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mercredi 12 mai 2021

Spiritualité et croyances



 La spiritualité va souvent avec des croyances, voire des superstitions. Pas seulement dans le New Age, mais aussi dans les traditions les plus authentiques. J'appelle cela l'occultisme, faute de mieux. Tout se passe comme si la poésie mystique, magie de l'intérieur, dégénérait en systèmes rigides et pointilleux, telle une lave se pétrifiant peu à peu. Et je constate avec un certain effroi que, plus ces traditions abordent les détails concrets, plus elles s'égarent. Leurs connaissances spirituelles sont remarquables. Pourtant, dans la physique, la biologie, dans l'histoire, l'éthique et la politique, on n'aperçoit plus ce même éclat. Plus les discours se veulent précis, plus ils montrent leur indigence. Le Tantra, le dzogchen, la mystique catholique, pour ne citer que des traditions qui me sont proches, n'échappent pas à cette curieuse dualité entre le spirituel et les croyances pataphysiques. Le platonisme bénéficie, quant à lui, de l'esprit scientifique des Anciens. Dans une certaine mesure.

Et donc, disais-je, tout se passe comme si la poésie mystique se solidifiait en sortes de systèmes occultes qui tombent dans le ridicule, à mesure qu'ils prétendent descendre aux détails. Il en va comme pour l'amour chrétien qui se pétrifie en institutions et en morale rigide.

Par exemple, le dzogchen est plein d'une sublime poésie et de beaux élans spéculatifs. Mais il prescrit aussi des "pratiques" occultes parfumées de paranoïa, et surtout des recettes assez pittoresques pour venir à bout des problèmes oculaires ou sexuels. Comme je disais, plus on va vers les détails concrets, plus on va vers le fumeux, voire le scabreux. Les limites apparaissent, alors que la méthode scientifique, au contraire, révèle une partie de sa puissance dans la précision qu'elle atteint dans les détails. Et cela vaut pour toutes les traditions.

Il est donc nécessaire de les approcher avec discernement. Autrement dit, ce qui est encore valable dans ces enseignements doit être distingué de ce qui est obsolète, inutile ou carrément dangereux. 

Mais comment des êtres omniscients ou en contact avec le divin peuvent-ils s'être trompé ou avoir ignoré à ce point ? 

- Eh bien, commençons par remarquer que tous les auteurs traditionnels ne sont pas censés être omniscients. En fait, cette idée que les "éveillés" sont infaillibles et savent tout sur tout est une croyance Jaïn et, spécialement, bouddhiste. Le Mahâyâna est la tradition qui a le plus insisté sur ce dogme d'une omniscience totale des Bouddhas. D'où des problèmes insolubles, des dissonances douloureuses et des conduites puériles. Mais ailleurs, dans l'hindouisme par exemple, les "éveillés" sont en contact avec le divin. Pour autant, ils ne sont pas nécessairement omniscients. Par exemple, selon le Tantra, l'union divine procure l'inspiration poétique, une intelligence singulière, une grande intuition et des facilités intellectuelles. Mais elle ne rend pas omniscient. 

Et Abhinavagupta, qui était pourtant lui-même vénéré comme un génie surnaturel, affirme explicitement que d'autres, après lui, pourront dire et diront mieux et plus vrai que lui. Il invite clairement au discernement. L'intuition spirituelle n'est pas incompatible avec l'usage de la raison. Et je crois que cette attitude est juste et cohérente, alors que la croyance en l'omniscience est source de dissonances cognitives majeures. 

Il est impossible de se sortir de ces problèmes sans intégrer l'idée d'évolution. Certes, il y a quelque chose qui n'évolue pas, il y a de l'éternel. Et c'est justement ce qui n'évolue pas qui constitue le moteur d'une évolution infinie. La simplicité radicale de l'Un est source d'une inépuisable richesse dans le Multiple et, donc, d'une évolution sans terme autre que l'horizon idéal d'une parfaite synthèse, d'une ultime réconciliation.

En outre, si l'absolu est libre, il est juste que cette liberté se retrouve, à des degrés divers, dans sa manifestation. Or, cette liberté se manifeste comme nouveauté. Donc, comme évolution qui ne se réduit pas à une répétition de cycles. Il y a des cycles, mais aussi une évolution et des évènements imprévisibles, le tout formant une spirale, plutôt qu'un mouvement circulaire et plat. Il n'y a pas de retour exact au passé, mais un perpétuel mélange d'Identique et de Différent, ce Différent étant le fait de la souveraine liberté de la Conscience universelle. 

