samedi 6 avril 2013

Quand connaître une chose, c'est les connaître toutes

D'ordinaire, connaître une chose, ce n'est pas les connaître toutes. Dire que la cuisine japonaise est mauvaise alors que je n'en ai goûté qu'un seul plat est une généralisation abusive. Plus profondément, induire, c'est-à-dire généraliser à partir d'expériences qui sont nécessairement particulières, pose toujours un problème. Car les conclusions de l'induction ne sont jamais de l'ordre de la certitude absolue, mais toujours seulement de l'ordre de la probabilité. Aussi distingue-t-on, dans la philosophie occidentale moderne, les vérités de fait ("le soleil brille") des vérités de raison ("deux et deux font quatre"). Alors que ces dernières sont de l'ordre du nécessaire puisque leur contraire est impossible, les premières sont contingentes, car leur contraire n'implique pas contradiction. Comme disait l’Écossais Hume, il est possible que le soleil ne se lève pas demain. Même si c'est peu probable. Donc la connaissance dérivée de l'expérience est toujours limitée et relative, jamais exhaustive et définitive. Voilà pourquoi des gens comme Pythagore ou Platon pensaient que la connaissance empirique - dérivée de l'expérience - était vaine comparée à celle dérivée de la raison pure, celle des mathématiques, par exemple. Et c'est ainsi que les mathématiques ont servi de modèle à la connaissance et que l'intellect a été placé au-dessus des autres facultés, "image de Dieu en l'homme", Dieu étant conçu comme un pur intellect, sans rien d'extérieur à lui.



Tout cela est sans doute juste, dans une certaine mesure. Il n'est pas possible de tout connaître, ni de connaître les choses avec certitude. Seules les choses qui n'existent pas - les triangles, les droites, les nombres, Dieu... - donnent paradoxalement lieu à des connaissances certaines.

Mais il y a une exception : l'expérience elle-même. L'expérience, et non pas le contenu de l'expérience. Le clavier sur lequel j'écris, l'image de ce clavier, son souvenir, son concept, son absence même, sont des contenus de l'expérience que je puis pointer du doigt de l'attention. Ils vont et viennent. Ils varient. Leur connaissance est donc par nature limitée et changeante. La connaissance de cette illusion est une illusion de connaissance, comme dit Platon dans le Cratyle. Mais la connaissance elle-même, l'expérience elle-même, ne change pas. Si elle changeait, alors nous ne pourrions avoir conscience du changement du contenu de la connaissance.

Or cette expérience, cette connaissance, cette conscience, est comme la lumière par laquelle toute chose vient à être connue, expérimentée. Elle ne peut être connue comme l'une de ces choses - sans quoi elle cesserait d'être ce qu'elle est : lumière consciente. Mais elle se connait elle-même par elle-même, sans dépendre pour cela d'aucune chose, tout comme une lampe s'éclaire elle-même, sans dépendre de la lumière d'une autre lampe.

Si donc je fais ainsi l'expérience intime de l'expérience, si je connais la connaissance, alors en un sens je connais tout ce qu'il y a à connaître. L'expérience est la nature de tout ce dont on peut faire l'expérience. Or l'expérience est ma nature. Je suis donc la nature et le fond de tout ce qu'il est possible de connaître, d'expérimenter. Ainsi l'expérience pure, indépendante de tout contenu, est-elle sans limite, absolue. Si je reconnais cela, cette expérience unique est l'expérience de tout. La connaissance de la connaissance - pure et indépendante de tout contenu - est la connaissance de tous les contenus possibles. Cette connaissance pure est donc la connaissance absolue.

Le fond de conscience que je suis, naturellement, est expérience sans bornes, sans mesure. La reconnaître directement est "la connaissance d'une seule chose qui est la connaissance de toutes choses".

Shambhounâtha, le maître d'Abhinavagupta, l'enseignait ainsi :

eko bhāvaḥ sarvasvabhāvaḥ sarve bhāvā ekabhāvasvabhāvāḥ /
eko bhāvastattvato yena dṛṣṭaḥ sarve bhāvāstattvatastena dṛṣṭāḥ //
 
"Une chose a la nature de toutes choses.
Toutes choses ont la nature d'une seule.
Voir réellement une chose,
C'est voir réellement toutes choses".

Ailleurs, on entend de même :

"Même une partie de l'Immense (enveloppe) toutes les formes.
On ne peut le dépasser ni le scinder."

"En une seule catégorie (du réel), il y a les trente-six (autres)".

"Tout est en tout".

"Tout est fait de tout".

"Chaque chose est faite de toutes les choses".

"Ce qui est en une chose est partout. Ce qui n'est pas en une chose n'est nulle part".

4 commentaires:

Carlos Echarri a dit…

l´unique chose qui n´est pas dependant de quelque autre chose, c´est la conscience, et elle donne le existence a tout ce qui es potentiel de aparaitre dans la conscience, donc, tout est phenomene. Totu es representation, comme disait Schopenhauer, mais, il y a un logos, une maniere selon laquelle les phenomenes se manifestent, comme une loi naturelle? Si tout estrepresentation, la chose en soi c´est la volonté. la volonté de la conscience, veut elle que tojours les phenomenes apparaisent de une manniere dont on peut inferir des lois, ou tout est aléatoire?

Philippe a dit…

Connaître l'expérience d'une expérience serait donc connaître toutes les expériences ? Il me semble tout de même que toute expérience n'implique pas toujours l'être dans une même proportion : l'expérience de boire un jus de fruit délicieux n'est pas la même expérience que celle de boire le jus de liane Ayahuasca. Dans le texte de Shambhounâtha, ne retrouve-t-on pas plutôt le concept du filet d'Indra, proche d'ailleurs de certaines conceptions en physique quantique ?

Quant à la cuisine japonaise, elle est excellente lorsqu'elle est préparée par de vrais maîtres... japonais ;)

Dubois David a dit…

Oui Philippe, très juste. La stance de Shambhunâtha évoque le Filet d'Indra.
Mais l'idée est aussi que "tout est dans la conscience", "tout est dans l'expérience" comme tous les corps sont dans l'espace.
L'expérience (=la conscience) de lire cet écran diffère certes de celle de se taper la tête dessus. Mais seulement si l'on prend le contenu comme critère. L'expérience elle-même a "la même saveur" d'être, ayahuasca ou pas, tout comme le miroir reste égal à lui-même quoi qu'il reflète. Et ce n'est pas là une hypothèse métaphysique, mais une expérience... de l'expérience, une reconnaissance : conscience de conscience.
C'est tout le propos du yoga tantrique : reconnaître la même transparence vive (sans autisme pour autant) dans le sommeil et dans l'excitation, dans la joie et dans la douleur, dans la souffrance et dans l'ennui, dans le repos et l'agitation, dans la méditation et dans l'action, dans la quiétude et dans l'émotion.

Philippe a dit…

Merci David pour vos articles et commentaires toujours éclairants.

Chaque expérience est effectivement enregistrée comme telle et son intensité n'est certainement qu'un paramètre. Je me demande toutefois : les expériences peuvent-elles voiler un peu plus le miroir ? Ou le dévoiler pour arriver à une claire conscience ? Et puis, finalement, de quel miroir parlons-nous (http://fr.wikipedia.org/wiki/Huineng) ?

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