Bienvenue dans les pâturages de la Vache cosmique. Philosophie et mystique, voie de la connaissance et de l'amour. Philo-sophia, amour de la sagesse, désir de vérité, expérience et réflexion. Yoga ou union du cœur et de la tête. La philosophie comme yoga, la philosophie comme pratique, éclairée et nourrie par la tradition du Tantra et autres sources que nous ont léguées nos ancêtres. Cours Tantra traditionnel.
mardi 21 février 2012
La France foutue
lundi 20 février 2012
Le végétarisme, bientôt illégal ?
Par contre, comme nous en informe cet article qui examine les nouvelles dispositions en matière de nutrition publique, "une cantine qui accepterait un enfant végétarien sans l'obliger à manger la viande serait dans l'illégalité et risquerait des sanctions."
En effet, le végétarisme est à l'origine de la mort, de la souffrance et de l'oppression de millions de personnes, c'est un fait avéré... Par contre, le fanatisme est un facteur de santé publique ! Enfin quoi, c'est évident, non ?
dimanche 19 février 2012
Peut-on se libérer du mental par le ressenti ?
Saint Ganesh, priez pour nous !
L'expérience de l'absolu, mystique, est souvent décrite comme étant dépourvue de différentiation, comme étant vide de pensées, de réflexions, d'objets, voire vide de tout.
Or, il est clair que cet état de vide ressemble - à s'y méprendre - à un état de sommeil profond.
Mais si cet état de vide si difficile à produire ou à recevoir (par grâce) est pareil à l'état que chacun traverse naturellement chaque jour, à quoi bon ? Cela en vaut-il la peine ? Dès lors, pourquoi méditer, contempler, prier, s'exercer ?
Chaque nuit, nous vivons tous un état de vide profond, sans ego, sans mémoire, sans nul soucis, par-delà "le vieil homme" et autres voiles.
Pourquoi donc pratiquer pour produire un état inévitable ?
C'est pourquoi la plupart des traditions prennent soin de distinguer entre ces deux états si proches :
Dans le bouddhisme ancien, on distingue l'état "sans perception ni absence de perception" de l'Extinction (nirvâna).
Dans le Grand Véhicule du bouddhisme, on distingue la "conscience de tréfonds" (âlaya-vijnâna) de la "conscience immaculée" (amala-jnâna).
Dans la méditation bouddhiste en général, on distingue l'état neutre de l'état de présence alerte.
Dans le dzogchen, on distingue l'esprit de la nature de l'esprit, ou pure présence (rigpa). Or, un esprit en méditation, sans pensées, peut aisément être confondu avec la pure présence.
Le Védânta distingue le sommeil profond de la pure conscience.
La Reconnaissance (pratyabhijnâ) distingue l'état de résorption dans la pure conscience, de l'état de conscience reconnue en sa liberté.
Le Kâlîkrama distingue entre un vide inerte et un vide dynamique.
Dans la tradition chrétienne, un Ruysbroeck distingue, encore et encore, la simplicité "naturelle", sans pensées, de la simplicité "surnaturelle", sans pensées elle aussi.
Le dzogchen, en particulier, en a fait un point essentiel. De sorte que, pour un Patrul Rinpoché - entre mille autres témoignages - la méditation est une méthode à double tranchant. Comment distinguer l'état neutre et sans pensées, de la pure présence ? Comment ne pas confondre les expériences d'absence de pensées, et la reconnaissance de la nature de l'esprit ?
De plus, même si l'on atteint cet état par la méditation ou par je ne sais quelle grâce, comment le distinguer d'un état d'inconscience, d'une simple fabrication mentale ?
Et - question subsidiaire - si l'absence de pensées n'est pas la garantie qui permet de reconnaître à coup sûr l'état juste, pourquoi dit-on que la pensée, ou les pensées, sont des voiles ? Pourquoi ce torrent anti-intellectuel si le silence de la pensée ne révèle pas notre vraie nature ?
Qu'en pensez-vous ? Y a-t-il un ou des critères dans l'expérience de méditation elle-même ? Ou bien doit-on se contenter de reconnaître l'arbre à ses fruits, durant l'état qui suit une séance de méditation ?
