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samedi 21 septembre 2024

Le Jeu de la conscience


 

Aujourd'hui, c'est mon anniversaire.

Aussi, j'ai pensé vous offrir ce souvenir et la traduction d'un petit texte qui va avec.


Il y a bien des années, je marchais dans les ruelles de Bénarès, la Cité de Lumière. Je cherchais la demeure d'un vieux sage. Au détour d'une coure couverte de bouse et peuplée de buffles, j'accédais enfin à une pièce plongée dans la pénombre. Tout était comme un village : le sol et les murs en terre.

J'étais un peu essoufflé, car j'avais du courir pour échapper à un taureau - chose assez courante (c'est le cas de le dire !) à Varanasi - et aussi pour fuir des gangs de singes racailleux. 

Je m'asseyais donc sur un charpay - un genre de lit en cordes - et attendais que mes yeux se fissent à l'obscurité. La pièce était vide, sauf pour un coffre, une étagère et un autre lit, face à moi.

Je commençais alors à distinguer une silhouette assise, deux yeux lumineux. Deux yeux bleus profonds. Une chemise de coton blanc - le fameux chikan de Lucknow - et une couverture sur les jambes. Le regard ouvert semblait jeté dans l'immensité.

Je m'installais dans la même attitude - mudrâ - car j'y avais été initié par un autre maître, dans cette même ville. 

Au bout d'un temps indéterminé, je sus que l'essentiel avait été dit.


Mais cette présence m'adressa ces paroles : "Prends le livre sur l'étagère, il vous sera utile à tous ("for all of you")". Sans savoir ni comprendre, je pris un petit livre. La présence joignit alors les mains sur la poitrine et j'entendis "aham aham". Il m'invitait ainsi à prendre congé, tout en me signifiant que nous étions uns (sic) à jamais.

Cet homme était Janârdan Pandey. C'est avec émotion que j'évoque son souvenir. Il avait travaillé à la grande bibliothèque de Bénarès où sont conservés d'innombrables manuscrits uniques. Malheureusement, nul n'en prend soin et j'ai pu voir par moi-même que la plupart sont à l'état de confettis. Aussi, nous ne remercierons jamais assez cet homme qui, pendant des décennies, a recopié discrètement plusieurs manuscrits du Tantra non-duel et les a ensuite publié dans un demi secret. 


Le petit texte ci-dessous, que je vous traduit et dont je chanterai peut-être un jour, si la Yoginî le veut, le texte sanskrit, est extrait du recueil "Vingt textes du shivaïsme non-duel" publié en sanskrit par J. Pandey que j'ai évoqué plus haut.

Je mets le texte sanskrit tout en bas, après la traduction.


Titre : Bodhollāsavilāsa, Le Jeu de la manifestation de la conscience


Il s'agit d'une version versifiée du Pratyabhijñāhṛdayam de Kṣemarāja, texte très diffusé du Trika d'Abhinavagupta. En fait, on trouve des manuscrits de cette "Quintessence du Tantra" dans toute l'Inde et surtout dans le Sud, souvent sous le titre de Śaktisūtra ou "Aphorismes de la Puissance". Il existe une autre version en vers de la Quintessence, composée par Sāhib Kaul Anandanātha, un Cachemirien, et insérée dans son Jeu des Noms de la Déesse (Devīnāmavilāsa). 

La version que voici est anonyme. Elle semble faire partie d'un tantra, car la Déesse est mentionnée.

_____

Hommage à Śiva, 

Lui qui effectue continuellement les cinq actes, 

Lui qui fait apparaître la vérité ultime, 

Déploiement homogène de félicité et de conscience. /1/


La conscience est libre.

Elle est la cause de l’univers.

Elle est liberté et sujet connaissant, 

Elle est l’accomplissement. /2/


Elle fait éclore l’univers

En son propre fond, par son seul désir,

En (se) différenciant en sujet et en objet variés,

Selon des formes multiples. /3/


La diversité de l’univers existe

En raison de la différenciation de l’objet,

En s’unissant à cette diversité,

En haut, en bas, d’innombrables (manières). /4/


Bien que la conscience soit le Seigneur,

Elle devient l’âme lorsqu’elle se contracte.

Les sages savent que la forme de l’univers

Existe en elle comme l’arbre dans sa graine. /5/


La conscience est notre essence 

Absolument pure et limpide.

L’âme, quand elle n’est pas attachée aux limitations,

Est la conscience. /6/


Tournée vers les objets, la conscience 

Vient reposer dans l’âme.

Les sages disent que la conscience devient l’âme

Quand la contraction devient prédominante. /7/


Le sujet soumis à l'Illusion est l’être incarné.

Il reçoit son existence de cette conscience.

Il s’attache aux choses,

Privé du juste discernement. /8/


Et cet Un apparaît multiple 

A cause des aspects et des qualités comme la légèreté.

Il apparaît comme les sept (sortes de) sujets connaissants,

Et comme les trente-six catégories. /9/


Un, omniprésent, 

Le Seigneur est pure conscience.

Telle est la délivrance, évidente

Par la parfaite connaissance de la subjectivité. /10/


Connu comme étant les sept sujets connaissant

Et les trente-six catégories,

Le Grand Seigneur procure

Cette fortune qu’est la délivrance. /11/


Assurément, les doctrines ne sont que

Des personnages (assumés) par lui, selon son désir, 

Comme des personnages factices

Assumés par un homme. /12/


De la même manière, le Soi immense,

Qui est félicité et conscience,

Est nourri et animé par son propre désir.

Il assume différents points de vue à cause de sa plénitude. /13/


Le Soi se déploie dans la manifestation du divertissement 

De la félicité et de la conscience.

