jeudi 16 mai 2013

Théorie des anges et des démons



Je suis enseignant. Ou professeur, comme on disait autrefois.



Or, pour faire ce métier, il faut partager l'une de ces deux croyances :



-Soit, que l'on participe à la sélection d'une élite. C'est l'élitisme. Plus facile, mais moins satisfaisant moralement.



-Soit, que l'on participe à l'accès de tous à la connaissance. C'est l'égalitarisme. Plus difficile, mais plus satisfaisant moralement.



Professeur du publique, au service de la "cause du peuple" (res-publica), je dois croire à la seconde option, égalitariste.



Cependant, cet idéal se heurte au fonctionnement de l'esprit humain. Fondé sur la dualité, il ne conçoit la connaissance que par opposition à l'ignorance, et la réussite que par l'exclusion de ceux qui ne réussissent pas, ou moins bien. L'idéal égalitaire ne peut être accompli que par le maintien d'une dualité qui est plus qu'une différence : une hiérarchie. On peut préciser que l'égalité est celle "des chances", des conditions de la compétition. Chaque participant doit avoir les mêmes équipements pour avoir des chances égales au départ, en dépit des inégalités présentes par ailleurs.



Mais est-ce bien ainsi que cela fonctionne ? Imaginons que cette égalité des chances soit parfaitement réalisée. Que plus personne ne rêve de supprimer le bac national, etc. Même alors, la hiérarchie subsisterait.



Car on ne peut fabriquer des gagnants sans fabriquer des perdants.



Oh, il est vrai que l'on peut changer le vocabulaire, créer des prix de consolation. Mais, quelque soit les conditions égales que l'on produise aux différentes étapes de la compétition, il y aura toujours des exclus.



Pourquoi ? Parce que les finalités de l'éducation - liberté, connaissance, autonomie, compétence, réussite, etc. - sont des constructions mentales construites par exclusion de leurs contraires. Pas de savants sans ignorants, etc. Donc, pas d'intégration sans exclusion, pas de réussite sans échec, pas de compétence sans incompétence, etc. Si quelqu'un voit une alternative au fonctionnement alternatif du mental, je serais curieux de l'entendre.



Or, nous ne voulons pas d'exclus. Soit. Mais comment faire ?





Si tous les élèves ont leur bac, le bac n'aura plus de valeur. Avec l'augmentation des taux de réussite au bac et d'acquisition des diplômes et des titres, on assiste déjà à leur inflation. Comment échapper à cette difficulté ? Comment faire pour que tous soient savants, sans ignorants ? Le mérite peut-il exister sans son contraire, le démérite ? Si tous les élèves réussissaient, non seulement le bac n'aurait plus de valeur, mais il n'aurait plus de sens.



Je souhaite que tous mes élèves aient leur bac. Mais je sais aussi que si tous l'ont - même s'ils l'ont en ayant le niveau adéquat, sans égalisation par le bas - la valeur du bac diminuera. Plus il y a de savants sans ignorants, moins, en réalité, il y a de savants.



Car tout, dans ce domaine, est relatif. Tel est le règne de ce que les Indiens appellent les dvandva, les "couples de contraires", l'âme de la dualité, du devenir, de la vie. On peut retourner la chose comme l'on voudra, on y trouvera point d'issue.



Ou alors, une solution peut-être : pour ne plus fabriquer d'exclus, il faut s'arranger pour que ces exclus existent, mais seulement dans l'imaginaire. De sorte que les réussites soient réelles. Ainsi, on aurait des élèves savants, et des fantômes ignorants.



Cela à l'air obscur, mais c'est fort simple en vérité.

Pour souder un groupe, par exemple, il y a deux solutions :

-Soit l'on désigne un ennemi intérieur. Mais l'ennui est alors que l'on divise le groupe. Du moins, on en perd une partie : les exclus, les perdants, les ignorants. C'est le système standard, dans l'enseignement comme dans l'entreprise.

