lundi 13 septembre 2010

Sublime

Il y a... plein de belles choses. Et puis il y a lui. Zia Mohiuddin Dagar. Bare Ustad. Great among the greats. Shabad ka naad, aftaab e avaaz, etc., bref, quand même, on y revient toujours. Sublime.


samedi 11 septembre 2010

Qu'est-ce qu'un plagiat ?

Peut-on être le propriétaire d'une idée ? Ou bien, ne faut-il pas dire, avec Descartes, qu'une idée nous appartient dès lors que nous la comprenons ?
La question de la propriété intellectuelle fait débat dans le monde entier. Pour la musique, les livres, les inventions, mais aussi pour les traditions et les patrimoines spirituels. Jusqu'à quel point a-t-on le droit de se les approprier, des les manipuler ?
La plupart des spiritualités contemporaines ignorent les traditions, ou bien les colportent sans le reconnaître, ou bien les instrumentalisent à leur profit.
Ainsi, les évangélistes, islamistes et autres producteurs de consommation ignorent toute référence sérieuse aux traditions dans lesquelles ils s'enracinent pourtant.
En ce qui concerne le tantrisme, ses adeptes contemporains tantrisent en ignorant tout ou presque du tantrisme. Ou bien, ils manipulent les choses pour adapter le produit à leur clientèle. Même des gens cultivés succombent à cette tentation... Voyez le cas de Daniel Odier.
Quant aux défenseurs de la Tradition, ils se réfèrent le plus souvent à des études ou des traductions datant du siècle dernier, fondant leurs interprétations sur des connaissances de seconde main.

J'ai découvert, il y a déjà quelques mois, cette femme et son organisation. Belle présence. Mais surtout, ses paroles me touchaient, éveillaient en moi des échos profonds. Puis j'ai fait le lien avec un texte du grand sage du dzogchen, Longchenpa. Ce texte absolument extraordinaire, unique dans le domaine de la non dualité, a été traduit plusieurs fois en anglais, et une fois, partiellement, en français. Malheureusement, il n'a pas la renommée qu'il mérite.

Le livre de Candice O'Denver :Et sa source inavouée :




Tout cela est en anglais, mais José Leroy en a traduit un passage sur son blogue. Le premier chapitre du livre de O'Denver est consultable en traduction française sur son site.
Cette femme, donc, Candice O'Denver, qui pompe littéralement des pages et des pages d'une belle traduction américaine de ce livre de Longchenpa, ne mentionne pas une seule fois sa source, ne reconnaît jamais sa dette. Bien au contraire, Mme O'Denver ne parle que d'elle-même, de sa recherche personnelle et de son illumination "spontanée". Escamotage total. Cela m'a frappé d'autant plus que j'ai du lire la traduction américaine du livre de Longchenpa une bonne douzaine de fois. C'est un véritable chef-d'œuvre, peut-être même LE chef-d'œuvre du genre.
Voici un aperçu de la dame dans son œuvre de plagiat, version orale. C'est d'autant plus regrettable que le résultat est remarquable de simplicité et de clarté. Longchenpa est un sage merveilleux. Les Tibétains qui se réclament de sa tradition ne parlent guère de ce texte. Une "libération" de Longchenpa est donc bienvenue. Je ne suis pas traditionaliste. Mais pourquoi O'Denver cache-t-elle sa source ?

Son organisation connaît un succès international. Comment l'expliquer ? Pourquoi tout le monde se fiche de savoir quelles sont les sources de ses beaux discours ?
Il y a, d'une part, la puissance des paroles elles-mêmes, une magie qui ravi l'esprit et qui, du même coup, l'anesthésie quelque peu. Ensuite, l'esprit critique est certes important dans une démocratie, mais est une menace dans toute société de consommation. D'ailleurs, vous remarquerez que, dans tous ces groupes non dualistes qui manipulent ou escamotent leur sources, les propos anti-intellectuels abondent, afin de neutraliser d'avance toute critique. Ou quand le "non mental" sert d'alibi à l'abrutissement...

