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samedi 14 juin 2025

Sur "Le yoga de la Déesse"

 


Sur mon livre "Le yoga de la Déesse" qui vient de paraître aux éditions Almora :

"Voici un livre essentiel sur un enseignement oral remarquable, celui de Yoginīs, ayant vécu il y a plus de mille ans, enseignement qui pourrait être l’une des sources du shivaïsme non duel du Cachemire. Cet enseignement oral nous est parvenu par Nişkryānanda, son disciple Vidyānanda et leurs élèves, à travers quatre textes, quatre versions d’un même enseignement oral reçu directement par Nişkryānanda de la Yoginī Bhairavī. C’est la traduction commentée de cet enseignement retrouvé à partir des quatre textes que nous propose David Dubois.

« Les Yoginīs, nous dit-il, ne sont pas de simples figures mythiques : elles incarnent une dualité redoutable. Créatures redoutées, presque vampiriques, elles sont aussi les gardiennes des secrets de l’éveil spirituel et des mystères de la vie intérieure. Ces femmes divines habitent souvent des lieux marginaux et mystérieux, comme les champs de crémation, des espaces liminaux où la transformation est à l’œuvre. »

Il identifie ce qui typifie ce courant très singulier parmi le « Grand Arbre du Tantra » :

« L’idée à retenir est donc celle-ci : tout est conscience en extase et c’est en toute liberté que la conscience sans limites se limite elle-même, se manifeste comme corps et s’identifie à lui. Par rapport à d’autres traditions non dualistes de l’Inde, qui, certes, affirment toutes que « tout est conscience », le tantra met donc l’accent sur la volupté, la liberté et l’extase – l’expansion de soi par l’excitation des sens. »

Préalablement à l’étude de l’enseignement des Yoginīs, David Dubois met en perspective leur place dans différents courants de l’Inde, différentes écoles, Kaula en particulier.  Il prend aussi le temps de rappeler l’importance du son et de la lettre A, essentiels dans les traditions de l’Orient mais aussi de l’Occident.

La plus grosse partie de l’ouvrage rassemble Les Symboles secrets des Yoginīs ou Enseignement secret des Yoginīs, ou encore Chummās, et leur Elucidation par Nişkryānanda. L’enseignement est d’une grande beauté et d’une grande profondeur. Les notes et commentaires de David Dubois permettent de saisir, sans doute seulement en partie, la subtilité propre au sanskrit. Sans son immense travail érudit, généreux et rigoureux, nous passerions à côté d’une matière exceptionnelle.

Cet enseignement est suivi par Les enseignements du Maître Fou et par les Kaula-sūtras.

Ces textes ne se lisent pas, ils se vivent, se laissent découvrir, ou non, cœur à cœur. David Dubois insiste :

« Voilà pourquoi les pratiques et les techniques ne peuvent mener à l’éveil. Celui-ci ne dépend de rien d’autre que de la conscience divine. Dans le Tantrāloka, Abhinava Gupta explique cette doctrine radicale de la liberté absolue. L’éveil ne dépend pas du karma, il n’a rien à voir avec le mérite, la pureté ou la maturité individuelle. Il ne dépend que de ce dont tout dépend : cette conscience, cette présence de l’instant, à la fois évidente et mystérieuse, indéniable et insaisissable. »

L’enseignement des Yoginīs ne cherche pas une solution intellectuelle élégante aux paradoxes et contradictions qui se multiplient au sein de l’expérience duelle, ni leur négation. Tout au contraire, les Yoginīs invitent le chercheur à les vivre pleinement telles qu’elles sont.

« La rencontre avec les Yoginīs, écrit David Dubois, est donc difficile, risquée et rare. Mais ses fruits sont sans pareil : l’éveil absolu. »"

www.david-dubois.fr

https://lettreducrocodile.over-blog.net/2025/06/le-yoga-de-la-deesse.html

Le Yoga de la Déesse. Les enseignements secrets des Yoginīs par David Dubois. Editions Almora, 19 rue Saint-Séverin, 75005 Paris, France.

www.editions-tredaniel.com/

mercredi 4 décembre 2024

Lire ?


"Si, au lieu de faire de longues lectures,

on lisait sans précipitation,

laissant la lecture aussitôt qu'on se sent touché, 

et la reprenant lorsque la touche est passée,

la lecture nous serait un grand profit...

Au lieu que, lisant ou par curiosité ou par quelque motif imparfait, on les lit souvent à sa ruine : 

on s'attribue des états, 

on veut voir et sonder si on est comme il est écrit, 

on se croit dans un état avancé 

lorsqu'on est que dans le commencement, 

on fait pour ainsi dire un pot-pourri de tous les états..."

Jeanne Guyon

Qu'en pensez-vous ?

Faut-il mieux lire pour étudier où pour éprouver ?

Lire est-il un obstacle ou une aide ?

Un recueillement ou une distraction ?

Une source d'aide ou d'illusions ?

jeudi 7 avril 2022

L'Envisagement de Dieu



La tradition catholique a mauvaise presse. Elle est pourtant riche d'une tradition quasi inconnue, celle de la contemplation sans images ni pensées, appelée aussi "oraison du cœur" ou "oraison de silence et de repos". Elle est l'expérience directe du mystère au-delà de toute expression, de toute représentation. On l'appelle aussi "théologie mystique".

Dans cette tradition, qui a disparue à la fin du XVIIe siècle, nous avons plusieurs dizaines de manuels de pratique, des guides complets, depuis le tout premier "éveil" jusqu'à "l'état fixe", quand le cœur est totalement établi dans la présence divine.

J'ai donc grand plaisir à vous annoncer la parution d'un de ce manuels, celui d'un moine de Bourg-en-Bresse dont on ne sait rien par ailleurs, un certain Simon. Son manuel étant fort long, j'en ai extrait le quart. Ce petit livre s'adresse aux amoureuses et aux amoureux du silence intérieur. Direct, sans concession, il guide sur le chemin de l'expérience directe, au-delà des symboles et des dogmes.

Voici un extrait, sur l'aspect "savoureux" de la Présence :

"Quelque fois le saint Amour redonde  avec une grande tendresse jusqu'au cœur et aux sens, mais toujours d'une façon qui nous est cachée, et sans savoir comment nous aimons. Et d'autres fois, avec plus de vigueur et de force en l'âme, il ne fait aucune impression sur les sens. Et alors comme nous le comprenons moins, nous restons plus obscurcis et anéantis, et par conséquent moins satisfaits , mais aussi plus sublimes et divins."

