samedi 19 août 2017

Peut-on renoncer librement à sa liberté ?

Comme je l'ai déjà dit,
je partage le shivaïsme du Cachemire,
je m'en nourris depuis un quart de siècle,
j'ai même reçu quelques initiations, et beaucoup d'enseignements.
Mais je ne suis pas un adepte du shivaïsme du Cachemire,
et encore moins - faut-il le préciser ? - un spécialiste,
un gourou, un éveillé, ou une combinaison de ces choses.


Pourquoi ?
Parce que, même si je ressens toujours une grande joie à fréquenter
les pensées des maîtres du Cachemire (et du tantra, du dzogchen,
du taoïsme, etc.), je n'ai jamais pu me résoudre à le faire sans discernement.
Sans esprit critique.
Et ce que je discerne,
c'est qu'il y a là du vrai et du faux.
Il y a du sublime,
et il y a du pitoyable.
Et tout ceci ne se vaut pas.

Le plus souvent, je partage le sublime.
Mais le misérable est là.
Or, pour certains, il a encore valeur de vérité.

Un exemple ?
L'initiation et ses engagements (samaya en sanskrit),
l'un des piliers du tantra traditionnel,
shivaïte, vishnouïte ou bouddhiste.
Ici donc, je ne parlerai que de l'initiation tantrique,
et non de l'initiation en général  
- non pas de l'initiation au patin à roulettes,
par exemple.

Durant le rituel d'initiation de ces traditions, le maître expose les engagements,
ou promesses initiatiques qui lient le maître et le disciple.
L'initiation est donc ici une sorte de contrat (samketa, en sanskrit).
Là est le point essentiel.
Je dis "une sorte", car ce contrat ne vaut rien.

Pourquoi ?

Premièrement, parce que le disciple est censé renoncer, librement, à son libre-arbitre.
Une sorte de suicide, où un homme se fait esclave d'un autre homme. Car de fait, si je renonce à mon libre-arbitre, je renonce à tous mes droits. Plus de retour en arrière possible. Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à son humanité, à toute responsabilité. C'est faire de soi une chose, pour un Autre dont, au fond, je ne sait rien.

Deuxièmement, les termes du contrat sont trop difficiles à respecter du côté du maître.
Celui-ci est censé être paré de toutes les vertus ou presque. Il est quasi omniscient
et tout ce qu'il fait est parfait, peu importe les apparences. 
Autrement dit, et en clair, les traditions tantriques posent des conditions
pour que le contrat soit valable - non seulement du côté du disciple,
mais aussi du côté du maître, sans quoi le contrat est, en droit, nul.
Seulement voilà : le disciple n'a aucun moyen de savoir avec une certitude raisonnable
si le "maître" est un maître, car la tradition peut toujours lui répondre
que les défauts du maître ne sont que des apparences. 
Les termes du contrat se réfutent donc eux-mêmes. 
Ou alors, disons que c'est un contrat de dupe,
où l'une des deux parties, celle du "maître", en l'occurrence,
peut tout justifier, sans que rien soit jamais vérifiable. 
Le maître est pervers ? 
C'est pour tester votre foi !
C'est pour faire ressortir ce qu'il y a de pervers en vous,
et ainsi pour vous en "libérer" ! 
Bref, quoi qu'il advienne,
les termes du contrat ne peuvent jamais être mis en défaut de vérité.
Le maître est intouchable. 
Il a l'air d'un homme pervers, mais il est Dieu omniscient
et toujours bon. 
Et on doit - librement, s'il vous plaît - lui remettre notre arbitre.
Un suicide, vous dis-je. 
Mais "comme nul n'est méchant [c'est-à-dire ne veut le mal, le sien ou celui d'autrui]
volontairement" mais seulement par ignorance du vrai bien, il s'ensuit que
l'initiation est fondée sur l'ignorance du disciple.
Prendre une initiation, c'est-à-dire s'engager dans cette convention, c'est purement et simplement
un pari insensé.
Que peut-on concevoir de plus déraisonnable ?

Troisièmement, dans un contrat en bonne et due forme,
il y a un droit de rétractation.
Pourquoi ? Tout simplement parce que les contractants savent qu'ils ne savent pas tout, à tout le moins.
Mais là, dans cette initiation, où on s'engage à jamais, et pour le plus important,
non mesdames, pas de droit de rétractation, pas même de  de sept petit jours,
le temps de refaire un monde ! 
Rien.
En un instant, c'en est fait pour jamais ;
alors que, par ailleurs, le "maître" est censé être omniscient
(par nature ou par grâce, peu importe)...
Que lui chaud t-il, s'il est honnête,
d'accorder un délai de réflexion ?

Franchement, les choses ainsi mises à plat,
cette initiation a tout l'air d'une embrouille.
L'ancienneté et le respect dus aux Anciens n'y font rien.
Même si le "maître" est omniscient,
comment peut-il accepter une obéissance absolue ?
Car c'est bien une obéissance absolue que le "maître"
exige, dans ces traditions du moins.

Si donc il y a des abus, ce ne sont pas de simples accidents,
mais des révélateurs d'un problème de fond,
situé au cœur même de ces traditions initiatiques.
Sans même mentionner le détail de ces "promesses initiatiques"
et leur contenu parfois scabreux ou mesquin,
il semble clair que l'affaire est, en ses principes mêmes, 
mal ficelée.

S'abandonner à plus grand que soi
est salutaire...
Mais songez que même Dieu, 
dans la perspective chrétienne,
ne peut contraindre aucune âme à l'aimer, 
si ce n'est par l'amour.
Vous me direz, on pourrait, à l'extrême, imaginer
un Dieu manipulateur, un Dieu-Don-Juan.
Mais ce serait un Diable, 
et manipuler au mal n'est pas aimer.
Quant à s'abandonner à d'autres hommes,
je ne le ferais qu'avec prudence
et en me gardant un droit de rétractation.
L'Abandon à Dieu (ou quelque soit le nom), en revanche,
est une autre histoire, que je ne discute pas ici,
mais qui mériterait de l'être. 

Bref, l'initiation et ses "promesses initiatiques",
ainsi conçues,
est l'une des raisons qui font de moi,
non pas un adepte du shivaïsme du Cachemire,
mais un simple mortel.


P.S. : On parle, en ce moment du cas du gourou Sogyal, dont j'avais dit ce que je pensais il y a déjà plus d'une dizaine d'années, sur Internet. Il est juste que ses "disciples" lui demandent des comptes, après tout ce temps. Cependant, je dois aussi remarquer que l'on ne se gêne pas à s'acharner contre lui et contre le bouddhisme tibétain (lequel est simplement le bouddhisme tantrique), alors même que l'on continue de "tolérer" les horreurs qu'une autre religion engendre, quant à elle, chaque jour - et à une tout autre échelle... Et par là, je n'entends pas parler du seul "terrorisme". Comme mon expérience me l'a apprise, nous sommes sévères avec les bons élèves, et indulgents avec les cancrelats.

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