dimanche 16 janvier 2011

Où l'on dépasse l'opposition entre liberté et déterminisme

Suite du Miroir de la liberté :


La suprême Puissance d'illusion (māyā)

Est la tendance de Śiva à se trouner vers l'extérieur,

Vers une manifestation séparée (de soi)[1].

C'est à cause d'elle qu'une esquisse d'objectivité

Se fait jour dans les états dits "de l'Éternel Śiva" et "du Seigneur"[2]. 10

Tel est le tattva nommé Māyā,

Quand Śiva jette un voile sur lui-même.

Par le pouvoir de cette (Māyā),

Śiva lui-même considère toute chose

Comme un "cela" séparé (de lui, des autres choses et des autres sujets). 11

Confus, il s'identifie[3]

Au corps et autres (objets)

Pourtant privés de conscience.

Et, totalement délimité[4] à cause de cette (Puissance) d'illusion,

Il n'a plus aucune conscience de sa nature de conscience. 12

On le nomme alors "homme"[5].

Il semble être étouffé par une sextuple camisole :

Le temps, la compétence, la science,

L'attachement, la nécessité et l'illusion elle-même. 13

Le temps est la succession (des phénomènes).

Parce que (Śiva) s'identifie

Au corps, etc. qui sont pourtant (des objets) inertes,

Cette succession affecte l'objet connu. 14[6]

Même en ce monde (impur car limité et factice),

L'homme à la capacité de connaître et de faire certaines choses.

Et il faut comprendre que ces capacités, (mêmes limitées),

Sont la science et la compétence (du sujet) limité par la (sextuple) camisole[7]. 15

L'attachement qu'il porte à ses propres membres

- Son corps et autres objets de sa dilection[8] -,

Comme s'ils étaient investis de qualités éminentes,

Est l'attachement[9] de cet homme, dit-on. 16

Cette Puissance du Seigneur

Qui s'oppose à la liberté de l'homme

Est la nécessité qui le régule par des lois

Dans toutes ses actions et toutes ses cognitions[10]. 17

Etouffé par cette camisole,

L'homme transmigre en maintes matrices

Faisant l'expérience du malheur et du bonheur

Au paradis, en enfer et chez les mortels. 18

Le sujet est nommé "Seigneur" par convention

Quand il détient la Puissance de la (Pure) Science.

Mais ici-bas, dans le cycle du saṃsāra,

Il est appelé "minus", "bétail" ou "vivant". 19

Le Seigneur suprême joue à déchoir.

D'un côté, il devient ainsi un vivant de peu de savoir

Et, de l'autre, il devient une nature faite

D'organes avec leurs effets respectifs[11]. 20

Même s'il devient ainsi,

Dieu ne déchoit en rien de sa propre nature

Parfaite de suprême Śiva :

Telle est la suprême liberté śivaïte. 21

Balajinnātha Paṇḍita, Le Miroir de la liberté (Svātantrya-darpaṇam), Munshiram Manoharlal, Delhi, 1993



[1] En fait, cette manifestation de la dualité dans l'oubli de 'unité se caractérise par une triple différenciation : entre le sujet et l'objet, entre les objets, et entre les sujets.

[2] Autrement dit, la Puissance d'illusion s'actualise déjà dans les cinq tattvas dits "purs", puisqu'en eux le "cela" qui caractérise l'objectivité apparaît déjà. Mais dans ces formes d'expérience pures, la conscience se manifeste comme illusion, comme apparence d'une séparation, sans pour autant être dupe de cette illusion. Bien plutôt, la dualité y apparaît comme une libre manifestation de soi. Dans les tattvas impurs, au contraire, la dualité est comprise comme une manifestation extérieure à la conscience. Notons que cette Puissance d'illusion n'est pas comptée au nombre des 36 tattvas, mais elle définie, car de fait elle constitue l'élément commun à tous les tattvas impurs. La hiérérachie des 36 n'est pas une invention de la Pratyabhijñā. Elle est le fruit d'une élaboration séculaire au sein de différentes sectes. Abhinavagupta et les autres penseurs de la Pratyabhijñā doivent donc s'accomoder d'un schéma qui ne leur convient pas parfaitement. Cependant, les grandes lignes sont claires : il existe une conscience qui se manifeste comme objet (le corps et tous les phénomènes qui constituent les mondes). Quand elle se ressaisit comme se manifestant en ces objets innombrables sans oublier sa liberté native, c'est l'expérience pure (les cinq premier tattvas). Mais quand elle se prend pour le corps, objet parmi d'autres, c'est l'expérience impure, dont fait partie notre monde.