Pour le moment, je répondrais juste - mais cette réponse ne vaut que pour les traditions issues de l'Inde - qu'une partie de la difficulté tient au malentendu sur le mot sanskrit vikalpa. On le traduit presque toujours par "concept" ou "pensée". Du coup, l'on se dit que ces traditions aspirent seulement à supprimer ou calmer les pensées, et que ce sont les concepts (l'intellect) qui nous empêchent de savourer le réel. Mais cette traduction induit en erreur. Car vikalpa désigne, littéralement, une construction qui s'élabore par opposition et par exclusion des contraires. Il est vrai que cela englobe les concepts - je produis le concept de table en excluant les différences, en faisant abstraction des différences entre les tables particulières, pour ne conserver que l'essence invariable et générale de toutes les tables. Mais ce mot, ainsi compris comme construction par exclusion et opposition, a une extension bien plus vaste. Il englobe aussi bien l'imagination et même la perception.
Dès lors, je puis penser que l'état sans pensée est une construction mentale, même s'il est "sans concepts". Car il est le contrecoup de l'état de veille, et il se définit par opposition et exclusion des caractéristiques de l'état de veille - dont la pensée discursive, le bavardage intérieur. De même, l'indifférence émotionnelle, ou torpeur, est encore une émotion pour la psychologie indienne, car elle est le contrecoup de l'attachement passionné et de la haine. Plus on a été excité, plus profonde est l'inconscience dans laquelle on sombre. L'esprit est, par nature, cyclothymique. Et l'inertie inconsciente fait partie de ce cycle, comme la nuit se définit par rapport au jour. D'où le problème de la méditation, en particulier dans le bouddhisme : comment éviter la distraction (l'état de veille, les pensées) ET la torpeur (l'inconscience du sommeil profond).
On pourrait alors dire que le critère qui distingue l'état de vide inerte de l'état de vide dynamique est le suivant : dans le vide inerte, l'activité des sens est bloquée. Il n'y a ni pensées, ni perceptions. Alors que dans l'état de vide dynamique, les perceptions ne sont pas bloquées. Il y a vision, olfaction, grattage, etc. Ce serait la solution miracle, la voie royale. L'absence de pensées me sauve du mental, des distractions. L'absence de blocage des perceptions me sauve d'un vide inconscient et vain.
Mais est-ce bien le cas ?
Car, de ce que nous avons dit plus haut sur le vikalpa, l'activité de construction mentale, il s'ensuit tout de même que la perception elle-même n'est qu'une construction mentale, ou du moins, qu'elle est contaminée par les consciences mentales et émotionnelles passionnées (les habitués du yogâcâra comprendront : mano- et klishtamanovijnâna - désolé pour les autres !). Dès lors, l'instruction de méditation qui consiste à dire "Restez dans la perception sans juger ce qui apparaît clairement aux cinq sens, et ce sera l'état de pure présence libérateur ou naturellement libre", semble devoir être remise en cause. Car si la perception brute elle-même est construite (kalpita), se contenter d'elle ne nous fera pas sortir du cercle des constructions mentales (kalpanâ-vritti, vikalpa-vartana, le tourbillon des constructions, du factice). Mais pourquoi, me demanderez-vous, la perception serait-elle une construction mentale ? Ne serait-elle pas plutôt en prise directe avec le réel, attendu qu'elle n'est pas élaborée, mais donnée immédiatement ?
Eh bien, la réponse me semble évidente, du moins dans un cadre idéaliste, lequel est celui de la plupart des traditions non-dualistes. Si, en effet, tout est une production de l'esprit, alors la perception l'est aussi - ni plus, ni moins que les concepts. Les idéalismes indiens (yogâcâra, pratyabhijnâ, Yogavâsistha) tiennent que nos réactions, nos jugements face aux perceptions laissent des empreintes inconscientes, des traces résiduelles. Or, notez que ce sont ces traces qui, en "mûrissant", vont donner naissance aux perceptions à venir ! N'est-il pas alors raisonnable de penser que les voiles émotionnels et conceptuels présents dans les jugements conceptuels vont se retrouver jusque dans les perceptions qui dérivent toutes de ces jugements ? La nature de l'esprit ordinaire est en effet circulaire : perceptions - jugements - traces résiduelles - nouvelles perceptions - nouveaux jugements - nouvelle traces, et ainsi de suite.
Donc la thèse - prédominante aujourd'hui - selon laquelle il suffit de "penser moins pour sentir plus" est peut-être inefficace en pratique. Se familiariser avec un état de perception pure, sans jugements ni réactions discursives, a-t-il un sens si il n'existe rien de tel qu'une perception pure, si toute perception est déjà contaminée par les concepts et les perturbations émotionnelles, si les percepts ne sont que d'anciens concepts ?