Pour ma part, je ne suis pas sûre qu'il existe un "droit de propriété intellectuelle". C'est pourquoi les nombreuses traductions que je met gratuitement à disposition sur mon site ne sont guère protégées. Cependant, il me semble intéressant de se poser un minimum de questions quant aux sources et aux revendications des enseignants spirituels, non dualistes ou autres. En général, ils mentent plus ou moins, volontairement, par omission ou par ignorance.

jeudi 9 septembre 2010

Catarectomie


L’Eradication des ténèbres[1]

La tradition kaula est au cœur du tantrisme. "Kaula" car elle est la tradition de la famille (kula) de Śiva. Par l'initiation kaula, on devient soi-même un fils ou une fille de Śiva et de la Déesse, on entre, dit-on, dans la Grande famille des êtres qui participent à la libre création divine.
Voici des extraits d'un texte kaula archaïque, en langue « du Seigneur » (aiṣa), c'est-à-dire dans un sanskrit irrégulier. Plus un texte est ésotérique, plus les barbarismes sont nombreux. Les autres points forts de la tradition kaula - pareille à un arbre avec ses branches variées - sont la Gnose salvatrice, l'initiation par transmission directe du maître au disciple, le corps, l'intensité de l'expérience. Le manuscrit, ancien, est publié sur le Web par Somadeva Vasudeva.

Chapitre 1 : Le Site de la révélation de l’enseignement kaula

Sur le mont Kailāśa, Śiva-Bhairava a cinq faces et seize bras est entouré d’innombrables êtres divins et de yogins accomplis. Bhairava « tire sa grande langue, dont émane l'Enseignement (kaula) » (1.13 cd).
« Les homme stupides et pécheurs, qui se détournent du nectar de l’enseignement kaula , égarés par l’absence de connaissance (ajñāna), se prennent dans le filet des enseignements (religieux et mondains). Ils ne connaissent pas la suprême félicité, le suprême nectar qu’est la gnose de la Famille (divine=kaula)[2]. »

Chapitre 3 : Louange de la pratique kaula et critique du śivaïsme commun

« Fiers de leur savoir, ils dégénèrent (kugatigatāḥ). Se satisfaisant du sens des syllabes, obsédés par le sens des traités et des Védas, ceux qui savent (ce) sens sont égarés. Ils ne trouvent pas la paix suprême. Même avec des millions de livres, d’où viendrait la Gnose ? » (3.1-4)
« Dépourvus de la gnose kaula, les hommes se complaisent dans la bonne conduite (vinaye). » (3.5cd). Puis, Bhairava énumère les pratiques rituelles et yogiques que l’on trouve prescrites (par lui !) dans les traités.
« Au contraire, ceux qui connaissent la méthode de ce principe qu’est la Gnose, qui ne se satisfont pas du śivaïsme ordinaire, tous s’attachent aux grands êtres et aux yoginīs. Les adeptes de la ‘bonne conduite’ (vaineyikāḥ) ne sont que des insectes ! » (8.8-9)

Chapitre 4 : Comment la Déesse se manifeste dans le corps

« La Déesse est omniprésente dans le cœur de tous les êtres incarnés. Elle est éveillée par le joyau que sont les préceptes de la gnose. » (4.2)
« Celui qui est, dit-on, inconcevable, c’est Śiva, la cause suprême. La Puissance de ce Seigneur est divisée en Son (nāda) et Lumière (bindu). Et il suffit de l’énoncer pour que le signe (de l’accomplissement) se manifeste (immédiatement)[3]. » (4cd-5ab)
« (D’abord), se produit une paralysie (stobha) de son corps. En s’exerçant, on perçoit le divin présent dans le corps, Ô Déesse ! En trois mois, il y a vision des yoginīs. Ô belle aux yeux de gazelle ! Il verra les dieux divins se tenant dans leurs palais (vimāna). » (5cd-7ab)
Les vers 8 à 10 se retrouvent dans le Śāktavijñāna (ŚV 19-21) attribué à Somānanda (et traduit par Lilian Silburn dans La Kuṇḍaliṇī ou l'Energie des profondeurs).
« D’abord son [tasya, dans le ŚV] cœur tremble. Puis la base du cou [uccāra ou dvāra ?] et la tête. Ce sont les signes d’un dépassement du saṃsāra. Elle fait tournoyer de cette manière, l’un après l’autres, les membres principaux et secondaires. Le corps entier titube, en raison de la puissance de cette Science (vidyā) kaula (ou « correcte » - samyak – selon le ŚV). Quelles que soient les modifications que cet état forge pour lui, on ne doit pas avoir peur : la suprême Maîtresse joue. »
« Pour les adeptes, elle est le maître sous la forme de la Puissance du désir. Elle engendre dans le corps la félicité de l’amour. Elle est la Suprême, purificatrice des péchés. » (12)
En 14ab, 7ab est répété.
"Sans effort délibéré (acetanam), on est totalement possédé par la Puissance de Rudra, possédé sans interruption (nitya). Et il y a réunion avec les dieux célestes, cause de la suprême félicité, qui procure à la fois la délivrance et les jouissances de tous les mondes. La totale possession par la Puissance de Rudra se produit dans la vue et l’ouïe. Qui est ainsi uni, Ô belle aux yeux de gazelle, ne connaît ni le jour ni la nuit. En vérité, il ne connaît ni faim ni soif. Ses organes ne tombent pas malades. Naissent joie et satisfaction. Il est perpétuellement heureux. (...) Il prend des poses, fait des gestes sacrés (mudrā). Il frémit, chante et dance de nombreuses manières. » (14-19ab)

