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mardi 7 juin 2022

Alchimie de la souffrance

 

peinture de Dorina Costras

Le christianisme est spécialisé dans la transmutation de la douleur en amour. C'est sa force.

Mais parfois, cette alchimie de la douleur vire en dolorisme. Certains Chrétiens, et non des moindres, et souvent, ont fait de la souffrance l'essence même du christianisme. Selon eux, l'on ne peut être Chrétien sans souffrir et sans aimer la souffrance. Que la souffrance soit une puissante alliée d'évolution intérieure, soit. Mais qu'il faille l'aimer, cela me semble difficile à tenir. La souffrance n'est-elle pas un mal ? Comment pourrait-on vouloir, désirer ou aimer le mal ? Je peux tout aimer en Dieu ; mais comment pourrai-je aimer la douleur pour la douleur ? Le christianisme n'enveloppe-t-il pas une idolâtrie de la souffrance ?

Loin de moi la tentation de taper sur le cliché du "judéo-christianisme" repaire de tous les vices, expression malsonnante à mes oreilles. Cependant, force est de constater que le christianisme a souvent, voire généralement, glissé dans une fascination morbide pour la souffrance, fascination parfois malsaine et aux relents égotiques.

Si l'on ne m'en croit, que l'on relise, entre mille exemples, ce passage de l'un des bestsellers du Grand Siècle, dans la bouche d'une âme pourtant très mesurée par ailleurs :

"La principale inclination de la grâce du christianisme, c'est de porter à souffrir. Être chrétien, et ne point souffrir, est chose impossible. En effet l'expérience fait connaître que, quand je suis sur la croix [=quand je souffre], je sens dans le fond de mon intérieur une joie solide et parfaite, quoique l'homme extérieur soit dans la tristesse et la répugnance. Au contraire, quand je ne souffre plus, mes sens se sentent soulagés et se réjouissent, mais au fond de l'âme, j'aperçois une certaine humiliation de n'être plus souffrant et abjecte [N'est-ce pas là l'ego qui est humilié par les plaisirs ?]. Il faut donc prendre garde que notre intérieur ne soit rempli de saillies, de mouvements de nature, de certaines petites satisfactions secrètes, d'une horreur de la croix [= de la douleur], et d'opinions contraires à la lumière de la foi."

Jean de Bernières, Lettres à l'ami intime, vers 1650

Il y aurait tant à dire sur ce sujet si profond. La douleur est un aiguillon de vie. Ce paradoxe est bien connu de tous temps et lieux. Mais, de là à en faire nécessité, il y a un grand pas, peut-être démesuré, par-delà la démesure même de l'amour. Pourquoi ne pas savourer le beau et le bon quand il s'offre à nous ? Pourquoi considérer que la Nature (humaine et cosmique) est entièrement corrompue ? 

Accueillons l'alchimie de la souffrance quand elle ne manque pas de survenir, et savourons les plaisirs quand ils se présentent. La Nature n'est pas mauvaise. La chair n'est pas mauvaise. Sans sombrer dans le culte des plaisirs immédiats, comme il arrive actuellement, sachons vivre une certaine sagesse, folle à l'occasion, mais mesurée en son ordinaire. Il y a aussi une humilité dans l'acceptation des cadeaux de la vie, voire une abjection dans l'ouverture à la jouissance, tant qu'elle ne viole point la dignité d'autrui. Ne se pourrait-il que l'amour-propre aille se cacher jusque dans l'amour de la souffrance ?

lundi 5 avril 2021

Une spiritualité presque parfaite


 David Joris (1502-1556), plus tard connu sous le nom de Jean de Bruges, fut un gourou chrétien qui croyait que le Saint-Esprit parlait à travers lui pour transmettre aux hommes un nouvel évangile. Il prônait l'innocence, la communauté des femmes et la libération au-delà du bien et du mal.

A première vue, il enseigne quelque chose de beau et très complet, notamment dans son Livre des merveilles.

D'abord il y a l'absolu, sans conscience de soi :

"Dieu est absolu, sans commencement, une lumière au-dessus de toute lumière, un abîme sans fond, une origine éternelle de tout ce qui est, une fin sans fin. Il demeure en lui-même immuable et impassible, incompréhensible et silencieux, reposant sur le fondement de son propre être, comme un rocher ou une montagne d'or. Essence sans essence, il ne se manifeste pas car il est absolu, il ne se pense pas."

