vendredi 25 décembre 2020

La fable de la Pierre Philosophale


 Il était une fois un homme fortuné qui réunissait en lui toutes les qualités habituellement contradictoires, tout comme l'océan contient à la fois les eaux et les laves souterraines. Habile dans les arts et les armes, il était expert en commerce, il réalisait tous ses projets. Mais ne connaissait pas l'Être. Il faisait tous les efforts possibles et se livrait à toutes les pratiques pour se procurer la Pierre Philosophale, à la manière dont les laves souterraines aspirent à dévorer les mers. Par son effort immense et sa persévérance il obtint un jour cette pierre, car l'homme ardent peut tout. Celui qui s'engage avec courage et lucidité atteint son but, même s'il n'est rien.

La Pierre se tenait devant lui, à portée de main. Il la voyait, tout comme l'ermite au sommet de la plus haute montagne voit la lune. Il contemplait l'éclat de ce joyau ; mais il manqua de conviction. Il n'en cru pas ses yeux, comme un mendiant qui serait élevé au rang de roi. Il se mit alors à cogiter, perplexe qu'il était. Du coup, il oublia de mettre la main sur la Pierre et se tourmenta longtemps en ces termes : 

"Cette pierre est-elle un joyau, ou pas ? Ce joyau est-il bien la Pierre, ou pas ? Puis-je la toucher ? Car si je la toucher, j'ai peur qu'elle s'envole ou qu'elle soit souillée ! Personne ne peut obtenir la Pierre Philosophale en si peu de temps. C'est seulement à la fin d'une longue vie d'effort que l'on peut l'obtenir : telle est la tradition ! C'est sûrement ma misère et mon désir qui me fait voir cette pierre brillante devant mes yeux. Un aveugle ne voit-il pas des éclairs de lumière et d'autres, deux lunes dans le ciel ? Comment donc la fortune pourrait-elle me sourire ainsi ? Comment donc pourrai-je réussir si vite, dès à présent, alors que cette Pierre est la source de toutes les perfections ?Les bienheureux qui la trouvent doivent être très rares et ils ont beaucoup de chance. Eux seuls peuvent la trouver en peu de temps et avec peu d'efforts. Moi, je suis pauvre, un brave type, un moins que rien. Comment pourrai-je réaliser ce suprême bonheur ?"

Cet ignorant resta ainsi longtemps à tergiverser, résolu à hésiter. Hypnotisé par sa bêtise, il ne tendit même pas la main pour prendre la Pierre qui se tenait devant lui. Tout ce que l'on trouve, on le perd souvent  par négligence, comme cette Pierre philosophale qui était pourtant à portée. Pendant que cet homme balançait, la Pierre s'envola et disparu de sa vue, à la vitesse d'une flèche. La chance bénit untel de la sagesse, mais elle reprend tout à l'imbécile. Cet homme s'efforça à nouveau de réaliser la Pierre Philosophale, car ceux qui sont persévérants n'abdiquent jamais. Il finit par tomber sur un bout de verre, brillant d'un faux éclat, déposé là par quelque ange facétieux.  L'imbécile pris la verroterie pour la Pierre, comme l'ignorant prend un sable brillant pour de l'or pur. Il en va ainsi de l'esprit égaré, il confond son huit et son six, l'ennemi pour un ami et il prend la corde pour un serpent. Il s'abreuve aux mirages, il voit deux lunes quand il n'y en a qu'une et il prend le poison pour d'un nectar d'immortalité. Notre bougre prit cet ersatz pour l'authentique Pierre philosophale et crut qu'elle réaliserait ses désirs. Il donna alors tout ce qu'il avait, comme s'il n'en avait plus le besoin. Il commença à croire que les autres de sa société, le tiraient vers le bas. Il abandonna sa demeure et sa famille, ennemis de son bonheur. Il parti dans une forêt lointaine et sauvage, emportant son bout de verre. Là, son "joyau" s'avéra stérile. Il fut pour lui source d'innombrables calamités, pareilles à l'ombre d'une haute montagne, les ténèbres de l'ignorance. Les afflictions engendrées par notre ignorance sont bien pires que celles de la vieillesse et de la mort. 

