermanente, comme un fleuve, il existe une conscience pure (amala-jñāna).


Un second tournant fût l'apparition du corpus de la nature-de-bouddha, avec soûtras et traités à l'appui. Son message est simple : il consiste à inverser le dharma originel. Celui-ci disait que tout est impermanence, souffrance, impur et dépourvu de Soi (d'une conscience permanente). Celui-là affirme au contraire qu'il existe une conscience permanente, pure, bienheureuse, qui est un Soi. L'esprit (citta) et le corps - qui n'est qu'une cristallisation de l'esprit - voilent cette conscience pure comme les nuages voilent le soleil sans supprimer sa vertu. On a donc un schéma émanationniste : la pure conscience semble se transformer en l'esprit, qui engendre à son tour les corps et les mondes matériels, depuis le plus subtil jusqu'au plus grossier, "aussi nombreux que les grains de sable du Ganges".


Un troisième tournant fût l'apparition d'un corpus tantrique. Là, la distinction entre la pure conscience (jñāna) d'un bouddha et l'esprit d'un être ordinaire (citta) fût consommée.


Enfin, le dernier tournant consista, à partir du corpus tantrique, dans le développement d'un dernier corpus, celui du dzogchen nyingthig, depuis le 12e siècle et jusqu'au 21e. La distinction entre l'esprit et la pure conscience y est explicitement un point capital. Longchenpa, le principal formulateur de cette philosophie au XIVe siècle, va jusqu'à affirmer que, sans cette distinction, sans cette séparation entre l'esprit et la pure conscience, il est impossible de redevenir bouddha. L'être fictif qu'est l'esprit est condamné à errer dans le labyrinthe de ses effets spéciaux, se faisant lui-même en une boucle causale vicieuse (même si quelques moments agréables sont possibles). Une thèse vient d'être publiée sur le sujet[1]. Elle est intéressante, notamment parce qu'elle comporte une anthologie de textes sur la question. 

Donc la distinction entre la conscience et ses objets est aussi importante dans le bouddhisme que dans les autres écoles philosophiques nées en Inde.


Pourtant, l'auteur de la thèse, David Higgins, semble ignorer ce contexte. Il cherche les sources et les origines de la distinction uniquement dans le corpus bouddhiste. Un élément intéressant sur ce point est le titre d'un texte sanskrit attribué à un "totalement parfait"(mahāsiddha), que Higgins donne (p. 77) comme Citta-caitanya-śamana-upāya : Méthode pour guérir (en distinguant) l'esprit et la conscience. Le terme remarquable, dans ce titre, est caitanya. Higgins note qu'il est traduit en tibétain par sems nyid, "essence de l'esprit". C'est exactement cela. Mais il rattache caitanya au vishnouisme - peut-être à cause de Caitanyamahāprabhu, fondateur du mouvement Haré Krishna ? En tous les cas, il semble ignorer que le terme est central dans d'autres traditions, bien plus proches, dans le temps et dans l'espace, du dzogchen. Comme par exemple dans les Śivasutra 1, 1 : caitanyam ātmā : "le Soi est la conscience". Caitanya, comme le notre Abhinavagupta, désigne la conscience en son essence non-objectivable et cependant capable de se manifester comme n'importe quel objet. Conscience dynamique, contrairement à celle du Sāṃkhya, mais qui doit néanmoins être distinguée de l'organe interne comme de tous les objets, avant de pouvoir, dans un second mouvement, se reconnaître comme conscience libre, source et matière de tous les objets possibles. 


Le "shivaïsme du cachemire", c'est-à-dire la Reconnaissance, n'est en outre pas le seul courant philosophique du Cachemire à considérer que cette distinction est un point-clef. Un autre exemple est, en effet, le Traité qui est la méthode pour se délivrer (Mokṣa-upāya-śātra), mieux connu sous le nom de sa version brahmanisée, le Yogavāsiṣṭha. Dans ce texte immense - le plus grand texte du genre non dualiste - il est partout question de la distinction vitale entre l'esprit (citta, vijñāna) et la pure conscience (cit, saṃvit). Le "tout est esprit" (citta-mātra) n'est qu'une étape pédagogique vers le "tout est conscience" (cin-mātra), lequel, seul, est délivrance. Par exemple dans ce passage-ci :