Puis l'absolu se manifeste et n'est plus l'absolu, car pour se manifester et se connaître, il sort de soi :

"Ce Dieu éternel et caché est obligé de manifester sont inintelligible essence par sa Parole de justice... Il réalise en elle sa virtualité qu'il a de se connaître."

Puis le mythe de la Chute d'Adam symbolise la sortie de l'absolu hors de soi par "la connaissance du bien et du mal". Mais cette Chute était nécessaire, "elle ne pouvait pas ne pas arriver : Dieu a voulu manifester et réaliser en Adam l'essence des choses visibles." Il y a alors eu inversion, "le seigneur est devenu serviteur", la chair est devenue plus forte que l'Esprit.

Cependant, "la vie intime de l'âme reste la chose la plus élevée, la plus délicate, la plus incompréhensible. En vérité, elle est la vraie vie, le cœur même de l'Esprit. L'homme, dans les profondeurs secrètes de sa nature, est l'Esprit silencieux et invisible, la Parole mystérieuse cachée en Dieu. L'esprit de l'homme est l'image de la beauté de Dieu, en lui habite la joie et la perfection, la flamme violente de l'amour capable de produire des œuvres sans nombre, suivant la manière d'agir de la manière divine et la plénitude débordante de la bonté de Dieu. " En somme, Dieu est en nous.

Mais pour redécouvrir cette essence divine, l'homme doit faire taire sa raison : "La raison de l'homme doit s'arrêter aussi peu à la compréhension des choses visible que le font les bêtes des champs."

Alors, l'homme redevient divin et "le péché est détruit". Il "est la sainteté, la pureté, la justice elle-même, un seul Dieu en Dieu."

Pour ces hommes nouveaux, "la lettre de la loi est complètement abolie." Il n'y a que "plaisir, liberté et santé dans l'éternel paradis de Dieu... Tout ce qu'ils font est bien... Ce qui était une mort est devenu une vie.;. Celui que le Saint-Esprit a engendré ne pèche plus, car le péché ne réside pas dans les œuvres extérieures, mais dans les dispositions du coeur, qui désormais sont bonnes. Le corps lui-même participe à la liberté de notre être spirituel ; rien de ce qui est antérieur ne peut plus souiller l'âme."

Il n'y a plus "de différence entre le bien et le mal, entre la vie et la mort... Les membres du corps remplissent des fonctions différentes, et cependant sont également nécessaires à l'homme. De même, il ne faut pas dire : telle chose est moins bonne que telle autre autre, car toutes choses sont également bonnes aux yeux de Dieu, et il n'est pas possible de les faire autres ni meilleures. Mépriser quoi que ce soit, ce serait mépriser Dieu dans son oeuvre... Si quelqu'un veut nous faire du tort, nous ne nous emportons pas : s'irrite-t-on contre la pierre à laquelle le pied s'est heurté ? ... Vivons donc sans soucis de rien, car nous sommes libres de tout mal."

Dès lors, le mariage est aboli.

Tout cela semble idéal, presque parfait.

Mais plus loin, il écrit ceci :

"La femme vit pour l'homme et non l'homme pour la femme. L'homme n'est en effet point créé pour la femme, mais la femme est créée pour l'homme. La femme est dépourvue de liberté, de vigueur, de volonté ; elle est placée sous la puissance de l'homme, non sous la protection et puissance de Dieu. Tels furent Adam et Eve...ce furent deux âmes, réunies primitivement dans un seul corps. Cette unité s'est brisée : l'homme porte en lui la substance du ciel, la femme la substance de la terre. C'est pourquoi il est nécessaire que la femme devienne homme, selon les Ecritures, pour que la substance étrangère au divin disparaisse."

Autrement dit, la femme est "étrangère au divin", elle est l'incarnation de la Chute. La femme est un accident. Elle doit réintégrer l'homme pour restaurer l'unité originelle.

Ce qui est frappant ici, c'est que Joris arrive très près d'une vision moderne et pleine, puis il "chute" au dernier moment.

J'y vois deux raisons :

Premièrement, il s'appuie sur "les Ecritures", c'est-à-dire la Bible. Or, la Bible est misogyne. Cela nous montre que, tant que l'on part d'une source abrahamique, il est impossible de parvenir à une spiritualité pleine, dans laquelle homme et femme sont égaux.

