Affichage des articles dont le libellé est chakra. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est chakra. Afficher tous les articles

mardi 26 janvier 2021

Clichés 3 : Les chakras sont-ils des centres vibratoires ?

une représentation contemporaine des chakras


Les chakras sont aujourd'hui partout présentés comme des centres "vibratoires" subtils situés en différents lieux du corps subtil. Ce corps subtil est imaginé comme plus subtil que le corps physique et difficile d'accès aux instruments d'observation et de mesure. Mais sa nature est physique, même si elle est "quantique".

Or, les chakras viennent du Tantra traditionnel, dont l'Âge d'Or s'étend du Ve au XIIIe siècle, dans la Grande Inde, depuis l'Afghanistan jusqu'aux rives de la Papouasie. 

Dans le Tantra, que sont les chakras ? 

Eh bien, ce ne sont pas des centres "vibratoires", car le concept scientifique de vibration n'existe pas alors. Certes, l'idée de vibration existe. C'est le fameux spanda, qui désigne les mouvements organiques et, plus spécialement, les mouvements cycliques, comme les battements du cœur ou la respiration. Spanda désigne la pulsation, le frémissement, les mouvements du corps. Mais cette vibration n'est pas la vibration conçue par la science physique depuis le XIXe siècle, qui est beaucoup plus complexe.

Dans le Tantra philosophique développé au Cachemire, la vibration devient la conscience universelle. La vibration est alors "un mouvement immobile", un mouvement inconcevable, car c'est un mouvement qui n'implique aucune altération, un pouvoir de changer sans changer. C'est la liberté de la conscience. La conscience universelle est alors "le chakra unique qui contient une infinité de chakras". Nous verrons plus loin ce que cela signifie.

Mais dans le Tantra initiatique, les chakras ne sont pas des centres vibratoires ou des strates de l'âme. Ce sont d'abord des groupes de divinités, des panthéons. Car le Tantra est, dans sa forme la plus commune, un ritualisme fondé sur 1) la foi dans l'initiation libératrice et 2) la foi dans le pouvoir mystérieux des Mantras. Le culte du Mantra, Dieu ou Déesse, se fait avec d'autres Mantras qui sont les membres du corps divin. 

A partir de là, ce culte peut se faire sur n'importe quel support. Donc aussi à l'intérieur du corps. Et ces panthéons, ces groupes de Mantras divins, mâles et femelles, sont projetés en chakras, c'est-à-dire en "roues". Les divinités sont sur les rayons de ces roues, ou sur les pétales de ces "lotus". On y visualise les divinité, ou bien les syllabes qui les représentes, les bîjas ou "germes" phoniques. Parfois, on visualise un Mantra entier, en cercle, ou bien en plusieurs parties, qui sont comme les parties du corps divin. Parfois, on ne visualise rien, mais seulement les syllabes de l'alphabet sanskrit, cet alphabet étant la Matrice divine et l'incarnation la plus intime de la conscience universelle. 

D'autres fois, si l'on boit du vin, par exemple, on ressent que ce nectar enivre ces divinités. Chakra signifie "roue", mais désigne aussi une formation militaire, un genre d'escadron, ou un ballet de danse. Chakra équivaut aussi à mandala. D'ailleurs, un mandala est l'ensemble des chakras vu depuis le haut du corps, en deux dimensions. 

Il n'y a donc pas ici de centres vibratoires, mais des projections imaginaires qui font du corps un temple. D'ailleurs, on peut simultanément projeter ces panthéons en son propre corps et dans le corps d'autrui ou dans un linga ("signe" de Dieu), un yoni, un miroir, une peinture, une statue, etc. On peut alors faire monter l'énergie vitale à travers une statue, un mur, un arbre, une montagne ou dans le ciel, devant soi. Mais l'énergie vitale peut aussi se déployer du haut vers le bas, ou encore à partir du cœur. Pour cela, il faut "allumer" les chakras à l'aide de Mantras eux-mêmes préalablement "enflammés" à l'aide du Mantra principal. Car il y a toujours un Mantra principal dont les autres sont des reflets. Tout est géométrique et circulaire.

Mais il existe une autre vision traditionnelle des chakras, dans la tradition secrète Kaula : le chakra principal est la conscience universelle, et les organes génitaux. Les roues "secondaires" sont les autres organes des sens et les zones érogènes. La pratique consiste alors à "allumer" (dîpana) les roue secondaires afin qu'elles enflamment à leur tour la roue centrale. C'est le Rite Primordial de l'expansion de conscience par l'expansion des divinités que sont les sens. C'est le rite d'union à travers les "trois expansions" - vin, viande, sécrétions sexuelles.