Voici une réponse de Joy Vriens (trop longue pour apparaître dans les "commentaires") :
Bonjour David et merci pour tes débats utiles. Voici quelques uns de mes points de vue.
Pour ce qui est du bouddhisme, les idées au sujet de « l’expérience de l’absolu » différent selon les époques, les écoles, les régions géographiques. Mais déjà à partir de Nāgārjuna, et plus particulièrement, des traités de Maitreya et les traditions qui s’en réclament, l’état de vide ne ressemble pas à un état de sommeil profond. L’image que l’on voit dans la tradition de la Mahāmudrā est celle d’un demi-sommeil, ni sommeil profond, ni état de veille ordinaire. Et cet état est notre état par défaut, donc pas besoin de le produire ou de le recevoir. Il a déjà été donné, si on veut utiliser l’idée de grâce. Et c’est là, que l’approche négative entre en jeu, pour déconstruire ou neutraliser ce qui empêche cet état de luire comme la lune. Pas la lumière aveuglante du soleil, ni l’obscurité totale. Un moment donné, au moment de grâce, cet « état » est évident par lui-même. Quand le bruit s’arrête, le calme « est entendu ».
Les différentes méthodes nous tiennent en alerte, mais peuvent aussi de leurs bruits (y compris l’approche négative) couvrir le silence, qui n’est pas une absence de bruit, mais le silence derrière le bruit. Il faut entendre le silence dans les bruits même. Quand on cherche une maison dans une ville sans connaître l’adresse, on circule (la méditation, la contemplation, la prière, l'ascèse) jusqu’à ce que d’une façon ou d’une autre on la distingue. Les textes bouddhistes donnent quelquefois l’image du visage d’une personne de notre connaissance au milieu d’une foule. On regarde, on regarde et d’un coup, comment ? pourquoi ? on voit et on reconnaît le visage et à partir de ce moment, on peut le voir et suivre même au plein milieu de l’agitation. Ce ne sont que des exemples inadéquates, et qui s’appuient sur des perceptions sensorielles, mais c’est peut-être plutôt une question de volonté, de discipline de volonté, voire d’involonté sans discipline. C’est subtil, et c’est pourquoi c’est difficile à saisir « binairement » avec des 0 pour vikalpa et des 1 pour kalpana. Un madhyamika éviterait sans doute les deux.
Oui, la traduction « pensée » pour vikalpa est à éviter. L’éveil est aussi défini comme la fin de l’erreur ou de la méprise. S’il n’y a pas de méprise tout va, bruits, images, pensées, actes. La perception seule ou même le ressenti seul ne sert pas à grand-chose. Un bouddha (qui par ailleurs n’est peut-être pas plus qu’un modèle ou un idéal irréalisable mais utile) serait alors l’équivalent d’une caméra de surveillance vidéo. Le mental a un fonctionnement sain où il connaît simplement les dharma, les idées générales et particulières. De manière non-dualiste ou plus modestement (mais certainement pas plus facilement) sans méprise, convoitise ni aversion.
On sait maintenant que la perception est une construction mentale, mais au Tibet (et sans doute ailleurs) elle était considérée comme passive. On perçoit une qualité sensorielle que l’on/le mental connaît ensuite à travers une représentation (ākāra). Tout va bien jusque-là. Mais pour connaître une représentation, il faut la re-connaître et c’est là que la mémoire entre en action qui avec les images stockées et appropriées fournit tout leur contexte émotionnel prêt à être réactivé. C’est là qu’il faut rester vigilant, et c’est là que la méchante con-struction mentale (sam-kalpa) a lieu. Avec des logiciels audio on peut filtrer les parasites pour ne garder que le son pur. Les vikalpas sont les pensées parasites à effet négatif qu’il faut filtrer. Du moins, dans le bouddhisme ancien et universaliste. Dans le tantrisme, on prétend pouvoir rester dans le silence tout en surfant sur les vagues des émotions, voire en perdant contrôle, puisque les émotions et le silence partagent la même essence. L’idée est intéressante. Personnellement, je trouve cela intéressant, inspirant mais peut-être aussi irréalisable que l’idéal du bouddha ancien. Je reste donc prudent vis-à-vis des deux approches tout en m’inspirant des deux, ce qui m’empêchera sans doute de les réaliser complètement l’une ou l’autre… Malheur aux tièdes !