Chapitre 5 : Les résultats de la pratique des préceptes kaulas

L’adepte obtient tous les accomplissements dont parlent les traités. Ces préceptes doivent à tous prix rester secrets.

Chapitre 6 : Signes que l’on est possédé par la Puissance de Rudra

La Déesse est omniprésente dans le corps de tous les êtres incarnés.
« Grâce au joyau que sont les préceptes Kaula, l’adepte acquiert la vision divine. Celui qui avait les yeux fermés voit alors directement (pratyakṣa) la Yoginī. D’abord, il voit une simple ombre. S’il s’exerce encore et encore, la forme de ce yoga se développera. Il voit celle qui a une forme bleu foncé (kṛṣṇa), sous une forme paisible ou bien courroucée, parée de nombreux ornements. Lorsque ce qui est vu se dissous (ensuite), la (Puissance de Rudra) est vue sous de nombreuses formes. Sans interruption (nityam), le (yogin) voit toutes les mères qui se tiennent dans le ciel. La joie au cœur, il les contemple entourées d’adeptes de formes terribles et effroyables. » (10-14)

Chapitre 7 : Dans le ciel, l’adepte voit les trois mondes

« Voyant peu à peu les formes célestes/divines, comment ne serait-il pas délivré ? »
"Le seigneur des adeptes qui pratique sans interruption voit les trois mondes en leur totalité. Il voit distinctement l’œuf de Brahmā, (c'est-à-dire l'univers entier). Par delà, il atteint Śiva. Premièrement, il voit une forme à la fin du rêve, les yeux fermés. Grâce à une pratique ininterrompue, il y a vision des dieux par les facultés sensorielles (pratyakṣa). Il entend même leurs paroles. Il les touche et les sent. Par l’excès de sa puissance le souverain des adeptes dont l’esprit est inspiré par la vérité voit dans le ciel la forme divine de tous les mondes. » (2-5ab)
"Il crée toutes sortes de poésies et de chants charmants qui ravissent les hommes et les femmes. Il voit tous les êtres et les mondes, les cités, les villages".
« Il fait apparaître diverses lettres dans l’espace. » (10cd)
« Celui qui pratique le yoga kaula atteint rapidement le royaume de la paix. » (17ab)

Chapitre 8 : Les « cinq joyaux »

« C’est de la bouche du maître qu’on obtient les préceptes sur la Puissance de Rudra. Sans cette Puissance de Rudra, aucun mantra, aucun tantra, aucune récitation, même réputée (mahato’pi), ne porte fruit. Celui qui ne sait pas que la possession par la Puissance de Rudra est le cœur de toutes les vidyās et la vie des mantras, ne peut rien accomplir. La Gnose kaula ne peut être écrite. Elle repose dans la bouche du maître. Transmise de bouche à oreille, elle ne peut être transmise à distance. Les cinq joyaux que l’on ne doit pas écrire dans les livres sont les préceptes sur le son, sur le yoga, sur la contemplation, sur le recueillement et sur les mantras des divinité féminines (vidyā). » (2cd-6cd)

Chapitre 9 : Comment visualiser la Puissance suprême, caractéristiques du maître

« Ô Déesse, un vrai maître est difficile à trouver ! » (21c)
« Ô souveraine des dieux ! Bien éduqué, il sait le sens de nombreux livres. Celui qui n’est pas éduqué est un imbécile, qui ne sait le sens d’aucun livre. » (24-25)