L’âme se souille dans le saṃsāra

Parce qu’elle est contractée par ses propres puissances. /14/


« Je suis imparfait », ainsi est-elle souillée 

Par de multiples souillures 

– De finitude, relative à Māyā et relative aux (conséquences des) actes –

Alors qu’elle est le Seigneur des mondes, omniprésent. /15/


De même que le Seigneur omniprésent 

Effectue les cinq actes,

De la même façon ce Soi (limité les) effectue,

(Mais) égaré par (ses propres) puissances. /16/


Le Seigneur des Puissances est célébré 

Par les adeptes du Principe

Grâce à l’épanouissement de la Puissance.

Le sujet transmigrant est contracté à cause de la contraction (de la Puissance). /17/


Car, quelque soit la forme de Māyā 

Qu’il désire voir, 

On doit savoir que c’est une création du Soi. 

On considère que sa Puissance est subsistance. /18/


On considère que la Déesse, 

Ayant résorbé le Samsâra,

Le reprend dans l’unité de la conscience. 

L’occultation de cette essence est le voilement. /19/


Ainsi, le processus

Du quintuple flot est toujours proche.

Connu, il est comme le joyau qui exauce les désirs.

S’il ne l’est pas, il est comme du bois ou de la boue. /20/


Qui le cultive continuellement 

Par la force d’une juste prise de conscience

Est délivré de tous les liens.

Il devient félicité éternelle. /21/


Lorsque le feu de la conscience dévorant 

Est bien éveillé,

Ce feu immaculé 

Consume tout le connaissable. /22/


Le yogin unit à sa force

Possède les signes du Nirvāṇa.

Assurément, il atteint sans délai

Le domaine immaculé. /23/


Bien que le feu de la conscience ait été obtenu, 

L’univers qui est conscience apparaît néanmoins.

Cette manifestation de l’ambroisie de la félicité du Soi

Se déploie à l’extérieur. /24/


Cela même, en se cristallisant,

Apparaît sous la forme des phénomènes.

Dieu, le Grand Seigneur qui est notre Soi,

Le Seigneur suprême, se divertit. /25/


Celui qui voit cela continuellement

Est délivré, et en un instant

Il délivre la totalité des êtres 

Des liens du saṃsāra effroyable. /26/


« Quiconque possède la force de la félicité

Se tient dans le domaine de sa propre essence » :

Ainsi, celui pour qui 

L’éclat de la joie est apparu, /27/


Qui repose en sa propre essence,

Celui-là atteint cet (état) même après le samādhi (vyutthāne).

En raison de l’efficience de sa persévérance,

Il est recherché par les gens. /28/


La félicité de la conscience apparaît

Par l’épanouissement du domaine du centre.

Quand il apparaît, la vision divine

En forme de connaissance apparaît. /29/


Immaculée, lumineuse, pure, 

Félicité éternelle, suprême,

Sans même avoir tranché le filet du corps,

La vision qui est connaissance se déploie. /30/


La puissante méthode 

Pour épanouir le centre

Est multiple :

Anéantissement des vikalpas, épanouissement, contraction, etc. /31/


C’est en ne pensant à rien 

Que les vikalpas seront anéantis.

Quand la conscience s’éveille,

La Puissance en train d’apparaître s’éprend du royaume des phénomènes. /32/


(La Puissance étant) éprise d’eux,

On voit le flot divin immaculé.

C’est cette contraction de la Puissance

Qui est enseigné par les partisans d’un Brahman (passif). /33/


L’absorption dans le nâda et le bindu, 

Le repos dans les extrémités initiales et finales, etc. ;

S’emparer du dégoût, de la colère, 

De la peur, de l’incertitude : /34/


Ainsi enseigne t-on, Ô déesse (?), 

Ce qui fait s’épanouir le centre.

S’il s’y dévoue, c’est en quelques jours

Qu’il atteindra le domaine suprême. /35/


Celui qui cultive 

Les impressions du samādhi intérieur,

Immaculé, prend conscience encore et encore,

Par la seule force de la juste prise de conscience. /36/


Son essence propre apparaîtra entièrement,

Même après le samādhi.

Ce yogin établi dans l’éveil 

Est éternellement heureux. /37/


La conscience du yogin

Se déploie parfaitement. 

Elle est la parfaite subjectivité,

Faite de lumière, elle est la vitalité des mantras. /38/


Se divertissant en elle,

Le yogin se tient dans le domaine des Souverains des Mantras.

S’adonnant à cela, il se divertit comme le Seigneur,

Nourri par les Puissances. /39/


Ainsi la liberté du Seigneur des mondes, omniprésent,

Possède de multiples aspects, 

Existe sous des formes diverses.

Elle est une souveraineté indivise. /40/


« Il est sans-second » : 

Telle est, dit-on, cette suprême ambroisie qu’est la connaissance.

Celui qui en boit 

Neutralise ce puissant poison qu’est le saṃsāra. /41/


Cette méthode pour rendre la conscience évidente

Vise à faire atteindre Śiva aux magnanimes.  