[3] Il "prend erronément en tant que son Soi".

[4] Délimité dans le temps, dans l'espace et dans la forme.

[5] C'est le puruṣa du Sāṃkhya.

[6] Le sujet connaissant s'identifie à un objet temporel : "J'étais jeune, je suis adulte, je serais vieux". Il projette alors cette vision temporelle sur les objets, qui deviennent passés, présents ou à venir. Cette succession des phénomènes est ensuite synthétisée de diverses manières, donnant ainsi naissance aux actions. Le temps et l'action sont des constructions. Mais ces constructions ne sont possibles que parce que le sujet est en réalité permanent (nitya) : il est la synthèse des phénomènes, il est l'action, il est justement l'activité de constructions d'un sujet et d'un monde factice. C'est en cela que la Pratyabhijñā se distingue du bouddhisme Yogācāra. Ce dernier ne voit dans l'activité constructrice (vikalpa) qu'un fonctionnement mécanique, alors que la Pratyabhijñā y voit la libre créativité de la conscience.

[7] Autrement dit, même si le libre-arbitre et le savoir humains sont limités, elles sont en réalité la libre conscience qui se contracte librement. Même limitée, la conscience reste ce qu'elle est. Il faut voire que l'idée de contraction (saṃkoca) est prise en un sens positif : la conscience se contracte librement. Elle ne se divise pas, elle ne s'ampute pas. Elle se contracte, ce qui revient à dire ses pouvoirs changent d'échelle, mais pas de nature, de même que l'homme qui choisit d'obéir à une loi ne renonce pas pour autant à sa liberté.

[8] Cela peut être le corps, mais aussi une maison, des enfants, de l'argent, une religion, etc.

[9] rāga : attachement, coloration, conditionnement affectif.

[10] Cette nécessité - ce déterminisme- est le visage que prend la liberté quand la conscience oublie librement sa liberté et s'identifie librement à des objets privés de liberté souveraine. Finalement, ce qui est déterminisme pour le sujet limité, factice, est liberté pour le vrai sujet.

[11] La conscience immédiate de soi semble se diviser en sujet et objet. Le sujet limité fait face à un monde, une nature inerte, étrangère. Notons cependant que la nature (prakṛti) est définie comme si elle était un corps constitué d'organes (karaṇāni) causes de leurs objets (kārya). Ainsi la nature, ces sont les yeux ou les bras, qui sont les causes les formes, des couleurs et des choses préhensibles. Jusqu'au bout, l'objet demeure subordonné au sujet.

samedi 15 janvier 2011

Shiva et Shakti

Chapitre 3 du Miroir de la liberté :

les trente-six tattvas[1]

Ce (Seigneur) débordant de sa propre félicité

Est possédé de fond en comble[2]

Par la volonté de jouer[3] avec lui-même.

En tant que félicité, on le décrit comme Śiva.

En tant que volonté, on le décrit comme Śakti. 1

On le décrit comme Śiva

Parce qu'il est manifestation.

Et comme Śakti parce qu'il prend conscience (de lui-même en tant que se manifestant ainsi).

Cette distinction est purement verbale.

Elle sert à bien faire comprendre (le Soi).

En réalité, (le Soi) n'est pas divisé (en Śiva et Śakti)[4]. 2

Śiva transcende tout.

Śakti est faite de tout[5].