Dès lors, les traditions, qui ne sont pas seulement des résultats immuables, mais aussi et surtout des flux de transmissions pris dans le mouvement de cette évolution universelle, sont appelées à changer. Et ce changement n'est pas nécessairement une décadence. Cela peut aussi être un progrès.

Mais, objectera-t-on, discerner et rejeter le superstitieux, n'est-ce pas tuer la magie ? n'est-ce pas oblitérer le sacré lui-même ? - Je ne le pense pas, du tout. Bien au contraire. Se livrer à ce nécessaire travail, au sens propre du terme, c'est réformer sans rationalisme, c'est revenir à la source, c'est comme élaguer un arbre ou alléger un jardin. Les bonnes choses en sortent ragaillardies et porteuses d'une sève renouvelée. Il n'y a rien à craindre de cette pratique, à condition qu'elle soit vécue de l'intérieure. S'il n'y a pas expérience mystique, s'il n'y a pas vie intérieure, alors bien sûr, tout cela est vain et sera voué à la catastrophe. 

Mais, pour revenir à la question de l'usage de la raison, je crois qu'il n'y a pas à la craindre, à vouloir la ligoter ou l'assigner à je ne sais quelle résidence surveillée. J'appartiens à une tradition "intégrale", c'est-à-dire à une transmission qui assume toutes les puissances et cultive un optimisme lucide quant à l'avenir. Je médite toujours cet exemple : Est-il besoin de croire que la Terre du Milieu existe objectivement pour en faire l'expérience ? Pensons-y. 

Comme Utpaladeva et la tradition du Tantra du Cachemire, je crois en la vie intérieure, en ses miracles qui dépassent l'entendement. Mais, comme Utpaladeva, je prône l'usage de la raison au plan ordinaire, "au plan de Mâyâ" (mâyâpade). Et donc, je m'applique à suivre ses lois et ses règles. Et donc, "une affirmation extraordinaire exige une preuve extraordinaire", et ainsi de suite. Cela n'est absolument pas incompatible avec la vie spirituelle, mystique, poétique, cela ne tue aucune magie, bien au contraire. 

De plus, cela protège des grandes folies du fanatisme, sans nous priver des divins délires et des inspirations inopinées. Je peux me laisser envahir par l'intuition, par les parfums d'outre-monde, par la magie des ressentis subtils, sans pour autant cesser d'exercer mon jugement sur ce qui se présente sur la scène occulto-pseudo-scientifique. J'admets que cela n'est pas tout à fait évident pour tous, car l'accès aux mondes invisibles semble souvent passer par un sacrifice de l'entendement, du bon sens. Mais c'est en réalité un faux dilemme. Je ne peux que vous inviter à y réfléchir. 

Finalement, je crois que tout est appelé à devenir cohérent, voire harmonieux. Être pleinement rationnel, et pleinement intuitif. Philosophique et poétique. Scientifique et mystique, sans sacrifier l'un à l'autre, mais en s'élevant par l'un et par l'autre, comme par deux ailes. Laisser tomber les superstitions, oui. Mais non pas renoncer à la magie, à la véritable magie, celle qui ne se laisse pas enfermer dans un système grossier, celle qui ne peut qu'être vécue et partagée, peut-être, dans la poésie.

vendredi 13 mars 2020

Séparer le bon grain de l'ivraie

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Le néo-tantra, le néo-advaita et autres néo-yogas comportent des éléments qui sont critiquables. C'est vrai. Il appartient dès lors à chacun d'exercer son jugement. Les scandales et faits divers tantriques ou yogiques sont là pour nous rappeler à ce bon devoir.

Mais certains croient encore que "c'était mieux avant" et que "c'est mieux ailleurs".

Une version presque fanatique de cet exotisme nourri de culpabilité occidentale est le traditionalisme. Ce courant souterrain mais influent se réclame de René Guénon, un platonicien médiocre qui, dans l'entre-deux guerre, a écrit des livres dans un langage simple. Il a prétendu divulguer la "Tradition Primordiale" dans ses branches chrétiennes (Action Française), hindoues (avec un Vedânta mal compris), puis islamiques (faisant les choux gras des islamistes tendance soufie). Certes, on me dira qu'il a "amené des gens vers l'Orient", qu'il a questionné les "Modernes". Mais à quel prix ? Quelques gouttes de sagesse non-duelle pour des torrents d'obscurantisme, sans oublier la croyance délétère qu'il existe une "Tradition" sacrée, inviolable, détentrice exclusive de la vérité. D'où le recours à l'argument d'autorité, avec ses procès en orthodoxie traditionnelle qui n'en finissent pas. Et des esprits infantilisés, des esprits religieux, des esprits croyants, voire des esprits fanatiques. Et une haine de l'Occident et de tout ce qui est moderne, scientifique, rationnel et progressiste, d'autant plus ridicule qu'elle est fondée sur l'ignorance à peu près complète de ce que signifient les Lumières.