Vous pouvez commander ce livre sur lulu.com,

ou dans une librairie avec l'ISBN 9791093925189 :

cliquer ici

jeudi 3 juin 2021

Les livres secrets


La spiritualité contemporaine exprime volontiers son mépris de la raison en rejetant les livres. 

Pourtant, la plupart des maîtres et sages contemporains ont leur livre secret. Secret, car ils n'en parlent pas ou pas ouvertement, de crainte d'être étiquetés "intellectuels", jugement rédhibitoire s'il en est, dans un milieu où on ne "juge pas". Mais peu importe les vogues et les modes : reste que des livres changent des vies. Les sages sont, plus souvent qu'on ne croit, des gens qui ont des "maîtres-livres". Des livres de chevet, des livres décisifs, des livres-guides. Même s'il y a une intuition innée et universelle, celle-ci ne saurait s'épanouir sans aucune parole.

Derrière chaque "éveil" se cache un livre, ce que l'on verra bien pour peu que l'on se donne la peine d'y regarder au-delà des légendes superficielles. Mais ce sont des livres qui ne sont presque jamais mentionnés. Leur influence échappe ainsi à la vue de la foule.

Quelques exemples me viennent, dont je suis à peu près certain :

Swami Vivekananda : L'Océan des raisonnements (Vicârasâgara) de Nishcâladâs.

Ramana Maharshi : Idem.

Aurobindo : La Phénoménologie de l'esprit, de Hegel

Osho : Zarathoustra, de Nietzsche

Douglas Harding : Contributions à l'analyse des sensations, de Ernst Mach

Jean Klein : Les livres de Krishnamurti

Francis Lucille :  Notes on spiritual discourses of Sree Atmananda (of Trivandrum), de Nitya Tripta

Nisargadatta : Gnâneshvarî, de Gnâneshvar

Lilian Silburn : La Vie écrite par elle-même, de Madame Guyon

HL Poonja : Le Yogavâsishta (traduction hindi de la Gîtâ Press)

La présence avérée de ces livres "secrets" montre combien la transmission, au-delà des traditions figées, est l'âme de toute vie intérieure. J'y vois une raison de plus de ne pas mépriser la chose écrite. Les livres sont des choses vivantes, souvent douées d'une plus longue vie que n'importe quel mortel. Et, pour celles et ceux qui ont la patience d'écouter, ce sont des rencontres vivantes, souvent plus fortes que les rencontres avec les prétendus vivants.




vendredi 14 mai 2021

De la lecture comme pratique spirituelle



 Comment accéder à la connaissance spirituelle ?

La plupart des gens répondront que la source de la connaissance spirituelle est en nous. Il faut plonger en soi. Mais ce que nous entendons pas là diffère : pour les uns, il s'agit de "voyager dans l'Astral", de se connecter à des entités omniscientes ou de se fier à son impression du moment. Pour d'autres, plus rares, cela signifie se reconnaître comme présence impersonnelle, ou entrer en relation avec l'essence intime qui est aussi l'essence universelle. 

Autrement dit, la majorité des gens se tourne vers des entités, principalement des humains, des gourous, des maîtres, des guides, comme source de la connaissance. Dont des livres, qui sont les paroles de telles entités.


Or, j'ai remarqué une chose : parmi ceux qui lisent des livres, il y a ceux qui lisent des livres "sur x", par exemple le Tantra ; et il y a ceux qui lisent des livres "de x", par exemple des textes de la tradition du Tantra. C'est la distinction entre littérature ou secondaire, "les livres sur la Gnose", et la littérature primaire, les textes gnostiques eux-mêmes. Ou les livres sur l'alchimie, et les textes alchimiques eux-mêmes. Ce sont là deux sortes de sources très différentes.

Mon expérience, de longue date, est que la littérature secondaire est un mauvais choix. En surface, elle semble certes plus facile d'accès, plus familière ; les sources primaires semblent plus exotiques, plus difficiles. Mais c'est négliger le fait que la littérature secondaire est... secondaire. Elle est une copie, au mieux relativement fidèle. Un dérivé, un reflet, une imitation. Un écho. Or, comme dans le jeu du "téléphone arabe", il suffit de quelques copies pour que l'original devienne méconnaissable. De plus, pourquoi passer par des intermédiaires ? "Mieux vaut s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints". Remonter au plus près de la source.

La littérature secondaire est donc une perte de temps. Au pire, elle est source d'erreur. Et, parmi les sources secondaires, les moins mauvaises sont celles qui laissent le plus parler ceux dont elle parle. Voilà pourquoi je préfère les anthologies, au pire les résumés. Quant aux informations contextuelles, le format wikipédia est idéal. Rester concis, s'en tenir à l'essentiel. Les commentaires critiques doivent, dans la mesure du possible, être clairement placés à part.

Les livres que j'ai lu sur Platon étaient plein de préjugés, voire de mensonges. Même constat pour les ouvrages sur la Gnose, les "introduction", etc. Les livres sur le Tantra m'ont transmis des idées néfastes. Par exemple, le livre de Van Lysbeth a fait la propagande du cliché des "méchants aryens" contre les "gentils dravidiens", les vils pasteurs patriarcaux contre les doux agriculteurs matriarcaux. Cela m'a fait perdre du temps - le temps nécessaire pour réaliser par moi-même que cette affirmation était fausse. De même sur l'hindouisme, le bouddhisme, et ainsi de suite. Rien ne vaut l'accès aux sources primaires.

Et ce qui a été décisif, à chaque fois, c'est cet accès à la littérature primaire. Les sources, comme on dit à juste raison. Les textes, dans la langue originale ou, à défaut, dans une assez bonne traduction. Bien évidemment, je ne connais pas le tibétains, par exemple. Mais je connais le vocabulaire du dzogchen, les expressions principales. Je m'intéresse toujours à la langue. Remonter au plus près de la source. D'où l'apprentissage du sanskrit. On me demande régulièrement ce qui m'a poussé vers la pratique de cette langue si difficile. Eh bien, c'est le désir de me rapprocher des sources. Il en va comme dans le commerce : il est prudent de se passer d'intermédiaires, de traiter le plus directement possible avec le producteur. Voilà pourquoi je suis devenu sanskritiste. Et je ne l'ai jamais regretté depuis. 