-Soit l'on désigne un ennemi extérieur. Mais si cet ennemi extérieur est humain, on ne fait que repousser le problème, ou reproduire la difficulté à plus grande échelle : on divise encore les humains.



La solution consiste donc à désigner un ennemi - intérieur ou extérieur, peu importe - mais un ennemi imaginaire, de sorte qu'aucun être réel ne puisse jamais s'y retrouver. C'est ce que l'on fait avec les enfants. Pour les effrayer on leur invente des épouvantails. Des démons. Voilà comment sont nés les démons : quand un groupe veut produire de la réussite sans réduire à l'échec une partie de ses membres, il invente des êtres en échec, mais imaginaires. La dualité est ainsi maintenue, mais elle ne menace plus l'unité du groupe.



Faut-il réintroduire les démons dans notre société pour sauver son unité ?



Actuellement, nous progressons les uns contre les autres. Nous produisons en nous détruisant mutuellement. De même que nous produisons des déchets, nous produisons de l'exclusion, de l'échec, de l'ignorance, du chômage, etc. Si nous concevions l'ignorance de telle sorte qu'elle ne puisse échoir qu'à des êtres imaginaires, la possibilité de la connaissance subsisterait, sans qu'aucun humain ne puisse plus être déclaré ignorant.



Autrement dit, nous avons besoin de bouc-émissaires imaginaires, non-humains.



En attendant les extra-terrestres (ce qui ne ferait qu'étendre le problème à l'ensemble des êtres intelligents), nous pourrions créer des êtres semi-imaginaires, des ennemis capables d'échouer, mais pas humains : des machines. Dans le domaine de l'éducation, je crois qu'au lieu de mettre les élèves en compétition entre eux, il faudrait les mettre en compétition avec des machines, conçues de telle sorte que seules ces dernières puissent perdre. De telle sorte qu'elles seraient toujours un peu au-dessous du niveau des élèves. La réussite garderait ainsi une valeur, tandis que l'échec serait réservé aux machines.



Ce qui est certain, c'est que le système actuel est condamné à fabriquer ce qu'il est censé éradiquer.

3 commentaires:

Hridaya artha a dit…

Je suis assez d'accord avec la diagnose, mais sans vouloir réintroduire les démons. Comment ferait-on ? Dans la magie, le cadre (le récit), les objets, la mise en scène, servent à aider le sujet (c'est comme ça qu'on dit ?, le patient, le client ?) à se dissocier du symptôme. "Tu n'es pas le symptôme". Et ce travail créatif peut avoir des effets positifs.

C'est aussi un peu ce que l'on fait dans les exorcismes. Nous n'avons eut-être plus de démons, mais nous avons des virus, de mauvaises habitudes etc. pour la santé physique et pour santé mentale, nous avons pour démons toute une liste mise à jour annuellement http://en.wikipedia.org/wiki/List_of_mental_disorders

LEMENOREL Stéphane a dit…

Très intéressante réflexion. J'ai résolu le dilemme par la fuite, en démissionnant de l'éducation nationale ! Désormais, je pense simplement que le savoir non seulement est une forme subtile, mais puissante, de reconduction des inégalités, mais encore qu'il est, conçu par nos systèmes de dressage, un véritable obstacle à la seule connaissance qui aide à vivre : être. La connaissance la plus difficile à acquérir, certes, mais la seule qui soit offerte à tous sans distinction, dans son inaccessible simplicité. Il est vrai que pour parvenir à ces "conclusions" (plutôt ouvertures sur d'autres perspectives qui permettent de sortir des cercles vicieux du dualisme), il m'a fallu acquérir beaucoup de savoir, chercher longtemps dans les arcanes de la philosophie, de l'histoire, de la spiritualité...

Lézard bavard

Hridaya artha a dit…

Ton vœu est exaucé. Le retour d'un démon pour être aussitôt expulsé par Pape François. http://www.parismatch.com/Chroniques/David-Ramasseul/Le-mysterieux-exorcisme-du-pape-Francois-515962

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