Cet enseignement absolument immaculé, 

Extrait de l’océan de la connaissance parfaite,

Est l’œuvre de Kṣemarāja. /42/

 

Traduit par David Dubois


namaḥ śivāya satataṃ pañcakṛtyavidhāyine /

cidānandaghanasvātmaparamārthāvabhāsine // 1 //


citiḥ svatantrā viśvasya hetur ity abhidhīyate /

svātantryarūpā jñātā ca siddhīr vā saṃprayacchate // 2 //


sā svabhittau svecchayaiva viśvasyonmīlanāya ca /

nānānurūpavaicitryād grāhyagrāhakabhedataḥ // 3 //


viśvasya tasya vaicitryaṃ grāhyabhedena saṃsthitam /

nānāvaicitryayogena cottamādhamasaṅkhyayā // 4 //


citisaṅkocanāc cittaṃ cetano 'pi maheśvaraḥ /

vaṭadhanikāvat tatra viśvarūpaṃ ca tad viduḥ // 5 //


caitanyam ātmano rūpaṃ śuddham atyantanirmalam /

tad eva niyamāsaktaṃ cittaṃ cid abhidhīyate // 6 //


arthonmukhatayā saṃvic citte viśrāntim āgatā /

saṅkocātmapradhānatvāc citiś cittaṃ vidur budhāḥ // 7 //


māyāpramātā cidrūpas tanmayatvena dehinām /

vartate viṣayāsaktaḥ sadvivekavivarjitaḥ // 8 //


sadaikaḥ pratithaś cittaṃ kalāsattvaguṇādibhiḥ /

saptapramatṛkatvena ṣaṭtriṃśattattvasaṅkhyayā // 9 //


ekaḥ sarvagataḥ śuddhaḥ sambodhātmā maheśvaraḥ /

saivāhantāparijñānān muktiḥ karatale sthitā // 10 //


pramātṛsaptakatvena ṣaṭtriṃśattattvasaṅkhyayā /

bhāvitaḥ sa maheśāno mokṣalakṣmīḥ pravartate // 11 //


tadbhūmikā darśanādyās sarvā eva na saṃśayaḥ /

bhūmikāḥ kṛtrimā yadvan naṭo gṛhṇāti svecchayā // 12 //


tadvad eva cidānandasvecchocchalitabṛṃhitaḥ /

ātmā gṛhṇāti vipulā darśanādyā vibhūtayaḥ // 12 //


cidānandasamullāsollasitātmā virājate /

cidvatsvaśaktisaṅkocāt saṃsāre malināyate // 13 //


apūrṇo 'smīti vividhair malaiḥ sa malinīkṛtaḥ /

māyīyāṇavakārmākhyair vyāpako 'pi jagadvibhuḥ // 15 //


vyāpī yadvan mahādevaḥ kroti pañcakṛtyatām /

tadvad evāyam ātmāpi kurute śaktimohitaḥ // 16 //


śakto vikāsāc chaktīśo gīyate tattvavādibhiḥ /

saṅkocanāt saṅkocitaḥ saṃsārīty abhidhīyate // 17 //


māyā rūpaṃ hi yat kiṃcid ālokayitum udyatā /

sādhyasṛṣṭiṃ vijānīyād anyā śaktiḥ sthitir matā // 18 //


saṃhārāt saṃhṛtā devī cidaikye 'nugraho mataḥ /

tadekasārāprathanāt tirodhānābhidhīyate // 19 //


itthaṃ sadā saṃnihitaḥ pañcavāhavidhiḥ kramāt /

jñātaś cintāmaṇir asāv ajñānāt kāṣṭaloṣṭavat // 20 //


sadvimarśabalenaivaṃ nityaṃ yaḥ pariśīlate /

sa muktaḥ sarvabandhebhyo nityānandamayo bhavet // 21 //


cidvahnir grasate so 'yaṃ suprabuddho 'sty asau yadā /

tadāsau vimalo jñeyaś cidvahniḥ sarvabhakṣakaḥ // 22 //


etadbalena saṃyukto yogī nirvāṇalakṣaṇaḥ /

padaṃ prāpnoti vimalaṃ so 'cirān nātra saṃśayaḥ // 23 //


cidvahnir balalābhe 'pi viśvam ābhāti cinmayam /

svānandāmṛtakallolam etad ucchalitaṃ bahiḥ // 24 //


tad eva śyānatāṃ yātaṃ bhāvarūpair vibhāvyate /

svātmā maheśvaro devaḥ krīḍate parameśvaraḥ // 25 //


iti yaḥ satataṃ vetti sa mukto mocayaty api /

sattvavrātaṃ kṣaṇenaiva ghorāt saṃsārabandhanāt // 26 //


yaḥ kaścit ānandabalaḥ sa svarūpapadasthitaḥ /

iti yasya samullāsollāsitodayaśālinaḥ // 27 //


tasya svarūpaniṣṭhasya vyutthāne 'pi tad arthyate /

etat prayatnasāmārthyāj janair evādhigamyate // 28 //


madhyadhāmavikāsāc ca cidānandāt prakāśate /

tatprakāśād divyadṛṣṭir jñānarūpā vibhāvyate // 29 //


nirmalā suprabhā śuddhā nityānandamayī parā /

nirdehacchedajālāpi jñānadṛṣṭir vijṛmbhate // 30 //


madhyadhāmavikāse tu upāyo balavatsthitiḥ /

vikalpakṣayasaṅkocavikāsādyā anekaśaḥ // 31 //


akiñciccintanād eva vikalpānāṃ kṣayo bhavet /

cidbodhād vilasacchaktī raktāsau bhāvamaṇḍale // 32 //


tatrānuraktā divyaughaṃ paśyate vimalātmakam /

śaktisaṅkocam etad dhi procyate brahmavādibhiḥ // 33 //


ādyantakoṭiviśrāmabindunādalayās tathā /

aśaṅkitabhayakrodhabībhatsādiparigrahāḥ // 34 //


ity etat kathitaṃ devi madhyadhāmavikāsakam /

tatra śakto dinair evaṃ prapnoti parasampadam // 35 //


yo 'ntaḥsamādhisaṃskāraṃ bhramate vimalatviṣām /

sa visargabalād eva vimṛśya ca punaḥ punaḥ // 36 //


vyutthāne 'pi yatas tasya svarūpaṃ samprakāśate /

yogino bodhaniṣṭhasya nityānandarasasya ca // 37 //


tat prakāśānandamayī mantravīryopabṛṃhitā /

pūṛnāhantācid ity antaḥsamullāsābhiyoginaḥ // 38 //


tatrāsau vilasan yogī mantreśvarapade sthitaḥ /

tatra śakto vibhur yadvat krīḍate śaktibṛṃhitaḥ // 39 //


evaṃ svatantratā tasya vyāpakasya jagadvibhoḥ /

nānābhedajuṣaś citrapadasthitasyākhaṇḍitā // 40 //


etad advayam ity uktaṃ jñānāmṛtam anuttamam /

yaḥ pibec chāmyate tasya saṃsāraviṣamūrchanam // 41 //


bodhollāsavidhāneyaṃ śivaprāpyai mahātmanām /

rājñaḥ kṣemābhidhānasya śāstram atyantanirmalam // 42 //


iti śrīkṣemarājakṛtaṃ bodhavilāsākhyaṃ yogaśāstram //