Chapitre 10 : Les caractéristiques du disciple

On ne doit pas accepter comme disciples les colériques, les handicapés (hīnānga, 2d), les chasseurs, les logiciens (tārkika), les ritualistes engagés dans d’autres observances, ceux qui ont une voix de corbeau, les illettrés, ceux qui rompent leurs promesses (samayadṣaka), qui ont les dents noires, ceux qui méprisent les brahmanes, les dieux et les maîtres, les nihilistes, les sadiques, ceux qui ne remplissent pas leur devoirs, les intouchables (antyavarṇakaƒ, 13cd). On doit donner les préceptes même à un barbare (mleccha), mais il ne pourra les transmettre à son tour (24ab).

Chapitre 11 : Deux sortes de yoga

« (L’accomplissement) kaula est prouvé par perception directe (pratyakṣa), dans ce monde-ci et dans le prochain. » (21ab)
« Il est très difficile de trouver le divin maître qui donnera les préceptes célestes. Ici-bas, nombreux sont les maîtres aux creuses paroles, sans preuves. » (24cd-25ab)


[1] Litt. « Retirer la cataracte des yeux » (timirodgh€˜aŠam).
[2] Kula, litt. « la famille » des yogin…s, désigne principalement le corps et l’univers.
[3] Le signe principal de la possession par Śiva - ou plutôt sa Puissance (rudraśakti) - est l'évanouissement, voire la mort. Les autres symptômes de la Grâce sont énumérés ensuite, comme dans tous les tantras kaulas.

dimanche 5 septembre 2010

Chants de l'amour pur




Les chansons sont présentes dans la vie mystique de tous les maîtres qui nous intéressent ici. Utpaladeva, le philosophe de la Reconnaissance, fût également un poète mystique et un maître de musique. Abhinavagupta de même. Les sages du bouddhisme tantrique (Saraha et les autres) nous ont laissé les plus anciens chants en langues dites vulgaires, avec les modes musicaux (râgas) adéquats.
De même, la spiritualité du pur amour a pratiqué le chant. A côté du grégorien, des gens comme Madame Guyon nous ont laissé des poèmes avec leurs airs. Voici quelques extraits d'une sélection proposée par Dominique Tronc :

L'âme ainsi qu'un fleuve s'écoule
Par la volonté dans l'Amour :
Dieu la meut ainsi qu'une boule ;
Elle obéit sans nul détour.
(...)
Je ne possède plus de moi,
Toujours étrangère à moi-même :
Je vis sans connaître de loi,
Suivant toujours la loi suprême ;
Tout ainsi qu'un petit enfant
Remué par un bras puissant.
(...)
Principe de mon mouvement,
Souverain auteur de mon être,
Tu me conduis rapidement,
Après t'être rendu le maître :
Je Te suis comme un pauvre fou,
Le plus souvent sans savoir où.
(...)
Je ne puis rien prévoir
Je ne sais qui me mène ;
Je n'ai plus aucun pouvoir,
Et je n'en ai point de peine :
Ma route est incertaine ;
Je ne puis rien vouloir.
(...)
D'abord, Il attire, unit et concentre
Les puissances rejointes en un point.
Quand Dieu possède entièrement le centre,
Les sens reçoivent, ne dissipent point.
Amour en soi peu à peu nous transforme.
Les puissances trouvent la vérité.
Même les sens changent aussi de forme,
Et tout se retrouve dans l'unité.
(...)
Plus notre amour est pur et se concentre,
Moins il paraît d'étincelle au-dehors :
Quand la charité devient notre centre,
On ne remarque plus aucun transports.
L'obstacle au feu cause les étincelles :
Sans quoi, il brûlerait tranquillement :
Quand les âmes sont souples et fidèles,
On ne voit à leur feu nul mouvement.
Le pur amour est une flamme droite,
Qui sans se recourber tend à son Dieu.
(...)
J'aime mon Dieu cent fois plus que moi-même ;
Et cependant je ne sens point d'amour !
L'homme perdu dans l'Essence Suprême
Ne connaît plus ni ténèbres ni jour.

