mercredi 15 février 2012

L'absolu est-il le Neutre ou le Bon ?

L'expérience mystique est celle de l'absolu tel qu'il rayonne à travers nous.

Mais quel est le rapport de cette expérience avec la morale ?

Pour de nombreux mystiques, en particulier dans les traditions non-dualistes, la morale est une construction imaginaire, sans contrepartie réelle. Dans l'expérience de la non-dualité, on n'en trouve pas trace. L'absolu, disent-ils, est au-delà du bien et du mal. Le bien n'est tel que relativement au mal, etc. De plus, les valeurs morales ne sont que des conventions, des consensus entre êtres ignorants de cette expérience de l'absolu, perdus dans l'imagination. Donc nulles et non avenues.

Ce qui reste alors, c'est le ressenti pur, pur de tout concept, de toute imagination, donc de toute morale. Voilà pourquoi les "éveillés" affirment souvent qu'ils sont au-delà de la morale, comme le corbeau au-dessus de la mêlée. Et souvent, ils semblent, en effet, agir sans tenir compte d'aucun souci moral, bienheureux qu'ils sont. 

Or, ceci soulève plusieurs questions. Dont celle-ci :

L'expérience de l'absolu est-elle neutre sur le plan moral ?

Si l'expérience de l'absolu est moralement neutre, alors elle n'est pas pour autant sans conséquences morales. En effet, on peut penser qu'une expérience neutre invite, par exemple, à l'indifférence. De l'indifférenciation à l'indifférence ? N'est-ce pas très souvent le cas ? Imaginons que je fais une retraite de méditation. On m'a dit que l'absolu était "sans imagination", sans pensées. Donc je m'arrange pour faire cette expérience. Je reste sans penser, à force d'efforts "sans effort", etc. Et puis, je recommence à penser, à imaginer. Je quitte l'espace du ressenti pour poursuivre mes activités. Or, qu'est-ce que je constate ? Je constate que, de fait, je ne suis pas moins égoïste qu'avant. Dès lors, il est tentant de croire que j'ai fait l'expérience de l'absolu, que l'absolu est neutre, et que, tout simplement, l'absolu n'a rien à voir avec les jugements moraux, qui ne sont que des constructions imaginaires. Il est vrai que je tire de cette retraite un autre bienfait : je suis plus calme. Mais il est vrai aussi que le calme n'est pas moralement bon en lui-même. Ce calme peut m'aider à tuer avec sang-froid, donc plus efficacement. La méditation du "sans imagination", du ressenti pur, peut m'aider à devenir un meilleurs tueur, un "bon" assassin. Et je peux achever de me rassurer en invoquant l'ordre "impersonnel" du réel. Tuer, c'est ma nature. Reproche-ton au lion d'être un lion ? Absurde ! Vaine mentalisation d'Occidental moderne décadent coupé de la Tradition, de Mère Nature !

En écrivant ceci, je pense à la fable de Saraha, ce mystique indien qui aurait vécu vers le IXe siècle. Il médite. Et il fait si bien qu'un jour il entre dans un état sans imagination, pendant douze années consécutives (durée suffisante pour changer ses habitudes profondes, selon l'Inde). Mais juste avant, il avait ordonné à son esclave de lui préparer une soupe à l'oignon. Douze années passent, donc, sans que l'esclave ne le dérange. Puis Saraha rouvre les yeux. Et devinez quelles furent ses premières paroles ? "J'ai atteint l'éveil. Taisez-vous, et recevez le Nectar immortel" ? Non. Il demande sa soupe. La morale, si j'ose dire, est claire : stopper l'imagination - par effort ou par n'importe quelle non-méthode - est sans effet sur les habitudes, notamment morales. 
 
Saraha avait fait l'expérience de... l'absolu ? Non. Il avait fait l'expérience de l'absence d'imagination, laquelle peut être lucide, paisible, bienheureuse. Mais ce n'est pas l'expérience de l'absolu. Cette expérience "par-delà les concepts" est neutre, mais ce n'est pas l'absolu. C'est une sorte de coma lucide, de lobotomie béate, sans doute salutaire d'un point de vue sanitaire (au moins Saraha n'a embêté personne - surtout son esclave ! - durant ces douze années), mais ce n'est pas l'expérience de l'absolu, ce n'est pas ce que le bouddhisme du Grand Véhicule nomme "l’Éveil". Ce n'est même pas l’Éveil du Petit Véhicule. C'est un état de neutralité morale, d'atonie éthique. 