Le Yoga selon Vasishta, VI, 1, 88

jeudi 24 décembre 2020

Le Hatha Yoga, yoga contre nature



Le dernier article de James Mallinson confirme ce que l'on savait déjà : l'expression hathayoga apparaît d'abord dans des tantras bouddhistes, où elle désigne la rétention spermatique, par compression, crispation, etc. Hathayogena signifie "par la force". Il s'agit de copuler sans éjaculer afin d'acquérir divers pouvoirs surnaturels et, finalement, l'immortalité.

Donc, après le yoga de Patanjali qui est un suicide méthodique, voici le Hatha Yoga qui est à l'origine un yoga de la violence visant à contrarier les tendances naturelles.

Bon courage à toutes et à tous !

Thèses sur la conscience



1 . Toute conscience est permanente, omniprésente, omnisciente et omnipotente.

2 .  Toute conscience est acte.

3 . Toute conscience est réflexive.

4 . Toute conscience est de même nature qu'un langage.

5 . Toute conscience est un Moi.

6 . Toute conscience est liberté.

7 . Toute conscience est "conscience de".

8 . Toute conscience comporte un fond de félicité. 

Autrement dit, il n'y a pas de conscience accidentelle ou limitée, pas de "dehors" de la conscience dans l'espace ou le temps, pas de conscience statique, pas de conscience sans conscience de soi, pas de conscience qui ne soit source de parole, pas de conscience sans subjectivité, ni sans libre-arbitre, pas de conscience qui ne soit animé d'une fond d'extase créatrice. Ces thèses sont interdépendantes, voire équivalentes.

Bon Noël à tous !

Le Tantra selon Abhinavagupta

dessin par Ekabhumi


Méditation sur le Tantra ultime de la Déesse - Srīmālinīvijayavārtikam.

Ce texte, peu connu et inédit en France, est une sorte de libre commentaire sur le tantra ("livre") ultime selon Abhinavagupta. Dans ce livre il aborde ne nombreux points ésotériques, tels que la pratique de la "méditation de Shiva" (shiva-mudrâ). Il part du premier verset du tantra, mais son commentaire porte sur l'ensemble du livre qui comprend 23 chapitres. La Méditation elle-même est en deux parties : la première couvre les 17 premiers chapitres du tantra et comporte 1135 versets. La seconde porte sur les chapitres 18 à 23 et contient 335 versets.

Les versets 1 à 12 de la première partie invoquent le couple divin et les maîtres d'Abhinavagupta.

Tout commence par un couplet extraordinaire, que l'on retrouve en tête de tous les œuvres d'Abhinavagupta et qui contient tout son enseignement est qui peut se lire au moins sur deux plans, celui de la vie d'Abhinavagupta lui-même, et celui de la vie universelle de l'être et de la conscience :

vimala-kalā-aśrayā-abhinava-sṛṣṭi-mahā jananī
bharita-tanuś ca pañca-mukha-gupta-rucir janakaḥ |
tad-ubhaya-yāmala-sphurita-bhāva-visarga-mayaṃ
hṛdayam anuttara-amṛta-kulaṃ mama saṃsphuratāt ||1||

"La Génitrice est grosse de créations nouvelles
qui dépendent de (son) dynamisme immaculé."

Cette première ligne s'adresse à la fois à la Déesse et à la mère d'Abhinavagupta - sa mère (jananî) - dont la grandeur (mahâ) fut n'avoir engendré (shrishti) Abhinavagupta (abhinava) et qui se nommait Vimalâ, "Immaculée".

"Et le Géniteur, dont le corps est à la fois maigre et gras,
cache son désir en ses cinq faces".