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mardi 15 novembre 2022

Comment traduire sans trahir ?



La spiritualité d'aujourd'hui n'existerait pas sans l'Inde.

Que serait le yoga sans yoga, sans âsana, sans prânâyâma ni samâdhi ?

Que serait le tantra sans mantra, le mystérieux chakra ou le célèbre mandala ?


Or, tous ces mots sont en sanskrit, langue sacrée de l'hindouisme, du bouddhisme et du jaïnisme.

Ses textes sont les plus anciens à avoir été transmis sans interruption jusqu'à nos jours.

Bien sûr, il existe des langues aussi anciennes, comme l'égyptien et le sumérien. 

Mais ces civilisations se sont éteintes, tandis que l'hindouisme et le bouddhisme sont bien vivants.


Mais comment traduire sans trahir ?

Prenons un exemple :

conscience : nous entendons parler de conscience "non-duelle", sans séparation entre le sujet et l'objet, ou encore, on dit "conscience pure", conscience qui n'est pas "conscience de" ceci ou cela, mais conscience dépourvue de tout contenu, comme un ciel sans nuages. 

Mais quels sont les mots sanskrits traduits par "conscience" ?

Les principaux sont cit (prononcer "tchitte") et prakâsha.

Ces deux termes désignent la lumière. 

Ce sont des métaphores.

Cit vient d'une racine -kit, "briller", dont dérive ketu, clarté, lumière, mais aussi "étoile filante", comète, signe évident, bannière, apparition, manifestation.

Mais cit est aussi apparenté à la racine -cint, "penser à", "méditer", considérer", "se soucier de".


Prakâsha désigne la lumière, le fait de briller, l'illuminer. Formé du préfixe pra- "vers l'avant" et de la racine kâsh, "briller", "éclairer", "illuminer". On retrouve cette racine dans Kâshî "La Lumineuse", l'un des noms de la cité de Bénarès.


Dans les deux cas, nous avons donc l'image d'une lumière qui éclaire les choses. Et la conscience est en partie cela : elle est comme une lumière qui éclaire les choses, mêmes les plus intérieures, comme les pensées et les sensations. 

Dans ces racines verbales, il y a également l'idée d'une lumière belle, plaisante, agréable.


A partir de cette métaphore de la lumière, 

ce qu'est la conscience... s'éclaire :

la lumière rend visible, mais elle-même

n'est pas visible.

Une lumière dans le vide,

qui n'a rien à éclairer,

reste invisible.

La lumière ne devient visible

que quand elle se réfléchit

sur un objet.

Sans cela, même si elle éclaire,

même si elle est présente,

elle reste invisible.

La lumière elle-même

n'est jamais directement visible.

Elle n'est vue que par l'intermédiaire

des choses qu'elle éclaire.

Quand on dit qu'on "voit" 

un rayon de lumière,

on voit en fait les grains de poussière

qui renvoient un peu de cette lumière.

Mais la lumière, grâce à laquelle tout est visible,

reste elle-même invisible.


De même, la conscience n'est pas et ne peut

jamais devenir objet de conscience. 

C'est bien grâce à la conscience que tout objet 

devient "visible", apparent, manifeste et qu'il acquiert

son existence. Mais la conscience elle-même

n'est jamais objet de conscience.

Sa clarté se reflète en partie sur les objets,

plus ou moins selon leurs qualités,

comme un objet renvoie plus ou moins

la lumière qu'il reçoit. 

Mais la conscience n'est jamais 

objet de conscience.


Voilà pourquoi, quand il n'y a pas d'objet, de contenu

dont on puisse prendre conscience,

on croit qu'il n'y a pas de conscience.

Comme dans le sommeil profond, 

l'évanouissement ou le coma.

Comme il n'y a pas conscience d'objet,

nous commettons l'erreur de juger

qu'il n'y a pas de conscience du tout.

Alors qu'en réalité, la conscience est présente.

Et c'est grâce à sa présence lumineuse

que nous pouvons dire que nous n'avions

"conscience de rien",

de même que, quand la lumière

n'a rien à éclairer,

nous pouvons dire qu'il

"n'y a rien".

Il n'y a rien, sauf la lumière qui éclaire ce rien.

Il n'y a rien, sauf la conscience qui éclaire ce rien.

Telle est la "pure conscience"

ou "conscience sans objet".

C'est elle dont nous faisons l'expérience chaque nuit,

et aussi entre chaque pensée.

Mais en réalité, nous faisons toujours, 

à chaque instant,

l'expérience de la conscience.

Car aucune expérience n'est possible sans elle.

En fait la conscience est synonyme d'expérience,

tout simplement.

Il n'y a pas d'expérience de la conscience.

Toute expérience est conscience,

de même que la lumière ne peut éclairer la lumière

(qui n'a d’ailleurs pas besoin de lumière,

car elle est lumière),

et que tout objet éclairé est lumière,

sans quoi il ne serait pas visible.