Les enseignements bouddhistes prennent donc soin de souligner que l’Éveil n'est PAS moralement neutre. Il est, au contraire, une source inépuisable de valeurs morales, à commencer par l'altruisme, c'est-à-dire l'habitude de préférer autrui à soi-même. C'est la nature d'un Bouddha. Être un Bouddha, c'est être bon, non pas au sens d'avoir plein de qualités, même psychologiques telles que la patience, la persévérance, la générosité, et encore moins le bonheur. Être bon comme un Bouddha, ce n'est pas être bon comme un bon snipper. Car tout cela, on peut l'avoir et s'en servir pour faire du mal ! Un Bouddha peut manifester ces qualités. Mais celui qui manifeste ces qualités n'est pas nécessairement un Bouddha. L'histoire est pleine de génies... du mal. Capables d'une concentration extraordinaire, d'une égalité d'âme imprenable, d'une mémoire infaillible, ils rayonnent le bien-être, la détermination, ils connaissent les réponses avant même que vous n'y pensiez. Mais ce sont des monstres. Pas des Bouddhas. La différence essentielle, c'est l'altruisme.

L'expérience de l'absolu n'est pas moralement neutre. Elle rend altruiste ou, du moins, elle nous fait prendre conscience du mal que notre égoïsme fait à autrui. Si une expérience m'apporte un peu de calme, plus de concentration et de mémoire, mais sans remuer mon cœur, ce n'est pas l'expérience de l'absolu. Si la méditation étouffe la voix de ma conscience tout en faisant de moi une montagne de sérénité, ce n'est pas l'expérience de l'absolu. Par contre, si je deviens plus scrupuleux, si je me remets en question, il est fort possible que ce soit le signe d'une expérience authentique.

Il est vrai qu'à l'aune de ce critère, bien peu d'"éveillés" sont des Bouddhas. D'ailleurs, peut-on être certain des intentions d'un autre ? Et même, des nôtres ?

8 commentaires:

space a dit…

En terme néoplatoniciens, on pourrait dire que la négation est une négation par excès. L'excès de la négation n'est pas une privation, mais une origine pour ce qui est nié. Autrement dit, appliquer à l'exemple de la morale, le caractère a-morale non seulement n'est pas immoral mais fonde la moralité.

Dans le bouddhisme on parle aussi de pensées subtiles, ce sont des pensées qui affleure mais dont on n'a pas conscience. Dès lors on peut avoir l'impression d'être sans pensées sans que cette impression soit fondée. C'est comme si on mettait la poussière sous le tapis pour ne plus la voir. On ne fait donc pas l'expérience d'un état sans pensée mais celui d'un blocage des pensées voir d'une pensée qui pense l'état sans pensée. Ce n'est pas donc l'état naturel qui est expérimenté mais un état d'hébétude.

Cordialement.

fx a dit…

Très intéressant ! Méditer, sans se faire le centre ! L'altruisme, c'est justement cela. Et en se perdant pour l'autre, on se trouve. Ecoutant dans une association de solidarité, combien de fois en ai-fait l'expérience ! En m'oubliant, je me retrouve dans ma vérité !

Bien amicalement

François Dureux

Janus a dit…

Bonjour David. On va avoir besoin de moralité dans les temps qui viennent.

L’éveil (bodhi) est défini dans le mahāyāna comme la connaissance non-dualiste de la vacuité. La vacuité est définie par le madhyamaka comme l’absence d’opinions extrêmes, y compris de ce qui est bien et mal, en tant qu’opinion.

