mercredi 11 mai 2016

La quintessence de la méditation tantrique

Le cœur du cœur de la tradition du Cœur (kula), le véritable message des tantras (tantrasadbhâva) est la méditation de Shiva (shivamudrâ). Cette attitude, yeux et sens grands ouverts, attention retournée vers l'intérieur, est le Geste secret (rahasyamudrâ), l'expression émerveillée (vismayamudrâ), le Geste divin (divyamudrâ) qui est la pratique nécessaire et suffisante, la crème de la crème, le meilleur du Tantra. 

Tous les visages surgissent de la Lumière, dans la Lumière, sans séparation


Abhinavagoupta, grand maître du Xe siècle, la décrit à mainte reprises. Voici traduit l'un de ces plus beaux passages. Il en vient à cette évocation, visionnaire (c'est le cas de le dire) et fulgurante quand il affirme que rien ne sert dans le yoga, sauf cette "méditation", qui est aussi un geste, une expression, une attitude et un sceau, une empreinte qui intègre toute trace de dualité. C'est l'âme du hatha-yoga :

Si le yogi repose en soi-même,
dans le royaume de la Vibration
qui est la conscience de Dieu,
ou encore si le yogi
jouit du Corps des yoginîs
qui se manifestent clairement
dans le flot des objets extérieurs,
alors (son) état est la manifestation
de la Vibration universelle,
sans nul effort :
c'est le Sceau de Dieu (shiva-mudrâ)
ou la cible est à l'intérieur,
et le regard vers l'extérieur.
Quand on repose (en cet état),
la Déesse suprême se déploie
à nouveau en une création de jeu
et de liberté, faite d'une multitude
d'actions particulières,
(c'est-à-dire) du flot des choses,
grâce à la délectation
qu'est la prise de conscience
en forme de curiosité
qui se tourne vers (les choses),
savourant (ainsi) l'état véritable
de la Vibration particularisée.
Nourris et bénis par cette (conscience),
les domaines (des sens) deviennent souverains,
ils se mettent à manifester la liberté
ainsi que de merveilleuses réalisations.
Quand on se stabilise
dans (cette) conscience
qui éradique toute prise et tout rejet,
tout se manifeste
en tant que Lumière consciente,
Soi de conscience.
Contemplant les choses
à travers ce regard non-duel
qui est le miracle et l'émerveillement
(propres) à la conscience,
on abandonne le dilemme
entre l'engagement dans l'action
et la renonciation à l'action.
Plus on se familiarise avec
ce royaume de Dieu,
plus on pénètre son domaine suprême,
sans nul effort.
La conscience qui est entrée
en cet (état) voit tout (sans séparation).
De fait, la conscience se manifeste
en prenant possession
de la Lumière.
Ce qui n'est pas Lumière,
étant privé de lumière,
ne peut être manifesté...
On l'a déjà expliqué en détail.
Tous les mouvements s'immobilisent
quand on se fond dans
la Grande Inopinée,
lac limpide débordant du flot
torrentiel de nos propres rayons,
absence de tous soucis,
état où (les choses) sont vues clairement,
mais sans nulle dualité.
Pour autant qu'on demeure ainsi,
les sphères sensorielles convergent.
Elles suffisent (alors) à consumer
la prison du samsara.
Et cette divine confluence des sens,
dans laquelle la croyance en la dualité
a disparue, est (la seule pratique)
utile pour réaliser ce jeu gratuit
qui nourrit la liberté souveraine.
Quand, sans avoir besoin de fermer les yeux,
on reste (ainsi) le temps d'un instant,
l'univers est consumé
dans le grand Feu de conscience
engendré par cette (attitude).
C'est le repos dans l'océan
de l'ultime félicité.
Arrosées par ce nectar immortel,
 les déesses des sens sont rassasiées
et, en peu de temps,
la peur de naître et de mourir s'évanouit.
Car le corps, nos facultés et les choses
ne sont que la cristallisation
de notre conscience.
Mais grâce à cette pratique,
tout cela redevient
notre propre corps,
une masse de conscience,
car tout est dissout (en elle).
Par cette seule pratique,
l'inévitable perception des objets extérieurs
qui apparaissent quand on "sort" (de cet état)
se manifeste comme perception
de la félicité divine.
Par cette seule (pratique),
reçue de la lignée qui prend sa source
dans la Bouche de la Yoginî,
les guenilles des ténèbres sont arrachées,
est il ne reste qu'une existence
faite de conscience.
Quand le yogi commence à dilater
la "bouche" de sa conscience,
toutes ses perceptions venant reposer
dans la Roue intérieure
qui est la Source des rivières des sens,
alors ses perceptions se dilatent violemment
dans l'absence totale
de cette dualité qui consiste à saisir des objets.
Et alors, toutes les différences,
comme entre le bleu et le jaune,
convergent vers la conscience.
La séparation - la dualité
de la relation entre un sujet qui saisi
et un objet saisi -
est tranchée à l'instant
par cette pratique reçue
de la lignée qui jaillit
de la Bouche de la Yoginî.
Grâce à cette attitude (mudrâ) qui
génère instantanément l'expérience,
tout est "scellé" (mudrita),
on réalise directement notre divinité :
la conscience qui anime toute chose.
Le yogi, saisi d'émerveillement,
"gagne" sa propre conscience,
un état qui n'est pas perturbé
par les objets qui apparaissent
pourtant clairement.


Abhinava, Méditation sur le Tantra de la gloire de la Déesse, II, 76-99

Cet essai de traduction ne rend certainement pas justice à l'original sanskrit, extrêmement difficile, haletant, débordant, lyrique, mais je n'ai pas pu m'empêcher...


Regardez ce doigt, et regardez dans la direction qu'il indique.
C'est la méditation de Shiva (shiva-mudrâ), 
la quintessence du Tantra.

2 commentaires:

Carlos Echarri a dit…

En considerant l´attitude des brahmans et du Vedanta et du yoga de Patanjali envers ces pratiques dites vissionaires, est-il possible que La Shiva-mudrâ et des autres meditations comme le Kalachakra, La Kali-Krama, soient d´origine non Indienne? Par example venus des Royaumes Greco-Boudiques ou même de Perse: la resemblance avec Le Zoroastrime, comme ensigné dans Les Ghatas de Zoroastre sont remarcables, Ahura Mazda et son Daëna,son Shakti, et que Ahura Mazda puisse un jour écrasser L´Islam dans Perse! Ou est-il quelque chose de semblable dans les Veda que soit comme un germe du Tantrisme? J´ai lu que La Kali-Krama vient du Soufisme, mais ça me parait aberrant!

Dubois David a dit…

Non, je ne crois pas du tout à une origine non-indienne des pratiques kaula (kula-dharma), visionnaires (târaka) ou méditatives, comme la Shivamudrâ. A ma connaissance, il n'existe nulle part ailleurs, de descriptions aussi détaillées qu'en Inde, de ces pratiques. Et le fait qu'elle se retrouvent dans toutes les religions tantriques (shivaïtes ou bouddhistes) me paraît être un autre argument fort en faveur d'une origine purement indienne, même si l'on peut faire des parallèles avec des traditions non-indiennes.

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