vendredi 19 juillet 2013

Pourquoi le désir est-il infini ?



Le tonneau des Danaïdes, le phénix renaissant de ses cendres, Sisyphe condamné à remonter encore et encore le rocher au sommet de la colline : images du désir, images de l'absurde. Le désir est manque, souffrance donc. Mais, aussitôt satisfait, il engendre l'ennui et laisse la place à un autre désir. Quel est donc le secret de cette immortalité ? Est-ce une malédiction, la trace d'un péché, d'une tare congénitale ?

Platon, dans un passage célèbre de sa Beuverie, fait dire à la chamane Diotime : "Ce que l'on n'a pas, ce que l'on est pas, voici les objets du désir et du manque".
Pour être durablement heureux, il faudrait donc désirer ce que nous sommes. Que sommes-nous ? Un espace sans limites, spontanément lucide :



La multiplicité des désirs est donc accidentelle. Elle est due à la multiplicité des objets dans lesquels il s'investit. Mais le désir est un en essence, car il est désir du réel, de l'âme de toute chose, de l'infini. Voilà pourquoi le désir n'en finit pas. Comment un objet limité pourrait-il épuiser ce qui, visant l'infini, est infini ?

Le cycle de l'éternel retour du manque n'est donc pas le symptôme d'une finitude (je désire sans fin pour oublier que je vais finir), mais l'empreinte de l'infini dans l'homme fini. Voilà aussi pourquoi certaines traditions mettent en valeur le désir. Platon, dans la suite de La Beuverie, fait dire à Diotime que le désir est aspiration au divin, à l'éternel, à la perfection, à la plénitude. Il est une noble nostalgie. Même le désir sexuel, qui rend les humains fous, mais qui les tire aussi bien de leur animalité, est un élan vers ce qui dépasse les limites de l'individualité.

Dans le "shivaïsme du Cachemire" (appellation malheureuse, car il y avait d'autres formes de shivaïsme au Cachemire, et parce que le shivaïsme non-dualiste ne venait pas du Cachemire), le désir est l'essence du divin, sa liberté et sa souveraineté, ce qui fait qu'on peut l'appeler "Seigneur". Notre vraie nature est lumière créatrice, mais aussi conscience de soi et désir, sans quoi elle serait privée de souveraineté, à l'image d'un cristal capable d'accueillir des reflets, mais incapable de les ressentir, de les désirer. Quand ce désir d'infini est reconnu en soit, il devient amour, participation à l'infini : bhakti en sanskrit.

Que al conscience soit au repos ou en création, elle reste égale à elle-même. Non parce que ses création sont inexistantes, mais parce qu'une conscience privée de tel ou tel pouvoir ne serait plus conscience. La conscience est tout, toujours et partout. La conscience est désir, perception, action, sujet et objet. Ce ne sont là que différentes facettes du diamant de l'inconcevable.

"Le Seigneur est toujours débordant de toutes les Puissances. Voilà pourquoi, même quand un désir est satisfait, il réapparaît encore et encore. Il n'est jamais privé de ses Puissances, car le couple divin est naturellement créateur".

Utpaladeva, Explication de la Vision de Shiva, III, 88.

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