Mais comme la lumière ne peut s'éclairer elle-même

à la manière dont elle éclaire les choses,

on peut dire qu'elle est "ténèbres".

De même, en ce sens précis, 

on peut dire que la conscience est inconscience, inconnaissance absolue.


Voilà pourquoi la conscience n'est jamais absente

(car quelle lumière éclairerait cette absence de lumière ?).

Voilà en quel sens elle est "permanente",

et voilà pourquoi elle est le Soi,

et voilà pourquoi le Soi (âtman)

est l'Absolu (brahman).

vendredi 3 septembre 2021

Le problème des sources

L'un des versets composés par Ramana et écrit de sa main en sanskrit

 La difficulté d'accéder aux enseignements des sages orientaux est négligée dans la spiritualité contemporaine. Le sanskrit, le tibétain, le chinois sont des langues difficiles. On ne considère que les discours dans nos langues, sans même se rendre compte des traductions ni de ce que cela implique.

Or, ceci est vrai pour des auteurs qui sont éloignés de nous dans le temps, comme Shankara ou Abhinavagupta, mais cela reste vrai pour des maîtres du XXe siècle, comme Nisargadatta Mahârâja et Ramana Maharshi. 

Ramana et Muruganar

Ce dernier, contrairement a une opinion reçue, a composé des œuvres écrites, a priori plus fiables que les compilations de paroles traduites par on-ne-sait-qui, sur la seule base de la mémoire, vu que Ramana n'autorisait pas les enregistrements et que les prises de notes étaient parfois limitées (voir cet article sur la fiabilité de ce type de sources ; Michael James est moins optimiste sur ce sujet).

Son œuvre écrite, donc, est principalement composée de cinq textes de connaissance de la non-dualité et de cinq poèmes dévotionnels. Outre ceci, nous avons la Collection des paroles du maître (Guruvacakakovai) qui comporte près de 1300 versets. C'est l'une des sources les plus importantes et les plus négligées de l'enseignement du sage d'Arunâcala. Elle a été composée par Muruganar, révisée et éditée par Ramana, puis publiée par Sâdhu Om. A ce jour, il n'en existe pas de traduction entièrement fiable. 

Muruganar

Pourquoi ? L'une des raison est que ce texte, comme toutes les œuvres de Ramana, a été composée en tamoul littéraire archaïque. Une langue très difficile, même pour des Tamouls, pleine de mots rares, de tournures allusives et de doubles sens. Le tamoul n'est pas une langue indo-européenne. En dehors des quelques mots sanskrits, elle ne donne guère de repères à un étudiant occidental ou même indien du Nord. Muruganar, l'ami ou le disciple le plus proche de Ramana était, comme Ramana, un poète et un lexicographe du tamoul ancien. Lire leurs poèmes, composés de concert, c'est comme lire Dante : passionnant mais très, très difficile. Paradoxalement, les mystiques de l'au-delà des mots sont souvent passionnés par les mots.

Voici, pour donner un premier crayon de cette difficulté, un exemple. Deux versions d'un même verset de la Collection des paroles du maître, que je traduis de l'anglais, ce qui pose déjà un problème :

"Toutes choses sont en réalité conscience. C'est quand elles sont connues comme conscience et sont absorbées entièrement dans notre Soi, qui est conscience, que les différences sont complètement annihilées, et votre véritable nature brille. Vous devriez savoir que telle est la délivrance incomparable." (436, trad. Venkatasubramaniam, Butler et Godman)

"Tout ce qui est connu devrait être connu comme étant seulement connaissance [qui les connait] et devrait fondre dans la Connaissance - Soi. Notre réalité même qui brille avec une telle intensité de repos en Soi, anéantissant entièrement toutes les différences, est la délivrance, l'état sans égal." (436, trad. James et Sâdhu Om)

Comme on voit, c'est très différent. S'il n'y avait pas une numérotation exacte et fiable, il serait même impossible de dire quels sont les versets qui se correspondent. Et pourtant, Ramana est mort en 1950, il n'y a pas si longtemps ! Et cette œuvre a été publiée en entier et en tamoul, dans les années 70. Voilà pourquoi les auteurs plus anciens employaient différents dispositifs dans l'espoir d'éviter les déformations.

Muruganar et Sadhu Om

Pour les auteurs majeurs du néo-advaita indien, comme Ramana (tamoul), Nisargadatta (marathe) ou Krishna Menon (malayalam), nous n'avons aucune étude sérieuse, pas plus que de traductions rigoureuses. La compréhension fine et fiable de leur enseignement reste donc impossible ou hasardeuse. 

L'accès aux sources originales, voire originelles, est donc une quête, loin d'être une évidence qui va de soi. Cet accès dépend d'intermédiaires, comme dans le jeu du téléphone arabe, comme dans tout commerce, ou presque. 

Voilà pourquoi je pense que l'on devrait s'intéresser davantage aux mystiques français du XVIIe et réaliser notre chance de pouvoir accéder à des enseignements essentiels dans notre langue natale.

jeudi 5 mars 2020

Lumière consciente, manifestation, clarté et traduction

Résultat de recherche d'images pour "kashmiri pandits"

Dans sa remarquable étude sur la Pratyabhijnâ, Le Soi et l'Autre, Isabelle Ratié traduit ainsi la stance IPK I, 5, 2 :

prāgivārtho 'prakāśaḥ syāt, prakāśātmatayā vinā /

na ca prakāśo bhinnaḥ syād : ātmārthasya prakāśatā //

"Si [l'objet] ne consistait pas en lumière consciente, il demeurerait dépourvu de cette lumière consciente aussi bien [après sa cognition] qu'avant ; et la lumière consciente ne saurait être séparée : l'essence de l'objet, c'est d'être lumière consciente."