Les traces de ce traditionalisme empoisonnent, à des degrés divers, toute la spiritualité contemporaine. Les Doctes Diafoirius de l'Ayurvéda, les imposteurs du shivaïsme du Cachemirie, les tartufes du "tantra" et autres gardiens du "Sanâtana Dharma" (comprenez l'hindouisme) débitent chaque jour dans les média et sur Internet. Les réactions actuelles des studios de yoga face à la pandémie confirment que nous vivons une pandémie de crétinerie à réjouir tous les charlatans passés et présents. Sans oublier les conspirationistes et leurs insipides fariboles.

Certes, tout ce qui est "nouveau" n'est pas forcément "meilleur".
Mais l'inverse n'est guère plus probant.

Il y a des vérités jeunes et de vieilles bêtises.

La vérité n'est pas dans l'autorité, dans la croyance, ni dans la tradition.
La vérité est dans l'objectivité, dans la cohérence et l'efficacité.

Il y a de l'obscurantisme dans les yogas traditionnels, il y a de la superstition dans l'âyurveda, il y a des âneries dans le tantrisme. Il y a du racisme, du sexisme, le tout alimenté par l'ignorance et le conformisme. 

Les textes de yoga en sanskrit sont truffés de délires superstitieux, comme par exemple la khecârî-mudrâ (dans sa version hatha yogique) qui consiste à se trancher le frein de la langue dans l'espoir de boire une panacée qui s'écoulerait du cerveau ; ou encore la vajrolî-mudrâ, qui consiste à pomper son sperme, une fois éjaculé, dans la croyance que, si l'on garde sa semence, on vivra plus vieux, voire qu'on deviendra immortel et invulnérable. Que de sornettes ! Parfois dangereuses, toujours alimentées par l'ignorance, encore colportées aujourd'hui par certains, qui se disent scientifiques, comme les Steiner, les Rabhi, les Haramein, les Chopra et autres charlatans.

En ces temps d'épidémie la grande ignorance, l'ignorance crasse, se répand sur les réseaux sociaux, et les lamas tibétains ou les gourous ne sont pas en reste. Untel vante ses "bénédictions protectrices", tel autres se met en joie de partager ses "mantras", dont le plus puissant serait "l'Armure Vajra", un Abracadabra charabiatesque, transmise par des crétins sortis de je-ne-sais-quel Âge sombre. D'autres y vont de leur recettes dignes de Molière, sorties des entrailles de l'Âyuvéda, réservoir particulièrement riche en recette abracadabrantes. Pareil pour les tantras, l'astrologie hindoue et autres astuces taoïstes qui ont la cote chez les bobos-gauchos-capitalistes qui ont la culture d'un poulpe. 

Les Védas, c'est un peu de poésie, mais surtout beaucoup de croyances hallucinantes de bêtise. Pareil pour le yoga. Pareil pour l'Âyuvéda, pareil pour le tantrisme. Renseignez-vous, allez voir dans les sources premières, dans les textes traduits du sanskrit.

Les tantras sont pleins de superstitions et de recettes de sorciers pour assouvir les fantasmes les moins avouables. Le "matérialisme spirituel" n'est pas une invention moderne, mais bien un héritage des traditions.
Le shivaïsme du Cachemire est l'exception. Et encore... il faudrait là aussi y regarder de plus près.
Même le grand Abhinavagupta donne parfois dans le sexisme le plus banal. Par exemple, dans le chapitre VI de son Tantrâloka, il condamne les matérialistes, parce qu'ils sont aussi bêtes que "les femmes, les enfants et les vieillards". Selon lui, ces imbéciles iront aux Enfers, car ils sont aussi stupides que des femmes.  

Alors la tradition ? Oui et non. Oui avec beaucoup, beaucoup de discernement, d'esprit critique, une forte dose de raison, toujours salvatrice. La tradition, ce sont mes amis. Je les aime. Mais j'aime encore plus la vérité. Je les écoute. Mais j'écoute encore plus la raison. Je les respecte. Mais je respecte encore plus le bon sens.

Si je devais conseiller un Mantra contre le conaro-virus, ce serait celui-ci, transmis par le vénérable Shrî Kântha : Sapere aude. A répéter et à méditer, sans modération.

jeudi 11 octobre 2018

L'Eveil sauve-t-il de la superstition ?

L'Eveil, c'est-à-dire la découverte de la contemplation, est-il une source de connaissance suffisante ?

