jeudi 19 janvier 2012

Sur "Le bouddhisme n'existe pas"

Et si le bouddhisme n'était qu'une erreur ?

Non pas le dharma du Bouddha (ou plutôt des Bouddhas, aussi nombreux que les grains de sable du Ganges). Mais la notion, telle qu'elle est apparue en Occident. Ce "culte du néant" n'est-il pas un néant conceptuel sorti tout droit d'une méprise ?

Le livre d'Eric Rommeluère pose la question. Mais il ne s'agit pas de l'une de ces mises au point universitaires sur les malentendus entre Orient et Occident.

Il réfléchit sur un problème autrement plus profond, à plusieurs niveaux.

Le premier est celui-ci : Comment une tradition peut-elle se transmettre sans trahir son message ? Bergson disait que toute religion naît d'un élan d'amour inconditionnel qui retombe peu à peu, se cristallisant en institutions sociales. 

Mais ici, le problème se pose à un second niveau, encore plus profond : Comment transmettre le dharma, cet enseignement qui vise à pacifier nos tendances à chosifier ? Comment parler de ce qui échappe à tous les discours sans l'enfermer dans un discours ? Car le dharma n'est pas une religion comme les autres. Il ne vise pas à conserver un ordre social ou un corps de doctrines. Son essence est bien plus radicale que cela : l'essence du dharma est de montrer qu'il n'y a pas d'essence, nulle part. Mais pour le transmettre, il faut élaborer une dogmatique ! Tel est le défi de la théologie (l'auteur admet cet usage) bouddhique : penser un système de dogmes sans référence absolue. C'est un peu la quadrature du cercle.

"Comment cultiver la liberté par la contrainte ?" disait Kant à propos de l'éducation. Tel est, mutatis mutandis, la problématique du dharma. Il va même plus loin : le dharma n'est rien, il n'est qu'une illusion destinée à nous éveiller de nos illusions. Mais - et c'est un "mais" que Rommeluère crie haut et fort - le dharma n'est pas pour autant un blanc-seing moral, une porte ouverte au cynisme, un "salon zen".

Dès lors, il s'agit d'éviter deux écueils :

D'une part, confondre l'exigence de liberté avec la passivité capricieuse du consommateur déraciné qui erre de "spiritualités" en produits de bien-être. Vos désirs sont nos dharmâ !
De l'autre, la tentation de chosifier le dharma en une forteresse imprenable, en se repliant sur "la tradition", conçue comme ensemble de dogmes atemporels. A prendre ou à laisser.

Eric Rommeluère, lui même enseignant du zen s'efforce, au travers d'un parcours exigeant et courageux, de penser cette voie du milieu qui n'est autre que celle de tous les Bouddhas. 
Exigeant, car il tente de relier ces questions aux débats sur le rapport entre tradition, modernité et relativisme postmoderne. Il montre notamment que le dharma ressemble à chacun de ces moments, et qu'il est donc susceptible d'être réduit à l'un d'eux. Il y a ainsi des bouddhistes traditionnalistes qui refusent au fond d'épouser l'impermanence. Il y a les rationalistes qui voient dans la méditation une technique scientifique - "digital mindfullness". Et les adeptes de la déconstruction tous azimuts qui voient dans le bouddhisme un précurseur de Derrida ; ou bien les consommateurs désabusés qui vont s'écrouler dans "l'absence de concepts" - un relativisme extrême - comme un poivrot à son comptoir. Or, on l'aura compris, le dharma est plus subtil, plus nuancé. Il "n'existe pas" au sens où il ne peut être chosifié et au sens où il ne doit pas l'être. Chosifié, le dharma devient le bouddhisme.
Et ce livre est aussi courageux, car il n'hésite pas à formuler des problématiques dans un vocabulaire qui, sans jargonner, est recherché. Bref, il pense. Ce qui n'est pas courant dans un milieu bouddhiste vendu au Marché omniprésent, omniscient et tout-puissant... Mais il est en ceci fidèle à l'idéal du "moyen habile" propre à ce qu'il appelle la "voie de la grandeur" (le Mahâyâna ou Grand Véhicule) dans l'un des meilleurs moments de l'ouvrage, celui sur "l'habileté".

Son essai n'est pas écrit à la va-vite, et il ne se lit pas avec un lance-pierre. Mais il mène une réflexion et accompagne son lecteur, jusqu'à ce paradoxe au cœur du dharma : montrer qu'il n'y a rien à montrer - ce qui n'est pas une partie de plaisir rhétorique, mais une expérience, celle de la "fine fleur" du réel. Car l'auteur ne craint pas de qualifier l'expérience visée par le dharma de mystique. Il ne s'agit pas simplement de guérir, de calmer, d'apaiser, de mieux gérer, de dépayser, de réenchanter, mais bien de transcender, d'aller par-delà avec tout son être. Il n'est pas qu'une spiritualité, pas qu'une recette, pas qu'un ensemble d'idées exotiques, pas qu'une trousse à outils situé dans le rayon "bien-être" de l'Hyper-marché.

Reste que le parcours n’aboutit pas vraiment. Les problèmes sont posés, ce qui est déjà, en soi, remarquable. Mais les solutions ne sont pas formulées clairement. Cependant, c'est sans doute là le défaut de sa qualité, et c'est le but du livre : à côté d'une mise au point sur ce qu'est et n'est pas le dharma, il veut provoquer le lecteur à penser, à cheminer en dehors des sentiers ronronnant.

Certains points sont donc discutables. Par exemple, il assimile le bouddhisme agnostique de Stephen Batchelor au rationalisme moderne, alors qu'il me semble plus proche d'une problématique postmoderne (celle de l'individu face à l'absurde). De plus, Batchelor ne cherche pas à dissoudre le sens du mystère dans un rationalisme positiviste.

Par ailleurs, on peut se demander si mystique et rationalisme sont si opposés que l'auteur semble le penser. Pour apprécier le message d'un discours, ai-je besoin d'y croire ? Non seulement je pense qu'il n'en n'est rien, mais encore je crois que la croyance - littérale - peut être un obstacle. Ainsi, a-t-on besoin de croire que les corbeaux et les renards parlent pour tirer la leçon de telle fable de La Fontaine ? De même pour la transmigration (ou réincarnation). Ai-je besoin d'y croire pour accéder au cœur du dharma, à la fine pointe du réel ? Quand je regarde un film, je ne cesse pas un instant de frémir avec les personnages. Et pourtant, je ne cesse pas un instant d'avoir conscience qu'ils ne sont qu'une fiction. Mais il est vrai que la chose est complexe.

Quoi qu'il en soit, c'est justement le mérite de ce livre que de faire réfléchir. En posant les questions et en faisant quelques pas, il aide son lecteur à éclaircir sa propre démarche. Ce qui n'est pas rien. A lire par tous ceux qui prennent le dharma pour autre chose qu'un produit de consommation.

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