Deuxièmement, il part d'une métaphysique ou l'absolu "ne se pense pas", ne se connait pas. Et la conscience de soi, qui vient ensuite seulement, est vue comme une dégradation. Autrement dit, le mouvement, la conscience, le désir, sont vu comme des défauts, des accidents étrangers à l'absolu. Le monde et la chair sont donc essentiellement mauvais, même si "l'homme nouveau" échappe à ce mal extérieur grâce à sa pureté intérieure. La femme est donc mauvaise, une "substance étrangère" à l'unité divine originelle. Elle doit donc disparaître. Les philosophies qui rejettent la conscience et la liberté finissent par rejeter le désir, la chair, le monde, la raison, le progrès et le féminin. Toutes les valeurs modernes, en somme.

Ces doctrines chrétiennes nous offrent des témoignages précieux, pierriers de touche d'une évolution vers une spiritualité moderne.

Les extraits du Livre des merveilles sont tirées de l'Histoire du panthéisme populaire de Jundt.

vendredi 5 mars 2021

Accepter la jouissance



Le christianisme est, je crois qu'on peut le dire, spécialisé dans la transmutation de la douleur en amour. C'est sa force.

Mais parfois, cette alchimie de la douleur vire en dolorisme. Certains Chrétiens, et non des moindres, et souvent, ont fait de la souffrance l'essence même du christianisme. Selon eux, l'on ne peut être Chrétien sans souffrir et sans aimer la souffrance. Que la souffrance soit une puissante alliée d'évolution intérieure, soit. Mais qu'il faille l'aimer, cela me semble difficile à tenir. La souffrance n'est-elle pas un mal ? Comment pourrait-on vouloir, désirer ou aimer le mal ? Je peux tout aimer en Dieu ; mais comment pourrai-je aimer la douleur pour la douleur ? Le christianisme n'enveloppe-t-il pas une idolâtrie de la souffrance ?

Loin de moi la tentation de taper sur le cliché du "judéo-christianisme" repaire de tous les vices, expression malsonnante à mes oreilles. Cependant, force est de constater que le christianisme a souvent, voire généralement, glissé dans une fascination morbide pour la souffrance, fascination parfois malsaine et aux relents égotiques.

Si l'on ne m'en croit, que l'on relise, entre mille exemples, ce passage de l'un des bestsellers du Grand Siècle, dans la bouche d'une âme pourtant très mesurée par ailleurs :

"La principale inclination de la grâce du christianisme, c'est de porter à souffrir. Être chrétien, et ne point souffrir, est chose impossible. En effet l'expérience fait connaître que, quand je suis sur la croix [=quand je souffre], je sens dans le fond de mon intérieur une joie solide et parfaite, quoique l'homme extérieur soit dans la tristesse et la répugnance. Au contraire, quand je ne souffre plus, mes sens se sentent soulagés et se réjouissent, mais au fond de l'âme, j'aperçois une certaine humiliation de n'être plus souffrant et abjecte [N'est-ce pas là l'ego qui est humilié par les plaisirs ?]. Il faut donc prendre garde que notre intérieur ne soit rempli de saillies, de mouvements de nature, de certaines petites satisfactions secrètes, d'une horreur de la croix [= de la douleur], et d'opinions contraires à la lumière de la foi."

Jean de Bernières, Lettres à l'ami intime, vers 1650

Il y aurait tant à dire sur ce sujet si profond. La douleur est un aiguillon de vie. Ce paradoxe est bien connu de tous temps et lieux. Mais, de là à en faire nécessité, il y a un grand pas, peut-être démesuré, par-delà la démesure même de l'amour. Pourquoi ne pas savourer le beau et le bon quand il s'offre à nous ? Pourquoi considérer que la Nature (humaine et cosmique) est entièrement corrompue ? 

Accueillons l'alchimie de la souffrance quand elle ne manque pas de survenir, et savourons les plaisirs quand ils se présentent. La Nature n'est pas mauvaise. La chair n'est pas mauvaise. Sans sombrer dans le culte des plaisirs immédiats, comme il arrive actuellement, sachons vivre une certaine sagesse, folle à l'occasion, mais mesurée en son ordinaire. Il y a aussi une humilité dans l'acceptation des cadeaux de la vie, voire une abjection dans l'ouverture à la jouissance, tant qu'elle ne viole point la dignité d'autrui. Ne se pourrait-il que l'amour-propre aille se cacher jusque dans l'amour de la souffrance ?

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