Dans le Tantra traditionnel, les chakras ne sont donc pas des centres vibratoires, mais des panthéons de divinités, de Mantras. Et dans le Tantra secret, ce sont les organes des sens éveillés par le désir. 

jeudi 24 septembre 2020

Au-delà des chakras


 

Les chakras sont étagés sur le canal central, l'axe du corps.

Mais ils ne sont pas toujours six ou sept. Les traditions les plus anciennes comptent moins de chakras et ignorent le "lotus à mille pétales".

La pratique la plus courante autour des chakras est celle de l'élévation de l'énergie, le plus souvent en faisant vibrer un Mantra. C'est l'énonciation/élévation du Mantra, mantra-uccâra.

Voici un texte de la tradition de la Déesse Kubjikâ qui décrit cette élévation en seize étapes, au lieu des douze plus courantes, texte édité et publié par Mark Diczkowsky dans son monumental Manthanabhairavatantram, vol. 1, p. 417 (Yogakhanda (1) 55, 17-25a). Ce passage s'intitule "Soûtra de la libération à la fin des seize".


1) Le chakra du "lac" ou du "réservoir" d'énergie vitale (mûlâdhâra), rouge vif et habité par l'âme voyageuse (hamsa), claire comme mille lunes. En-dessous de ce chakra, il peut aussi y avoir la "l’extrémité des douze", à environ vingt centimètres sous la zone génitale, donc hors du corps grossier. C'est la contrepartie symétrique de l'extrémité située en haut. Le corps entier et ses chakras se déploient entre ces deux "lotus", le centre étant le Coeur.

2) Le chakra de l'auto-sacrement, svâdhishthâna, brillant comme la braise et habité par l'âme, riche comme l'ambroisie.

(ici se situe souvent le "bulbe" (kanda), équivalent du hara et souvent origine de tous les canaux)

3) Le chakra plein de joyaux (manipûraka), éclatant comme le soleil, habtité par le vide multicolore.

4) Le chakra du son spontané, rouge et blanc (car ici s'unissent Shiva et Shakti), habité par le coeur de la Yoginî, bleu marine, blanc et rouge. C'est le chakra primordial.

5) Le chakra de la transparence, blanc comme du mercure en fusion, habité par la syllabe impérissable.

6) Le chakra du commandement, de la grâce, de l'énergie transmise par la lignée. C'est un point de lumière habité par le germe de la grâce, rouge vive.

7) Le chakra du point, sur le front, habité par les seize phases de la Lune.

8) Puis la demi-Lune, faite de pure lumière, cette lumière qui illumine tout.

9) Puis le son spontané, esquisse du son "a", vision limpide.

10) Puis le son pur, ligne verticale, vibrante.

11) Puis la Fin du son, immobile, qui n'est déjà plus tout à fait dans le temps, comme un cristal frappé par le soleil.

12) Puis la Puissance, en forme de triangle, en chemin vers le subtil, plus subtil que le subtil, brillante comme des millions d'étoiles.

13) Puis l'Omniprésente, pluie de nectar qui infuse tout.

14) L’Égale, extase créatrice. Son nom peut aussi se comprendre comme sa-manâ "douée de mental". 

15) La Transmentale, ultime, subtile, immobile, toujours présente.

16) Enfin, le Vide : "que l'on ne pense à rien", dit le Dieu. Une fois l'esprit vidé, c'est l'extinction, le nirvâna. 

Il y a donc neuf plans subtils au-delà des six chakras. Le Dieu nous dit ici qu'il faut "aller au-delà des six". La liberté est dans le Vide "au-delà des neufs". 

"Celui qui sait cela est une seigneur des yogîs. Les autres ne font que citer les livres. Une fois qu'il a atteint cet état à la fois vide et plein, le yogî est délivré".


mardi 18 août 2020

L'éveil de la Kundalini par l'écoute du souffle

Seated Shaivite Saint Karaikkal Ammaiyar | South asian art ...
La yoginî Karaikkal



La pratique du souffle est au cœur des traditions Kaula.

Dans le tantra fondamental de l'une de ces traditions, le Kubjikâmata, une profonde description de cette profondissime pratique est révélée. Comme dit le Dieu, elle est "cachée dans les tantras antérieurs", c'est-à-dire dans les tantras Kaulas antérieurs, c'est-à-dire dans les tantras des traditions de Parâ (Trika) et Kâlî (Krama). La tradition de Kubjikâ se présente comme "la tradition ultérieure", "nouvelle" ou "finale" (pashchima). En fait, nous la connaissons tous un peu, car c'est d'elle, avec la Shrîvidyâ, que proviennent les sept cakras et une partie du Hatha Yoga.

