tadūrdhve tu śikhā sūkṣmā cidrūpā paramākalā |
tathā sahitamātmānamekībhūtaṃ vicintayet ||
"Au-dessus de la (fontanelle)
il y a 'la mèche', subtile,
conscience, énergie ultime.
Qu'on la contemple ainsi, identifiée au Soi."
gacchantī * hma (ûdhva ?)mārgeṇa liṅgabhedakrameṇa tu |
sūryakoṭipratīkāśaṃ candrakoṭi suśītalam ||
"Elle s'élance vers le haut
en traversant le Linga,
éclatante comme des millions de soleils,
fraîche comme des millions de lunes."
amṛtaṃ yadvisargasthaṃ paramānandalakṣaṇam |
dṛtaraktasutejāḍhyadhārāpāta pravarṣiṇam ||
pītvā kulāmṛtaṃ divyaṃ punareva viśetkulam |
punarevākulaṃ gacchenmātrāyogena nānyathā ||
"Que l'on s'abreuve de l'ambroisie divine Kaula
qui habite l'extase (visarga), qui est félicité absolue,
averse des eaux abondantes d'un noble sang
et à l'éclat puissant.
Puis, que l'on entre à nouveau dans le corps/ dans le tout (kula).
Puis encore, que l'on aille vers la (conscience) transcendante (akula)
au moyen de ce yoga des (deux) moments
- mais pas autrement !"
sā ca prāṇāḥ samākhyātā tantre'smin parameśvari |
udghātaḥ procyate so'pi prāṇāntaṃ spṛśate yadā ||
"Et cette (énergie qui s'élève) est appelée
'souffle expiré' dans ce Tantra, Ô Suprême Souveraine !
Quand on sent la fin de l'expir,
cela s'appelle une 'élévation'."
extrait de La Lampe de la (tradition) Kaula, Kuladîpikâ, II, 1-5
Je suppose que les "moments" (mâtrâ) sont la transcendance dans le corps et le retour dans le corps. Avec chaque expir, l'attention s'élève au-dessus du corps (jusqu'à la 'Mèche', shikhâ), puis avec l'inspir, elle retourne dans le corps. Se réalise ainsi l'union de l'expir et de l'inspir, de Shiva et Shakti, etc.
Comme toujours dans la tradition Kaula, il s'agit de se recueillir sur la fin de l'expir. C'est le coeur de la pratique.
Pourquoi la Déesse Tripurâ s'appelle t-elle Tripurâ ?
Voici, selon le Tantra fondamental de cette tradition, aussi appelée 'Shrîvidyâ" :
tripurā paramā śaktirādyā jñānāditaḥ priye |
sthūlasūkṣmavibhedena trailokyotpattimātṛkā || IV, 4
"La (Déesse) Tripurâ est la Puissance originelle (Âdyâ=Ambikâ),
à l'orée de toute expérience (jnâna), Ô toi qui m'est chère !
Elle est la matrice de la création des trois mondes,
grâce à ses phases grossières et subtiles."
paro hi śaktirahitaḥ śaktaḥ kartuṃ na kiṃcana |
śaktastu parameśāni śaktyā yukto yadā bhavet || IV, 6
"Car le Puissant (=Dieu) ne peut rien faire
sans la Puissance suprême.
Alors que, uni à la Puissance,
il devient Puissant, Ô Suprême Souverain !"
Tripurâ signifie "Triple cité". Mais pourquoi ?
kavalīkṛtaniḥśeṣabījāṅkuratayā sthitā |
vāmā śivā tathā jyeṣṭhā śṛṅgāṭākāratāṃ gatā || IV, 9
raudrī tu parameśāni jagadgrasanarūpiṇī | IV, 10a
"Elle est présente (dans le corps subtil)
en tant que source des lettres-germes
qu'elle porte en elle :
elle devient ensuite le triangle
(formé par les trois énergies)
Vâmâ, la Sinistre/ Belle (et) Bonne (Shivâ) et Jyesthâ.
Quant à Raudrî, elle et le triangle (au complet),
elle est dévoration du monde, Ô Suprême Souveraine."
Au-dessus de la fontanelle, il y a un triangle, qui se trouve aussi au centre de la plupart des Mandalas de la Déesse, et qui est inversé, la pointe vers le bas : Vâmâ/ Shivâ est la conscience créatrice, le côté gauche du triangle. Jyesthâ est la ligne horizontale, l'énergie "de subsistance". Raudrî est le côté droit du triangle et aussi la totalité du triangle.
Ces trois aspects sont l'expansion de la félicité qu'est la conscience (cidânanda), c'est-à-dire du Point (bindu), c'est-à-dire du Linga de la Déesse.