A cette maladie nommée saṃsāra,
Il n'y a qu'un seul remède : la conscience pure (saṃvinmātra).
Pourquoi s'engager dans une activité qui n'est que mentale (cittamātra) ?
Si, laissant toute chose,
Tu demeures par-delà les empreintes (mentales),
Alors cette simple distinction suffira
Assurément à te libérer ![2]

On retrouve exactement la même thèse dans le dzogchen nyingthig et l'œuvre de Longchenpa. Il ressasse que ceux qui s'en tiennent au "tout est esprit" ou, pire encore, à un ruineux "l'esprit est le corps absolu (dharma-kāya)" ne sont que des imbéciles qui se ridiculisent et égarent les autres. Selon lui, la distinction entre l'esprit (citta) et la conscience sans objet (vidyā, praty-ātma-vedanīya-jñāna, etc.) est le point-clef, la clef de voûte, de tout le dharma. Reconnaître la conscience permanente qui transcende tout objet, tout point de référence, tout point d'appuis, qui n'est pas produite ni détruite, qui est inconditionnée (et qui n'est donc pas "vide de nature propre"), qui est "vide" seulement en ce sens qu'elle n'est pas objet ni conscience d'objet (les autres philosophies non dualistes de l'Inde ne disent pas autre chose !), qui est par-delà l'esprit, qui est immuable, indestructible et permanente - telle est l'Intention de tous les Eveillés, l'Idée de tous les bouddhas, le carrefour de tous les enseignements, la clef qui ouvre la porte de la citadelle de l'éveil-en-cette-vie et donne accès au trône du corps absolu. 

Donc le dzogchen est bien plus proche du shivaïsme du Cachemire que de toute autre philosophie, bouddhiste y-compris. Le dzogchen rompt avec le noyau du bouddhisme (tout est conditionné, interdépendant et impermanent) et renoue avec des philosophies non-bouddhistes comme le Sāṃkhya. Chose encore plus remarquable, d'autres courants, inspirés eux-aussi par le bouddhisme yogācāra, ont eux aussi évolués de façon analogue, comme en parallèle avec le dzogchen. Le Yogavasiṣṭha en est l'exemple le plus frappant, mais il n'est sans doute pas le seul.

Dans toutes ces philosophies donc, la distinction entre la conscience - sujet véritable - et ses objets passagers, est le point capital.  



P.S. : Le bouddhisme dans sa forme la plus développée - indo-tibétaine - structure le corpus du dharma (dharmakâya textuel) en trois cycles, trois "roues". Ces cycles ne correspondent pas exactement au contenu effectif des textes enveloppés, partie à cause du besoin de simplifier, partie en raison du dessein de trahir quelque peu leur contenu. Dans ce schéma, le premier cycle porte sur l'éthique comme préparation à la contemplation. Il est censé correspondre au bouddhisme ancien, theravâda en gros, mais bien sûr il est tellement réducteur qu'il ne faut certainement pas s'y fier pour se faire une idée correcte de ce bouddhisme ancien. Le second cycle porte sur la vacuité l'épistémologie comme préparation à la contemplation. Cette préparation intellectuelle passe par l'analyse des phénomènes, analyse qui conclus à leur absence d'existence indépendante et donc à leur nature illusoire. C'est sans doute ici que le réductionnisme forcené de ce schéma des trois roues est le plus flagrant. Car le contenu effectif de cette seconde "roue", à savoir, les soûtras de la Perfection de sagesse et les œuvres de Nâgârjuna, ne se présentent pas comme de simples outils de négation d'une illusion pour ensuite affirmer une autre réalité, cachée par cette illusion. L'illusion est la réalité. Et l'éveil consiste seulement à s'éveiller au fait que ce que nous prenons pour la réalité est une illusion. Rien de plus. Un vers tchan le dit fort bien : "Ce que l'être ordinaire prend pour la réalité est une illusion. Alors que le sage voit que l'illusion est la seule réalité". Le troisième cycle est la fin des deux autres : la véritable contemplation du réel, qui n'est pas simplement l'interdépendance des phénomènes, mais un substrat sous-jacent (āśraya, ālaya), une substance immuable (tattva, vajra) révélée par les négations du second cycle. Concrètement, ce sont les textes sur la "nature de bouddha". Il y a des raisons de penser que ce troisième cycle a son origine dans l'abhidharma, école bouddhiste qui considère que les phénomènes existent, alors que le bouddhisme primitif refusaient de dire que les choses existent ou n'existent pas, se contentent de montrer qu'elles dépendent toutes d'autre chose pour se manifester. Du coup, l'abhidharma à supposé un substrat de ces phénomènes existant. C'est clair dans cette stance, reprise par tous les partisans d'une nature de bouddha immuable :