C'est Mark Dycskowski qui attiré mon attention sur ce passage extraordinaire, qui mériterait un livre à lui tout seul. A cette occasion, je rappelle que Markji a publié une oeuvre incroyable sur le Manthânabhairavatantra, en 14 volumes. Un trésor. Avec ceux de Sanderson et de Wallis, les livres et vidéos de Mark sont une référence pour le shivaïsme du Cachemire et le tantrisme.

Voici cet extrait, d'une incroyable densité :

yad etat paramaṃ bījaṃ haṃsākhyaṃ hṛdi saṃsthitam /
vinā tenopalabdhiṃ ca na jānāti kadācana // 12.54 //
"Cet ultime (Mantra-)Germe, appelé 'Hamsa' (Oie migratrice),
est présent tout entier (sam-) dans le (chakra du) Cœur.
Or, sans ce (Mantra), il n'y a pas d'expérience,
on ne connaît rien !"

[Ce Mantra est la Conscience universelle, divine, absolue, telle qu'elle est présente 'dans' corps ; sans elle, pas de corps, rien ; sans conscience, aucune expérience, aucune connaissance ; le Hamsa est donc la Conscience universelle du point de vue de sa libre incarnation ; elle semble alors 'transmigrer' de corps en corps, à l'image d'une oie migratrice, d'où son nom]

tasya rūpatrayaṃ bhadre nādaṃ saṃyogam eva ca /
viyogaṃ ceti suśroṇi lakṣaṇīyaṃ prayatnataḥ // 12.55 //
"Ce (Mantra) a trois aspects, ô toi qui m'es chère ! :
Résonance, Union, et Séparation,
ô toi qui a de belles hanches.
Il faut les repérer avec zèle."

[Ces trois aspects du Hamsa sont l'Union (=l'inspir, le souffle redescend dans le Coeur), la Séparation (=l'expir, le souffle quitte le Coeur vers le haut) et la Résonance (=la fin de l'expir, au-dessus de la tête)] 

caitanyatritayaṃ cātra ātmaśaktiśivātmakam /
avinābhāvayogena caitanyatritayasthitam // 12.56 //
"C'est là que se trouve la triple conscience,
qui est Dieu et qui est la Puissance (shakti) du Soi.
(Ce Hamsa) est présent à travers cette triple conscience,
dans une continuelle union (de l'inspir et de l'expir, donc de Shiva et Shakti)."

tenopacaryate bhadre haṃsadevaḥ parāparaḥ /
saṅkoce tu parā śaktir vikāse bhairavaḥ smṛtaḥ // 12.57 //
madhye ātmā sadā tiṣṭhet pūryaṣṭakasamanvitaḥ /
vikāsaś cordhvanāḍis tu saṅkoco'dhaḥ prakīrtitaḥ // 12.58 //
"Voilà pourquoi, ô toi qui est belle,
Dieu est métaphoriquement 'Hamsa', (car) il est (à la fois) transcendant et immanent.
Or, selon la tradition (smritah), la Puissance suprême est contraction ;
Dieu est expansion.
Entre (eux) se tient toujours le Soi,
orné de l'Octuple cité."

[Dieu est 'Hamsa', l'oie migratrice, non seulement parce que la conscience 'transmigre' et se 'contracte' ainsi aux dimensions du corps, mais aussi parce qu'il va et vient 'dans' le corps en tant que souffle de la respiration ; l'esprit est respiration. "L'Octuple cité" est l'âme, le psychisme (citta) constitué des cinq sens, du mental, de l'ego, de l'intellect et des habitudes de tous ces organes. Le Coeur aux huit 'pétales' est le siège particulier de l'âme]

madhye nābhir iti proktas trayam etat sudurlabham /
ūrdhvanāḍīnirodhena adhonāḍīnikuñcanāt // 12.59 //
"Au centre (de ce va-et-vient se trouve) le (chakra du) Nombril, dit-on.
Ces trois (aspects) sont à la fois faciles et difficiles à repérer (sudurlabham).
(Comment ?) - En bloquant le canal (central) vers le haut
et en contractant le canal (central) vers le bas."

