mardi 9 juin 2015

Avaler l'espace

Une illustration de cette approche de la méditation 
dans la tradition de la Grande Perfection


Dans la tradition de la danse de Kâlî 
larguer les amarres 
dans l'illimité
L'attention dans le regard
Le regard dans l'espace
Bouche ouverte
comme pour avaler l'espace
comme pour respirer l'infini
silence absolu

Dans son Bouquet pour l'éveil (Svabodhodayamanjari), 
le héros de cette tradition dit :

"Rester la bouche ouverte
Instant après instant
Sans hésitation ni agitation
Les mouvements du souffle s'immobilisent
Alors le mental s'arrête"


samedi 6 juin 2015

Les mystères du désir


Le désir est-il mauvais ?

Les traditions spirituelles semblent unanimes : le désir est la cause de toutes nos souffrances ; et l'éradication du désir, ou du moins sa réorientation vers le divin, est la condition sine qua non de la félicité en cette vie.

A ce jugement négatif s'ajoute l'idée que le corps est la source du désir. C'est en lui que gît cette mystérieuse puissance, féminine et (donc) difficile à dompter.

Mais en est-il bien ainsi ?

Lisons ce passage d'Abhinavagupta, un maître du tantra de l'An Mille. Avant le passage qui suit, il vient d'expliquer que tout plaisir vient de la conscience universelle. Et il ajoute :

"Même une forme ne peut être source de plaisir pour l’œil, que si elle s'unit à la grande extase qui n'est rien d'autre que l'excitation de l'énergie séminale (présente dans le corps sous forme de sang et de sperme). Et il en va de même pour l'oreille, quand elle entend par exemple une douce chanson. Les autres sens, de même, ne savourent (du plaisir) dans leur objets respectifs qu'en savourant l'extase créatrice en sa plénitude, et non par une simple excitation confinée à eux-seuls."

L'oeil, l'oreille et les autres sens, en effet, ne sont que des objets matériels, privés de conscience propre et incapable d'éprouver la moindre excitation. Si excitation il y a, elle ne vient ni des objets, ni des sens. L'excitation est l'écho du souvenir d'une plénitude absolue, qui transcende les limites physiques, et qui est donc susceptible de nous arracher à ces limites. Mais poursuivons :

"C'est pourquoi même les formes d'un très beau corps d'une femme au visage charmant, dont les hanches se balancent et dont le chant est exquis, n'engendrent pas une pleine félicité en ceux qui sont comme des pierres, en ceux dont l'énergie séminale n'est pas arrivée à maturité, en ceux en qui la félicité de la passion - laquelle n'est que l'excitation de cette énergie séminale - fait défaut.
L'émerveillement de la délectation survient dans la mesure où (l'énergie séminale) parvient à maturité. Car si (cette énergie) est entièrement absente, (on observe) qu'il n'y a qu'inertie, puisqu'il n'y a ni émerveillement, ni délectation. Et il est dit (dans les traités d'esthétique) qu'être doué de cœur, c'est être possédé par un surcroît d'émerveillement et de délectation, laquelle consiste (justement) en une excitation de l'énergie séminale."

Abhinava, Parâtrîshikâvivarana, p. 202

L'énergie séminale, c'est le sperme ou son équivalent féminin, le sang. Subjectivement, cette énergie est le désir.

Que dit Abhinava ?

Il dit que sans désir, rien n'est désirable. 
Autrement dit, il renverse la vision classique, à l'instar de Spinoza en Occident :

Ce n'est pas la chose qui suscite le désir, 
mais le désir qui rend la chose désirable.

Chacun peut en faire l'expérience : quand on a très faim, un simple débris de biscotte peut faire saliver. Alors que quand on est rassasié, l'odeur d'un poulet rôti fumant nous laisse indifférents. Ou alors, tel corps qui nous excitait avant l'amour, nous laisse froid après. 
Pourtant, ce corps n'a pas changé ! Mais qu'est-ce qui a changé alors ? Le désir ! C'est lui la source de l'excitation, et non le corps ou tel objet. Voilà pourquoi le désir, une fois satisfait, c'est-à-dire une fois disparu, échoue à faire notre bonheur.

On peut en tirer deux leçons :

-Le désir n'a pas son origine dans le corps, ni dans aucun objet. Ou, alors ? Dans la Source divine universelle, comme le révèle l'expérience du premier instant du désir : nous percevons alors que tout ce que nous désirons, avons désiré ou désirerons jamais, ne fait qu'un avec notre essence.

-Le désir est un bien précieux. En d'autres termes, le désir est désirable. Sans lui, il n'y a plus de plaisir, plus d'excitation, plus de vie, plus de conscience. "Malheur à qui n'a plus rien à désirer !", dit Rousseau. Pourquoi ? Parce que le désir est l'essence de la conscience, qui est elle-même l'essence de tout. Le désir est donc le Cœur du cœur, L'Âme de l'âme.

Mais alors pourquoi le désir est-il cause de souffrance ?