Tripurâ désigne donc l'expérience en tant qu'elle est triple : création, subsistance et destruction, veille, rêve et sommeil profond, Brahmâ, Vishnu et Rudra, l'élan précognitif (selon la traduction du prof. Sanderson), la percetion et l'action extérieure, etc. En bref, "Tripurâ" nomme ce triangle et tout ce qu'il symbolise, triangle qui est à la fois Linga (le Point) et Yoni, ce mouvement d'expansion-contraction étant la Vibration (spanda) subtile qui caractérise la conscience.
Toutes les lettres de l'alphabet sanskrit sont inscrites dans ce triangle, en allant dans le sens contraires des aiguilles. Et cela fait trois tours et demi. D'où l'expression à propos de la Kundalinî, car cette dernière n'est autre que la conscience-parole, "matrice" (mâtrikâ), c'est-à-dire alphabet, source de tous les Mantras et de toutes les langues.

La yoginî Karaikkal
La pratique du souffle est au cœur des traditions Kaula.
Dans le tantra fondamental de l'une de ces traditions, le Kubjikâmata, une profonde description de cette profondissime pratique est révélée. Comme dit le Dieu, elle est "cachée dans les tantras antérieurs", c'est-à-dire dans les tantras Kaulas antérieurs, c'est-à-dire dans les tantras des traditions de Parâ (Trika) et Kâlî (Krama). La tradition de Kubjikâ se présente comme "la tradition ultérieure", "nouvelle" ou "finale" (pashchima). En fait, nous la connaissons tous un peu, car c'est d'elle, avec la Shrîvidyâ, que proviennent les sept cakras et une partie du Hatha Yoga.
C'est Mark Dycskowski qui attiré mon attention sur ce passage extraordinaire, qui mériterait un livre à lui tout seul. A cette occasion, je rappelle que Markji a publié une oeuvre incroyable sur le Manthânabhairavatantra, en 14 volumes. Un trésor. Avec ceux de Sanderson et de Wallis, les livres et vidéos de Mark sont une référence pour le shivaïsme du Cachemire et le tantrisme.
Voici cet extrait, d'une incroyable densité :
yad etat paramaṃ bījaṃ haṃsākhyaṃ hṛdi saṃsthitam /
vinā tenopalabdhiṃ ca na jānāti kadācana // 12.54 //
"Cet ultime (Mantra-)Germe, appelé 'Hamsa' (Oie migratrice),
est présent tout entier (sam-) dans le (chakra du) Cœur.
Or, sans ce (Mantra), il n'y a pas d'expérience,
on ne connaît rien !"
[Ce Mantra est la Conscience universelle, divine, absolue, telle qu'elle est présente 'dans' corps ; sans elle, pas de corps, rien ; sans conscience, aucune expérience, aucune connaissance ; le Hamsa est donc la Conscience universelle du point de vue de sa libre incarnation ; elle semble alors 'transmigrer' de corps en corps, à l'image d'une oie migratrice, d'où son nom]
tasya rūpatrayaṃ bhadre nādaṃ saṃyogam eva ca /
viyogaṃ ceti suśroṇi lakṣaṇīyaṃ prayatnataḥ // 12.55 //
"Ce (Mantra) a trois aspects, ô toi qui m'es chère ! :
Résonance, Union, et Séparation,
ô toi qui a de belles hanches.
Il faut les repérer avec zèle."
[Ces trois aspects du Hamsa sont l'Union (=l'inspir, le souffle redescend dans le Coeur), la Séparation (=l'expir, le souffle quitte le Coeur vers le haut) et la Résonance (=la fin de l'expir, au-dessus de la tête)]
caitanyatritayaṃ cātra ātmaśaktiśivātmakam /
avinābhāvayogena caitanyatritayasthitam // 12.56 //
"C'est là que se trouve la triple conscience,
qui est Dieu et qui est la Puissance (shakti) du Soi.
(Ce Hamsa) est présent à travers cette triple conscience,
dans une continuelle union (de l'inspir et de l'expir, donc de Shiva et Shakti)."
tenopacaryate bhadre haṃsadevaḥ parāparaḥ /
saṅkoce tu parā śaktir vikāse bhairavaḥ smṛtaḥ // 12.57 //
madhye ātmā sadā tiṣṭhet pūryaṣṭakasamanvitaḥ /
vikāsaś cordhvanāḍis tu saṅkoco'dhaḥ prakīrtitaḥ // 12.58 //
"Voilà pourquoi, ô toi qui est belle,
Dieu est métaphoriquement 'Hamsa', (car) il est (à la fois) transcendant et immanent.