"Lumière consciente" traduit le sanskrit prakâsha, de la racine -kâsh "briller, éclairer, illuminer", comme dans Kâshî,"la Brillante", autre nom de Bénarès. 

J'ai moi-même traduit de cette façon, à la suite d'autres. Mais avant, je traduisais autrement. Et en fait, je me demande si ça n'était pas mieux. 
Je traduis ainsi le même verset :

"Si une chose (artha) n'était pas manifestation, elle resterait non manifestée (même une fois connue), comme avant (de l'être). De plus, la manifestation ne peut être différente (de la chose manifestée) : le fait d'être manifeste est l'essence de l'objet."

Il me semble que c'est plus clair ainsi.
Car l'idée d'Utpaladeva est simplement de dire que rien ne peut se manifester en dehors de sa manifestation. 
C'est même peut-être encore plus clair si l'on traduit prakâsha par "apparence", l'acte ou le fait d'apparaître. D'où une nouvelle version :

"Si une chose n'était pas apparence, elle resterait inapparente (même une fois connue), comme avant (de l'être). De plus, l'apparence ne peut être différente (de la chose manifestée) : le fait d'être apparent est l'essence de l'objet."

On pourrait même atteindre à davantage de clarté encore en rendant, dans le présent contexte, prakâsha par "perception" :

"Si une chose n'était pas perception, elle ne serait toujours pas perçue (même une fois connue), comme avant (de l'être). De plus, la perception ne peut être différente (de la chose perçue) : le fait d'être perçu est l'essence de l'objet."

Autrement dit, "être, c'est être perçu". Rien n'existe ni ne peut exister en dehors de la perception. Bien entendu, prakâsha est plus que la perception, dans la mesure où la perception désigne exclusivement la perception à travers les cinq sens, tandis que prakâsha désigne un pouvoir de manifester plus vaste. Mais, après tout, qui donc a décidé que la perception ne pouvait désigner que les perceptions sensorielles ? Pourquoi ne pourrait-on aussi parler de "perception mentale" ? Cela ne me semble guère insurmontable.

Je traduis le "ca", litt. "et" de la seconde ligne par "de plus", afin de fait mieux ressortir que l'Auteur offre un autre argument : la chose ne peut être autre chose que perception et, inversement, la perception ne peut être différente ou "coupée" radicalement de la chose, sans quoi la conséquence serait la même : la chose resterait non perçue "même en étant perçue". 

Ce qui m'amène a réfléchir sur cette supplétion (ou ajout) entre crochets "[après sa cognition]". Depuis des lustres, les sanskritistes ont pris l'habitude d'ajouter ainsi des pans entiers de discours entre crochets (je préfère les parenthèses, moins agressives pour l’œil), afin de rendre intelligible un sanskrit laconique, mais au risque de compliquer, parfois, le sens de ce discours. Cela deviens un automatisme. Ici, au début de la première ligne, je ne comprends pas pourquoi Ratié met "[l'objet]" entre crochets, puisqu'il traduit artha, qui est bien présent dans la stance sanskrite. Mais peut-être que quelque chose m'échappe. Le sanskrit est une langue notoirement difficile.
Ici, cet ajout est problématique, même s'il peut se réclamer de la paraphrase d'Utpaladeva lui-même. En effet, tout le propos de l'Auteur est de montrer que connaître est le même acte que percevoir, apparaître, manifester, exister et être. "Être, c'est être perçu". 
Si la chose pouvait être connue sans être manifestée, apparence, existante, cela serait bien étrange !
Mais peut-être ce paradoxe est-il une concession nécessaire pour les besoins de la démonstration ?

Tout le propos d'Utpaladeva est fort simple, en vérité : il dit seulement que rien n'est perçu/connu/existant en dehors de la perception que j'en fais (car elle est bien mon acte, même si je semble parfois subir la perception). Donc, la chose est perception. Tout son être, tout ce qu'elle est, est perception, manifestation, apparence. Naïvement, nous croyons que la chose nous apparaît, mais qu'elle existe indépendamment de son apparence à nous, qu'elle existe "de son propre côté", même quand elle ne nous apparaît pas. C'est cette opinion que l'Auteur remet en question et réfute. 

Sur quelle base ? Seulement sur la base de "notre expérience" (sva-samvedana-siddha). Il suffit, en effet, de prêter attention à l'expérience pour constater que rien ne se manifeste en dehors de sa manifestation. Rien n'apparaît en dehors de son apparence. Rien n'est perçu en dehors de sa perception. Tout n'est donc que manifestation, apparence, perception. Ce que nous croyons indépendant de la perception (l'être, l'existence) ne se donne jamais séparément de sa perception. Donc tout est perception. Comme dit Abhinava, "même un enfant peut voir cela". 

Il ne s'agit donc pas ici de renvoyer à une expérience occulte, ésotérique, réservée à des initiées, mais seulement de prêter attention à ce qui est donné à chaque instant : tout est Apparence, Apparaître, Manifestation, Perception. 
Ce qui m'amène à un dernier point. Traduire prakâsha par "lumière consciente" (comme je le fais souvent), induit le lecteur en erreur. Certes cette traduction est, au premier abord, plus accessible que les autres ici proposées, mais elle risque de faire croire qu'il est question ici d'une obscure "lumière", à chercher ailleurs que dans l'expérience ici et maintenant. Alors que le message d'Utpaladeva est précisément le contraire : "tout est conscience" signifie que tout est expérience, manifestation, apparence (ou apparaître, avec ou sans majuscule, c'est discutable), perception. 

Perception de quoi me demanderez-vous ? Eh bien, perception de la perception, perception de soi, auto-affection, réalisation de soi (traduction aussi proposée par Ratié), manifestation de la manifestation, conscience de conscience. Et ce pouvoir, pour l'Apparence, de s'apparaître, c'est l'Acte de conscience, vimarsha, source et racine de tout langage.