La contemplation, avec ses deux dimension de silence et de ressenti, suffit-elle comme source de connaissance ?

Nous avons déjà constaté maintes fois que le progrès dans la contemplation ne correspond pas toujours à un progrès moral. De même, l'éveil compris comme découverte importante de "ce qui nous dépasse" ne va pas toujours de pair avec une maturité morale équivalente. 

On pourrait s'attendre à ce que l'intuition de l'unité débouche sur une vie différente, sans égoïsme ni égocentrisme. Mais l'expérience montre que cela ne se passe pas ainsi. De même, les traditions orientales qui inspirent les discours sur l'éveil affirment que l'éveil est une source de connaissance sans limites, y-compris sur le monde. Les éveillés traditionnels sont plus ou moins omniscient et disent des choses sur le monde et son organisation.

Mais que valent ces connaissances ? Méritent-elles même le nom de "connaissance" ?

Prenons par exemple un enseignement célèbre dans la tradition tibétaine du dzogchen : le "Libre des morts", ici dans la belle traduction de Philippe Cornu.

D'abord, nous trouvons des textes magnifiques sur la découverte de la présence nue, avec des descriptions précises et relativement factuelles. Dans ce genre, il y a La Libération naturelle par la vision nue :

Dans cette claire vacuité où les pensées passées se sont évanouies sans trace aucune,
Dans cette fraîcheur où les pensées à venir ne sont pas encore nées,
A l'instant où s'établit le mode naturel sans fabrications,
Voici cette conscience qui, à ce moment, est en elle-même tout ordinaire,
Et dès que vous tournez votre regard nu sur vous-même,
Ce regard qui n'a rien à voir débouche sur la clarté,
La Présence dans son évidence, nue et vive... 
(p. 110)

Voici une description limpide du retournement de l'attention sur elle-même, l'éveil à l'ouverture limpide ici, au dessus des épaules, là où les autres voient une tête :


C'est exactement cela, n'est-ce pas ?

Mais dans ce même Libre des morts, on trouve plus loin un enseignement sur les signes présageant une mort imminente :

Si on défèque lorsque point le soleil,
Et qu'il ne s'élève aucune vapeur des matières,
On appelle cela "la disparition des fumées
Du moine dans les pures cités terrestres",
Et l'on mourra dans neuf jours.

Que de poésie. Et il y en a des pages et des pages dans la même veine. On nous propose également des "remèdes" (p. 334):

Si les excréments ne dégagent aucun vapeur, on se tournera face à l'ouest au moment où le soleil est au plus haut, et l'on inscrira les syllabes des [cinq] éléments sur le crâne d'un cheval. On poussera alors d'innombrables hennissements, autant que l'on pourra, et [la mort] sera repoussée.

Magnifique, n'est-ce pas ?
Des poètes, je vous dis.
Et ce genre de poésie ne se trouve pas que dans le bouddhisme tantrique, mais aussi dans le shivaïsme tantrique, ce qui n'est guère étonnant, attendu que l'un est la source de l'autre. Dans les tantras en général, on trouve souvent des chapitres sur la manière de "tricher avec le Temps", c'est-à-dire avec la mort (kâla-vancana).

Si la vision nue de notre Visage Originel est source d'omniscience, comment expliquer, ici et ailleurs, la coexistence de niveaux de connaissance si différents ? 
En fait, dans les exemples cités plus haut, on ose à peine employer le mot de "connaissance". Il s'agit plutôt de superstition à l'état chimiquement pur. 

La seule conclusion possible est que l'éveil ou la contemplation de notre Vrai Visage, en ses dimensions de silence et, même, de ressenti, ne mène nullement à la connaissance du monde. Et dans "monde", on peut inclure le corps et le cerveau. Voilà pourquoi le tantrisme et même le Vedânta, etc., sont plein de superstitions, à côté de descriptions pointant clairement et directement vers notre Vraie Nature.

Voilà pourquoi, à mon sens une vie intérieure qui ne serait faite que de contemplation (c'est-à-dire de vision de notre nature véritable, Soi, Dieu, etc.) serait incomplète. Cette expérience nue doit être complétée par une réflexion. D'où les deux dimensions nécessaires à une vie intérieure équilibrée : contemplation (=expérience pure, nue, vierge de toute interprétation) et réflexion. Voilà pourquoi la vie intérieure est une existence philosophique, c'est-à-dire amoureuse du Vrai.
A mon avis, c'est faute d'admettre ceci que les individus et les groupes se fourvoient et tombent dans des drames. 
Une voie spirituelle qui promet le bonheur en échange du renoncement à l'esprit critique n'est-elle pas une escroquerie ?

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