lundi 16 mai 2016

Le jeu du je

Dans la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), le langage a un rôle essentiel.
Toute expérience est une forme de parole. 
La conscience se manifeste comme personne : 
première (, "je", sujet), 
troisième ("cela", "il", objet) 
ou seconde ("tu", synthèse du sujet et de l'objet).

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Patanjali, auteur du Grand Commentaire sur le sanskrit
Selon la tradition orale, Abhinavagoupta était une nouvelle incarnation de Patanjali, lui-même une incarnation d'Ananta, le Seigneur des Mantras

Contrairement aux autres philosophies de l'Inde, la Reconnaissance donne le premier rôle à la première personne, le Je. Les autres philosophies, comme le Védânta ou le bouddhisme, soutiennent que la première personne est une illusion, une construction mentale, et qu'en réalité il n'y a que des troisièmes personnes impersonnelles, des objets et des flux d'objets.
Mais pour la Reconnaissance, la première personne est le fondement des autres.

Outpaladéva dit :

Nous proclamons que prendre conscience 
que la manifestation repose en soi-même
est le sens du mot "je".
Elle est un "repos" car elle ne dépend de rien.
On l'appelle aussi
liberté (svâtantrya), être-agent (kartritva).
Mais surtout, elle est souveraineté. 

Outpaladéva, Preuve du sujet conscient, 22b-23

Cette doctrine affirme que le salut est dans la connaissance du Soi et que ce Soi est conscience.
Mais, tandis que l'Advaita Védânta, par exemple, tient que le Soi est seulement conscience (jnâna) sans activité (naishkarmya), la Reconnaissance tient que le Soi est à la fois conscience et activité. La conscience est l'aspect Shiva, l'activité est le moment Shakti : ce sont les deux moments essentiels de toute vie, et surtout de toute vie intérieure, de la vie des yogis et des yoginis. Shiva est pure conscience, perception globale sans limites, qui embrasse et enveloppe toutes les limites. Shakti est liberté, "le fait d'être un agent" (kartritva), libre et indépendant. Elle est reconnue au premier instant de n'importe quel désir ou de n'importe quel choc émotionnel. Voilà une différence essentielle. Pour le Védânta, tout n'est que connaissance. L'action et le désir sont illusions. Le Yoga de Patanjali (c'est-à-dire le Sâmkhya) dit la même chose : "Le yoga est la suppression des émotions" afin de demeurer comme pure conscience immobile. La Reconnaissance, en revanche, et toute la tradition du Cœur (kula) derrière elle, voit dans l'action le prolongement de la conscience. La conscience est vibration, vague, dilatation, expansion, éclatement, désir d'agir, etc.

Voilà pourquoi la première personne est le fondement des autres. Voilà pourquoi la conscience est liberté et agence (kartritva), à l'encontre du Védânta. 
Ces idées "tantriques" ont eu une certaine influence. Par exemple, Nâgesha, un grand philosophe et grammairien du XVIIIè siècle, évoque dans sa Vyâkaranasiddhântalaghumanjushâ les quatre plans de la Parole ainsi que l'importance de la première personne comme liberté (svâtantrya) et pouvoir d'agir en tant qu'agent (kartritva). Toute action apprtient à la conscience. Seul un être conscient peut agir. Tout le reste n'agit que métaphoriquement. Pas d'action (kriyâ) en dehors de la connaissance (jnâna) : la Reconnaissance explore le rapport entre les deux, tandis que le Védânta exclut l'action du domaine de la connaissance, de la conscience. Par conséquent, être un sujet conscient, c'est nécessairement être un agent, et donc doué de liberté. Et, de même que l'individu est un sujet conscient, il est un agent libre, parce qu'il s'identifie et se reconnait, partiellement et confusément, à son Soi omniscient et omnipotent. La conscience agissante n'est pas une illusion. La croyance en une conscience inactive, privée de la liberté d'agir, est une illusion.
Nâgesha définit ainsi l'être-agent, ou agence, le pouvoir d'être un agent (kartritvalakshana) :


Être l'agent,
c'est avoir le pouvoir de commencer ou d'arrêter (pravritti-nivrittikatvam),
en ne dépendant que de notre propre volonté (sva-icchâ-adhîna-)

Nous sommes là à des années-lumières du Védânta...
Voici une leçon en sanskrit sur ce point, par un professeur de Varanasi :


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