Les textes. Aller aux textes. La tradition, c'est la transmission ; or la transmission, c'est la transmission à travers les textes. N'est-il pas frappant que toutes les traditions dignes de ce nom soient fondées sur des textes, des discours, des paroles, des soûtras, des aphorismes, des commentaires, des commentaires de commentaires ? Là aussi, nous retrouvons certes le phénomène d'imitation. Mais dans une forme vivante, dirai-je. 

Alors que, la spiritualité contemporaine se caractérise par l'imitation mensongère, par le plagiat. Regardez la plupart des vendeurs de méthode "quantique", "chamanique", "hydraulique" et pataphysique : ils plagient, et ils cachent soigneusement leurs sources véritables. Ainsi, le néo-yoga, le néo-tantra, le néo-advaita, le néo-vipassana, tendent à passer sous silence les sources indiennes, au motif que "c'est intellectuel". Ben voyons. Des plagieurs, des affabulateurs, des imposteurs, des imitateurs. Au mieux. Aujourd'hui, combien d'"éveillés" pompent les textes gnostiques, mais sans le dire ? Le "Secret" est une imitation d'œuvres des années 1920. Le New Age imite la New Thought, qui elle-même imite le transcendentalisme, qui lui-même imite le romantisme, qui lui-même... D'autre plagient le dzogchen. D'autres encore, pour mieux occulter leurs sources, prétendent enseigner le shivaïsme du Cachemire, mais n'ont dans la bouche qu'une énième copie de la rhétorique new age. Ou d'une psycho-thérapie des années 70. Sans oublier tous ces clones qui s'imitent les uns les autres, à l'infini. Un jeu de miroir qui évoque les rayons d'un supermarché. 

Alors quoi ? Les textes. Revenir aux textes. Revenir à la parole, au plus près de l'acte créateur. Pour apprendre et pour se nourrir. Au reste, toute lecture n'est pas condamnée à être seulement analytique. Il y a aussi la lecture divine : lire, méditer, prier et contempler. Comme, en Inde, il y a l'écoute, la méditation et la contemplation, shravana, manana et nididhyâsana. 

Autrement dire, l'étude des textes est une méthode, et non un simple gadget anecdotique. C'est la voie traditionnelle, la voie de la transmission, la voie de la réalisation. C'est une manière de vivre, une discipline, une école de chaque jour. 

Les gens parlent de "tradition orale", "d'au-delà des concepts", etc. Mais, le plus souvent, ce ne sont là que des justifications commodes pour rester les bras ballants, dans une attitude passive, consumériste à tous égards, tels des chamallows qui se laissent dissoudre par l'humidité ambiante. 

Certes, il fait aller au-delà des textes, par-delà la lettre. Mais pour cela, il faut d'abord passer par les textes. Et surtout, une lecture "divine" nous conduit d'elle-même à son propre au-delà. Telle est la beauté de la lecture. Lire et relire. Un travail d'artisan, et non d'employé. Une œuvre d'adulte qui se tient debout, et non d'adolescent mou du genou. Une quête en compagnie, non une soirée sextoy. 

Donc, aller aux textes plutôt qu'à des livres ou à des enseignements secondaires. Et, de là, à la Source ultime. Au plus près, au plus intime. Voilà pourquoi, dans mes billets de blogs, mes livres et mes vidéos, je m'efforce d'inclure des textes, au moins des extraits. C'est la méthode que j'ai adoptée. Après plus de trente années, elle m'a convaincu, elle a fait ses preuves, elle est fiable. 

La lecture des textes, des sources primaires, est une pratique spirituelle. 

Lire ainsi et se laisser relier. Lire comme on se laisse masser. Lire comme un chasseur. Lire en entier, en restant entier, tout entier. Lire attentif à l'onction, à l'esprit, au souffle. Lire en se posant. Lire comme une rencontre. En se reposant. Lire avec attention. Lire en intégrant l'articulation des mots avec le fond cordial vibrant. Enoncer les mots sur fond de silence vivant. Constater, encore et encore, leur harmonie. En éprouver une joie sans pareil. Découvrir, approfondir. Depuis longtemps, je lis les mêmes textes. Lire, oui, mais encore plus, relire. Encore, et encore, et encore. Lire comme on respire. Cultiver. Se cultiver. Laisser les mots, les phrases, les tournures, les discours, œuvrer en nous comme des graines dans une bonne terre. 

Vivre en accord avec ce que la lecture exige de discipline, de concentration, de mémoire, de souplesse, de précision, de force intellectuelle. 

Lire est une pratique, une expérience, lire, c'est faire, c'est déjà faire, c'est faire, peut-être, ce qui est toujours déjà en train de se faire en nous. Lire, c'est écouter. Lire, c'est se taire. Lire, c'est se laisser faire. Lire, c'est apprendre à laisser faire. Lire, c'est donner du temps, de l'espace, pour un autre en nous. Lire, c'est sortir du bavardage. Lire, c'est s'exposer à des objections, des ruptures, des surprises, des défis. Lire, c'est voyager. Lire, c'est s'élever sans bouger. Le monde est un livre : Shiva est le sens, Shakti est le texte. La Nature est un livre : la lecture d'un livre me prépare à cette autre lecture. Lire m'apprend à relier, me rend sensible à tous les signes, aux paroles sans mots, aux chants animaux, derrière les activités humaines. Lire apprend à parler à propos. Lire harmonise, rétablit, guérit, guide, vivifie, repose le corps. 

Lire est tout, est cheminer vers le Tout. 

samedi 14 novembre 2020

Relire et relier

 


Arrive un moment où tous les livres ont été lus,

quand l'esprit ne salive plus.

Ce que je ne trouve plus alors en longueur,

je peux encore le savourer en largeur et en profondeur.

Je lis, relis et... je plonge dans l'onction de la matière des mots. 

Je lis, sans prévoir, quelques paroles, une ligne parfois suffit.

Je laisse la parole passer, au travers, elle m'emporte vers le présent.

Parfois, je la mastique. Elle descend dans mon fond où elle nourrit l'âme.

La lecture divine est une autre manière de lire.

Totale, complète, elle n'exclut rien. Toutes les portes du palais sont ouvertes.

Elle imprime ses marques sous la surface,

sème des graines en les confiant au temps invisible, l'autre durée.

Nul ne sait ce que cela peut, mais nos souterrains le goûtent.

Je m'endors en lisant : je dors, mais mon coeur lit.

Les pages se prolongent, une respiration vers une autre.