Bernie Simon, en réagissant au blog de Glen Wallis avait écrit « The author's point is fierce emotions are good. I've got nothing to say to that but suit yourself, go ahead and smash your furniture », ce qui m’avait fait sourire.
Joy
P.S. : comme souvent dans ce blog, les réponses apparaissent avant les questions. A mon sens, la réponse à la question posé plus haut sur le rapport entre vide et conscience est formulée ici.
D.D.
Voici une réponse de Joy Vriens (trop longue pour apparaître dans les "commentaires") :
Bonjour David et merci pour tes débats utiles. Voici quelques uns de mes points de vue.
Pour ce qui est du bouddhisme, les idées au sujet de « l’expérience de l’absolu » différent selon les époques, les écoles, les régions géographiques. Mais déjà à partir de Nāgārjuna, et plus particulièrement, des traités de Maitreya et les traditions qui s’en réclament, l’état de vide ne ressemble pas à un état de sommeil profond. L’image que l’on voit dans la tradition de la Mahāmudrā est celle d’un demi-sommeil, ni sommeil profond, ni état de veille ordinaire. Et cet état est notre état par défaut, donc pas besoin de le produire ou de le recevoir. Il a déjà été donné, si on veut utiliser l’idée de grâce. Et c’est là, que l’approche négative entre en jeu, pour déconstruire ou neutraliser ce qui empêche cet état de luire comme la lune. Pas la lumière aveuglante du soleil, ni l’obscurité totale. Un moment donné, au moment de grâce, cet « état » est évident par lui-même. Quand le bruit s’arrête, le calme « est entendu ».
Les différentes méthodes nous tiennent en alerte, mais peuvent aussi de leurs bruits (y compris l’approche négative) couvrir le silence, qui n’est pas une absence de bruit, mais le silence derrière le bruit. Il faut entendre le silence dans les bruits même. Quand on cherche une maison dans une ville sans connaître l’adresse, on circule (la méditation, la contemplation, la prière, l'ascèse) jusqu’à ce que d’une façon ou d’une autre on la distingue. Les textes bouddhistes donnent quelquefois l’image du visage d’une personne de notre connaissance au milieu d’une foule. On regarde, on regarde et d’un coup, comment ? pourquoi ? on voit et on reconnaît le visage et à partir de ce moment, on peut le voir et suivre même au plein milieu de l’agitation. Ce ne sont que des exemples inadéquates, et qui s’appuient sur des perceptions sensorielles, mais c’est peut-être plutôt une question de volonté, de discipline de volonté, voire d’involonté sans discipline. C’est subtil, et c’est pourquoi c’est difficile à saisir « binairement » avec des 0 pour vikalpa et des 1 pour kalpana. Un madhyamika éviterait sans doute les deux.
Oui, la traduction « pensée » pour vikalpa est à éviter. L’éveil est aussi défini comme la fin de l’erreur ou de la méprise. S’il n’y a pas de méprise tout va, bruits, images, pensées, actes. La perception seule ou même le ressenti seul ne sert pas à grand-chose. Un bouddha (qui par ailleurs n’est peut-être pas plus qu’un modèle ou un idéal irréalisable mais utile) serait alors l’équivalent d’une caméra de surveillance vidéo. Le mental a un fonctionnement sain où il connaît simplement les dharma, les idées générales et particulières. De manière non-dualiste ou plus modestement (mais certainement pas plus facilement) sans méprise, convoitise ni aversion.
On sait maintenant que la perception est une construction mentale, mais au Tibet (et sans doute ailleurs) elle était considérée comme passive. On perçoit une qualité sensorielle que l’on/le mental connaît ensuite à travers une représentation (ākāra). Tout va bien jusque-là. Mais pour connaître une représentation, il faut la re-connaître et c’est là que la mémoire entre en action qui avec les images stockées et appropriées fournit tout leur contexte émotionnel prêt à être réactivé. C’est là qu’il faut rester vigilant, et c’est là que la méchante con-struction mentale (sam-kalpa) a lieu. Avec des logiciels audio on peut filtrer les parasites pour ne garder que le son pur. Les vikalpas sont les pensées parasites à effet négatif qu’il faut filtrer. Du moins, dans le bouddhisme ancien et universaliste. Dans le tantrisme, on prétend pouvoir rester dans le silence tout en surfant sur les vagues des émotions, voire en perdant contrôle, puisque les émotions et le silence partagent la même essence. L’idée est intéressante. Personnellement, je trouve cela intéressant, inspirant mais peut-être aussi irréalisable que l’idéal du bouddha ancien. Je reste donc prudent vis-à-vis des deux approches tout en m’inspirant des deux, ce qui m’empêchera sans doute de les réaliser complètement l’une ou l’autre… Malheur aux tièdes !