[Ici, le centre du va-et-vient n'est plus le Coeur, mais le Nombril. Bizarrement. "Facile et difficile à obtenir" (su-dur-labha) : on retrouve la même expression à propos du Hamsa à la fin du Vijnâna Bhairava Tantra, 156. Normalement, sudurlabham signifie "très (su) difficile (dur) à obtenir (labha) ; mais je crois qu'ici l'expression est quelque peu ironique, comme dans le Vijnâna, vu que le Hamsa est simplement la respiration]

madhye cittaṃ samādāya mathanaṃ tatra kārayet /
yonimadhyagataṃ liṅgaṃ yonyodarapuṭīkṛtam // 12.60 //
"D'abord, on pose l'attention au centre.
Et là, on baratte.
Le Linga est au centre du Yoni,
enveloppé en son sein."

[Le Mandala est un Triangle dans lequel se trouve un Point, le Linga ; ce Point est ici la fin de l'expir : le va-et-vient du souffle est le Yoni, le Triangle - sachant que le Linga est lui-même Yoni et que le Yoni n'est que l'expansion du Linga : leur 'vibration' , unité-dans-la-dualité, est l'absolu]

tanmadhye cātmano rūpaṃ lakṣayeta punaḥ punaḥ /
mathanaṃ hy etad ākhyātam ajñānamalanāśanam // 12.61 //
"Et au centre (du Linga) se trouve l'essence du Soi/ de soi,
qu'il faut reconnaître encore et encore,
car c'est là ce que l'on nomme 'barattage/copulation'
qui détruit la souillure de l'ignorance."

[le 'barattage' (mathana/manthâna) désigne aussi la copulation et le va-et-vient de la respiration : c'est de ce barattage que proviennent toutes choses, à commencer par le Mandala des Six Roues, de même que le nectar, le poison, etc. ont émergé du barattage de l'océan de lait par les dieux et les titans]

madhyamanthānayogena jñānāgnir jvalate kila /
jvalite tu tadā vahnau jyotir evaṃ pravardhate // 12.62 //
"Au moyen de ce barattage du centre/ grâce à ce yoga du barattage du centre,
le Feu de la Conscience s'allume vraiment.
Or quand ce Feu brûle, 
la Lumière s'intensifie."

[quand on se met à l'écoute de la fin de l'expir, c'est-à-dire à l'écoute du souffle 'égal' (samâna), le souffle 'vertical' (udâna) s'éveille, s'allume : c'est l'éveil de la Kundalinî, laquelle n'est qu'un autre nom de la Conscience]

pravardhanān mahājyoter ānandam upajāyate /
mathanād bhagaliṅgābhyāṃ yathānandaḥ prajāyate // 12.63 //
"Grâce à l'intensification de cette Lumière absolue,
la félicité naît à sa suite.
Par le barattage/ la copulation du Yoni et du Linga, 
la félicité naît de la même manière."

mathanāc chivaśaktyos tu tathānandaḥ prajāyate /
niścayatvaṃ bhaved devi śivaśaktyor abhedataḥ // 12.64 //
mathanaṃ hy etad evoktam amṛtotpādakaṃ priye /
tenāmṛtena cātmānaṃ plāvyamānaṃ vicintayet // 12.65 //
"Or, la félicité naît (aussi) de la copulation
de Shiva et Shakti.
L'état de certitude (inébranlable) adviendra (de même)
de l'union de Shiva et Shakti, ô Déesse !
En effet, on dit que cette même copulation/ barattage
est source de l'ambroisie/ du nectar d'immortalité,
ô toi qui es belle.
Que l'on médite le Soi/ soi-même
inondé de cette ambroisie."

eṣā sā paramā vṛttiḥ paratattvam idaṃ smṛtam /
etat tat paramaṃ brahma paramānandalakṣaṇam // 12.66 //
"Telle est l'opération/ la pratique (vritti) ultime,
tel est le principe suprême, selon la tradition.
Tel est l'absolu suprême
qui se reconnaît à la félicité (qu'on éprouve) !"

tad ānandaparānandaṃ śaktityāgam iti smṛtam /
eṣa te maṇipūras tu sarahasyaṃ prakāśitam // 12.67 //
"Telle est la félicité suprême de la félicité (de la copulation).
Tel est, selon la tradition, le Sacrifice (offert) à la Shakti.
Voilà, le secret du Chakra du Nombril t'a été révélé !"

[je lis shakti-yâga à la place de shakti-tyâga, qui ne me paraît pas faire sens. Le rattachement au Nombril me semble quelque peu forcé ; d'ordinaire, cette pratique centrale, dans tous les sens du terme, est centrée sur le centre du Coeur, comme c'est d'ailleurs le cas au début de ce passage. Enfin, la place de tad ânanda-, on pourrait aussi lire sadânanda : "la félicité de toujours/ la vraie félicité"]
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...