La frontière, assez floue d'ordinaire, entre veille et songe, bat en retraite.

Les verrous se défont en silence, la gorge se déploie,

prête pour d'autres breuvages.

Lire est une sieste du corps et un éveil de la conscience.

Lire, c'est manger.

lundi 3 février 2020

La véritable méthode du Vedânta



Un livre vient de sortir sur la méthode du Vedânta.
A l'heure où la non-dualité est devenue un véritable produit commercial (voici un exemple), il n'est pas inintéressant de revenir aux origines indiennes. Car, si l'éveil à la non-dualité peut se repérer dans d'autres traditions, il serait impossible de la reconnaître si, d'abord, l'Inde ne nous l'avait pas fait connaître.

En Inde, il y a deux grandes traditions non-dualistes : la Pratyabhijnâ et le Vedânta, toutes deux plongeant leurs racines dans le corpus des Dix "grandes" Upanishads. 

Or, si tous le monde a certes entendu parler du Vedânta, bien peu ont lu ou étudié le Vedânta. Et ceux qui s'en réclament racontent ce qu'ils veulent. "Au pays, des aveugles..." Il faut dire que cette tradition a beaucoup évolué, jusqu'à devenir méconnaissable. D'abord très austère en la personne de son premier grand maître, Shankara, elle s'est mise ensuite à intégrer toutes sortes de doctrines différentes, voire opposées, comme le yoga. Cette attitude de plus en plus inclusive est une belle chose, elle a cependant rendu la "méthode" du Vedânta presque incompréhensible.

Voilà pourquoi l'oeuvre de Svâmî Sacchidânadendra Sarasvatî (SSS, mort en 1975) est précieuse et unique au XXe siècle. Cet enseignant de la province du Karnâtaka a entrepris la tâche ambitieuse de revenir à l'enseignement de Shankara lui-même. Par exemple, on croit aujourd'hui communément que le Vedânta n'est qu'une connaissance intellectuelle, donc indirecte, du Soi, et qu'il faut ensuite pratiquer la méditation selon Patanjali ou le Hatha Yoga pour atteindre le nirvikalpa-samâdhi, "l'état sans pensées" et atteindre ainsi une connaissance directe du Soi, une parfaite intuition. Mais tel n'est pas l'enseignement de Shankara. Selon lui, non seulement le nirvikalpa-samâdhi est inutile, mais il peut même constituer un obstacle dans la mesure où il peut être source d'orgueil. De manière plus subtile, SSS montre que selon Shankara, l'ignorance (avidyâ) n'est pas une énergie mystérieuse, une sorte de matière première, mais juste une erreur, laquelle peut être corrigée par la connaissance révélée dans les Upanishads. En bref, SSS démystifie le Vedânta. Il montre qu'il est une voie rationnelle fondée sur l'observation de l'expérience commune, sans recours à aucune réalisation occulte. En expliquant Shankara par Shankara, il donne à voir la simplicité et la puissance de l'enseignement originel, enseveli sous des siècles de commentaires qui, en prétendant expliquer Shankara, l'on bien souvent trahi.

Evidemment, l'oeuvre de SSS a suscité la polémique. 
Mais si sa pensée est certes radicale et fort ambitieuse, elle a du moins les moyens de son ambition : en kannâda, en anglais et, surtout, en sanskrit, son oeuvre est sans doute la plus sophistiquée de toute la pensée indienne du XXe siècle. Sa Reconnaissance de la méthode du Vedânta (Vedântaprakriyâpratyabhijnâ, traduite en anglais) est un trésor, et Cœur de Shankara ou Réfutation de l'idée d'une Ignorance Primordiale (Shânkarahridaya ou Mûlâvidyânirâsa, traduit en anglais) est l'oeuvre la plus profonde que je connaisse en sanskrit, pour le XXe siècle. Je dois dire qu'elle dépasse parfois mes capacités intellectuelles. Même si je suis loin d'être convaincu par tous ses arguments et sa lecture de Shankara, sa pensée est passionnante et sans équivalent dans le monde védântique contemporain. Certes, des figures comme Cinmayânanda et Dayânanda ont œuvré beaucoup pour revenir au Vedânta des origines, mais sans aller aussi loin que SSS.

Malheureusement, cette oeuvre humble et sérieuse demeure inconnue du monde traditionnel et a fortiori du grand public.
C'est donc une bonne chose que deux opuscules soient accessibles aux lecteurs francophones.

lundi 27 mai 2019

Mes maîtres vivants


Dans l'idéal, il serait préférable d'avoir un maître.
Ou pas.

Dans les traditions, le maître est de fait un homme qui imite un génie spirituel. Par exemple, un lama tibétain est censé incarner la perfection d'un Bouddha. Un gourou imite Shiva, Vishnou, Krishna, Kâlî, etc. Un maître de Vedânta "représente" Shankara. Un directeur spirituel chrétien montre le Christ, un maître zen est censé être un Bodhidharma en chair et en os, etc. 

Mais, comme de fait bien souvent ce "maître vivant" (expression sikh/sant) est loin d'égaler le génie dont il se réclame, un ensemble de règles, de rituels et de symboles pallie cette infériorité. D'où la rigidité, le dogmatisme, la lourdeur des traditions.

Quand vous lisez Longchenpa et que vous vous retrouvez face à tel Rimpotché, fut-il doté d'un beau pédigré, un certain décalage est évident. En théorie, vous pourriez poser les questions que vous auriez toujours voulu poser à Longchenpa. En pratique cependant, les choses sont bien différentes. Le Rimpotché n'a souvent qu'une connaissance superficielle et passive de la pensée de Longchenpa. Quand vous le questionnez, vous avez l'impression d'appuyer sur un bouton et d'entendre une réponse toute faite. Le nombre des questions audibles par le Rimpotché est limité, de même que le nombre de réponses possibles. Si votre question ne rentre pas dans les cases, vous réalisez rapidement que votre interlocuteur ne fait que répéter, ne fait qu'imiter un ancêtre glorieux. Tel Rimpotché est un individu quelconque déguisé en Longchenpa. Mais il n'est pas Longchenpa.

Rares sont les gourous à la hauteur de leur tradition. Ils sont plus occupés à diriger la vie de leurs ouailles, à faire la promotion de leur tradition (ou leur propre promotion, la frontière n'étant pas toujours nette) et à gérer leur patrimoine.