Voilà pourquoi, au final, il me semble (mais je n'en suis pas absolument certain) qu'il est préférable de traduire prakâsha par "manifestation" ou "apparence".

lundi 2 mars 2020

Lecture du "Cœur de la Reconnaissance" mardi 3 mars 2020

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Lecture du Pratyabhijna-hridaya demain mardi à 21h sur Skype.
DavidDuboisTrika

Le texte sanskrit :

http://gretil.sub.uni-goettingen.de/gretil/1_sanskr/6_sastra/3_phil/saiva/pratyabu.htm


mardi 22 octobre 2019

Lecture de texte tantrique - Changement d'horaire

Chers amis, la lecture-traduction, à la manière, du Cœur de la Reconnaissance de Kshéma Râdja (Pratyabhijnâ-hridayam), texte essentiel du shivaïsme du Cachemire, aura lieu
les mercredis soirs à 21h sur Skype.

Gratuit. Mais exigeant : il ne s'agit pas d'un "satsang pour recevoir l'éveil" mais d'une lecture-traduction. Aucune connaissance préalable du sanskrit n'est requise, mais il faut être capable de concentration, d'écoute et de réflexion, ainsi que d'assiduité : c'est la tradition, que l'on appelle aussi d'un vieux mot désuet et un peu réac sur les bords : la "culture" (bhâvanâ, samskriti, vângmaya, vyutpatti, etc.).
SI vous êtes résolus à en être, demandez-moi parmi vos contacts Skype :

DavidDuboisTrika

(attention aux majuscules !)

Pour le texte sanskrit :
gretil.sub.uni-goettingen.de/…/6_…/3_phil/saiva/pratyabu.htm

Ci-dessous, une photo du savant Moukound Râm Shâstrî, l'un des éditeurs des "Kashmir Series of Texts and Studies". Le shivaïsme du Cachemire n'est PAS une doctrine anti-intellectuelle pour bobos débiles.

Comme dit Abhinava Goupta :

tarkam yogângam uttamam
"La raison est le suprême auxiliaire de l'union divine."

Pandit Mukund Ram Shastri

lundi 12 août 2019

Hymne de Dieu à la Déesse

Dans les tantras, Shiva enseigne à la Déesse. Sauf dans certains tantras du Koula où c'est la Déesse qui enseigne à Shiva. Voici un extrait de l'un des tantras parmi les plus ésotériques : le Tantra de l'Essence de la Transmission de Kâlî, ou Danse de Kâlî. Juste une petite clé : tout ceci - tout - décrit l'instant présent.



Se saisissant des pieds de la Déesse, Dieu lui chanta cet hymne d'adoration : 


Oṃ 

Hommage à toi, maîtresse du Dieu des dieux !


Grande Kālī[1] !

Joie ultime

(Et pourtant) Sans joie[2]. 8



Tu es à la fois permanente et éphémère

(Mais) tu es toujours la Majesté même.



Souveraine des cohortes (de yoginîs),

Tu es (pourtant) riche en discernement mystique[3]. 9



Tu es la source du Temps

Qui met un terme au Temps indomptable.



Tu es la source de la Mâyâ et des autres (manifestations),

Ta manifestation[4], c'est toute chose : protège-moi ! 10



Tu es le sens de HA[5],

De son origine et de sa résorption, tu es capable (de tout)



Tu es la grande panique

(Et pourtant) ta forme est douce 11



Tu n'as pas de couleur, ni de note (qui te corresponde),

(Mais) tu es (leur) matrice, toi qui es installée à la fin des seize rayons[6].



Tu es ferme en ton tempérament

Qui s'illustre (dans ta) volonté,

Toi qui est (devenue) la maîtresse de Bhairava[7]. 12



Grande conscience, tu es adorable à travers la conscience,

Toi qui es l'essence des objets de la conscience[8].



Sans forme, tu as pour forme l'action,

Toi dont la forme est toute chose. 13



Tu es la cessation absolue

(De toute différence) entre

Phénomène et absence de phénomène.

(Pourtant), tu es tous les phénomènes ! 14



Tu habites en plein cœur

Du royaume de la joie.

(Pourtant), tu es la fin de (tout) émotion[9].

Mais (il est clair que) tu es la matrice

Du royaume de la délectation,

Toi qui es la dilatation même ! 15



Toi qui as ta demeure au niveau

De la fin de l'extase[10], tu règnes sur tout !

Tu es la résonance, la grande résonance,

Toi que l'on dit éternelle. 16



Tu es présente telle qu'en toi-même dans la Semence,

Toi que l'on dit être semence de toute délectation.

Dans le corps, tu es énergie,

Présente en tous les états[11]. 17



Impersonnelle, tu habites la personne[12],

Toi qui es omniprésente.

Forme bienfaisante, grande guérison

Par-delà toute guérison. 18



Tu es présente à la fin des douze (largeurs de doigts)[13],

A la fin des neuf (syllabes)[14] et à la fin des trente-six (éléments).

Tu es l'éclat lové à l'intérieur

De la corolle du lotus du cœur. 19



Toujours présente dans la gorge,

Tu apaise la faim.

Mais dans le palais, ô grande Kālī,

Tu dévore tout ! 20



Tu es le point sis

Entre les deux sourcilles.

Ô Kālī, tu es installée sous la forme du Réel

A la porte qui mène à l'absolu[15]. 21



Tu es présente dans le cycle incessant

De la résorption, (mais) tu es (aussi) émanation.

Tu n'es jamais absente du Hara[16],

Toi qui es, dit-on, pareille à une boucle d'oreille[17]. 22



Sous la forme du souffle expiré

Elle habite (aussi) le flot

De ce parfum qui rend fou (les éléphants)[18].