Bernie Simon, en réagissant au blog de Glen Wallis avait écrit « The author's point is fierce emotions are good. I've got nothing to say to that but suit yourself, go ahead and smash your furniture », ce qui m’avait fait sourire.
Joy
P.S. : comme souvent dans ce blog, les réponses apparaissent avant les questions. A mon sens, la réponse à la question posé plus haut sur le rapport entre vide et conscience est formulée ici.
D.D.
jeudi 16 février 2012
La culture générale ? C'est du racisme !
La culture générale ? C'est du racisme !
C'est du moins, ce que semblent croire ceux qui ont supprimé la culture générale des concours de l'administration et de Science-po, tout comme l'histoire disparaît de l'enseignement des séries scientifiques, tout comme les terminales littéraires se vident chaque année un peu plus...
Ainsi se réalise l'idéal relativiste : "Toute les cultures se valent". En effet, il n'y a plus de culture. La culture, avec un grand "c" (eh oui), serait non pas un outil pour affuter notre faculté de discernement, mais un instrument de discrimination ! Le temps est proche ou l'intelligence sera prise pour une forme d'élitisme. "Hep vous ! Arrêtez de discerner, c'est de la discrimination. Rejoignez le troupeau ! Vous êtes contre l'amitié entre les peuples ou quoi ?"
Du coup l'ignorance - notre état naturel - s'installe dans la joie générale, sous les applaudissements du public (oups - "des clients", excusez-moi, j'ai de vieux restes républicains).
Écoutez par exemple cet aigrefin expliquer (mal) que le libre-arbitre est le fondement de la morale. Jusqu'ici, on l'enseignait en terminale. Or voici venu le temps où les gourous narcissiques passent pour des génies en présentant ces éléments du patrimoine humaniste comme s'il s'agissait d'idées nouvelles, de leurs découvertes !
mercredi 15 février 2012
L'absolu est-il le Neutre ou le Bon ?
L'expérience mystique est celle de l'absolu tel qu'il rayonne à travers nous.
Mais quel est le rapport de cette expérience avec la morale ?
Pour de nombreux mystiques, en particulier dans les traditions non-dualistes, la morale est une construction imaginaire, sans contrepartie réelle. Dans l'expérience de la non-dualité, on n'en trouve pas trace. L'absolu, disent-ils, est au-delà du bien et du mal. Le bien n'est tel que relativement au mal, etc. De plus, les valeurs morales ne sont que des conventions, des consensus entre êtres ignorants de cette expérience de l'absolu, perdus dans l'imagination. Donc nulles et non avenues.
Ce qui reste alors, c'est le ressenti pur, pur de tout concept, de toute imagination, donc de toute morale. Voilà pourquoi les "éveillés" affirment souvent qu'ils sont au-delà de la morale, comme le corbeau au-dessus de la mêlée. Et souvent, ils semblent, en effet, agir sans tenir compte d'aucun souci moral, bienheureux qu'ils sont.
Or, ceci soulève plusieurs questions. Dont celle-ci :
L'expérience de l'absolu est-elle neutre sur le plan moral ?