Combien de maître "vivants" ai-je rencontré ? 
Pour moi, un maître vivant est un individu passionné par ce qu'il transmet, curieux et, surtout, capable de penser par lui-même et qui connaît à fond sa tradition, la philosophie dont il se réclame. J'ai connu peu de ces individus : Douglas Harding me vient à l'esprit en premier, et il portait, à sa manière, une certaine tradition de pensée ; ensuite Nyoshul Khenpo pour le dzogchen, l'un des rares, si ce n'est le seul, à paraître s'intéresser vraiment à son sujet. Et... je crois que c'est tout, parmi les "vivants" du moins. 

Mais cet adjectif convient-il ? 
J'ai d'autres maîtres, qui me parlent à travers leur parole, écrite dans des livres. Ces maîtres-là sont-ils moins vivants ? Quand vous faites l'expérience de la relative médiocrité des représentants de telle ou telle tradition glorieuse, vous revoyez - pourquoi pas ? - votre jugement sur les livres. 

De fait, dans ce rayon j'ai beaucoup de maîtres. Exigeants et puissants. 
On dit que d'un livre, on peut faire ce que l'on veut, et qu'il ne vous reprendra pas comme un "maître vivant" peut le faire. C'est faux. Combien de fois ai-je vu des "disciples" manipuler leur "maître" pour leur faire dire ce qu'il ne disait pas ? Alors qu'un livre est fixé : il dit ce qu'il dit. On peut lui faire dire autre chose, mais sa parole demeure, imprimée, obstinée. 
On dit aussi qu'un maître peut répondre à des cas particuliers. Mais comme je l'observais plus haut, c'est rarement le cas. Très rarement. Alors qu'un livre dit ce qu'il dit, et il invite ses lecteurs à penser par eux-mêmes, à aller au-delà de la lettre pour trouver des réponses à des questions nouvelles. Le "maître vivant" infantilise. Le maître-livre responsabilise (expression certes fort laide, mais vous m'avez compris).  

Parmi ces maîtres-livres, voici les principaux. En vérité, il y en a des centaines d'autres, dans toutes les traditions, mais je me concentre ici sur ceux qui me paraissent être ceux de toute une vie :

- Abhinavagoupta, la Lumière des Tantras, la Méditation sur le Poème pour la reconnaissance du maître, etc.
- Outpala Déva, le Poème pour la reconnaissance du maître (précisément).
- La Doctrine secrète de la déesse Tripurâ et la philosophie de la Reconnaissance en général.
- Douglas Harding, toute son oeuvre.
- Platon
- Plotin, Proclus, le "néoplatonisme" (un corpus énorme).
- Épictète, Sénèque, Marc-Aurèle, le stoïcisme (et ça remplace des wagons de "développement personnel" !).
- Hadewijch d'Anvers, Jean de la Croix, les mystiques catholiques, franciscains en particulier au XVIe/ XVIIe siècles. Une centaine d'auteurs.
- Longchenpa et quelques textes dzogchen.
- Les deux/trois principaux manuels de la Mahâmudrâ.
- Les Oupanishads, Shankara et Soureshvara.
- Tsongmi, pour le zen.
- Tchouang Tseu.

Voilà. Il me semble que ces auteurs sont de grands "maîtres vivants", vivants dans leur parole. Ce ne sont pas ceux que je "préfère" (je suis loin d'être toujours d'accord avec Platon ou les Stoïciens), mais, indépendamment de mes préférences, je constate en eux une grandeur singulière qui dépasse justement les questions de goût. Ils sont des maîtres. Pour toute une vie. Voire pour plusieurs. Ils ont une valeur objectivement universelle. Vous pouvez y revenir, encore et encore. Ils ne vous lâcheront pas. Ils sont toujours disponibles, silencieux, présents. En même temps, ils ne cèdent pas aux modes passagères et aux diktats du Marché. Ce ne sont peut-être pas des maîtres qui vous transmettent l'éveil d'un coup de baguette magique, mais ils font mieux à mon sens : ils nourrissent l'adulte en vous. Eveil et sagesse, simple, facile et accessible à tous : ils pointent votre essence parfaite et parlent d'une vie à partir de cette vérité. Ils sont les véritables maîtres vivants.


mercredi 19 septembre 2018

Nouvelle traduction : les Hymnes à Shiva

J'ai le plaisir de vous annoncer la parution très prochaine de ma traduction d'un texte qui me tient particulièrement à cœur :

Les Hymnes à Shiva 
d'Outpala Déva,
chez l'excellent éditeur Arfuyen


Grand philosophe fondateur de l'école de la Reconnaissance, Outpala Déva (IXe siècle, Cachemire) est aussi un puissant mystique. 

Dans ces Hymnes composés au jour le jour et rassemblés par ses disciples, il partage son expérience et son intuition : l'absolu se révèle dans chaque expérience, même la plus ordinaire. Paix ou agitation, joie ou pleurs, rire ou tristesse, le mystère de la vie brille en tout, à travers tous.

La voie royale vers cette reconnaissance du divin dans la vie quotidienne est la bhakti

Bhakti est un terme sanskrit difficile à rendre : il désigne littéralement la participation entière, le fait de s'adonner tout entier à une expérience ou une activité. Par exemple, dans la tradition du tantra non-duel (kaula), on parle de faire un rituel "avec bhakti", c'est-à-dire en le ressentant à fond, à l'opposé d'une action automatique, mécanique. Dans les poèmes d'Outpala Déva chaque expérience est occasion de participation. 

Mais le choix de traduction le moins mauvais est sans doute de rendre bhakti par "amour". Car c'est bien d'amour qu'il s'agit, tout simplement. De cet amour qui est élan de tout l'être vers la fascinante folie de la vie qui se donne jusque dans les occasions les plus humbles. 

Ici, Outpala Déva ne renvoit pas à des expériences exotiques. Il n'invoque pas des savoirs ésotériques, ni des lignées de yogis cachés au fond des Himalayas. 

Non, bien qu'il appartiennent à de prestigieuses lignées, il invoque l'amour, c'est-à-dire le réveil de la conscience, qui est déjà, par nature, amour de l'insondable. Voilà sans doute pour quoi il emploie le mot "amour" à chaque verset de ses poèmes, comme une respiration, une invocation, une palpitation.

Profond, il ne cherche pas à se fabriquer une image de gourou ni d'éveillé. Il dévoile ses doutes, ses émerveillements aussi, dans une poésie éloignée de l'image du sage transcendant, retiré dans sa grotte. 

