samedi 19 mars 2016

L'argument de la conscience dans le Yogavâsishta


Le Yogavâsishta, dont j'ai traduit une version dans L'essence du yoga selon Vasishta, a été composé au Cachemire vers 950. Il n'est donc pas étonnant qu'il témoigne des idées de la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), ou du moins qu'ils se soient abreuvés à des sources communes. On sait que des versets des Spanadakârikâ s'y retrouvent. il y a aussi ressemblance avec le second aphorisme du Cœur de la reconnaissance de Kshémarâdja.

L'argument central de la Reconnaissance est celui de la Lumière consciente. Il correspond à l'aspect "Shiva". Avec l'idée de la conscience comme désir créateur, qui correspond à l'aspect "Shakti", ce sont là les deux points-clé du tantra non-duel, de la philosophie de la Reconnaissance.

Cet argument de la conscience consiste à dire que tout est conscience, puisque rien, absolument rien, ne se manifeste jamais indépendamment de la conscience. Or, on retrouve cet argument dans le Yogavâsishta :

"Ce dont la conscience a conscience
est seulement conscience.
La conscience n'a pas conscience
de ce qui n'est pas conscience,
à cause de leur différence.
(L'objet) n'est donc rien d'autre (que conscience)." (VI/2, 25, 12)

L'objet ne se manifeste pas à la conscience. C'est la conscience qui se manifeste, à elle-même, comme tel objet. Un objet qui serait autre que la conscience ne pourrait devenir objet pour la conscience. Le Yogavâsishta ajoute, comme la Reconnaissance, que des choses absolument différentes (par exemple la conscience et un objet radicalement autre que la conscience) ne sauraient entrer en relation. Si les choses n'étaient pas conscience et Lumière de conscience, conscience manifestée, alors elles ne pourraient être connues, elles ne pourraient devenir objet, précisément, pour la conscience :

"Deux choses appartenant au même genre
atteignent à l'unité :
c'est ainsi qu'il y a expérience
de l'une et de l'autre.
Que l'on soit donc certain
de l'unité (de la conscience et des choses) !" (VI/2, 25, 14)

Si l'objet n'était pas conscience, la conscience n'en n'aurait jamais conscience :

"Si le sujet (c'est-à-dire la conscience)
et l'objet n'étaient pas un
- s'ils n'étaient pas une seule et même conscience -,
alors le sujet qui verrait un sucre,
ne le savourerait point,
comme s'il était une pierre !" (VI/2, 38, 9)

L'expérience en général n'est possible que si le sujet et l'objet sont un :

"Si (et seulement si) 
le sujet, l'objet et l'expérience
sont seulement conscience (et rien de plus),
alors l'expérience des choses et de chacun
peut avoir lieu." (VI/2, 38, 7)"

Et donc :

"Etant fait de conscience,
l'objet de conscience
est immergé dans la conscience,
comme l'eau dans l'eau.
C'est ainsi (seulement) que l'expérience
est possible,
pas autrement
- pas comme entre deux bûches !" (VI/2, 38, 10)

C'est le matérialisme ou le fonctionnalisme qui se trouvent ainsi radicalement réfutés. Que l'on affirme que les atomes se perçoivent mutuellement (matérialisme, bouddhisme sautrântika), que que l'on affirme que les cognitions s'unifient spontanément (fonctionnalisme, empirisme, bouddhisme cittamâtra), cela est impossible. Il n'y a pas de relation sans unité des termes reliés. la relation, catégorie fondamentale de toute expérience, est impossible si l'on admet pas que sujet et objet sont une même conscience :

"Saches que l'unité est la relation (entre deux choses).
Or, cette relation/cette unité n'existe pas
entre deux choses qui n'ont rien de commun." (VI, 121, 42)

Toute chose se manifeste accompagnée de conscience. Or, cette relation nécessaire n'est rien d'autre qu'une identité : les choses n'apparaissent jamais indépendamment de la conscience qu'on en a, car les choses sont conscience. Cet argument est certes emprunté au bouddhisme cittamâtra, mais ici, on ne dit pas que "tout est mental" (citta-mâtra), mais que "tout est conscience", car les cognitions - dont la collection est désignée par le terme "le mental" (citta, manas), ne pourrait rien connaître, ne pourrait rien manifester, ne pourrait rien créer - à l'instar d'une pierre ou d'une bûche - s'il n'était pas, en réalité, conscience. Pas de multiplicité sans unité. "C'est par l'Un que tous les êtres sont des êtres", dit Plotin. Mais, contrairement à Plotin, le Yogavâsishta et la Reconnaissance (c'est-à-dire le tantra non-duel, la tradition du Cœur), donnent des indications précises pour reconnaître la conscience :

"C'est dans la relation entre sujet et objet,
au centre, que l'essence concrète
du sujet (se révèle).
Ce sujet, ce voyant
n'est limité ni par le (pseudo)sujet,
ni par l'objet, ni par la cognition.
Voici l'ultime !" (III, 121, 53)

Ce verset fait écho au verset 106 du Vijnâna Bhairava Tantra.
Cependant, le point-clé de l'essence de la conscience comme désir semble bel et bien absent du Yogavâsishta, qui semble, sur ce point, se tenir résolument à l'écart de la tradition du tantra.




1 commentaire:

Dan Speerschneider a dit…

OUI... Ce livre est un baume pour le cœur. Merci David de nous avioir traduit une partie de ce chef d'œuvre presque totalement méconnu (surtout en France) et pour ton introduction si claire et si inspirante avant cette incroyable médication non duelle.
La conscience ne peut reconnaître qu'elle même et c'est pour cela que lorsque vous prétendez savoir ce qui est mieux, que vous repérez un désir ou une peur, que ressentez un sentiment de séparation poindre dans votre vie c'est que vous êtes en train de considérer l'expérience en tant que "j'ai une expérience". Passez simplement au mode ressentir, en considérant l'expérience en tant que " je suis la peur, le désir, le manque, la tristesse, la perception visuelle ou sonore..." bref : "je suis l'expérience", et (après un point d'orgue de ressenti silence) constatez comment le je (relatif de l'expérience) s'effondre avec l'objet de l'expérience dans Suis, être... la Conscience même, pour mettre un terme de façon directe et expérientielle du sentiment de séparation erronée et révéler le Soi, la même Conscience qui se manifeste en toute chose...

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