Si l'expérience de l'absolu est moralement neutre, alors elle n'est pas pour autant sans conséquences morales. En effet, on peut penser qu'une expérience neutre invite, par exemple, à l'indifférence. De l'indifférenciation à l'indifférence ? N'est-ce pas très souvent le cas ? Imaginons que je fais une retraite de méditation. On m'a dit que l'absolu était "sans imagination", sans pensées. Donc je m'arrange pour faire cette expérience. Je reste sans penser, à force d'efforts "sans effort", etc. Et puis, je recommence à penser, à imaginer. Je quitte l'espace du ressenti pour poursuivre mes activités. Or, qu'est-ce que je constate ? Je constate que, de fait, je ne suis pas moins égoïste qu'avant. Dès lors, il est tentant de croire que j'ai fait l'expérience de l'absolu, que l'absolu est neutre, et que, tout simplement, l'absolu n'a rien à voir avec les jugements moraux, qui ne sont que des constructions imaginaires. Il est vrai que je tire de cette retraite un autre bienfait : je suis plus calme. Mais il est vrai aussi que le calme n'est pas moralement bon en lui-même. Ce calme peut m'aider à tuer avec sang-froid, donc plus efficacement. La méditation du "sans imagination", du ressenti pur, peut m'aider à devenir un meilleurs tueur, un "bon" assassin. Et je peux achever de me rassurer en invoquant l'ordre "impersonnel" du réel. Tuer, c'est ma nature. Reproche-ton au lion d'être un lion ? Absurde ! Vaine mentalisation d'Occidental moderne décadent coupé de la Tradition, de Mère Nature !
En écrivant ceci, je pense à la fable de Saraha, ce mystique indien qui aurait vécu vers le IXe siècle. Il médite. Et il fait si bien qu'un jour il entre dans un état sans imagination, pendant douze années consécutives (durée suffisante pour changer ses habitudes profondes, selon l'Inde). Mais juste avant, il avait ordonné à son esclave de lui préparer une soupe à l'oignon. Douze années passent, donc, sans que l'esclave ne le dérange. Puis Saraha rouvre les yeux. Et devinez quelles furent ses premières paroles ? "J'ai atteint l'éveil. Taisez-vous, et recevez le Nectar immortel" ? Non. Il demande sa soupe. La morale, si j'ose dire, est claire : stopper l'imagination - par effort ou par n'importe quelle non-méthode - est sans effet sur les habitudes, notamment morales.
Saraha avait fait l'expérience de... l'absolu ? Non. Il avait fait l'expérience de l'absence d'imagination, laquelle peut être lucide, paisible, bienheureuse. Mais ce n'est pas l'expérience de l'absolu. Cette expérience "par-delà les concepts" est neutre, mais ce n'est pas l'absolu. C'est une sorte de coma lucide, de lobotomie béate, sans doute salutaire d'un point de vue sanitaire (au moins Saraha n'a embêté personne - surtout son esclave ! - durant ces douze années), mais ce n'est pas l'expérience de l'absolu, ce n'est pas ce que le bouddhisme du Grand Véhicule nomme "l’Éveil". Ce n'est même pas l’Éveil du Petit Véhicule. C'est un état de neutralité morale, d'atonie éthique.
Les enseignements bouddhistes prennent donc soin de souligner que l’Éveil n'est PAS moralement neutre. Il est, au contraire, une source inépuisable de valeurs morales, à commencer par l'altruisme, c'est-à-dire l'habitude de préférer autrui à soi-même. C'est la nature d'un Bouddha. Être un Bouddha, c'est être bon, non pas au sens d'avoir plein de qualités, même psychologiques telles que la patience, la persévérance, la générosité, et encore moins le bonheur. Être bon comme un Bouddha, ce n'est pas être bon comme un bon snipper. Car tout cela, on peut l'avoir et s'en servir pour faire du mal ! Un Bouddha peut manifester ces qualités. Mais celui qui manifeste ces qualités n'est pas nécessairement un Bouddha. L'histoire est pleine de génies... du mal. Capables d'une concentration extraordinaire, d'une égalité d'âme imprenable, d'une mémoire infaillible, ils rayonnent le bien-être, la détermination, ils connaissent les réponses avant même que vous n'y pensiez. Mais ce sont des monstres. Pas des Bouddhas. La différence essentielle, c'est l'altruisme.
L'expérience de l'absolu n'est pas moralement neutre. Elle rend altruiste ou, du moins, elle nous fait prendre conscience du mal que notre égoïsme fait à autrui. Si une expérience m'apporte un peu de calme, plus de concentration et de mémoire, mais sans remuer mon cœur, ce n'est pas l'expérience de l'absolu. Si la méditation étouffe la voix de ma conscience tout en faisant de moi une montagne de sérénité, ce n'est pas l'expérience de l'absolu. Par contre, si je deviens plus scrupuleux, si je me remets en question, il est fort possible que ce soit le signe d'une expérience authentique.
Il est vrai qu'à l'aune de ce critère, bien peu d'"éveillés" sont des Bouddhas. D'ailleurs, peut-on être certain des intentions d'un autre ? Et même, des nôtres ?
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