Outpala Déva nous parle comme un autre nous-mêmes, avec ses hauts et ses bas, et c'est sans doute à cause de cette franchise qu'il nous parle à travers les siècles.

Pour moi, ce texte est l'un des plus beaux de la tradition tantrique du shivaïsme du Cachemire. Il est si important et profond à mes yeux, qu'à dire vrai je ne sais si je traduirai autre chose après cela...
Un trésor de vie à découvrir, loin des spiritualités artificielles et superficielles.

Voici le premier verset :


Je salue l'être plein d'amour
à qui Dieu se manifeste
sans aucun moyen,
sans image

dimanche 22 octobre 2017

Nouveau livre - La Liberté de la conscience

Nouvelle traduction à paraître le 2 Novembre 2017 :

La Liberté de la conscience
poèmes et enseignements de Râmeshvar Jhâ

traduit du sanskrit par David Dubois


Râmeshvar Jhâ, de Bénarès en Inde, fut l'un des plus profonds 
adeptes du shivaïsme du Cachemire au XXe siècle.

Toute sa vie, il composa des poèmes en sanskrit,
des versets qui témoignent de l'intensité de sa vie intérieure
et de son émerveillement d'être.

Le shivaïsme dit "du Cachemire" est le tantra non-dualiste :
la conscience et le divin ne font qu'un ;
il suffit de le reconnaître pour vivre une vie accomplie.

Inconnu en Occident et en Inde,
Râmeshvar Jhâ est pourtant un grand mystique,
un yogi et un philosophe authentique.

Avec cette traduction inédite de plusieurs centaines
de versets qu'il composa spontanément au fil des jours,
suivis d'une lettre adressée à un disciple,
j'ai découvert un être ardent, passionné,
un véritable tântrika.


Plus qu'un témoignage :
un livre de vie.

Précomander sur Amazon :

jeudi 4 mai 2017

Rencontre autour de 60 expériences de vie intérieure


Rencontre annulée,
mais
soirée autour du livre
à la librairie Almora
le mercredi 28 juin à 19h

La vie spirituelle est-elle réservée
aux athlètes de haut niveau ?
Doit-elle se limiter à des temps de méditation assise ?

Nous sentons bien que notre vie intérieure
se vit dans la vie quotidienne,
dans ses petits gestes,
à travers les petites attentions comme on dit,
et jusque dans les épreuves
et les tracas,
les moments d'angoisse,
de panique et de surprise.

Mais comment au juste ?

60 expériences de vie intérieure
est une offrande et un essai de partage autour de cette question.
60 exercices, pratiques ou expérimentations
pour explorer, simplement, avec peu ou pas de références,
des moments comme la respiration, l'endormissement, l’éternuement,
la douleur physique, la confusion
ou les chocs émotionnels.
Autant de portes vers le silence et la joie.

A l'occasion de la sortie de ce livre le 18 mai prochain,
je vous invite à une soirée autour de ce thème 
des "mille et unes porte de l'éveil",
le dimanche 21 mai 2017,

Lieu : Espace Divyan, 1 passage du jeu de Boules, Paris

M° Oberkampf ou République
Tarif : 20e sur place
15e avec réservation par courrier ou sms



Pour s'inscrire et se renseigner :
deven_fr@yahoo.fr
06 03 33 05 58


A bientôt !

vendredi 28 avril 2017

Nouveau livre : 60 expériences de paix intérieure

Nouveau livre :

60 expériences de vie intérieure

par David Dubois
éditions Almora



L'homme ne vit pas que de pain et d'eau...
Il a soif d'une eau de vie qui n'est pas de ce monde,
et que, pourtant, il est appelé à découvrir en plein cœur de ce monde.
Vivre de cette manne intérieure,
cela n'est pas fuir le monde,
c'est le nourrir et le sauver.
C'est plonger en soi, au-delà de soi,
pour toucher ce qui est la Source
de tout et de tous.
La Vie, tout simplement.

Inspiré par la tradition cachemirienne médiévale
(et son texte le plus étonnant, le Vijnana Bhairava Tantra),
j'ai écrit ce livre pour partager sa richesse,ce qui, en elle,
m'a parlé et continue de résonner à travers les tempêtes de la vie :
cette possibilité, inouïe, que chaque expérience soit
une occasion de compréhension, 
une porte vers l'Ouvert,
un éveil.

Il ne s'agit pas ici de partager des expériences de vie,
comme des voyages ou des méditations,
mais de suggérer que toutes les facettes de la condition humaine
sont des invitations à nous laisser posséder
par ce qui est plus vaste que nous,
par ce qui est "plus moi que moi".

Je propose ici 60 expériences.
On peut les vivre après les avoir lues,
mais aussi en lisant,
dans une sorte de lecture spirituelle,
douce et toute d'écoute, que nous devons redécouvrir.
On y retrouvera les "classiques" de la méditation assise
sur le souffle, mais aussi des possibles moins attendus,
comme l'éternuement, la surprise,
ou encore le doute, 
comme voies d'éveil.

Ce n'est pas un livre de théorie,
ni une autobiographie,
mais un partage inspiré par 
des années vécues au contact 
de la riche tradition spirituelle du Cachemire.

Ce recueil d'expériences offertes
est suivi d'une nouvelle traduction
des originaux sanskrits qui m'ont inspiré,
dans un style plus accessible,
tout en restant fidèle à l'original.

Parution chez Almora le 18 mai 2017

vendredi 20 mai 2016

La tyrannie du ressenti, etc.



Ken Wilber vient de sortir un livre sur la méditation dans la perspective de sa philosophie, dite "intégrale", car elle veut honorer les vérités qui se trouvent dans chaque point de vue. Y-compris dans les sciences et les philosophies occidentales. En même temps, Wilber est assez habile et pédagogue pour ne pas froisser directement son public (New Age), et prend soin de dénoncer les limites de l'"intellect". 
Au final, ce livre est comme toujours très riche et mériterait d'être traduit.

A mon sens, sa principale qualité est de proposer des cartes et des repères, sur fond de Conscience. Et cette Conscience, il la pointe directement en reprenant les expériences et le vocabulaire de la Vision Sans Tête de Douglas Harding. Bonne nouvelle.