Tout ceci n'est qu'une façon de parler[6]

Car Śakti n'est en rien séparée[7] de Śiva. 3

Śakti n'est rien d'autre que la liberté

Du protecteur Śiva grâce à laquelle

Il engendre l'univers sans aucune matière première.

C'est elle qui fait de lui Śiva[8]. 4

Śakti est ce qui fait que Śiva est Śiva,

Et Śiva est ce qui fait que Śakti est Śakti.

Śiva et Śakti sont toujours identiques,

De même que le feu n'est (rien d'autre)

Que le pouvoir de cuire, etc.[9] 5

La volonté de Śiva de se manifester

Est indivise, mais elle apparaît

D'abord sous deux formes :

Comme connaissance dans le (tattva) "Eternel Śiva"[10],

(Puis) comme activité dans le (tattva) "Seigneur". 6

Le premier état est décrit dans les traités

Comme "fermeture des yeux",

Alors que le suivant est dépeint comme "ouverture des yeux"[11].

La Śakti de Dieu présente en ces deux moments

Est appelée Pure Science. 7

Śiva voit "je (suis je)" en sa perfection

Jusqu'à la fin de Śakti, qui est un état d'indifférenciation.

Juste au-dessous - jusqu'à la fin de la Pure Science -,

C'est un état d'identité dans la diversité. 8

Il descend à cet état où il prend conscience

"cela je le suis"[12].

Alors Śiva, toutes ses facultés déployées,

Manifeste cette vision de la Pure Science,

Qui consiste à voir l'unité dans la diversité. 9

(A suivre : la définition de la Māyā)

Balajinnātha Paṇḍita, Le Miroir de la liberté (Svātantrya-darpaṇam), Munshiram Manoharlal, Delhi, 1993



[1] Ces 36 éléments constituent une sorte de récit intemporelle de toute conscience. Dans la perspective de la Pratyabhijñā, c'est une phénoménologie de la conscience, qui peut se lire aussi bien dans le sens descendant que dans le sens ascendant. De plus selon Abhinavagupta, chacun de ces éléments est constitué par les autres et les constitue, comme le collier de joyaux d'Indra. "Tout est dans tout".

[2] samāviṣta : "complètement absorbé en", "possédé par".

[3] ullāsa : briller, se manifester, se réjouir.

[4] On peut les distinguer : ce sont deux aspects d'une même réalité.

[5] Ou bien elle "constitue tout".

[6] vyavahāra-mātram : un usage, une convention pour communiquer à autrui une intuition.

[7] bhinnā : ce terme, utilisé ici plusieurs fois, est traduit différemment. L'idée est que Śiva et Śakti sont inséparables, "comme le feu et sa lumière".

[8] La déesse est le pouvoir de dieu. Mais ce pouvoir n'est pas un attribut accidentel de l'abslou, comme la Māyā du Brahman. Bien plutôt, elle est son essence, ce sans quoi il ne saurait être ce qu'il est. La Déesse est la déité de Dieu.

[9] Point crucial de la Pratyabhijñā qui lui permet d'échapper aux objections des Bouddhistes : le Soi n'est rien d'autre que l'ensemble de ses pouvoirs. Il est conscience, et la conscience est "sans nature propre" (niḥsvabhāva) au sens où sa nature est justement de n'est pas réductible à une nature fixe. Autrement dit, elle est liberté.

[10] Ces tattvas ont été, à l''époque de leur élaboration, une hiérarchie des éléments métaphysiques constituant toute réalité, mais aussi une hiérarchisation des niveaux d'accomplissement spirituel atteints par les différentes traditions religieuses. Ainsi, el tattva "Eternel Śiva" est le niveau ultime atteint par les adeptes du śivaïsme dualiste du Śaiva-siddhānta, car l'Eternel Śiva est le nom qu'ils donnent à Dieu. De même, Īśvara, "le Seigneur" n'est pas le Dieu suprême de la Pratyabhijñā, mais le nom d'un niveau de réalisation. Chaque tradition ajoutait son niveau afin de justifier sa supériorité, le tout sur la base des 25 tattvas de ce bon vieux Sāṃkhya (25 tattvas qui vont de Puruṣa à Pṛthivī).