Or, selon la tradition (smritah), la Puissance suprême est contraction ;
Dieu est expansion.
Entre (eux) se tient toujours le Soi,
orné de l'Octuple cité."
[Dieu est 'Hamsa', l'oie migratrice, non seulement parce que la conscience 'transmigre' et se 'contracte' ainsi aux dimensions du corps, mais aussi parce qu'il va et vient 'dans' le corps en tant que souffle de la respiration ; l'esprit est respiration. "L'Octuple cité" est l'âme, le psychisme (citta) constitué des cinq sens, du mental, de l'ego, de l'intellect et des habitudes de tous ces organes. Le Coeur aux huit 'pétales' est le siège particulier de l'âme]
madhye nābhir iti proktas trayam etat sudurlabham /
ūrdhvanāḍīnirodhena adhonāḍīnikuñcanāt // 12.59 //
"Au centre (de ce va-et-vient se trouve) le (chakra du) Nombril, dit-on.
Ces trois (aspects) sont à la fois faciles et difficiles à repérer (sudurlabham).
(Comment ?) - En bloquant le canal (central) vers le haut
et en contractant le canal (central) vers le bas."
[Ici, le centre du va-et-vient n'est plus le Coeur, mais le Nombril. Bizarrement. "Facile et difficile à obtenir" (su-dur-labha) : on retrouve la même expression à propos du Hamsa à la fin du Vijnâna Bhairava Tantra, 156. Normalement, sudurlabham signifie "très (su) difficile (dur) à obtenir (labha) ; mais je crois qu'ici l'expression est quelque peu ironique, comme dans le Vijnâna, vu que le Hamsa est simplement la respiration]
madhye cittaṃ samādāya mathanaṃ tatra kārayet /
yonimadhyagataṃ liṅgaṃ yonyodarapuṭīkṛtam // 12.60 //
"D'abord, on pose l'attention au centre.
Et là, on baratte.
Le Linga est au centre du Yoni,
enveloppé en son sein."
[Le Mandala est un Triangle dans lequel se trouve un Point, le Linga ; ce Point est ici la fin de l'expir : le va-et-vient du souffle est le Yoni, le Triangle - sachant que le Linga est lui-même Yoni et que le Yoni n'est que l'expansion du Linga : leur 'vibration' , unité-dans-la-dualité, est l'absolu]
tanmadhye cātmano rūpaṃ lakṣayeta punaḥ punaḥ /
mathanaṃ hy etad ākhyātam ajñānamalanāśanam // 12.61 //
"Et au centre (du Linga) se trouve l'essence du Soi/ de soi,
qu'il faut reconnaître encore et encore,
car c'est là ce que l'on nomme 'barattage/copulation'
qui détruit la souillure de l'ignorance."
[le 'barattage' (mathana/manthâna) désigne aussi la copulation et le va-et-vient de la respiration : c'est de ce barattage que proviennent toutes choses, à commencer par le Mandala des Six Roues, de même que le nectar, le poison, etc. ont émergé du barattage de l'océan de lait par les dieux et les titans]
madhyamanthānayogena jñānāgnir jvalate kila /
jvalite tu tadā vahnau jyotir evaṃ pravardhate // 12.62 //
"Au moyen de ce barattage du centre/ grâce à ce yoga du barattage du centre,
le Feu de la Conscience s'allume vraiment.
Or quand ce Feu brûle,
la Lumière s'intensifie."
[quand on se met à l'écoute de la fin de l'expir, c'est-à-dire à l'écoute du souffle 'égal' (samâna), le souffle 'vertical' (udâna) s'éveille, s'allume : c'est l'éveil de la Kundalinî, laquelle n'est qu'un autre nom de la Conscience]
pravardhanān mahājyoter ānandam upajāyate /
mathanād bhagaliṅgābhyāṃ yathānandaḥ prajāyate // 12.63 //
"Grâce à l'intensification de cette Lumière absolue,
la félicité naît à sa suite.
Par le barattage/ la copulation du Yoni et du Linga,
la félicité naît de la même manière."
mathanāc chivaśaktyos tu tathānandaḥ prajāyate /
niścayatvaṃ bhaved devi śivaśaktyor abhedataḥ // 12.64 //
mathanaṃ hy etad evoktam amṛtotpādakaṃ priye /
tenāmṛtena cātmānaṃ plāvyamānaṃ vicintayet // 12.65 //
"Or, la félicité naît (aussi) de la copulation
de Shiva et Shakti.
L'état de certitude (inébranlable) adviendra (de même)
de l'union de Shiva et Shakti, ô Déesse !
