mardi 11 décembre 2012

Le souvenir prouve-t-il la permanence de la conscience ?




"Si j'ai pu retrouver mon os, c'est bien que j'étais conscient lorsque je l'ai enterré, non ?"



A ma connaissance, il n’y a pas eu de riposte bouddhiste à la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijñā). Toutefois, certains bouddhistes mādhyamikas, en critiquant la thèse yogācāra d’une conscience de soi, formulent des arguments qu’il est intéressant d’adresser – anachroniquement s’entend -, à la Reconnaissance.
L’un de ces arguments est celui formulé par Śāntideva dans son Introduction à l’éthique des êtres-en-éveil. En substance, il concerne la mémoire. Selon la plupart des philosophes, le phénomène de la mémoire prouve qu’il y a une certaine permanence, un Soi (thèse des brahmanistes), du moins une continuité entre les cognitions (thèse des yogācārins). En effet, si je me souviens avoir mangé un croissant ce matin, n’est-ce pas parce que j’ai perçu directement ce croissant ? Autrement dit, la mémoire ne semble-telle pas établir qu’un seul et même sujet été présent lors de l’expérience passée et lors du souvenir présent ?
Śāntideva répond par l’exemple d’un ours hibernant mordu par un rat. Au printemps, en voyant la blessure, il se dit qu’il a été mordu. Mais ceci n’implique pas qu’il ait été conscient au moment de la morsure. Il ne l’a pas perçue, sentie, expérimentée. Son « souvenir » ne ressuscite pas une expérience passée, il construit simplement une représentation qui ressemble à un souvenir sur la base d’une inférence. « Il n’y a pas de ce genre de blessure sans une morsure de rat, de même qu’il n’y a pas de fumée sans feu », se dit l’ours. Et si l’on se demande comment l’ours a pu établir une telle relation, on peut répondre (même si Śāntideva ne le fait pas) que l’ours l’a vue sur un autre ours endormi, mordu par un rat.
Or, l’on peut appliquer cette même explication de la mémoire à la thèse d’une conscience toujours présente jusque dans le sommeil profond : si, au réveil, on se dit « je dormais, je n’étais conscient de rien », cela n’établit pas que nous étions conscient de ce rien, mais bien plutôt que nous avons inféré, sur la base du spectacle répété d’autres personnes endormies, que nous étions endormis et conscients de rien. Donc cet argument du sommeil profond, classique dans le Vedānta, ne serait pas valable.
Que faut-il en penser ? Est-il possible d’expliquer la mémoire sans supposer une conscience continue qui soit la même dans l’expérience passée et le souvenir présent ? Peut-on réduire le souvenir à une simple inférence ?

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