Mais son principal défaut, à mon humble avis toujours, est qu'il ne prend pas en compte le désir, la dimension affective de l'être, les émotions. Bien sûr, il parle des émotions, de la psychologie. Mais, quand il aborde l'éveil non-duel, il n'en parle qu'en termes de connaissance, et jamais en termes d'émotion. Pour lui, la seule porte vers la conscience non-duelle est l'exercice du Témoin : rester neutre face aux désirs et aux émotions, "enregistrer" ce qui surgit, et lâcher prise, dans une lumineuse indifférence. Donc il fait exactement ce que font le Védânta de Shankara et le néoadvaita : il réduit l'affectif au cognitif, le désir à un objet
Or, à mon sens, une émotion n'est pas un objet qui apparaît et disparaît dans la conscience neutre
Une émotion n'est pas un mouvement dans la conscience, mais bien un mouvement de la conscience. 
Et ça change tout. Car si l'on tient que les émotions et les désirs sont, comme le reste, des objets dans la conscience, comme des images sur un écran de cinéma, alors on se prive définitivement de comprendre la relation entre la conscience et désir, entre conscience et émotion. Et, comme selon le Védânta etc., le désir/émotion est souffrance, la souffrance est condamnée à rester un mystère, de même que le monde. Des apparences - dont des émotions - viennent se projeter sur l'écran impassible de la conscience. Mais d'où viennent ces images ? Selon le Védânta, il n'y a pas d'explication. Car ces images sont une illusion. Et donc, il n'y a, selon le Védânta, aucune relation entre la conscience et les objets - dont les désir/émotions -, entre contenu et contenu. Il n'y a qu'un rapport, disons, accidentel, comme entre un miroir et ses reflets : le miroir n'est pas l'agent des reflets, il n'en est pas le créateur, il ne les désire pas (ni ne les refuse), il s'en fiche. A vrai dire, le miroir est un parfait crétin, incapable d'entrer en relation avec quoi ou qui que ce soit... Et quand on dit que le miroir est cause des reflets, c'est nous, conscience libre et désirante, qui synthétisons le miroir et les reflets, qui, en eux mêmes, sont parfaitement étrangers l'un à l'autre. 

Quel rapport avec le projet de philosophie intégrale de Wilber, me demanderez-vous ? Celui-ci : Wilber veut expliquer le rapport entre le Fond sans forme d'une part, et les formes de l'autre. Mais, attaché pour je-ne-sais quelle raison à un paradigme védântique, il n'y parvient pas. Il connaît vaguement le Shivaïsme du Cachemire à travers le gourou génial (et génialement mégalomaniaque) Adi Da (alias Franklin Jones) mais, apparemment, sa curiosité n'a jamais été plus loin. Il ne connaît pas vraiment l'alternative tantrique. Et du coup, sa philosophie est dans une impasse. Le seul désir qu'il évoque ça et là, est l’Eros de Platon. Ce qui ne lui permet pas d'avancer au-delà des généralités à-la-Aurobindo. Autrement dit, Wilber reste très vague et flou sur le rapport entre la conscience et le monde. Il y a un désir, admet-il. Certes. Mais dès qu'il parle de la conscience non-duelle, il revient au dogme védântique selon lequel la conscience est sans désir, car elle ne manque de rien, car il n'y a rien en dehors d'elle. 
Or, s'il est vrai qu'il n'y a rien en dehors de la conscience, on ne voit pas pourquoi la conscience ne pourrait pas se désirer elle-même, ou désirer un aspect d'elle-même, vu qu'elle est douée d'une infinité d'aspects... En fait, on pourrait donner des centaines d'exemples où Wilber montre son désir - justement - de penser l'éveil personnel, l'incarnation, le désir de l'absolu, etc. Mais, à chaque fois qu'il revient à la non-dualité, il repasse en monde impersonnel, où le désir redevient un objet parmi d'autres. En ceci, Wilber est un exemple d'un problème qui frappe l'ensemble des "éveillés" néoadvaita : je vois qu'ils essaient de dépasser l'impersonnel, vers une non-dualité inclusive, mais sans vraiment y parvenir vraiment, faute de se débarrasser une bonne fois pour toute du modèle védântique.

Ah, et puis je ne résiste pas au plaisir de vous livrer cet extrait, où Wilber décrit la mentalité postmoderne, relativiste et anti-intellectuelle (vu qu'il faut bien justifier le titre que j'ai choisi) :

"L'étape pluraliste [postmoderne, New Age], aussi nommée étape du 'moi susceptible', est connue pour accentuer les 'ressentis' plutôt que la pensée, qui est souvent diabolisée, de fait. L'intellect', et en particulier des choses comme la 'rationalité' ou la 'logique' sont, à cette étape, profondément suspectes, et l'accent porte sur 'se centrer dans le cœur' et être 'incarné', 'en résonance avec les ressentis'. Voilà pourquoi l'intelligence émotionnelle est tant célébrée, plutôt que l'intelligence cognitive. Les critiques Oranges [=de l'étape d'avant, moderne]... accusent les postmodernes de créer une 'République des Ressentis"... (p. 168)
Et ajouterai-je, de promouvoir l'avènement d'une tyrannie du ressenti.

De fait, la spiritualité aujourd'hui, c'est trois dogmes :
- "mes préjugés sont des intuitions divines"
- "mes ressentis sont la réalité"
- "mes caprices sont des messages de l'Univers" ou du Féminin Sacré, ou de ce que vous voudrez...
Le paradigme, ici, est celui de la soirée Sex Toys. Une mixture étrange de philosophie impersonnelle et de philosophie Sex Toys, voilà le néoadvaita (les "satsangs", etc.). Et une bonne partie du néotantra.

Le New Age, pour faire court, est une sacralisation de l'égoïsme infantile. Entendre des discours impersonnels dans la bouche des chantres du développement personnel est une délicatesse de fin gourmet.

Tout ça est très intéressant.

Bon weekend :)

samedi 14 septembre 2013

Seconde édition du guide Almora

La seconde édition du Guide Almora de la spiritualité vient de paraître. Il a été refondu, avec encore plus d'info et un format plus compact. Acheter sur Amazon.

jeudi 19 janvier 2012

Sur "Le bouddhisme n'existe pas"

Et si le bouddhisme n'était qu'une erreur ?

Non pas le dharma du Bouddha (ou plutôt des Bouddhas, aussi nombreux que les grains de sable du Ganges). Mais la notion, telle qu'elle est apparue en Occident. Ce "culte du néant" n'est-il pas un néant conceptuel sorti tout droit d'une méprise ?