Le père d'Abhinava est mort quand il était encore jeune. Le premier composé le décrivant (bharitatanuśca) peut signifier "dont le corps est plein". Cela pourrait faire référence à sa beauté. Cependant, tanu- signifie, en plus de "corps", "émacié, maigre, mince, atténué". Il pourrait s'agir d'une allusion à des pratiques ascétiques : le père d'Abhinava se serait livré à des jeûnes qui auraient affaiblis (tanu) son corps (tanu) pourtant parfait (bharita). Et il en serait mort ; ce qui, par ailleurs, éclairerait le rejet de toute mortification dans l'enseignement d'Abhinava. Sur le plan universel, ce vers décrit Dieu, le géniteur (janaka) des univers innombrables, dont le corps de conscience déborde d'infinis potentiels. "Il cache (Abhinavagupta=abhinava/mère/shakti+gupta/père/shiva) son désir (ruci) en ses cinq faces". On sait que son père se prénommait Narasimgagupta. Les "cinq faces" de Dieu peuvent désigner ici toutes sortes de pentades : les cinq faces dont sont issus tous les savoirs et le Tantra ; les cinq pouvoirs à commencer par la conscience ; les cinq facettes de toute expérience selon l'enseignement ésotérique de la tradition de la Déesse (devî-naya, mahâ-artha-krama, kâlî-krama, etc.) : apparence, délectation, réflexion, inconscience et ineffable conscience, laquelle à la fois inclus et transcende ces quatre aspects ou moments.

Les deux lignes suivantes évoquent l'union de ce couple :

"Puisse mon Cœur fulgurer en toute évidence,
ce Cœur qui est la totalité immortelle, 
absolu débordant d'extase, 
émotion éclatante de l'étreinte de ce couple."

Comme précédemment, ces lignes décrivent le fait que les parents d'Abhinavagupta sont réputés l'avoir conçu dans le cadre d'une union rituelle selon la tradition Kaula, bien que la chose ne soit pas très claire. En tous les cas, Abhinavagupta se considérait comme un "fils de la Yoginî". Mais cette yoginî peut désigner, outre sa mère, la partenaire dans les rituels sexuels, une entité féminine source de connaissance, ou encore la Déesse elle-même, c'est-à-dire la conscience en ses différents aspects. 

Sur le plan à la fois philosophique et mystique, ces lignes contiennent tout le Tantra, le total de toutes les connaissance, la pleine conscience que l'Être a de lui-même. "L'absolu" (anuttara) est à la fois transcendant et immanent, absolu et relatif, la transcendance de la transcendance même, par-delà toute hiérarchie. L'extase (visarga) est à la fois le moment de l'orgasme, et l'acte d'être, l'émerveillement de la pleine conscience de soi, acte sous-jacent à toute expérience. 

Je le répète, ces lignes contiennent tout l'enseignement d'Abhinavagupta, c'est-à-dire tout le Tantra, la réalisation entière du mystère en toutes ses facettes.

Pour approfondir, je vous conseille la lecture du commentaire de ce verset par Alexis Sanderson.

L'enfantement de chacun en Dieu



 S'éveiller, c'est voir et sentir et aimer que tout naît, vit et meure dans le mystère ineffable qui se dévoile à nu entre deux pensées.

C'est voir, sentir et aimer que tout est engendré en ce mystère. C'est pour cela que nous naissons dans la présence : afin de réaliser que tout nait en elle. Il y a donc deux naissances : la naissance des êtres et des choses dans la conscience universelle ; et la naissance de cette conscience en chacun, naissance qui est un éveil, une seconde naissance. Ainsi le monde naît au cœur de la lumière, puis cette lumière renaît au cœur de la nuit. Comment ? Par une attention fine et aveugle comme cette nuit même.

L'hivers est engendré dans l'été, les chaleurs s'allument dans les glaces. A la fin de l'inspir, le début de l'expir. Au plus profond de la nuit, l'aurore, d'abord une espérance, puissance à peine distincte du néant, présence dépouillée de tout éclat. Pourquoi ? - pour que chacun puisse la voir, la sentir et l'aimer.

D'abord, nous pressentons le mystère en chacun. Mais enfin, nous voyons, nous sentons et nous aimons toutes choses dans sa source, dans la présence germinale.

Ainsi notre vie intérieure part de l'expérience commune. Mais par la force de cette reconnaissance de tout en son Tout, cette expérience courante s'en trouve profondément modifiée. Rappelez-vous quand on vous montre un mouton dans un nuage. D'abord, vous ne voyez qu'un nuage comme les autres : c'est l'expérience commune. Puis soudain vous reconnaissez le mouton. Le nuage n'a pas changé et pourtant il n'offre plus le même visage. Et ceci, par le simple pouvoir de l'attention, de la dévotion, de la participation d'une conscience entière. Ainsi la conscience est naissance à travers la porte de l'attention.



Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...