Écoutons les chants de Hildegard de Bingen. La chanteuse, Barbara Thornton, a lancé la renaissance de sa musique, avec son groupe :

Ce non-amour, sublime amour


La tradition du "pur amour" de la France du XVIIe distingue la méditation de la contemplation. La méditation est la considération systématique de thèmes tirés de la vie du Christ (les stations du Chemin de croix...) et des attributs de Dieu (l'omniscience, la simplicité, l'amour...). La contemplation, en revanche, est passive, simple, sans activité mentale. Elle est un acte d'amour pur, sans image, sans idée, qui consiste à se mettre en présence de Dieu. Dans la contemplation, on distingue encore celle qui est acquise de celle qui est infuse. Celle qui est acquise est discontinue et dépend de l'acte de se mettre en présence de Dieu. L'infuse est continuelle et est l'œuvre de Dieu. On ne s'absorbe plus tant en Dieu que Dieu nous absorbe en Lui. Même quand on quitte la contemplation, elle ne nous quitte plus vraiment. L'âme se repose puis s'engloutit dans le pur amour sans distinctions. La contemplation infuse selon une âme anéantie :


On ne se mêle plus d'agir.
On sent tout en soi s'élargir :
Une liberté souveraine,
un repos, une passion,

Mettant le néant hors de peine
de produire aucune action.

(...)

Ce non-goût est goût très aimable,
cette nuit, un excellent jour,

Ce non-amour, sublime amour,
ces non-vues, vues admirables.

On y voit tout sans rien y voir,
on y sait tout sans rien savoir.

On y possède tout sans crainte,
on prend tout sans mettre du sien.

On y aime et jouit sans feinte.
On y fait tout sans rien faire.

Nicolas Barré, Le Cantique spirituel, Arfuyen, 16 et 26.
Sur lui, avec ses œuvres complètes.

A l'intérieur du "pur amour", on peut distinguer plusieurs courants en réponse aux tensions suscitées par le dépassement des œuvres, voire par le dépassement de la possibilité même de pécher.
D'un côté, l'école de spiritualité française, autour de Bérulle, admet un anéantissement tout intérieur. Extérieurement, l'âme doit rester dans une parfaite obéissance et conformité avec les ordonnances de l'Église, épouse du Christ sur Terre. Nicolas Barré s'inscrit dans cette tendance, malgré la radicalité de son expérience. Il a donc été béatifié, comme Ruysbroeck avant lui. Ce dernier a une expérience très profonde. Mais il sauve sa tête, si je puis dire, en traitant d'hérétiques maître Eckhart et surtout les Béguines, qui sont les véritables initiatrices - les dâkinîs - de la spiritualité "rhénane".
L'autre courant est celui incarné par Madame Guyon. Selon elle, les œuvres ne sont pas toujours nécessaires. Elles ne sont qu'un moyen. Elles peuvent même constituer un obstacle à l'absorption. De même, les Béguines et les Frères et Sœurs du Libre-Esprit, telle Marguerite Porète brûlée vive à paris en 1310, affirmaient que l'âme simplifiée en sa vraie et originelle nature ne peut plus commettre de péchés.
Cependant, j'insiste : il n'est pas interdit de penser que les partisans de la première tendance, - conciliatrice - comme Ruysbroeck, Barré et tant d'autres (Jean de la Croix...) ont défendu la soumission à l'Église et la nécessité absolue des œuvres plus par prudence que par conviction.
Enfin, dernière remarque : le pur amour, le repos en passivité mentale n'impliquent pas un rejet de l'autre, ni un oubli des prolongements sociaux de l'expérience mystique. Tous ces gens ont travaillé pour les pauvres. Ainsi, Barré est bien connu en ce domaine. Toutefois, il faut remarquer qu'ils ne prêchent pas une remise en cause de l'ordre social (sauf les Frères et Sœurs du Libre Esprit, et encore...) qui leur semble légitime car naturel. Or, s'attaquer à l'ordre de la nature, c'est s'attaquer à l'œuvre de Dieu. Barré dit ainsi :

"La beauté de l'univers consiste dans les beautés différentes de chaque chose. Si un arbre voulait avoir le brillant de l'or, et si l'or était revêtu de la verdure du feuillage, des fleurs et des fruits de l'arbre, ce serait une confusion et une destruction de toute la nature".

Traduisons : Que chacun reste à sa place ! De même, pour Platon, la justice consiste à s'ajuster à l'ordre naturel des choses. Pour Paul de Tarse, "Tout pouvoir vient de Dieu". Pour Krishna dans la Gîtâ, le mélange des castes est la racine de tous les maux. Il faut que chacun tienne son rang selon sa condition (svadharma).
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