Le livre d'Eric Rommeluère pose la question. Mais il ne s'agit pas de l'une de ces mises au point universitaires sur les malentendus entre Orient et Occident.

Il réfléchit sur un problème autrement plus profond, à plusieurs niveaux.

Le premier est celui-ci : Comment une tradition peut-elle se transmettre sans trahir son message ? Bergson disait que toute religion naît d'un élan d'amour inconditionnel qui retombe peu à peu, se cristallisant en institutions sociales. 

Mais ici, le problème se pose à un second niveau, encore plus profond : Comment transmettre le dharma, cet enseignement qui vise à pacifier nos tendances à chosifier ? Comment parler de ce qui échappe à tous les discours sans l'enfermer dans un discours ? Car le dharma n'est pas une religion comme les autres. Il ne vise pas à conserver un ordre social ou un corps de doctrines. Son essence est bien plus radicale que cela : l'essence du dharma est de montrer qu'il n'y a pas d'essence, nulle part. Mais pour le transmettre, il faut élaborer une dogmatique ! Tel est le défi de la théologie (l'auteur admet cet usage) bouddhique : penser un système de dogmes sans référence absolue. C'est un peu la quadrature du cercle.

"Comment cultiver la liberté par la contrainte ?" disait Kant à propos de l'éducation. Tel est, mutatis mutandis, la problématique du dharma. Il va même plus loin : le dharma n'est rien, il n'est qu'une illusion destinée à nous éveiller de nos illusions. Mais - et c'est un "mais" que Rommeluère crie haut et fort - le dharma n'est pas pour autant un blanc-seing moral, une porte ouverte au cynisme, un "salon zen".

Dès lors, il s'agit d'éviter deux écueils :

D'une part, confondre l'exigence de liberté avec la passivité capricieuse du consommateur déraciné qui erre de "spiritualités" en produits de bien-être. Vos désirs sont nos dharmâ !
De l'autre, la tentation de chosifier le dharma en une forteresse imprenable, en se repliant sur "la tradition", conçue comme ensemble de dogmes atemporels. A prendre ou à laisser.

Eric Rommeluère, lui même enseignant du zen s'efforce, au travers d'un parcours exigeant et courageux, de penser cette voie du milieu qui n'est autre que celle de tous les Bouddhas. 
Exigeant, car il tente de relier ces questions aux débats sur le rapport entre tradition, modernité et relativisme postmoderne. Il montre notamment que le dharma ressemble à chacun de ces moments, et qu'il est donc susceptible d'être réduit à l'un d'eux. Il y a ainsi des bouddhistes traditionnalistes qui refusent au fond d'épouser l'impermanence. Il y a les rationalistes qui voient dans la méditation une technique scientifique - "digital mindfullness". Et les adeptes de la déconstruction tous azimuts qui voient dans le bouddhisme un précurseur de Derrida ; ou bien les consommateurs désabusés qui vont s'écrouler dans "l'absence de concepts" - un relativisme extrême - comme un poivrot à son comptoir. Or, on l'aura compris, le dharma est plus subtil, plus nuancé. Il "n'existe pas" au sens où il ne peut être chosifié et au sens où il ne doit pas l'être. Chosifié, le dharma devient le bouddhisme.
Et ce livre est aussi courageux, car il n'hésite pas à formuler des problématiques dans un vocabulaire qui, sans jargonner, est recherché. Bref, il pense. Ce qui n'est pas courant dans un milieu bouddhiste vendu au Marché omniprésent, omniscient et tout-puissant... Mais il est en ceci fidèle à l'idéal du "moyen habile" propre à ce qu'il appelle la "voie de la grandeur" (le Mahâyâna ou Grand Véhicule) dans l'un des meilleurs moments de l'ouvrage, celui sur "l'habileté".

Son essai n'est pas écrit à la va-vite, et il ne se lit pas avec un lance-pierre. Mais il mène une réflexion et accompagne son lecteur, jusqu'à ce paradoxe au cœur du dharma : montrer qu'il n'y a rien à montrer - ce qui n'est pas une partie de plaisir rhétorique, mais une expérience, celle de la "fine fleur" du réel. Car l'auteur ne craint pas de qualifier l'expérience visée par le dharma de mystique. Il ne s'agit pas simplement de guérir, de calmer, d'apaiser, de mieux gérer, de dépayser, de réenchanter, mais bien de transcender, d'aller par-delà avec tout son être. Il n'est pas qu'une spiritualité, pas qu'une recette, pas qu'un ensemble d'idées exotiques, pas qu'une trousse à outils situé dans le rayon "bien-être" de l'Hyper-marché.

Reste que le parcours n’aboutit pas vraiment. Les problèmes sont posés, ce qui est déjà, en soi, remarquable. Mais les solutions ne sont pas formulées clairement. Cependant, c'est sans doute là le défaut de sa qualité, et c'est le but du livre : à côté d'une mise au point sur ce qu'est et n'est pas le dharma, il veut provoquer le lecteur à penser, à cheminer en dehors des sentiers ronronnant.

Certains points sont donc discutables. Par exemple, il assimile le bouddhisme agnostique de Stephen Batchelor au rationalisme moderne, alors qu'il me semble plus proche d'une problématique postmoderne (celle de l'individu face à l'absurde). De plus, Batchelor ne cherche pas à dissoudre le sens du mystère dans un rationalisme positiviste.

Par ailleurs, on peut se demander si mystique et rationalisme sont si opposés que l'auteur semble le penser. Pour apprécier le message d'un discours, ai-je besoin d'y croire ? Non seulement je pense qu'il n'en n'est rien, mais encore je crois que la croyance - littérale - peut être un obstacle. Ainsi, a-t-on besoin de croire que les corbeaux et les renards parlent pour tirer la leçon de telle fable de La Fontaine ? De même pour la transmigration (ou réincarnation). Ai-je besoin d'y croire pour accéder au cœur du dharma, à la fine pointe du réel ? Quand je regarde un film, je ne cesse pas un instant de frémir avec les personnages. Et pourtant, je ne cesse pas un instant d'avoir conscience qu'ils ne sont qu'une fiction. Mais il est vrai que la chose est complexe.

Quoi qu'il en soit, c'est justement le mérite de ce livre que de faire réfléchir. En posant les questions et en faisant quelques pas, il aide son lecteur à éclaircir sa propre démarche. Ce qui n'est pas rien. A lire par tous ceux qui prennent le dharma pour autre chose qu'un produit de consommation.
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