"Comme la conscience est entière par nature
Le tronc de la conscience n'est pas clivé
Il s'étend partout dans le triple univers
Ses boutons fleuris de la compassion, renferment le fruit de l'altruisme
Le nom [de cet arbre] est "altruisme"
(Fin des distiques de Saraha)

La compassion, l’altruisme et les « qualités » prennent racine dans l’éveil, mais ils ne sont pas l’éveil, ils n’en sont pas différents non plus. Tu dis « L'expérience de l'absence d'imagination, laquelle peut être lucide, paisible, bienheureuse n'est pas l'expérience de l'absolu ». Qu’est-ce que c’est l’absolu, à quoi sert-il et à quoi sert l’expérience de l’absolu ? Si l’absolu est la source, peut-on faire l’expérience de la source en tant que source ? Et à travers les images ? Selon Maitripa (s'appuyant sur Saraha), la compassion et l’altruisme ainsi que les qualités sont l’expression spontanée de « l’absolu », elles ne sont pas l’absolu. Théoriquement, on ne peut donc pas fabriquer de la compassion « éveillée » spontanée par l’imagination. On peut bien sûr imiter un éveillé, son altruisme, ses qualités, ses actes… mais ce serait une activité réfléchie qui ne coule pas de source. Théoriquement, car tout est récupérable, y compris les actes réfléchis (retours sur soi).

Sinon, la fable de Saraha est assez tardive et il est facile d’y opposer d’autres fables. Pendant tout ce temps là, il aurait pu festoyer avec des dakinis, visiter des mondes célestes, des bouddhas, les enfers… Un instant dans le monde des dieux, de la concentration par exemple, équivaut des kalpas humains. Normal qu’il demande sa soupe ! Comment mesurer le lapse de temps entre deux instants de pensée sans la pensée ?
On sent d’ailleurs que la fable ait été inventée dans le monde monastique du Tibet. Le vrai Saraha se serait fait servir sa soupe par une femme, pas par un serviteur servile.

Joy

Kévin a dit…

La vie voulant toujours le meilleur pour elle même, j'aurais tendance à penser que l'absolu est le Bon.

Aussi, on ne peut pas tuer en vertu de la vie puisque cette dernière ne peut souhaiter la mort.

Toutefois ce n'est pas parce que le bon amène à la compassion, etc. qu'il est dépourvu de neutralité. Cette neutralité pourrait se résumer par la phrase : 'tout est parfait'. Il me s'agit pas de dire que tout est joli beau. Tout est parfait au sens où tout ce qui arrive est là pour que l'on devienne meilleur. Ainsi ce qui peut sembler être un mal par rapport à nos moralités peut se révéler être un grand bien du point de vue de la vie.

Donc l'absolu ce n'est pas une neutralité où personne où chacun est condamné à rester dans sa souffrance mais c'est un bon qui veut un bien qui est au delà des images que nous nous en faisons.

Il pourrait finalement apparaître que la recherche de l'ataraxie est plus une fuite de la vie qu'une cohérence complète avec ce qu'elle est

Pour finir, on pourrait considèrer que face à ceux qui croient possèder le bien (les fanatiques), il y a ceux qui défendent le neutre (les relativistes) alors que comme d'habitude le Bon n'appartient à personne et est au delà de ce que l'on peut imaginer

David Dubois a dit…

@space. Très intéressant, cette idée de fonder la morale sur la puissance de la négation.
Il serait aussi intéressant de se demander comment, au juste, l'on passe de cet Amoral à la moralité.
D'autre part, comment savoir si les négations nous conduisent à l'indicible par excès, plutôt qu'à l'indicible par défaut? En effet, le multiple pur se situe par-delà toute unité, donc par-delà toute pensée. Comment savoir ?

David Dubois a dit…

Un article remarquable, une critique de la Pleine Conscience et, de façon plus générale, de l'enseignement de la méditation :
http://speculativenonbuddhism.com/2012/02/10/mindful-lobotomy/

Janus a dit…

Glen Wallis, le nouvel aigle de Meaux ? Une sorte de remake de la querelle des quiétistes, les lobotomisés du XVIIème siècle ? En principe, les bouddhistes, x-bouddhistes y compris, devraient être à l'abri d'une zombification totale et en masse avec le triple entrainement, à savoir moralité, lobotomie préfrontale et prajna. ;-)

konrad a dit…

Bonjour,
Je trouve que vous dites les choses avec clarté et justesse me semble-t-il et j'apprécie votre esprit de synthèse.
Cordialement.
Konrad.

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