La substance qui n'a pas son origine au sein du temps
Est le substrat de tous les phénomènes.
Parce qu'elle existe, toutes les formes d'existence (sont possibles dans le saṃsāra),
Ainsi que la réalisation du nirvāṇa.[3]

Il est donc certain qu'une partie du bouddhisme a dévié du bouddhisme. Les deux premiers cycles sont bouddhistes parce qu'ils en portent les empreintes (les quatre "sceaux" : impermanence, souffrance, absence de soi et possibilité d'une guérison définitive). Mais le troisième cycle, celui de la nature de bouddha, s'en écarte dans les grandes largeurs.  Mieux : il est une tentative - réussie si l'on en juge par le nombre de philosophes bouddhistes qui y adhèrent - de subversion du bouddhisme.

Bien entendu, on peut interpréter ces cycles différemment. On peut dire, par exemple, que ce cycle de gloses et de révélations sur la nature de bouddha, sur le potentiel infini que tous les êtres (depuis "dieu" jusqu'au vers de terre) portent en eux, n'est qu'une préparation en forme d'encouragement en vue de l'aride cycle sur une vacuité comprise comme interdépendance. Les cycles trois et deux doivent être intervertis. C'est mon interprétation, et celle, par exemple, de Tzongkhapa (bien que je ne sois pas adepte de Shugden !). Mais la première interprétation a dominé et domine encore. C'est l'interprétation de Longchenpa[4]. Selon lui, la vacuité n'est pas le fin mot du dharma, mais seulement un stratagème pour vaincre l'attachement aux apparences et préparer à la révélation de ce qui repose au fond des apparences, la nature de bouddha, le fond de liberté (grol zhi), substrat immuable des qualités de l'éveil. 

Évidement, cela ressemble au "Soi" des hindous. Mais Longchenpa avance plusieurs arguments qui sont censé les distinguer : a) Le Soi des hindous n'existe pas, il n'est qu'une projection mentale (adhyāsa), alors que celui des bouddhistes existe réellement (!) ; comme pétition de principe, il est difficile de faire mieux... en plus de l'ironie du retournement. En effet, il ne reproche pas simplement aux hindous de croire en un Soi, mais il leur tient plutôt rigueur de ce qu'ils croient en un Soi qui n'existe pas ! ; b) "Ils" croient que le Soi peut être mesuré (l'argument se passe de commentaire ; je rappellerais simplement que Longchenpa lui-même a commenté le corpus du bouddhisme du nyinthig comme étant la quintessence et le sommet de tout le bouddhisme, alors que les textes du nyingthig répètent que le corps absolu est "de la taille d'un pouce" - aṅguṣṭha-mātra, tshon skor gang, ce qui n'est qu'un symbole de l'unité de la conscience, symbole emprunté aux Upaniṣads les plus anciennes) : c) "Ils" ne connaissent pas les qualités du Soi, comme les corps et les sagesses primordiales. Comme si tous les hindous (tīrthika) partageaient les mêmes croyances et les mêmes positions philosophiques ! 

Bref, ces acrobaties plus ou moins heureuses ne font que confirmer notre thèse : une partie du bouddhisme croit en l'existence d'une conscience permanente.


P.P.S. : un article tout frais d'Elisa Freschi sur la question de savoir si les auteurs sanskritophones sont fiables quand ils décrivent une autre philosophie. Cette question de la fiabilité des descriptions des autres positions philosophiques s'est posée lors de mes dernières conférences sur la Reconnaissance. Le portrait que Kshemarâja fait des bouddhistes mâdhyamikas est-il fiable ? Le portrait qu'Abhinavagupta dresse de Mandana Mishra (selon toute vraisemblance) est-il exact ?

[1] The Philosophical Foundations of Classical rDzog chen in Tibet, David Higgins, Université de Lausanne, 2012.
[2] 3, 66, 18-19, tels qu'édités par J. Hanneder, Studies in the Mokopāya, p. 180.
[3] Mahāyāna-abhidharma-sūtra, cité dans la ṭīkā ad Uttaratantra, 72, 13 :
anādikāliko dhātu sarvadharmasamāśraya/ tasmin sati gati sarvā nirvāṇādhigamo'pi ca//.
[4] Sems nyid ngal gso 'grel, vol. I, p. 329, cité par Higgins, p. 266.

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