En effet, on dit que cette même copulation/ barattage
est source de l'ambroisie/ du nectar d'immortalité,
ô toi qui es belle.
Que l'on médite le Soi/ soi-même
inondé de cette ambroisie."
eṣā sā paramā vṛttiḥ paratattvam idaṃ smṛtam /
etat tat paramaṃ brahma paramānandalakṣaṇam // 12.66 //
"Telle est l'opération/ la pratique (vritti) ultime,
tel est le principe suprême, selon la tradition.
Tel est l'absolu suprême
qui se reconnaît à la félicité (qu'on éprouve) !"
tad ānandaparānandaṃ śaktityāgam iti smṛtam /
eṣa te maṇipūras tu sarahasyaṃ prakāśitam // 12.67 //
"Telle est la félicité suprême de la félicité (de la copulation).
Tel est, selon la tradition, le Sacrifice (offert) à la Shakti.
Voilà, le secret du Chakra du Nombril t'a été révélé !"
[je lis shakti-yâga à la place de shakti-tyâga, qui ne me paraît pas faire sens. Le rattachement au Nombril me semble quelque peu forcé ; d'ordinaire, cette pratique centrale, dans tous les sens du terme, est centrée sur le centre du Coeur, comme c'est d'ailleurs le cas au début de ce passage. Enfin, la place de tad ânanda-, on pourrait aussi lire sadânanda : "la félicité de toujours/ la vraie félicité"]
Quand je me réveille le matin, la conscience de l'unité, sans forme, semble disparaître.
Quand je m'endors, le soir, la conscience de la dualité, avec formes, semble disparaître.
Ainsi, comme dans un jeu de cache-cache, un état de conscience apparaît quand l'autre disparaît.
Mais pourquoi ?
Ce jeu est personnifié par le mythe de Shiva et Shakti : Dieu et la Déesse se cherchent et se fuient mutuellement ou tour à tour. Quand Dieu apparaît, la Déesse disparaît et Dieu part à sa recherche ; quand la Déesse réapparaît, Dieu disparaît ou s'évanouit ou se cache.
Ces deux états de conscience semblent incompatibles, car opposés.
Pourtant, leur union, leur yoga, est le but de la vie.
Le yoga est le mariage, consommé éternellement, de Dieu et de la Déesse.
Bien sûr, il existe la tentation de ne vivre qu'un seul état.
Mais sans unité, la dualité n'est même pas une dualité.
Sans dualité, l'unité n'est que néant inerte.
L'éveil est cette réalisation : un seul acte, souverain, se manifeste comme unité et comme dualité.
Si la Déesse disparaît en Dieu et Dieu en la Déesse, c'est parce qu'ils sont inséparables.
Ils l'ont oublié, mais il sont une seule essence.
D'où leur danse d'amour et de hasard. La Déesse va ainsi parcourir tout le "Pays de Bharata", l'Inde, triangle pointe vers le bas. Ce triangle - notre corps - est celui de la Déesse, son Linga aux trois facettes de désir, conscience et mouvement. Quand elle se cache en elle-même, indifférenciée, ce triangle apparaît comme point et Linga. L'extase de la Déesse est la vibration infiniment rapide entre ces deux états, triangle et point.
Ce faisant, Dieu doit apprendre qu'il n'est pas supérieur à la Déesse : Shiva sans Shakti, sans le "i" de icchâ, le désir, est shava, un simple cadavre. L'Être n'est rien, sans l'Acte qui l'anime. Mais cet Acte, quintessence de toutes les essences, n'est pas une entité. C'est pourquoi rien n'est, ni n'est pas, sans conscience. La conscience n'est pas un état, mais l'acte libre qui se donne en tous les états et en leur négation. Sans désir, le divin n'est pas même rien. Ce désir est à jamais vierge, car il ne se réduit jamais à un objet, à un état définit. Il est l'élan créateur qui ne se confine jamais dans aucune chose créée. Si la Déesse est "être", alors il s'agit de l'acte libre d'être, de se faire être (bhavana-kartritâ).
Dieu le reconnaît :
"Je ne suis jamais sans toi, ô Déesse, et tu n'es jamais sans moi"
(Shrîmatottara, II, 108)
C'est ainsi que forme et sans-forme sont destinés à s'égaliser.
Je peut en faire l'expérience dès maintenant avec ma respiration : inspir et expir semblent se fuir, comme Shiva et Shakti. Mais si je plonge mon attention dans leur jonction, à l'équinoxe du souffle, alors une égalisation se fait. Inspir et expir s'unissent autrement et engendrent un monde nouveau. C'est le yoga. Les expériences de yoga sont émerveillement, promet Shiva.
Voilà pourquoi il y a unité et dualité.