mercredi 9 avril 2008

jeudi 6 mars 2008

Au Coeur des tantras

Qu'est-ce que le tantrisme ?




Une traduction d'une oeuvre de Kshemarâja, maître du shivaïsme du Cachemire du XIe siècle, vient de paraître aux Deux Océans. Dans ce texte assez bref, Kshemarâja présente de façon succinte son enseignement, inspiré par ses maîtres. Il a extrait, dit-il, la crème de cet océan vaste et profond à l'intention de ceux qui n'ont pas le goût des études philosophiques, mais qui néanmoins aspirent à s'absorber au plus intime de l'absolu, à même la vie profane.


Il fût sans doute disciple d'Abhinavagupta et eut, à son tour, des élèves dont certains venus du Sud de l'Inde, comme Madhurâjayogin de Maduraï. De fait, l'enseignement du texte ici traduit, Le Coeur de l'enseignement sur la reconnaissance du Soi comme étant identique au Seigneur (Pratyabhijnâhridayam), s'est répandu dans le Sud au point qu'on en trouve aujourd'hui des manuscrits un peu partout. Ce texte a profondément influencé les traditions tantriques encore vivantes aujourd'hui, comme la Shrî Vidyâ.


C'est par ses Puissances que Shiva est réalisé




Cet être ineffable en forme du couple Shiva-Shakti

Apparaît en tant que mon Soi,

Scintillant, le corps ravis,

Naturellement emplit d'une joie ininterrompue.

Son essence est la manifestation de cette Puissance qu'est l'Acte de conscience. 254


["Son essence est la manifestation de cette Puissance qu'est l'Acte de conscience" : l'Acte de conscience (vimarsha), ce sont les pensées, les perceptions, les souvenirs, les jugements et les songes, qui sont autant de manifestations de la connaissance parfaite que nous avons de nous-mêmes, bien qu'ordinairement nous n'en avons qu'une conscience très imparfaite. Le mental est l'essence du Soi, son âme, sa souveraineté absolue, et non pas un accident du à l''ignorance" (avidyâ), par exemple. Ainsi, les reflets sont l'expression de la nature même du miroir. Ils manifestent sa qualité, sa pureté.]


Qui atteint la Puissance atteint aussi Shiva.

Qui atteint Shiva obtient de ce fait la Puissance.

Tel est l'état ultime,

Que désigne l'expression "fusion amoureuse". 255


Bien que le corps soit présent,

Il se manifeste comme un ornement

Aux yeux de l'adepte, grâce à la Grande contemplation

De l'absence de corps. 256


Il y a un dieu, le Grand Seigneur,

L'unique, fait du visible et de l'invisible.

C'est lui que je suis, toujours.

Et je suis toi, et cela aussi, et cet être indicible. 257


Je suis inconditionné, affranchi de toute apparence,

Apparent par moi-même, Apparence entière.

Dans l'absorption méditative, je suis immuable,

Ni ainsi ni autrement,

Eternel, conscience sans faille. 258


Puis de nouveau, je désire un quelconque objet des sens

Auquel je n'avait pas déjà goûté.

Puisse t-il y avoir jouissance

Encore et encore, naturellement ! 259


[Ces deux derniers vers expriment la même intuition que le vers 257 : l'absolu éprouvé durant l'absorption profonde (samâdhi) est équivalant à la vie sensorielle et mentale (vyutthâna). Les deux fusionnent dans une conscience de soi qui ne cesse jamais. Il n'y a pas de contradiction entre le miroir et les reflets.]


De même que j'habite ce corps sans l'avoir désiré,

Je rend hommage encore et encore aux objets des sens

Qui croisent mon chemin,

Spontanément. 260


La Liberté de la conscience (Samvitsvâtantryam), Râmeshvar Jhâ, Varanasi, 2003.






dimanche 24 février 2008

L'absolue quiétude





Ces innombrables macrocomes et microcosmes

(apparaissent) en moi, dans l'infini.

Je suis non duel, invisible,

toujours apparent, plein de cette joie qu'est la conscience. 247


Celui qui a atteint l'état de Shiva

par la reconnaissance du Soi,

ne fait jamais d'effort

pour atteindre ou abandonner (quoi que ce soit).

Quand le Troisième oeil s'est ouvert sur la non-dualité,

il tisse lui aussi l'oeuvre quintuple en se riant. 248


["l'oeuvre quintuple": les cinq actes que Shiva accomplit a chaque instant, à savoir création, subistence, destruction, occultation et grâce]


Alors même que notre propre Essence

est manifeste en cet instant même,

elle semble absente :

telle est la Mâyâ, l'Ensorceleuse,

qui sans cesse manifeste la dualité. 249


Ce que je suis, je le suis toujours.

Je n'ai pas d'autre forme.

Je n'ai jamais été (autre chose), je ne serais jamais (autre chose).

Je ne deviens rien d'autre. 250


Je suis Shiva, félicité sans failles.

Le corps qui apparaît en ce moment n'est pas réel.

De fait, ce corps est, depuis toujours, détruit à chaque instant.

Il n'était pas avant (la naissance), il n'existera pas de nouveau après (la mort). 251


[Dans ce vers, l'auteur contredit Abhinavagupta, selon qui toute apparence est réelle (satyarûpa). Il semble ici adopter un discours de type bouddhiste ou védântique ("tout est illusion"). Il faut dire qu'avant de découvrir le shivaïsme du Cachemire, Râmeshvar Jhâ avait passé la majeure partie de sa vie à pratiquer l'Advaita Vedânta.]


Ce corps est à la fois mon meilleur ami

et mon pire ennemi :

c'est grâce à lui que je reconnais le Soi

et à cause de lui que je l'oublie. 252


[Après le vers précédent, celui-ci confirme le statut ambigu du corps : l'incarnation est à la fois l'obstacle et le moyen de dépasser cet obstacle. Le corps n'est donc pas mauvais en lui-même.]


Pour celui qui connait l'essentiel, Shiva,

où et comment pourrait-il y avoir dualité ?

De quoi aurait-il peur ?

Même la dualité lui apparaît comme

sa propre Essence.

Mal être et bien être ne paraissent

pas séparés non plus. 253


["De quoi aurait-il peur ?": en effet, c'est toujours d'un autre (Dieu, les dieux, le karma, le maître, le silence, l'inconscient, la nature, l'avenir, les autres, etc.) que l'on a peur. La non dualité est donc l'absence de peur, la quiétude absolue.]


Râmeshvar Jhâ, La Liberté de la conscience (Samvitsvâtantryam), Varanasi, 2003.


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