En réalité, ce n'est pas lui qui nous fait souffrir, mais uniquement la croyance que l'objet désiré est séparé du désir. Que nous sommes séparés de ce que nous désirons. Or, l'expérience du premier instant du désir, sans séparation entre le sujet et l'objet du désir, suffit à faire ressentir l'unité, et donc une plénitude. Qui n'est ni la souffrance de la séparation. Ni l'ennui qui fait souvent suite à la satisfaction.

jeudi 4 juin 2015

La mort de la mort


Implicite dans tout ce que nous faisons, la peur de la mort.
Pourtant, la mort n'est pas un mal en soi. 
Elle n'est un mal que parce que nous sommes profondément persuadés que la mort est la fin de notre essence, de la vie, de notre moi profond.
Seule une expérience aussi profonde que peut l'être cette angoisse de la mort peut nous en délivrer. 
Une expérience aussi viscérale et irrationnelle. 
Aussi inexpugnable, invincible et réfractaire à tout discours.
Cette expérience est toujours disponible, 
selon l'orientation que nous choisissons.
Vers les choses dans l'oubli de soi.
Ou vers le Soi dans l’accueille de tout.

Le Serpent éternel dit :

Qui se connait soi-même
Traverse la tristesse
Car celui qui voit
N'a peur de rien,
Pas même de la mort.
N'ayant plus peur d'elle,
De quoi d'autre aurait-il peur ?


Ainsi, se retourner vers soi (ne demandez pas comment !), c'est tuer la mort.

mercredi 3 juin 2015

Le plaisir est-il une porte vers la Source ?


Le tantra est la voie du plaisir. De la douleur aussi; mais on verra ça une autre fois.

Classiquement, le plaisir est considéré comme une sensation qui nous détourne de la vérité et nous enfonce dans le bourbier du monde sensible.

Mais le tantra a un point de vue différent. 
Car l'absolu, la Source (brahman en sanskrit) est conscience ET félicité. Dans les spiritualités classiques aussi, certes. Mais dans le tantra, le plaisir est pris au sérieux. Plaisir et conscience sont inséparables. Du coup, la conscience n'est pas considérée comme un simple espace infini, tout d'immuable calme, mais plutôt comme une expansion perpétuelle, une dilatation infinie. Or, comme chacun l'aura remarqué, plaisir rime justement avec dilatation. La Source est un bâillement, une ouverture sans fin, qui va sans cesse englobant tout. Elle est donc félicité. Ou plaisir.

Abhinavagupta explique comment et pourquoi une sensation de plaisir est une porte vers la Source, vers le Soi :

"Une seule forme ou n'importe quelle autre sensation, gorgée de puissance par la (virilité incarnée dans la substance séminale), a le pouvoir d'exciter tous les sens, car en chacun, tout est en tout."

En effet, en notre âme reposent les souvenirs d'innombrables expériences accumulées depuis des temps sans commencement. De plus, nous sommes doués d'une énergie vitale totale, faite de toutes les expériences possibles à l'état achevé, ce qui nous rend capables de créer.

"Quand l'énergie vitale qui est notre Soi est excitée, il y a alors pour l'adepte intrépide un flot de bien-être. Ce bien-être n'est rien d'autre que l'extase totale, un frémissement qui transcende l'espace et le temps. En essence, il est la conscience divine en son absolue plénitude. Il est liberté souveraine. Il est l'énergie de félicité".

Abhinava, Paratrishikavivarana, 1, p. 202

Pour le dire simplement : le plaisir est le mouvement de la conscience qui s'éveille à elle-même. Mais dans le quotidien, la conscience, même dans ces moyens, est comme recouverte d'un voile de stupeur. Et surtout, elle est prise dans un filet de croyances qui la persuadent que le plaisir n'est...que du plaisir, évanescent et dépourvu de sens. D'où l'importance d'être éveillé à cette possibilité que le plaisir soit autre chose, une porte vers l'infini. L'attention s'éveille alors, on devient "intrépide", et le plaisir devient l'éveil de l'absolu à lui-même, à elle-même. 



Pour le reste... c'est à chacun d'en faire l'expérience.

lundi 1 juin 2015

Comme l'eau dans l'eau


conscience est l'essence
de tout et tous
rien en dehors
rien sans
rien de séparé
rien en plus
mais par jeu de sa magie
richesse illimitée
en plus

"rien n'existe"
=
rien n'existe en dehors
séparé
pas de vagues 
en dehors de l'océan
juste silence
inutile d’observer les pensées les sensations
silence inconditionnel
sans conditions
libre des conditions
sans posture
sans attendre
maintenant

Le Serpent éternel le dit :

Comme l'eau dans l'eau
Le lait dans le lait
Le vent dans le vent
On devient l'Immense immaculé
En le réalisant.

En comprenant ainsi la dualité
Elle "redevient" l'Immense
Qui est dans la confusion ?
Qui est dans la peine ?
Partout, en tout
(L'Immense) voit l'Immense.

...

Tout ceci est le Soi !
Quand on le réalise,
A la fois riche et simple,
A la fois un et multiple,
On est délivré des ténèbres profonde
De la confusion.
On "devient" le Maître des maîtres. 

Âdishesha, Paramârthasâra, 58, 59, 64




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