Ô Kālī, tu est libre des six roues (subtiles)[19],

Tu règne au sommet des roues. 23



Libre des seize supports de concentration[20],

Tu es la fin de (tout) support.

Tu es ce que visent les trois cibles[21],

Mais tu habite dans ce qui ne peut être visé,

Toi qui n'es pas une cible. 24



Toi qui transcende les rayons qui se manifestent dans le ciel vide,

Tu es la souveraine de l'impersonnel.

Par-delà le royaume des formes incomplètes,

Tu règne à la fin de (toute) forme. 25



Tu es la fin de la veille, du rêve et du sommeil sans rêves,

(Mais) tu es (aussi) celle qui règne au-delà du Quatrième ("état").



Tu es tout,

Tu es la reine de tous les rois qui règnent sur tout,

Tu es la fin,

Sans support,

Sans maladie, 26

Sans manifestation,

Sans perte,

Immense,

Ultime,

Omniforme,

Structurée, tu es sans structure (propre),

Toi qui es la structure de tout. 27



Hommage à toi, Déesse !

Hommage au début, au milieu et à la fin.




Extrait du premier chapitre du Tantra qui révèle le vrai sens de la danse de Kâlî, Krama-sad-bhâva-tantra

[1] Kâlî signifie, entre autres choses, "la Noire" à la peau sombre. Bhairava lui-même s'interroge : comment une fille si laide a-t-elle pu devenir mon épouse ?

[2] Cet hymne roule sur les paradoxes qu'incarne la Déesse, notre conscience.

[3] Les "cohortes" (kula) sont les "familles", les escadrons, les ballets (cakra) de yoginîs, lesquelles symbolisent notamment les pouvoirs conscients, le langage, la mémoire, etc. "Leurs cohortes" (kaula), ce sont les choses et les êtres "créés" par le corps, les organes, le  langage, la mémoire, etc., c'est-à-dire tout. Mais kula veut aussi dire "famille" au sens... familial. Le paradoxe est donc que la Déesse a d'innombrables enfants, et pourtant elle parvient à rester parfaitement centrée dans l'expérience mystique la plus profonde.

[4] Ton bâillement créateur (jṛṃbha).

[5] HA est la syllabe dite "de l'extase" (visarga), avec des connotations sexuelles. HA-HA est, selon la tradition Kaula (dont le Kâlîkrama est une expression), le mantra spontané qui s'écoule des lèvres de la bien-aimée au moment de l'orgasme créateur. Or, il est dit par ailleurs que la Déesse EST ce mantra. Autrement dit, la Déesse est à la fois signifiant (mantra) et signifié (divinité exprimée par le mantra), conscience non-duelle. Exit Śiva.

[6] Les seize rayons (kalā) de la lune. La lune, ici, ce sont les seize voyelles. La Déesse est le "hhh..." silencieux qui est leur source et leur âme.

[7] Allusion à la mythologie : la force de caractère de la Déesse, sa volonté indomptable, imprenable (durgā) lui ont permis de gagner Bhairava, Dieu, l'absolu. Sur le plan intérieur, la volonté est l'élan d'amour aveugle (udyama) qui s'empare de l'absolu en un éclair, faisant fi des circonstances.

[8] jñāna : cognition. Mais je traduis par "conscience" pour éviter un terme peu familier. Ce vers fait allusion à l'adoration de la Déesse par l'observation ardente des cycles de la conscience (kālīkramapūjā).

[9] Bhāva : le même terme est traduit, dans le vers précédent, par "phénomène".

[10] Visarga-anta : la fin de l'orgasme, de l'acte créateur et la fin, donc, de HHH...

[11] Veille, rêve, sommeil sans rêves.

[12] Vyakti : on traduit souvent par "manifestation", mais vyakti signifie aussi "individualité", existence séparée, distincte.

[13] Au-dessus de la fontanelle.

[14] Peut-être les neuf syllabes du Navātmabhairava mantra ?

[15] Brahma-randhra : la fissure qui ouvre vers l'Immense, la fontanelle.

[16] Oui, certes, cela peut sembler étrange comme traduction. Mais kanda - "le bulbe" - désigne bel et bien la zone du Hara. Donc, pourquoi pas ?

[17] En forme de Kuṇḍalī, de boucle d'oreille, d'anneau d'oreille. Notons que, dans notre tantra, la "koundalinî" n'est pas "un serpent lové dans le sacrum". Elle est l'énergie du souffle et de la parole qui part du Hara.

[18] Image classique pour nous rappeler que l'écoute du souffle jusqu'à sa mort dans l'espace, est enivrante.

[19] Ce tantra est l'un des plus anciens, si ce n'est LE plus ancien, parmi les yoginī-tantras. La présence des six cakras dans ce texte montre que ce système des six (c'est-à-dire sept) cakras est ancien.

[20] Voir les textes de haṭhayoga, la Gorakṣasaṃhitā, etc.

[21] Voir les textes "classiques" de haṭhayoga. La présence de ces éléments prouve que le haṭhayoga, loin d'être "tardif" et décadent, est une tradition qui remonte aux origines. Les "upaniṣads du yoga", la Haṭhayogapradīpikā, la Gheraṇḍasaṃhitā, etc., sont en réalité des extraits de tantras et de traités de la tradition Kaula, et plus particulièrement de ses expressions Kālīkrama, Śrīkrama (Kubjikā) et Śrīvidyā. Quant aux écoles de yoga qui continuent d'enseigner "les Yogasûtras de Patanjali" à leurs élèves, elles enseignent quelque chose qui n'a, tout simplement, rien à voir avec le yoga qu'elles enseignent !
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