Dans un avion, un sparadrap se colle a son doigt. Alors, avec son autre main, il enlève le sparadrap.
Mais alors, il reste collé à l'autre main. Et ainsi de suite. C'est très drôle. Et profond.
Car de même, les raisonnements sur l'absolu sont censés nous conduire à l'absolu. Ils en viennent à nier tout ce que l'absolu n'est pas. Ils veulent pointer ainsi l'absolu, et ne laisser que l'absolu, sans plus aucun raisonnement. Mais, tel le sparadrap du capitaine Haddock, il reste toujours un doigt qui pointe l'absolu...
...et qui refuse de s'effacer. Même en adoptant une démarche négative - "ni ceci, ni cela" - il reste toujours quelque chose. L'absolu n'est "pas cela" - remplacez le "cela" par ce que vous voulez. Mais ce "pas cela" devient un nouveau "cela". Vous pouvez le nier lui aussi. Mais aussitôt, votre négation devient un autre cela. Comme le sparadrap qui change de main, mais qui reste collé.
Ainsi, le moyen (les raisonnements sur l'absolu) deviennent un obstacle (quelque chose entre moi et l'absolu). Et, comme l'hydre, une tête repousse à chaque fois qu'on en coupe une.
La philosophie, quand elle cherche à indiquer l'absolu - je ne parle même pas de le décrire ! - est-elle inutile, voire nuisible ?
Non, je ne le crois pas.
Car il y a deux sortes de philosophie.
Une sèche et une autre, humide.
La philosophie sèche est plus sophie (sagesse) que philo (amour).
De ce fait, elle produit autant de déchets qu'elle en dévore. Elle engendre des concepts ou des images pour aller au-delà des concepts.
Et l'on conclut que c'est "intellectuel", superficiel, inefficace. Un labyrinthe de raisonnements qui vous laisse sec, froid, inchangé. Des exemples de cette démarche, un peu en forme d'impasse, sont certaines branches du Vedânta, du Sâmkhya, du néoplatonisme et, surtout, du bouddhisme mâdhyamika. Sophistiqué, mais peut-être sophistique... comme des tours de passepasse et des sparadraps qui restent collés.
La philosophie humide, par contre, pointe l'absolu en nous - notre centre qui est toujours déjà présent et dont le rayon ici présent est la lumière consciente qui éclaire ces mots et qui, en vérité, les projette, au dire de certains, dont le shivaïsme du Cachemire.
Dans cette approche, on est plus philo (amour) que sophie (sagesse). Ce qui compte, ce qui est efficient, c'est l'amour. L'élan, le désir qui nous emporte vers l'union. Mais en fait, on est amour de la sagesse. L'élan, la force du désir, sont aussi importants que l'objet du désir. En vérité, un désir absolu suffit, car il est lui-même l'absolu.
La voie de l'amour - le yoga du désir - est donc la plus simple.