[11] Depuis le début, nous avons donc Śiva, Śakti, Sadāśiva, Īśvara et enfin, Śuddha-vidyā. Śakti est volonté, élan, premier ébranlement de la manifestation. Sadāśiva est manifestation en soi-même, comme une intuition de la toute-possibilité. Īśvara est simplement l'éveil de cette manifestation. Ainsi volonté, connaissance et activité sont trois moments d'un même mouvement d'extériorisation. Puis le Soi prend conscience que toute cette manifestation est une manifestation de lui-même en lui-même : c'est la Pure Science. "Pure", car la conscience prend conscience qu'en prenant conscience des objets, elle ne fait que prendre conscience d'elle-même comme objet, sans pour autant cesser d'être une libre conscience. Il y a donc un mouvement d'extériorisation suivi d'une réalisation que tout cet extérieur repose à l'intérieur. L'aventure de la manifestation se termine donc heureusement. Le risque de la manifestation confirme finalement la conscience dans sa liberté.

[12] L'auteur consacre plusieurs stances à définir la Pure Science car, en réalité, elle est l'état que vise la Pratyabhijñā, l'état du "délivré-dès-cette-vie" (jīvan-mukta). La Pure Science est le paradigme de la Reconnaissance, semblable selon Abhinavagupta à la vision globale d'une cité depuis une hauteur. On peut décrire quatre états ainsi, de Śakti à la Pure Science : "je suis je" ; "je suis cela"; "cela je le suis"; "je est cela".

mercredi 12 janvier 2011

Présent en tous les êtres

Ramana et la vache cosmique



L'Upaniṣad de la science ultime selon Ramana (Śrīramanaparavidyopaniṣad)

de Lakṣmaṇa Śarma



Seigneur présent en son essence

A l'intérieur de toutes les créatures

Comme "je" (bien qu'il) ne soit pas objet de science,

Maître des maîtres, dieu primordial incréé,

Je te salue, sublime Ramana, océan de compassion.



Ce verset inaugural résume l'enseignement de Ramana dit "le grand Rishi" (sage visionnaire) tel qu'il fût recueilli par l'un de ses disciples, Lakshman Sharma. Ayant eu la chance d'étudier avec Ramana le seul texte qu'il avait écrit (Qui suis-je ?), il composa dans les années 1950 ce poème en sanskrit.

dimanche 9 janvier 2011

Mauvaise foi

La mystique chrétienne recèle des trésors.
Mais pour autant, certains Chrétiens ne l'entendent pas. Ils préfèrent fabriquer de la propagande. L'exemple qui me vient à l'esprit encore une fois est Verlinde, ce "père" auteur de l'Expérience interdite. Dans le documentaire publicitaire ci-dessous, il se présente comme un connaisseur du yoga, ayant visité un ashram "auquel peu d'Occidentaux ont accès". En réalité, cet "ashram" était celui de Maharishi Mahesh Yogi, charlatan international, gourou des Beattles, bien connu en Inde comme en Occident pour son hindouisme frelaté, destiné aux classes moyennes mondialisées. "Peu d'Occidentaux y ont accès" : autant dire de Carrefour que "peu d'Occidentaux y ont accès" ! Quel mensonge ! Le tout accompagné de musique liturgique tibétaine, histoire de bien installer l'amalgame entre hindouisme, bouddhisme et "ésotérisme" (?). C'est tout simplement révoltant. Puis, "Jésus" reparaît, et là, hop, on nous sert une petite musique angélique, au cas où l'on n'aurait pas compris le message...
A l'heure où les Chrétiens sont persécutés dans le monde entier, a-t-on vraiment besoin de ce genre de billevesée ? La tradition chrétienne n'a t-elle pas mieux à offrir ?

L'expérience Interdite (Bande-Annonce) from soulwars2 on Vimeo.



Un théologien authentique : Raimon Panikkar.




Et un petit chef-d'oeuvre du christiannisme vrai, dirigé par l'immense Savall :
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